Horace, Épist., II, i, 48 stralion des Gaules. Voy. son
Notes de M. M.-L. Abrégé de l'art poétique.
loit faire jugement au seul rapport de la renommée, i n rendroit les vices d'iceluy égaux, voire plus grands que ses vertus, d'autant que tous les jours se lisent nouveaux escrits sous son nom, à mon ad vis aussi elongnés d'aucunes choses qu'on m'a quelquefois asseuré estre de luy, comme en eux n'y a ny grâce, ny érudition. Quelqu'autre, voulant trop s'elongner du vulgaire, est tombé en obscurité aussi difficile à esclarcir en ses escrits aux plus sçavans, comme aux plus ignares. Voilà une partie de ce que j'oy dire en beaucoup de . lieux, des meilleurs de nostre langue. Que pleust à Dieu le naturel d'un chacun estre aussi candide à louer les vertus, comme diligent à observer les vices d'autruy. La tourbe de ceux (hors mis cinq ou six) qui suivent les principaux, comme por t'enseignes, est si mal instruite de toutes choses, que par leur moyen nostre vulgaire n'a garde d'estendre gueres loin les bornes de son empire. Et si j'estoy' du nombre de ces anciens critiques juges des poëmes, comme un Aristarque et Aristophane ou (s'il faut ainsi parler) un sergent de bande en nostre langue françoise, j'en mettroy' beaucoup hors de la bataille, si mal armez, que se fiant en eux, nous serions trop elongnez de la victoire où nous devons aspirer. Je ne doute point que beaucoup , principalement de ceux qui sont accommodez à l'opinion vulgaire, et dont les tendres oreilles ne peuvent rien souffrir au désavantage de ceux qu'ils ont déjà receus comme oracles, trouveront , mauvais de ce que j'ose si librement parler, et quasi comme juge souverain prononcer de nos poètes françois: mais si j'ay dit bien ou mal, je m'en rapporte à ceux qui sont plus amis de la vérité que de Platon * ou Socrate, et ne sont imitateurs des Pythagoriques, qui pour toutes raisons n'alleguoient sinon : cestuy-là l'a dit. Quant à moy, si j'estois enquis * de ce qu'il me semble de nos meilleurs poètes françois, je diroy' à l'exemple des Stoïques, qui interrogez si Zenon, si Cléaète, si Chrysippe sont sages,
1. Amicu8 PlatOf sed magii 2. Forme neutre (L., hist.;N. arnica veriias. donne les deui).
respondent ceux-là certainement avoir esté grands et vénérables, n'avoir eu toutefois ce qui est le plus excellent en la nature de Thomme : je respondroy' (dy-je) qu'ils ont bien escrit, qu'ils ont illustré nostre langue, que la France leur est obligée : mais aussi diroy'-je bien, qu'on pourroit trouver en nosirc langue (si quelque sçavanC homme y vouloit mettre la main) une forme de poésie beaucoup plus exquise, laquelle il faudroit cercher en ces vieux Grecs et Latins, non point es auteurs Irançois, pource qu'en ceux-cy on ne sçauroit prendre que bien peu, comme | la peau et la couleur : en ceux-là on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang. Et si quelqu'un malavisé à contenter ne vouloit prendre ces raisons en payement, je diroy' (à fin de n'estre veu examiner les choses si rigoureusement sans cause) que aux autres arts et sciences la médiocrité peut mériter quelque louan^pc^-mais aux poètes ny les dieux, ny les hommes, ny les colomnes n'ont point concédé estre médiocres, suivant l'opinion d'Horace*, que je ne puis assez souvent nommer, pource qu'es choses que je traicte, il me semble avoir le cerveau mieux purgé et le nez meilleur que les autres. Au fort*, comme Demosthène respondit quelquefois à ^schine, qui l'avoit repris de ce qu'il usoit de mots aspres et rudes, de telles choses ne dépendre les fortunes' de Grèce* : aussi diroy'-je, si quelqu'un se fasche de quoy je parle si librement, que de là ne dépendent les victoires du roy Hem'y, à qui Dieu vueille donner la félicité d'Auguste et la bonté de Trajan. J'ay bien voulu (lecteur studieux de la langue françoise) demeurer longuement en ceste partie, qui te semblera (peut estre) contraire à ce que j'ay promis : veu que je ne prise assez hautement ceux qui tiennent le premier lieu en nosire vulgaire, qui avoy' entrepris de le louer et défendre : toutefois je crois que tu ne le trouveras point estrange, si tu considères que je ne le puis mieux
i. Horace, Arspoet., 368. 3. Au plur. (L., rem.).
2. Au surplus {L.,hist. déport, 4. Cicéron, de Orat., VIIL ex. de Commynes). Notes de M. M.-L
défendre, qu'attribuant la pauvreté d'iceluy, non à son propre et naturel, mais a la négligence de ceux qui en ont pris le gouvernement : et ne te puis mieux persuader d'y escrire, qu'en te montrant le moyen de l'enrichir et I illustrer, qui est l'imitation des Grecs et Romains.