‹ Œuvres choisies, pub. avec une notice biographiqueChapitre 68 sur 274 · EPISTRE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

EPISTRE AU LECTEUR

Combien que ' j^aye passé l'aage de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement (lecteur), si est-ce que par je ne scay quelle naturelle inclination j'ay tousjours aimé les bonnes lettres, singulierement^ostré poésie françoise, qui vivoy' entre ignorans des langues estrangeres. Depuis, la raison m'a confirmé en ceste opinion : considérant que, si je vouloy' gaigner quelque nom entre les Grecs et Latins, il y faudroit employer le reste de ma vie, et (peut estre) en vain, estant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à l'estude, et me trouvant chargé d'affaires domestiques dont le soin est assez suffisant pour desgouster un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quoy, n'ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nosti'e poésie ; excité et de mon propre naturel, et par l'exemple de plusieurs gentils esprits françois, mesmes de ma profession, qui ne des-

1. La première édition est de tresse de du Bellay. Yoy. la notice i549. Olive est, dit-on, Tana- biographique, gramme de Viole, nom de la mat- 2. Bien que*.

daignent point manier et l'espée et la plume, contre la fausse persuasion de ceux qui pensent tel exercicfe des lettres déroger à Testât de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pomToy' et ne voudroy' nier que si j'eusse escrit en grec, ou en latin, ce ne m'eust esté un moyen plus expédient pour acquérir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume ; mais il faut que je confesse ce que dit Ciceron en l'oraison pour Murène : Qui cum citharœdi esse non passent *, et ce qui s'ensuit. Considérant encores nostre langue estre bien loin de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques médiocre labeur y gaigner quelque rang, sinon entre les premiers, pour le moins entre les seconds, j'ay bien voulu y faire quelque essay de ce peu d'esprit que la nature m'a donné. Voulant doncques enrichir nostre vulgaire d'une nouvelle ou plustost ancienne renouvelléc poésie, je m'addonnay à l'imitation des anciens Latins et poètes italiens, dont j'ay entendu ce que m'en a peu apprendre la communication familière de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le sonnet et l'ode, deux poëmes de ce temps-là (c'est depuis quatre ans) encores peu usitez entre les nostres : estant le sonnet d'italien devenu françois, comme je croy, par Mellin de Saint Gelais, et l'ode, quant à son vray et naturel stile, représentée en nostre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je viens de dire, je l'ay dit encore en quelque autre lieu, s'il m'en souvient; et je te l'ay bien voulu ramentevoir * lectem*, à fin que tu ne penses que je me vueille attribuer les inventions à ' autruv. Or à fin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à l'instante requeste de mes plus familiers amis, je m'osay bien advanturer de mettre en lumière mes petites poésies : après toutesfois les avoir communiquées à ceiix que je pensoy' bien estre clair-voyans en telles choses, singu-

1. Ceux qui ne peuvent être 2. Rappeler à la méipoire*. joueurs de cithare, se fontjoueurs R. R.

de flûte. 3. A pour de*. R. B.

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lierement à Pierre de Ronsard, qui m'y donna plus gi'ande hardiesse que tous les autres : pour la bonne opinion que j'ay tousjours eue de son vif esprit, exacte * sçavoir et solide jugement en nostre poésie françoise. Je n'ay pas icy entrepris de respondre à ceux qui me voudroyent blasmer d'avoir précipité l'édition de mes œuvres, et conmie on dit avoir trop tost mis la plume au vent. Car, si mes escrits sont bons, ma jeunesse ne leur doit ester leur louange méritée; s'ils ne sont tels, elle doit pour le moins leur servir d'excuse, d'autant que si j'ay fait en cest endroit quelque acte de jeunesse, je n'ay fait sinon ce que je devoy' : pour le moms ce m'est une faute commune avecques beaucoup d'autres meilleurs esprits que le mien. Je ne suis tel, que je vueille blasmer le conseil d'Horace, quant à l'édition des poèmes'; mais aussi ne suis-je de l'opinion de ceux qui gardent religieusement lem*s escrits, comme sainctes reliques^ pour estre publiez après leur mort, sçachant bien que tout ainsi que les morts ne mordent point, aussi ne sentent-ils les morsures , Geste conscientieuse difficulté, lecteur, n'estoit ce qui me retardoit le plus en la première édition de mes escrits. Je craignoy' un autre inconvénient, qui me -sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future reprehension : c'est que teUe nouveauté de poésie pour le commencement seroit trouvé fort estrange et rude. Au moyen de quoy, voulant prévenir ceste mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui excitez par mon petit labeur voudroyent enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres : j'ay mis en lumière ma Défense et lllmtration de la langue française^ ne pensant loutesfois au commencement faire plus grand œuvre qu'une epistre et petit advertissement au lecteur. Or, ay-je depuis expérimenté ce qu'au paravant j'avoy' assez preveu : c'est que d'un tel œuvre je ne rapporteroy' jamais favorable juge-

1. Exact serait-il un néolo- Rira.; N. n'a que l'adverbe, gisme? n n'a pas d'hist. dans L.; i. Ars poet., 386. Notes de manque dans Palsgr., dans Ace. M. M.-L.

ment de nos rfaeioriqueurs françois, tant pour les raisons assez nouvelles et paradoxes *■ introduites par moy en nostre vulgaire, que pour avoir (ce semble) heurté un peu trop rudement à la porte de nos ineptes rimasseurs*. Ce que j'ay fait, lecteur, non pour autre raison, que pour esveiÙer le trop long silence des cygnes et endormir Timportun croassement des corbeaux. Ne t'esbahis doncques si je ne respons à ceux qui m'ont appelle hardi repreneur, car mon intention ne fut oncques d'autoriser mes petits œuvres' par la reprehension de tels galans*. Si j'ay particularisé quelques escrits, sans toutesfois toucher aux noms de leurs autheurs, la juste douleur m'y a contrainct, voyant nostre langue, quant à sa naïve propriété si copieuse et belle, estre souiUée de tant de barbares poésies, qui par je ne sçay par quel nostre malheur plaisent communément plus aux aureilles françoises, que les escrits d'antique et solide érudition. Les gentils esprits, mesmes ceux qui suyvent la cour, seule eschole où volontiers on apprent à bien et proprement pai'ler, devroyent vouloir, pour l'enrichissement de nostre langue et pour l'honneur des esprits françois, que tels poètes barbares, ou fussent fouettez à la cuisine, juste punition de ceux qui abusent de la patience des princes et grans seigneurs par la lectm'e de leurs ineptes œuvres, ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu'on leur donnast argent pour se taire, suyvant l'exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable libéralité en l'endroit de Cherile, poète ignorant. Certes j'ay grand honte quand je voy le peu d'estime que font les Italiens de nostre poésie, en comparaison de la leur, et ne le trouve beaucoup estrange, quand je considère que volontiers ceux qui escrivent en la langue toscane sont tous personnages de grande eiiidition : voire jusques aux cardinaux mesmes et autres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d'enrichir

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