LE POËTE COURTISAN
Je ne veux point ici du maistre d'Alexandre, J
Touchant l'art poctic, les préceptes t'apprendre '
Tu n'apprendi*as de moy comment jouer il faut Les misères des rois dessus un eschaffaut :
Je ne t'enseigne l'art de l'humble comœdie Ni du Méonien la muse plus hardie :
Bref je ne monstre ici d'un vers horacien Les vices et vertus du poëme ancien :
Je ne dépeins aussi le poëte du Vide : w
La court* est mon auteur, mon exemple et ma ««uidc -. Je te veux peindre ici, comme un bon artisan, De toutes ses couleurs l'Apollon courtisan.
Où la longueur sur tout il convient que je fuye, Car de tout long ouvrage à la court on s'ennuye.
Celuy donc qui est né (car il se faut tenter ^ Premier que * l'on se vienne à la com't présenter) A ce gentil mestier, il faut que de jeunesse Aux ruses et façons de la court il se dresse. Ce précepte est commun, car qui veut s'avancer A la court, de bonne heiu-e il convient conunencer.
Je ne veux que long temps à l'eslude il palisse. Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse, Fueillelant studieux tous les soirs et matins Les exemplaires grecs et les aulhours latins. Ces exercites Ma font l'homme peu habik , Le rendant catarreux, malatlif et débile, Solitaire, faschcux, taciturne et songcard^,
i . Jusqu'au xvii« siècle, ce mot 3. Mettre à Téprcuve, essayer
prit régulièrement uu t; voy. (L., hist. ; N.). Malherbe, p. 126. 4. Avant que*.
2. Fémin. jusqu'au xvii' i^iù• 5. Exercices (L , hist.). clè*. R. 6. Songeur (L., étym. ; N).
VERS LYRIQUES ET POÉSIES I)lVEKSES. 12!
Mais nostre courtisan est beaucoup plus gaillard, Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge*. Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe, Se brouillant le cerveau de pensemens * divers, Pour tirer de sa teste un misérable vers.
Qui ne rapporte ingrat qu'une longue risée Par tout où l'ignorance est plus authorisée.
Toy donc qui as choisi le chemin le plus court Pour estre mis au rang des scavans de la court, Sans mascher le laurier ne ^ sans prendre la peine De songer en Parnasse et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fit saillir, Faisant ce que je di, tu ne pourras faillir.
Je veux en premier lieu que, sans suivre la trace (Comme font quelques uns) d'un Pindare et Horace, Et sans vouloir, comme eux, voler si hautement, Ton simple naturel tu suives seulement.
Ce procez tant mené, et qui encore dure, Lequel des deux vaut mieux ou l'art ou la nature*. En matière de vers, à la court est vuidé :
Car il suffit ici que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine. Fors cest art qui apprend à faire bonne mine. Car un petit sonnet qui n'a rien que le son, Un dizain à propos, ou bien une chanson, Un rondeau bien troussé, avec une ballade (Du temps qu'elle couroit), vaut mieux qu'une Iliade. Laisse moy doncques là ces Latins et Grégeois, Qui ne servent de rien au poëte françois.
Et soit la seule court ton Virgile et Ilomcre, Puisqu'elle est (comme on dit) des bons csprils la mcn». La court te fournira d'argumens suffisans.
Et seras estimé entre les mieux disans.
Non comme ces resveurs, qui rougissent de honte Fors entre les sçavans, desquels on ne fait compte.
i. Horace, Sat., 1, x. 5. Ni*.