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LE DOCTEUR

On dit pourtant qu'ils ont rais chacun quinze jours à faire le premier et le troisième acte, qui ne valent rien.

PIERROT

Oui , mais ils n'ont pas mis un moment à faire le second , qni est le meilleur.

1. Comédie de Piron, en un acte, avec des agréments, donnée aux Italiens, ea 172».

tites. Il se faisait sur elles l'esprit et les ongles. C'était là sa manière d'alimenter son théâtre h lui, comme Voltaire lui servit plus lard de pierre à aiguiser pour ses épigrammes. Cela ressemble beaucoup au petit journal satirique et malin qui a pris depuis un tel développement en France. Piron aux prises dans le Charivari avec le Figaro, ou dans le Figaro avec le Charivari, c'eût été un spectacle amusant pour la galerie contemporaine.

Il leur devait pourtant, à ces tyrans domestiques de la Foire, ennemis de toute joie qui n'était pas à eux , la gloire d'avoir débuté par un chef-d'œuvre. Le succès d' Arlequin-Deucalion le sacra le Corneille du genre en deux jours. Ce fut son Cid de la farce. Il n'en sut aucun gré à ses ennemis, persécuteurs devenus persécutés. Il trouvait trop malice à les poursuivre. Le feu de l'inspiration satirique et railleuse ne l'abandonna jamais contre les détracteurs de l'Opéra-Comique. Il ne cessa de s'exercer sur eux, ce qui ne l'empêcha pas de composer plus tard pour les Italiens * et pour la Comédie française.

La même année 1722, à la foire Saint-I.aurent, Thalie et les Italiens eurent de nouveau maille à partir avec Momus, sur le théâtre de marionnettes de Francisque. Piron, attaché à la fortune de V imprésario et à ses spectacles de toute nature, lui fit Le Mariage de Momus, opéra-comique en trois actes. — Momus s'amuse à contrefaire Jupiter devant les dieux. Il se met à braire, à mugir, à imiter le cri du canard et d'autres animaux, dans la peau desquels il a plu quelquefois à Jupiter de se travestir : « Écoute, Momus, lui dit Jupiter, je suis bien las de tes plaisanteries. Je suis assez grand seigneur pour ne pas aimer ji m'entendre dire mes vérités, et tu me les mets toujours devant

1 . En 1725. Us étaient alors réintégrés à l'hôtel de Bourgogne. Pir«n y donn» « Enfanta de la joie, comédie, — les huit Mariannes, parodie.

le nez! à la fin... — Mariez-moi, dit Momus, l'hymen est un rabat-joie. Vous me verrez bientôt coi, car je vois que tout gaillard que vous êtes, vous n'osez souffler devant votre femme. » Jupiter le prend au mot et envoie chercher Apollon pour le prier de donner Melpomène en mariage à Momus. « De bon cœur, dit le dieu des vers, qui ne ménage pas la critique aux muses tragiques de ce temps-là; aussi bien est-ce une vieille radoteuse qui ne sert plus de rien au Parnasse. » Mais Momus, par incompatibilité de caractère, a horreur de Melpomène, qui, sans cesse, pleure et grogne, et que Piron, du reste, ne sut lui-même, à son jour, ni rajeunir ni rendre plus intéressante. Jupiter propose alors Thalie : « Cela lui conviendra mieux. — Oh ! elle est bien loin , s'écrie Apollon. — Et où est-elle ? demande Jupiter. — Et que sais-je où diable elle va? Elle est en Italie, Thalie. — Une femme aller là ! chante Momus, quelle folie ! — Elle devrait en être revenue, en effet, depuis longtemps, pour ce qu'elle y fait, dit Apollon. Dans ce pays- là, me dit-on, la pauvrette, est sur la litière, les bourreaux me la mettent sens dessus dessous {Ceci se chante)... — Il faut la tirer de là, dit Jupiter. — ...Qu'à cela ne tienne! je l'aurai quand je voudrai. Elle plaira bien à Momus pour femme, celle-là, car elle veut toujours rire. — Oh ! mais toujours aussi, dit Momus, ce sont bien des affaires. — Il ne faut pas vous vendre chat en poche, observe Apollon. Elle a un petit défaut. — Et quel? demande Momus. — C'est qu'elle veut parler toute seule où elle est. — Qu'entendez-vous, seule? Elle seule veut-elle parler? Ou veut- elle parler sans auditeurs? — L'un et l'autre; mais je voulais dire seulement le premier. Elle est là-dessus d'une jalousie italienne, et si quelqu'un de la compagnie ose prendre le dé, elle est femme à lui verrouiller le bec d'un revers de sa main. — Qu'elle aille au diable ! s'écrie Momus.. Je suis né parole en gueule, aussi bien qu'elle ; et je prête nds avoir mon tour comme un autre.

— ... Mais il vous faut tout dire; elle a encore an défaut. — Comment! cela ne finira pas? — Elle est si vieille, dit Apollon, qui n'épargne pas plus Thalie que Melpomène sur cet article, qu'elle en est décrépite et qu'elle radote. Elle ne dit plus que de vieux contes du temps passé, ou que des nouveautés extravagantes. — Eh! fi! fi! du nouveau et du beau, ou point d'affaire ! — Mais elle a aussi l'avantage sur ses sœurs de posséder deux langues (l'italien et le français). — Deux langues ! s'écrie Momus, tirez, tirez; je voudrais une femme, au contraire, qui n'en eût point du tout. — Eh ! que ne parlez- vous ! vous allez être servi. Holà! Mercure! va nous chercher la dixième Muse. — Qui est donc celle-là? demande Momus, je n'en ai pas ouï parler. — C'est une Muse encore toute neuve, jolie comme l'Amour, gaie, badine, amusante; vous serez charmé de sa pantomime. — Quel âge? — Vingt ans. — Et elle est muette? — Muette et vive comme un poisson. — Son nom ? — La Foire. Elle est fille de Bacchus et de Vénus. Elle tient de son père pour le feu et de sa mère pour les grâces. — C'est dommage pourtant qu'elle soit muette, observe Momus ; et cela lui vient-il de naissance? — Non, répond Apollon, elle jasait comme une pie dénichée, quand Thalie, jalouse, lui coupa la langue, au grand regret de nous tous. Tenez, la voici. Avezvous jamais rien vu de si riant? » Momus, après que la Foire a dansé, répond en chantant : « ... Ah! Jupiter, donnez-moi la Foire ...» On n'est pas pour rien au théâtre de la Foire ; passons.

Tous ces lazzi restaient-ils sans riposte? Il est permis d'en douter. On n'a pas le relevé de toutes les plaisanteries pour et contre. Les Polichinelles du voisin n'étaient pas manchots. Piron devait recevoir quelquefois des bosses à la tète, et Jie pas toujours s'en sortir j comme on dit, les grègues nettes. La Foire devait lui rendre ses atouts en monnaie de singe. Sa réputa-

lion red4Aitable de malice n'empêchait pas les autres de se trouver maîtres chez eux et d'exercer leurs représailles. Le Sage et Fuzelier en ce genre devaient avoir leur petit talent. Mais, en core une fois, je n'ai pas les pièces sous les yeux pour m'élevor à la hauteur de ce grand débat. ^

Il s'en fallait de beaucoup que le théâtre fût sauvé, parce que Piron avait une fois tourné la diflicuhé. La difficulté, il est vrai, ne faisait qu'aiguiser la malice, mais il fallait sans cesse avoir bec et ongles... et bouche pour parler. De plus, Piron, très-peu prudent de sa nature, trouvait moyen, chemin faisant, de s'attirer des ennemis en dehors des théâtres, dans le monde même de la critique. Moins de quarante jours après le succès à'Arlequin-Deucalion, qui avait été, cette année, une des réjouissances du carnaval, il laissait tomber quelques traits irrévérencieux sur le dispensateur de la gloire en ce temps-là, sur la grande Revue du moment, le Mercure. — Piron exerçait sa malice partout où il pouvait ; il était de ceux qui pour un bon mot ne craignent pas de perdre vingt amis. Ce fut dans sa pièce de V Antre de Trophonius qu'il se moqua un peu du célèbre recueil. Au milieu d'une agréable conversation entre fripons et friponnes , le dieu Mercure apparaît, appelé. par une chanson dont le refrain est ;

0 ^;,^ Ssaat dieu des filous!

Venez droit, venez droit, venez droit à nous!

« Messieurs , mesdames , vous me faites trop d'honneur, répond Mercure. Je ne suis qu'un pauvre diable de dieu réformé, indigne d'une si noble invocation... — Ne faites- vous pas toujours les commissions amoureuses de Jupiter? demande Arlequin. — Depuis que tous les dieux et les demi-dieux de l'Olympe se les arrachent des mains, il n'y a pas là-haut de l'eau à boire dans ce métier-là. J'ai été obligé de venir cherchei* ici-bas dô l'em-

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ploi; et de dieu que j'étais, de me faire un misérable colporteur, dont il n'est pas que vous n'ayez entendu parler sous le nom de Mercure galant. — Ah! quel déchet! s'écrie Scaramouche. C'est comme si de Scaramouche je devenais meunier. C'est donc vous qui courez après les pièces fugitives, qui nous annoncez les morts, les mariages, les naissances, les promotions? — Et les généalogies , ajoute Mercure. — Toutes choses bien intéressantes pour le lecteur ! dit Scaramouche. — Assurémant ! reprend Mercure : et un air tendre, une chanson à boire, un commencement de roman sans queue, une énigme ou deux, deux ou trois jolis logogriphes pour laisser des os à ronger aux beaux esprits de la cour, de la ville et des provinces, et les amuser jusqu'à mon retour lunaire; n'est-ce donc rien ^? » Le Mercure en voulut longtemps à Piron d'avoir pris de telles libertés avec lui. Messieurs les journalistes sont susceptibles; ils l'étaient

1 . Boursault avait déjà dit la même chose en vers, dans la Comédie sans titre, bien plus connue sous celui de Mercure galant ; un ami lui avait d'abord conseillé de ne pas prendre ce dernier titre, pour ne pas s'aliéner la critique. Voici comment s'exprime Merlin, valet d'Oronte, qui a tout intérêt à se faire passer pour le directeur du Mercure, et qui fait de son valet, une sorte de bibliothèque vivante, chargée de lui fournir tous les jours de quoi alimenter ses prétendues feuilles : «Croyez-vous, dit Merlin à Oronte ,

« Croyez-vous ma cervelle assez bonne

Pour résister longtemps à l'emploi qu'on me donne ? Tant que dure le jour j'ai la plume à la main; Je sers de secrétaire à tout le genre humain. Fable, histoire, aventure, énigme, idylle, églogue, Épigramme, sonnet, madrigal, dialogue; Noces, concerts, cadeaux, fêtes, hais, enjoùments, Soupirs, larmes, clameurs, trépas, enterrements, Eafln quoi que ce soit que l'on nomme nouveA, Vous m'en faites garder un mémoire fidèle. Je me tue en un mot puisque vous le voulez. >

déjà. Cela n'empêcha pas Piron , devenu plus tard un poëte en crédh;, d'avoir ce qu'on appelait alors une pension sur le Mercure.

On n'en finirait pas si on relevait toutes les allusions satiriques; il faudrait les tirer et les démêler une à une; ce sont des fusées qui s'entre-croisent. Il ne ménage ni les marchands -ai les poètes, ni les médecins (cela va sans dire), ni les procureurs ni les fermiers généraux et les financiers. Dans ce même Antre de Trophonius , un voleur arrête Arlequin, qui lui-même vient de voler la caisse de son maître. « La bourse ! lui crie le voleur. — Étes-vous procureur? répond Arlequin, — Ou la vie, ajoute un second voleur. — Êtes-vous médecin, vous? lui demande Arlequin. » Arlequin n'a pas son trésor sur lui. Il croit pouvoir narguer les voleurs. Mais, se sentant pris et cerné, et ne pouvant leur échapper par une gambade ou un saut périlleux : « Enfin, à quoi suis-je taxé? dit-il. — A tout ce que vous portez , répondent les voleurs. — Ah ! messieurs, bien à votre service. Fouillez-moi. » — Arlequin croit bien attraper ses voleurs en se laissant fouiller, car il n'a pas un sou vaillant. Cependant un voleur se ravise r « Tout n'est pas perdu pour nous, dit-il. Nous savons assez notre métier pour ne pas ignorer que faute d'argent, nous devons emporter les meubles. Ainsi l'ont ordonné nos seigneurs les fermiers généraux. Nous vous avions taxé à tout ce que vous portiez ; vous êtes maintenant taxé à tout ce qui vous porte. Prenez la peine de vous lever, notre brave gentilhomme. » Ils le soulèvent et emportent la malle qu'il essayait de cacher en s' asseyant dessus.

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Les malheurs de Tirésias fournirent, la même année (1722), au Mercure Toccasion de se venger de Piron et de ses saillies. C'est toujours la suite des malheurs du théâtre de Francisque. Les tréteaux de l'Opéra-Comique étaient sans cesse menacés d'orage; la toile qui les recouvrait n'était pas sûre. Malgré un succès de fou rire à la première représentation de Tirésias, Francisque et sa troupe allèrent ce soir-là coucher en prison : ils avaient joué sans la permission de parler. Le commissaire n'eut pas de peine à désigner certaines scènes comme lui ayant particuhèrement fait dresser les oreilles. — Tirésias changé en femme par Jupiter, parce qu'il refuse à ce dieu de lui laisser prendre sa maltresse. — Qu'on juge de i'emharras de Tirésias quand il se trouve ensuite en présence da Chariclée, sa fiancée, qui ignore la métamorphose. — Tirésias se résout à prendre les vêtements de son nouveau sexe. — Chariclée prend des habits d'homme pour se mettre à la recherche de celui qu'elle croit ingrat... Elle le rencontre sous ses habits de femme et ne le reconnaît pas... Tirésias, femme, amoureuse de ce beau jeune homme, qu'elle ne reconnaît pas non plus, le uu plutôt la met dans un embarras mortel en lui avouant sa flamme... Là-dessus une bonne scène de jalousie entre Junon et Jupiter... — Mais finissons-en avec le Mercure avant d'entrer dans les querelles des dieux et des déesses. Le commissaire n'osa pas lever la batte tant que le public riait, mais après la représentation il emmena Tirésias, Jupiter, Chariclée, Junon, Gaaymède, etc., coucher au violon, et ils n'en sortirent pas le

lendemain. On leur fit payer cher la parole qu'ils avaient prise, et ils ne recouvrèrent la liberté qu'à la condition de se rentermer de nouveau dans la boîte de Polichinelle. Piron se remit vite à l'œuvre. Il composa pour les marionnettes, en une nuit, la Vengeance de Tirésias, ou le Mariage de Momus. Mais, malgré les bonnes gaietés et les saillies de la pièce, la revanche de Tirésias ne fut pas heureuse devant le public. Tirésias avait peut-être trop fait rire. Les acteurs de bois tombèrent , les fils auxquels ils étaient attachés les conduisaient mal. Le Mercwe constata leur chute, en rendant tout ridicule, même l'affiche, qui y prêtait. L'entrepreneur avait eu la malencontreuse idée de mettre sur l'affiche une citation latine, tirée de V Enéide, qui avait l'air de servir d'épigraphe au Mariage de Momus. « ... Quœ sit relus fortuna videtis ! n Francisque n'avait eu d'autre pensée que de vouloir intéresser le public à son infortune : « Voyez quel malheureux sort est le mien ! je ne puis plus parler, j'en suis réduit à un spectacle de marionnettes. » Le Mercure, apparemment, ne l'entendit pas ainsi; il fit semblant de croire que Francisque espérait faire fortune avec le Mariage de Momus : « Les danseurs de corde, dit-il, n'ont pas brillé ce mois-ci (septembre 1722), MALGRÉ l'exclamation latine dont ils avaient embelli leur affiche *. » Et maintenant à la parade. Voici comment les dieux et les

1. Tons ces détails sont douués très au long, avec des pièces justificatives, dans l'édition des œuvres de Piron e ept volumes, par Rigoley de Juvigny commentateur et biograjjhe de Piron. — Pillons-le , mais nommons-le , ce que n'ont pas l'ait toujours ceux qui en ont profité. 11 a fourni par ses commentaires et les notes, qui sont quelquefois celles de Piron lui-même, et qu'il n'a fait que transcrire, bien des renseigneuients utiles à l'histoire du théâtre de la Foire. Que la terre lui soit légère pour cet agréable service qu'il a rendu une fois en sa vie aux Muses rieuses, lui qui riait si peu et qu'ont paillé Rivarol et Voltaire.

déesses se querellaient sur le théâtre de la Foire en 1722, plus d'un siècle avant les grands jours à'Orphée aux Enfers et de la Belle Hélèyie. — Les dieux de l'antiquité étaient bons diables et toléraient très-bien la parodie burlesque. Ils y prêtaient même par leur vie désordonnée.

Qui a fait plus d'accrocs au contrat conjugal que Jupitei, et comment avons-nous un rapport si exact et si fidèle de ses infidélités? Par l'antiquité elîe-même, qui nous les a fait savoit et qui les a célébrées à plaisir. La querelle de Jupiter et de Junon n'est pas la moins folle des scènes que nous extrayons ici de Tirésias. C'est peut-être celle qui a conservé le plus d'actualité. Jupiter s'y montre mari; Junon s'y montre bien femme, et femme vertueuse.

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