‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 136 sur 274 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

AU SEIGNEUR JEAN DE MOREL, AMBRUNOIS GENTIUIOMMB ORDINAIRE DE LA MAISON DE LA ROYNE

Je ii'avoy jamais expérimenté la douceur des bonnes lettres, cher amy Moreî, sinon depuis que la fortune m'a voulu préparer tant de calamitez que je ne seray jamais las de remercier celuy qui m'a donné la grâce de les pouvoir supporter jusqucs icy. Je ne diray par quelle diversité de malheurs s'est jouée de moy cestc cruelle arbitre des choses humaines, comme celuy qui n'ignore telles complaintes estre aussi usitées comme les occasions en sont ordinaires. Je diray seulement que parmy tant de malheurs (contre lesquels je ne sens ma raison si forte qu'elle m'eust peu armer de suffisante patience) le non moins honneste que plaisant exercice poétique m'a donné tant de consolation, que je ne puis encores me repentir d"y avoir perdu une partie de mes jeunes ans. Ce qui fait que je porte moins d'envie à la félicité de ceux qui, pour

1. La première édition de ce ment, est de 1552. Il reçut aussi recueil, augmenté postérieure- quelques additions posthumes.

destoiirner \o cours de leurs faschcries ou n*ayant (peut eslre) autre occupatiou, passent le temps en je ne syais quels exercices, dont pour le mieux ils ne peuvent recueillir qu'un bref plaisir suivy d'une longue repenlance. Voila toute la gloire que pour ceste heure je pretens donner h la poésie, à fin que je ne soi' veu trop haut louer l'artifice où j'ay employé une portion de mon industrie. Vray est que n'ignorant combien le champ de poésie est infertile et peu fidèle à son laboureur, auquel le plus souvent il ne rapporte que ronces et espines, j'avoy occasion de n'y despendro * mon labeur, si après la gloire de celuy qui départ ses grâces où bon luy semble, et ne les veut estre inutiles, je me fusse proposé autre fin que l'honneste contentement de mon esprit, accompagné d'un je ne sçay quel désir (je n'auray honte de confesser mon ambition en cest endroit) de tesmoigner à la postérité que j'ay quelquefois et non du tout ocieusement* vescu. Je melaisseray encor abuser d'une si douce folie que de penser mes petits ouvrages avoir trouve quelque faveur en l'endroit de ceux dont le jugement a bien ceste autorité de donner (s'il faut ainsi parler) droit d'immortalité à mes labeurs. Je diray d'îivantage que ce n'est une des moindres félicitez, dont les hommes se puissent vanter, que d'avoir peu en quelque libéral exercice faire chose aggréable aux princes. Et quand la conscience de mon peu de mérite m'auroit du tout* retranché l'espérance d'un si grand bien, si est-ce, cher amy, que pour le droit de nostre amitié je prendray ceste hardiesse de me glorifier (en ton endroit seulement) d'avoir quelquefois par la lecture de mes escripts donné plaisir aux yeux clair-voyans de celle tant rare perle et royale fleur des princesses, l'unique Marguerite de nostre aage : au divin esprit de laquelle est par mt)y dès longtem])s consacré tout ce qui pourra jamais sortir de mon industrie. Ce sont les principales raisons qui m'ont donné cou-

1. repenser (L., rem. de De- 2. Dans l'oisiveté, oliose. pondre et Dépenser). 3. Tout à fait". R. B.

rage de continuer jusques ici en l'eslude des choses que j*ay suivies, non tant de ma pauvre élection que pour ne laisser mon esprit languir en oisiveté, lequel je sentoy (à mon grand regret) assez mal préparé à l'estude des lettres plus sévères. C'est pourquoi les moindres occupations que me puissent présenter mes affaires domestiques me retirent facilement de ce doux labeur, jadis seul enchantement de mes ennuis-, et qui maintenant de jour en jour se refroidit en moy par l'injure de ceste importune, qui, m'ayant desjà par une infinité de malheurs privé de toute autre consolation, tasche encor' de m'arracher des mains ce seul plaisir, demeuré le dirnier en moy comme l'espérance en la boiste de Pandore. A l'occasion de quoy ne sentant plus la première ardeur de cest enthusiasme, qui me faisoit librement courir par la can'iere de mes inventions, je me suis converty à retracer les pas des anciens, exercice de plus ennuyeux labeur que d'allégresse d'esprit : comme celuy qui, pour me donner du tout en proye au soin de mes affaires, tasche peu à peu à me retirer du doux estude * poétique. Toutefois pour n'abandonner si tost le plaisir, qui durant mes infortunes m'a tousjours pourveu de si souverain remède, je veux bien encor' donner à nostre langue quelques miens ouvrages, qui seront (comme je pense) les derniers fruicts de nostre jardin, non du tout si savoureux que les premiers, mais (peut estre) de meilleure garde. Et à fin que le tout puisse rencontrer quelque plus grande faveur, je commenceray, non par œuvres de mon imagination, mais par la translation du quatriesme livre de VÈnéide^ qu'il n'est besoin recommander d'avantage, puis que sur le front elle porte le nom de Virgile. Je diray seulement qu'œuvre ne se trouve en quelque langue que ce soit où les passions amoureuses soyent plus vivement dépeintes qu'en la personne de Didon. Parquoy si un poëme, pour estre plaisant et profitable, doit contenter les lecteurs de bon esprit, je

Page 1