Maupertuis
PRÉFACE IOt
badinant avec un tel agresseur, je prends au contraire fort sérieusement le parti de le seconder, en confessant de tout mon cœur, et pour une première fois de ma vie, la fâcheuse vérité qu'il craignait si fort qu'on n'ignorât. A vingt ans (mauvais exemple, jeunesse, mais bonnes leçons), à vingt ans, je tombai dans le court égarement dont je viens de parier, et je le payai cher à soixante. Sans parler de plus d'une grâce accordée sous nos yeux en des cas peut-être plus graves, ne devais-je pas du moins un peu compter sur la double prescription? Puisse enfin cet humiliant et libre aveu, qui d'ailleurs manquait essentiellement au sceau de ma condamnation, achever d'expier une si vieille extravagance! Puisse le regret mortel que j'en eus presque en la commettant, regret que ma vénération pour les bonnes mœurs me fait emporter au tombeau, puisse-t-il me mériter le pardon dans les deux mondes! Du reste, comme il est trèsjuste, Veniam petimusque damusque vicissim ; je veux dire que de ma part je pardonne aussi très-sincèrement tant à mes délateurs qu'à leur suppôt. Ce me serait nvv,ie une espèce d'ingratitude envers les premiers^ de conserver le moindre ressentiment contre eux, vu l'heureux tour que l'affaire a pris, grâces, il est vrai, à la noble et courageuse amitié d'un Montesquieu; au puissant crédit d'une Dame * qui u'en use que pour le signaler par des bienfaits; à la généreuse protection d'un Ministre également bien voulu du Royaume et du Roi; grâces enfin à l'extrême bonté de ce Roi, le plus clément, le plus aimé, le plus auguste et le plus admiré des monarques. Quel rare concours
1. Mme de Pompadour. C'est par s»n ntermédiaire que Montesquieu, n'ayant pu faire agréer de Louis XV le choix de Piron à rAcadémie française , obtint cependant de lui une pension annuelle déf mille livres sur la cassette royale pour l'auteur de ta Mélromanie, qu'il ne cessa depuis d'appeler ton cher confrère^ malgré l'échec académique du poète.
102 LA MÉTHOMANIE
de forces et de vertus, nécessaire au salut d'un malheureux dont un honnme ou deux de mauvaise volonté, sans haine particulière et de gaieté de cœur, avaient médité la ruine! L'oncle a-t-il donc tort de dire à son neveu :
Tremble, et vois sous tes pieds mille abîmes ouverts?
Celui-ci, que je m'étais creusé si follement, n'est pas même si bien cicatrisé, malgré tant de puissance et de bénignité conciliées en ma faveur, qu'il n'en sorte encore, comme on voit, de terribles exhalaisons. Elles ne me suffoquent pas; je respire; mais non si fort à l'aise, qu'il ne m'en reste encore un peu d'oppression. C'est ce qui me fit dire dans le temps :
D'être gai , Paul a cent raisons pour une. Des gens de bien il est goûté, chéri; Tous, en leurs cœurs, ont plaint son infortune. Quelques méchants seulement avaient ri.
D'Achille enfin la pique a tout guéri ; Paul toutefois n'est pas si gai qu'on pense. En France heureux, Paul est un peu marri Qu'en Prusse Pierre ait crié sa sentence.
Passons de ce qui peine à ce qui soulage; et puisque, de ^entier et volontaire aveu de nos fautes s'ensuit naturellement le droit de protester contre celles qui nous sont faussement imputées, saisissons l'occasion de m'inscrire ici contre mille misères en tout genre, répandues sur mon compte dans des recueils abominables, dont les compilateurs, après avoir foulé aux pieds toute pudeur et tout respect humain, ne se sont pas moins fait un jeu de nos réputations et de nos noms. La pièce sur laquelle, entre tant d'autres, depuis longues années je vois
le mien avec le plus de douleur, en est une, intitulée : le Débauché converii. Mélange horrible et révoltant d'ordures et d'impiétés. Le Débauché j devenu peut-être depuis ce qu'assurément alors il était fort peu, ferait beaucoup à l'acquit de sa conscience, si, pour pénitence, il s'imposait le juste et pieux effort de me laver, en faisant sa confession publique ainsi qua je fais la mienne. N'a-t-il pas assez joui de mon malheur? S'il pense autrement, et qu'il fasse état d'en jouir longtemps encore, je lui parle en ami :
Qu'il soit prudent du moins, s'il n'est pas généreux.
Qu'il se garde de ces écumeurs de manuscrits, dont le plus fameux et le plus vigilant de nos poètes vivants a plus que jamais à se plaindre aujourd'hui, et dont en effet il se plaint si fort. Qu'il jette au feu son portefeuille, enflé, dit-on, de pièces d'un style et d'un goût pareils, qui, publiées, le décèleraient sans réplique, et, me justifiant malgré lui, me récompenseraient enfin de la plus méritoire peut-être et de la plus pénible des discrétions.
Les sottises d'autrui souvent, comme on voit, sont donc mises sous notre nom; souvent aussi ce que nous aurons pu fair.3 d'un peu raisonnable sera mis sous le nom d'autrui Ainsi, déshonorés d'un côté sous les plumes du geai, de l'autre quelquefois nous voyons le geai se glorifier sous les nôtres. Tels sont les jolis émoluments du métier. Mais de ses vrais malheurs et de ses grands dangers dont je me suis plaint d'abord, passer à ses désagréments, ce serait, par une gradation vicieuse, passer à l'infini, et descendre dans ^es détails qui doivent être aussi indifférents au public, qu'ils lui peuvent être connus par les contes qu'on n'en fait que trop. Qui ne sait nos
sécheresses, nos insomnies, nos tortures pendant le cours des compositions? Qui ne rit de ce que doivent nous coûter ensuite les cérémonies d'une lecture et d'une réception; les corrections qu'on nous demande, et qui nous répugnent peut-être avec raison; les pas qu'il faut faire, les ménagements sans nombre qu'il faut avoir à la distribution des rôles? L'un dédaigne le sien, Tautre envie celui de son camarade. Est-ce du tragique; l'actrice en faveur, à qui vous présentez le sceptre, vous dira majestueusement : Que Monsieur un tel (désagréable au public) soit prince, ou cherchez vos princesses. Dans le comique, tout de même : Que mademoiselle une telle, vous dit fièrement l'Hector ou le Sganarelle en vogue, fosse la soubrette, ou cherchez vos valets, etc., etc., etc. Que faire? L'auteur eût-il la réputation d'un Corneille, le crédit d'un Molière, la force d'un parterre, il faut qu'il cède ou qu'il laisse tout là. En est-il aux répétitions; autre galère. Ce rôle-ci est trop long, celui-là trop court. On vous rogne l'un de pleine autorité; on vous force d'allonger l'autre. N'est-ce pas être logé chez cet hôte inhumain, qui faisant coucher les passants dans^son lit, les tiraillait ou les tronquait par la tète ou par les pieds, selon qu'ils étaient plus ou moins longs que ce maudit lit, et qui ne cessait d'accourcir ou d'étendre, que l'homme et le lit ne fussent de niveau? Tel est, à peu près, le traitement que reçoivent nos pièces. Quel ensemble, après ces dislocations et ces démembrements faits à la hâte, veut-on qu'il reste d'un corps organisé par des années de travail et de réflexion? Plus d'un bon ouvrage pourrait bien y avoir péri. La toile enfin se lève; et ce sont ici ies grandes angoisses. Pour se les peindre, on n'aura qu'à passer au monologue, par où s'ouvre le cinquième acte. Cependant d'un rôle mutilé, d'un autre défiguré, de celui-là mal su, de celui-ci joué à contre-sens, du ferment d'une cabale, d'une lubie du parterre, de tout cela joint à nos propres fautes, résultent assez
PRÉFACE U)o
naturellement des chutes; et de ces chutes, mille beaux compliments de condoléance de la part de gens qui seraient bien fâchés d'en avoir d'autres à nous faire. Ne soyons guère moins contents qu'eux; car si par hasard nous eussions réussi, mieux nous eût valu peut-être cent fois avoir essuyé les disgrâces du :!:éâtre, que celles qui nous eussent ailleurs été machinées par Icn vie active et souterraine. Nous ne laissons pas de nous rembarquer tous les jours du milieu de ces dégoûts et de bien d'autres que je tais, parce qu'après tout, avec un peu d'ardeur, lie verve, ou de viriUté, le Métromane, sans un grand fond de philosophie, les oublie ou les brave aisément.
A travers ces milliers d'épines, avant que de finir, j'en distinguerai seulement encore une, qui, pour n'être pas tout à fait si poignante que celles dont j'ai parlé d'abord, ne laisse pas d'incommoder étrangement la marché de tout honnête écrivain. J'en ai touché quelque chose dans la Préface de ma Pastorale*.
i . Les Courses de Tempe. Cette pastorale avait bien réussi à la première représentation. Piron y eut a l'agréable surprise d'un succès itespéré. • Il venait d'avoir dans la même soirée une chute, ce qui fut pour Piron roccasion d'un bon mot, cité par M. Sainte-Beuve en têle de ce volume : « Messieurs, disait Piron à ceux qui le félicitaient, baisez-moi sur cette joue et souffletez l'autre. » ^lais une critique qu'il u'avait point prévue, et contre laquelle il s'élève chaleureusement et tout à fait au désavantage de son Aristarque, fut celle dont il se plaint ici : bons mots à double entente qu'on lui reproche, expressions choquant la morale dont il a bourré sa pièce, plaisanteries offensantes pour les bienséances, etc., etc., tout ce dont Molière s'est défendu dans la Crilique de l'École den femmes. — Et où serait cependant l'esprit français si on le oulait tout à fait sans malice? — Un dameret bel esprit des plus brillants et alors des plus courus, connu aussi pour ses fredaines, sa chargea de scandaliser les dames , de les avertir là où elles devaient rougir, et troubla le bon ordre du spectacle par ses exclamations : «Oh! c'en est trop! cela ne se peut supporter! je n'y tiens plus! » L'ind^nation fournit ici à Piron, dans sa Préface, une petite comédie :
« Ceux qui m'ont conté la chose me le représentent li, dit-il, se dressant
10$ LA MÊTROMANIE
Ce sont les allusions. indécentes et les applications dangereuses que la sottise, le libertinage ou la malignité savent tirer de nos productions les plus mesurées; écueil d'autant plus à craind/e que, vu la tournure des esprits du jour^ il devient de plus en plus inévitable à la circonspection la plus en garde; et circonspection dont on nous doit tenir d'autant plus de compte, que tandis qu'il n'y a qu'à perdre, à plus d'un égard, en tâchant d'éviter cet écueil, nous voyons sur les cheminées, les toilettes et le théâtre même, qu'il y a tout à gagner, d'une certaine façon, à le heurter de pleine proue, la corruption exercée
en pied au milieu des bancs du théâtre, publiant ses découvertes (les découvertes de toutes les expressions malhonnêtes qu'il trouvait dans la pièce) aux échos d'alentour, — car il y a bien des échos dans ce pays-là, — au théâtre, — quand il n'est pas désert! distribuant glose et paraphrase à la ronde, et s'échauffant dans son faux harnais, jusqu'à s'alarmer bien sérieusement i»our la pudeur des premières loges.
■ Plein d'une si charitable inquiétude, il y vole, force les portes, fait retourner les dames, les avertit du scandale qui leur vient d'échapper, les exhorte à ne plus revenir voir cette pièce, ou du moins à lever une autre fois l'éventail à tels et tels endroits qu'il leur indique et qu'il leur interprète à sa manière; le tout, d'un air et d'un ton si pénétrés du zèle de l'honnêteté publique et de leur intérêt particulier, que d'abord les plus simples, ou celles qui consaissaient peu le personnage, durent ne savoir trop bonnement qu'en [•enser; tandis que les clairvoyantes admiraient la singularité d'un jeu pareil, ît riaient sous cape de voir ce vertueux et nouveau Bellérophon se gendarmer si gTatuitement pour elles; et, sur son hippogriphe en l'air, s'escrimer à toute outrance contre une chimère de son invention, invisible à tous les yeux, et de nature, en tous cas, à devoir moins blesser les siens que ceux de qui que ce fût. Une de ces dames, impatientée (et je le sais d'elle-même), ne put se tenir de lui dire : tMais taisez-vous donc, chevalier! avez-vous perdu l'esprit « avec vos idées? Laissez nos innocences en paix! je n'entends ni ne veux en- « tendre aucune malice à tout cela; et la seule que je crois entrevoir ici, c'est « la vôtre. » — • La mienne, madame! quoi! vous... > Il allait la rembarrer de bonne sorte à mes dépens, quand le parterre, lui ayant fait quelques remontrances sur la paix, Tobligea de remettre à d'autres temps ou de poiler ailleurs ses hostilités. •
à tourner toujours la décence en ridicule, ne manquant jamais; pa.- le même principe, d'applaudir à la licence ouverte. Et c'est un abus qui fut de tous les temps :
Dat veniam corvis, vexât censura columbas.
Le mal ne se soutient qu'en détruisant le bien, Et ne détruit le bien qu'en soutenant le mal.
Mais nous manquent à jamais tous suffrages, plutôt que jamais nous en méritions un seul, ni l'obtenions à pareil prix !
D'après un sentiment si juste et si naturel, à force d'attention, je m'étais flatté d'être parvenu' à mettre ces hourets de haut 7iez en défaut, du moins quant aux applications. J'avais espéré l'impossible. Je fus relancé et relancé par les aboyeurs dont je me devais le moins défier, parce qu'étant ceux dont justement je m'étais défié le plus, j'avais pris, pour leur échapper, les meilleures mesures que je pouvais prendre. On en va convenir.
En conservant à mon poëte quelques-uns des petits ridicules essentiels à la profession, je n'en avais pas moins fait un jeune homme bon, franc, généreux, brave et désintéressé. C'était, je crois, pour le temps où j'écrivais, se précautionner assez bien contre le danger des applications. Personne aussi ne s'avisa d'en faire : mon poëte, aux yeux de tous, resta l'unique originai de son espèce. Seulement deux ou trois jeunes auteurs, alors plus ou moins célèbres, persuadés que de parler d'un bon poëte, c'était devoir les montrer au doigt, jugèrent à propos, pour fixer sur eux les regards, de se compromettre un peu, en s'honorant beaucoup , et se plaignirent tous à Tenvi qu'ils étaient visiblement personnifiés dans M. de l'Empyrée. Me peui'On méconnailre à ce trait malin, disait l'un? — Et moi, g celui-là? criait l'autre. C'était, pour ainsi dire, à qui s'arracherait la prétendue insulte des mains; ou plutùt, comme i'ai dit, à qui voulant bieo
partager avec ce personnage quelques travers très-excusables, donnerait superbement à entendre qu'il était l'aimable original en entier; comme si le peintre, avec un grain de leur bonne ppinion en tête, n'eût pu s'écrier aussi de son côté : Anch' to son poeta, et revendiquer ou s'appliquer à titre égal la part bonne ou mauvaise qu'ils prétendaient avoir à son tableau. Mais fussé-je plus poët' cent fois qu'eux et moi nous ne le sommes, à Dieu ne plaise que jamais j'eusse, à leur place, osé me plaindre ou me parer d'une si glorieuse ressemblance! Le caractère moral de M. de l'Empyrée l'emportant sur notre prétendu mérite littéraire, autant que la belle âme l'emporte sur ce qu'on veut bien appeler bel esprit, se plaindre ici de la personnification, c'est moins se plaindre que se glorifier; c'est moins jouer le rôle d'un homme offensé, que celui d'un Fier-en-fat, Cela dit une bonne fois, je me repose de mon apologie auprès des complaignants, sur leur modestie, ou sur le secret témoignage de leur conscience.
Véritablement, voyant avec chagrin que dans tous les temps, et chez toutes les nations, les poètes en général étaient livrés à la risée du public par les poètes mêmes, et de plus les voyant taxés, par ce public, de bien des vices, qui sont, quoi qu'en puisse dire le beau monde, pires que des ridicules, j'avais pris à tâche de présenter sur la scène un poète, qui, sans sortir de son caractère singulier, fût une fois fait de façon à nous relever d'un préjugé si peu favorable; un poète tel qu'il y en eut sans doute, et qu'il y en peut avoir encore; un poète enfii? lequel après qu'on a dit :
On peut être honnête homme et faire mal des vers ,
pût '^lire aussi dire et pencer,
Qu'en faisant bien des vers, on peut être honnête homme.
J'eus seulement grand soin d'éviter le ton de la nouvelle comédie, qui, tristement guindée sur les échasses de la morale, n'aurait pas manqué de nous régaler ici d'un poète grave et rengorgé, d'un pédant hérissé de ces trivialités édifiantes auxquelles on applaudit en bâillant, et qui ne passent en effet guère plus à l'âme des spectateurs, qu'elles ont l'air de venir de celle de l'auteur. Je crus donc devoir m'y prendre tout d'une autre façon. Jlf. de l'Empyrée, honnêtement fourni des ridicules de son état, ne laisse pas d'être leste, gai, doux, sociable et galant; qualités engageantes, qui, jointes aux essentielles, en le rendant agréable et divertissant, ont eu le bonheur d'intéresser pour lui jusqu'à m'attirer des reproches d'avoir négligé sa fortune au dénoùment. Du moins l'Aristarque de ce temps-là le veut-il ainsi persuader. « On est fâché, dit- il *, de lui voir prendre congé des spectateurs , pauvre et déshérité. » Peut-être ce qu'il donne ici pour le sentiment général n'est - il que le sien particulier; et certes, en ce cas, il y aurait à me féliciter d'avoir su l'attendrir : mais ne serait-ce pas, aussi bien que son sentiment particulier, une critique déguisée, qui m'avertit que, selon lui, le renvoie ,les spectateurs mécontents? A quoi je réponds qu'il faut savoir mieux entrer dans le caractère des gens, quand on veut décider de leur bonheur ou de leur malheur. Si le journaliste eût voulu s'abaisser ou s'élever jusqu'à l'âme d'un vrai poëte, dont, sans en avoir les talents, je conçois très-bien la rare façon de penser, il n'eût pas eu, ou plutôt il n'eût pas afifecté une commisération que celui-ci ne demande point. 11 se trouve fort bien comme il est. Que M. l'abbé Desfontaines, avant de publier ses Observations et son extrait, n'avait-il parcouru la brochure un peu moins légèrement que de coutume? M, de VEm-
1. Observations sur les Écrits modernes, lettre axxv. — C'est le titre d'une feuille périodigne fondée par Tabbé Desfontaines.
JIU LA MÊTROMANIE
pyrée l'aurait, avaut moi, redressé là-dessus en vingt endroits; entre autres, quand il dit positivement, 9 ue sa vertu se borne au mépris des richesses, etc., et ailleurs :
Ce mélange de gloire et de gairt m'importune. On doit tout à l'iionneur, et rien à la fortune. Le Nourrisson du Pinde , ainsi que le Guerrier , A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.
Ou si, pressé par le jour de la vente, il n'eut que le temps de faire transcrire les huit ou neuf pages de vers dont il nourrit sa feuille, et dans lesquelles même ceux-ci se trouvent sans qu'il y ait pris garde, du moins pouvait-il d'un coup d'œil aperceYoir ces deux derniers de la pièce :
Vous à qui cependant je consacre mes jours, Muses, tenez -moi lieu de fortune et d'amours!
Faute de cela, il se laisse entraîner à sa façon de penser, laquelle a trop influé sur son raisonnement. Voilà les écrivains périodiques. Sérieusement et par état occupés de ce qu'ils appellent le solide, ils n'ont garde de concevoir ni de soupçonner l'héroïsme ou la folie du vrai poëte, qui, vis-à-vis de la misère, pense, en parlant de sa Muse, comme, vis-à-vis d'un avenir menaçant, en parlant de son fils, pensait Agrippine : Moriar modà regnet. Quel soin en effet prirent de leur fortune le divin Homère, l'immortel Plante, le grand Corneille, le délicieux La Fontaine, etc.? Furent-ils pour cela des objets de pitié? Pas plus que la mémoire des Midas de leurs temps et des nôtres est digne d'envie.
Je ne dois pas &nir sans dire un mot du personnage singulier
PRÉFACE m
de Francaleu , et d'une partie de son rôle^ ni sans bien marquer la distinction qu'il faut faire de ce personnage, en entier de mon imagination, et de son rôle qui, renfermant un événement du temps, semblerait par là démentir l'attention que j'eus d'écarter toute application maligne. Voici quel fut cet événement.
Un homme d'esprit; de talent et de mérite s'était diverti pendant deux ou trois ans au tond de la Bretagne, à nous donner le change, en publiant tous les mois, dans les MercureSy des pièces fugitiTes en vers, sous le nom supposé d'une Mademoiselle de Malcrais de La Vigne. La mascarade avait parfaitement réussi. Ces pièces ingénieuses et joliment versifiées, en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes, ne perdaient rien, comme on peut croire, à se produire sous l'enveloppe d'un sexe dont la seule et charmante idée suffit pour disposer les cœurs à la complaisance, et les esprits à l'admiration. La Sapho supposée fit donc honneur et profit à ces Mercures. Elle triompha au point que la galanterie bientôt mit pour elle en jeu la plume de plus d'un bel esprit qui vit encore, et qui, s'il écrivait jamais son histoire amoureuse, aous soufflerait assurément cette anecdote. Ils rimèrent des fadeurs à Mademoiselle de Malcrais. Elle, de riposter; l'intrigue se noue; les galants prennent feu de plus en plus; tout allait le mieux du monde au gré du public amusé; et la comédie n'était pas pourfiiair si tôt, si notre poëte breton, ayant ri ce qu'il en voulait, et désirant jouir de sa gloire à vidage découvert, n'eût précipité le dénoùment en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public, qui, désabusé sur le sexe, ne rabattit presque rien de ses éloges; en cela plus sage et plus équitable que nos beaux esprits, chez qui la chose se passa bien différemment, lorsqu'en leurs cabinets, où peut-être ils étaient à polir encore un madrigal pour Mademoiselle de Malcrais, on la leur vint annoncer. Grand cri
de joie! La plume tombe des mains; les portes s'ouvrent à deux battants; on vole au-devant de la muse les bras en l'air, que... d'ici l'on voit s'abaisser brusquement à l'aspect de M. Desforjes-Maillard^. La politesse, après un court éclaircissement, eut beau les relever pour en venir à la froide accolade : la barbe du poëte y piqua si fort, qu'on ne la lui pardonna point. Il faut dire aussi la vérité : certaine espérance frustrée met de bien mauvaise humeur. On ne se souvint pas que M. Desforges- Maillard eût seulement fait un bon vers en sa vie. Les talents et les éloges tombèrent avec le cotillon. Voilà, s'écrie ici Francale.u, dans la même situation que ce poëte aussitôt méconnu que démasqué :
Voilà de vos arrêts, Messieurs les gens de goût ! L'ouvrage est peu de chose ; et le nom seul fait tout.
Apostrophe qui, tous les jours, serait bien de mise en plus
1. Desforges-Maillard, né au Croisic en Bretagne en 1699, mort le 10 décembre 1772. Il doit toute sa réputation ani Poésies de Mlle Materais de la Vigne. Le Mercure n'avait rien voulu insérer de lui sous son vrai nom. H prit alors le parti de se déguiser en demoiselle et d'envoyer, sous un masque féminin, des vers de province signés du nom d'un vignoble, appelé Materais. De La Roque, rédacteur du Mercure, qui avait refusé précédemment à Desforges-Maillard tontes ses poésies, répondit i MU» Malcrais par une déclaration:» Je vous aime, ui:i clière Bretonne; pardonnez-moi cet aveu; mais le mot est lâclié. » "Voltaire y fut pris tout le premier; ce prince des beaux esprits de son temps lui adressa l'Épitre : « Toi dont la voix brillante a voté sur nos rives, i En peu de temps il ne fut plus question que de MU* Malcrais, Mil* Malcrais fut à la mode. C'était la Muse du jour. La Muse enhardie crut au succès de ses vers; elle n'avait qu'à conserver son sexe supposé pour devenir un grand poëte; elle revint à Paris, montra son menton, mais le masque ôté, le charme cessa. Tout ce que MH» Malcrais avait vu de loin à ses pieds se releva et tourna le dos à Desforges. Voltaire cependant lui conserva sa protection un peu railleuse, mais généreuse encore, car il lui écrivait en avril 1735 : « Je me souviens toujours des coquetteries de MH« Malcrais.
d'un cas. Suivons celui-ci. De bonne foi, était-ce une aventure à dérober au plaisir public, sur un théâtre d'où nos mauvais sérieux (car il en est pour le moins autant que de mauvais plaisants) n'ont que trop banni le plaisir et la joie? Pouvais-je imaginer jamais une scène plus comique et plus du ton de mon sujet? Je la produisis donc, mais avec l'attention de ae la produire que sous le jeu d'un personnage dépouillé de tout ce qui pouvait faire tourner les yeux sur le poète estimable à qui nous la devons d'original, ni sur quelque autre que ce fût. Plutôt que de manquer à cette bienséance, j'aimai mieux pécher à mon escient contre les bonnes règles de la comédie qui n'admet que des caractères tels que la société, chaque jour, en présente sur la scène du monde. J'en forgeai de ma tête un qui vraisemblablement n'exista jamais : un bonhomme qui &e plaît à faire de méchants vers, les sachant tels, et ne les faisant que pour son amusement, et que pour celui de ses amis qui s'en
malgré votre barbe et la mienne ; et s'il n'y a pas moyen de vous faire des déclarations, je cherche celui de vous rendre service. Je compte voir cet été M. le contrôleur général. Je chercherai moltia fandi tempera, et je me croirai trop heureux si je puis obtenir quelque chose du Plutus de Versailles en faveur de l'Apollon de Bretagne. » Malgré le procédé gracieux de Voltaire, la spirituelle supercherie d'un poëte médiocre à laquelle tant de beaux esprits s'étaient laissé prendre, et lui surtout, resta célèbre^et attachée à son nom comme une bonne plaisanterie dont il avait été dupe. Piron la releva encore, — c'était de trop bonne guerre , et en tira parti contre Voltaire dans la Mètromanie. Voltaire aiguillonné écrivait à Thieriot le 25 janvier 1738 , dixhuit jours après la première représentation de îa nouvelle comédie, et au plus beau moment de son succès : « Je suis bien aise que Piron gagne quelque chose à me tourner en ridicule. L'aventure de la Malcrais-Maillard est assej plaisante. Elle prouve au moins que nous sommes très-galants ; car , quand Maillard nous écrivait, nous ne lisions pas ses vers; quand Mne De La Vigne nous écrivit, nous lui fîmes des déclarations. ■ Piron a beau défendre Desforges-Mail lard j après le jugement de Voltaire, il ^e reste plus que M' le Malcrais de la Vig'ie.
n4 LA METROMANIE
divertissent. Aussi le critique observateur ne manque-t-il pas son coup : aC'est, dit-il fort bien, un Mécène bourgeois, un riche et vieux rimailleur, qui, connaissant distinctement son impertinence et la confessant hautement, forme un caractère purement IDÉAL ET SANS EXEMPLE *. » J'ai donc très-bien pris mes mesures pour ne compromettre personne. Ainsi Francaleu, non plus que mademoiselle de Malcrais , n'est qu'un fantôme qui n'entraîne aucune application. Ainsi la partie du rôle relative à l'événement du jour ne se peut nommer qu'une réalité encadrée dans une chimère.
Qu'un fait public et tout arrangé comme celui-là, mis sur le théâtre, fasse grand honneur à l'imagination du poëte : je ne le dis pas ; mais que nous devions être jaloux aussi de nous tout devoir à nous-mêmes, jusqu'à aédaigner de nous accommoder quelquefois, en passant, d'un incident qui se trouve heureusement sous la main, et que n'eût peut-être jamais créé cette imagination ; ce n'est pas non plus mon sentiment. Qu'importe au plaisir public d'où lui viennent ses sources? Et que fait tant à notre gloire, après tout, le mérite de l'invention ? Tels auteurs à qui ce don ne fut que médiocrement départi, en ont vu, du haut des nues, d'autres, qui le possédaient supérieurement, ramper bien au-dessous d'eux, n'eussé-je à citer que Malherbe et Saint-Amant, que Racine et Th. Corneille. Pour moi, je prétends si peu me targuer ici de ce don particulier, qu'au contraire je n'entends qu'à regret appeler souvent le sujet de cette pièce, une pointe d'aiguille sur laquelle on s'étonne, dit-on, que j'aie entrepris d'élever un édifice de cinq actes. Ouij loin de me prévaloir de l'erreur ou du compliment, j'en reviens au début de cette préface en la finissant. L'édifice fût-il mieux étoffé cent fois, des seules recoupes l'architecte en élèverait un,
1. Même 'ettre. citée plus haut des Observations sur les Écrits modernes.
bien supérieur à celui que, taillant en pleins matériaux, présente ici le maçon. Enfin, je le répète : sous la plume d'un auteur tel que celui du Misanthrope, la Métronidniey sans en être plus longue ni moins régulière, contiendrait, à coup sûr, une fois plus, et mille fois mieux.
PBBSONirAOBS
FRANCALEU, père de Lucile.
BALIVEAU, Capitoul, oncle do Damig.
DAMIS, poète.
DORANTE, amant de Lucile.
LUCILE, fille ae Jbrancaleu.
LISETTE, suivante de Lucile.
MONDOR, valet de Damis.
La scène est chez M. Francaleu, dans les jardins d'vne maison de plaisance aux portes de Paris,
LA
MÉTR OMANIE