ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SAINT — ÉVREMOND
« Je pense sur toutes sortes de sujets, <r je ne médite sur aucun. »
(Sur les Plaisirs, à M. le comte d'Olonne, t. I, p. 144, édit. de Des Maizeaux.)
L'Académie française demande qu'on lui parle de Saint-Évremond; veut-elle qu'on la venge de la comédie des Académiciens? Rien ne serait plus aisé ; mais l'illustre compagnie estimerait peu, sans doute, ce facile triomphe. H y a longtemps que l'irrévérence de Saint-Évremond est oubliée. Les personnages qu'il a raillés ont, en mourant, emporté le ridicule avec eux. La gloire de leurs successeurs immédiats aurait fait absoudre l'Académie tout entière, si jamais elle avait eu besoin de se défendre contre les accusations du satirique.
Mais qu'aurait-il pensé lui-même s'il avait pu prévoir que ses oeuvres seraient discutées un jour devant cet imposant tribunal ? Certes, jamais homme ne s'inquiéta moins de mériter les suffrages de juges, quels qu'ils fussent. Dans ses mœurs ou dans ses écrits, il ne consulta d'autre règle que son goût, il ne suivit d'aulreloi que son plaisir. Homme du monde avant tout, il ne fut écrivain
1 Cette étude a obtenu le prix d'éloquence décerné par l'Académie fran* çaise dans sa séance publique annuelle du 20 décembre 18G6.
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qu'à ses heures. Si quelque ami le félicite des pages échappées à sa plume, il refuse presque de recevoir ses éloges : « Ses louanges sont excessives, il les accorde à des bagatelles que l'inutilité a produites, et lui-même n'en fait cas que pour l'amusement qu'elles lui donnent en des heures ennuyeuses. » Il craindrait de se décrier par là dans un pays délicat, où l'on ne saurait beaucoup et fort bien écrire sans passer pour pédant ou pour auteur. 11 ne se pique ni de régularité ni de soin; il laisse ses idées se suivre d'un mouvement naturel ; on sent en tout ce qu'il écrit le ton libre d'une conversation polie, le charme d'une raison droite, l'aisance d'une imagination heureuse, et la vivacité piquante d'uneraillerie ingénieuse.
Sa vie et son style se ressemblent. S'il s'applique, dans la société, à se défaire chaque jour de quelque chaîne et à reprendre sa liberté, ce n'est pas pour s'imposer aucune contrainte quand il lui vient le goût d'écrire. Il ne cherche « qu'à se plaire, » qu'à détourner son esprit de fâcheuses considérations sur des pensées un peu moins désagréables ; il n'est ingénieux qu'à tirer de son fonds des réflexions qui le contentent, tout disposé à se laisser aller à la . fantaisie, pourvu que la fantaisie n'aille pas tout à fait à l'extravagance : car il faut éviter, dit-il, le dérèglement autant que la contrainte. Rien n'est plus éloigné que ses écrits de l'asservissement d'un auteur de profession. Tout y respire la facilité d'un homme de qualité qui fuit un assujétissement indigne de lui, qui donne à l'étude quelques heures sans dessein, sans ordre, quand il ne peut avoir la conversation des honnêtes gens, ou qu'il se trouve éloigné « du commerce des plaisirs. » Il n'estime
*" es sciences quesi elles polissent l'esprit, inspirent la délicalesse et l'agrément. Voilà comment, dans l'art difficile d'écrire, sans prétendre à rien, sans se piquer de bien faire, Saiîit-Évremond a laissé des pages inimitables, tant elles ont de naturel et de
"grâce.
Pas plus que son style, sa conduite ne fut réglée par des prin-4 cipes sévères : il s'arrangea pour passer doucement sa vie, plus ami de l'indolence épicurienne que sectateur d'une vertu rigide. .On ne le vit jamais se roidi< contrôla fortune, et affecter la constance à supporter ses coups. Banni de France, il employa ses
protecteurs pour essayer d'y rentrer, il fit de son mieux pour adoucir la rigueur du maître ; mais, quand il vit ses premiers efforts inutiles, il ne lassa pas de ses plaintes des oreilles impitoyables ; il remarqua sans aigreur que quelques amis s'étaient éloignés, effrayés de sa disgrâce, il ne s'en étonna pas; il ne mou. rut pas de chagrin, il ne chercha plus qu'à vivre mollement, et, appelant à son aide tous les plaisirs, il conduisit jusqu'à son terme, sans l'attrister par de trop sérieuses réflexions, une existence vouée tout entière à poursuivre ce qu'il appelait lui-même / la volupté spirituelle du bon Épicure, c'est-à-dire le sentiment^/ délicat d'une joie pure qui vient du repos de la conscience et de la tranquillité de l'esprit.
Les premières années de Saint-Évremond donnèrent à son génie un tour qu'il ne perdit jamais. 11 était venu au temps où la Trance, délivrée des longues fureurs du siècle, goûtait enfin quelque repos, et se jouait dans la liberté de ses opinions et de ses mœurs. Aux guerres terribles de religion succédaient, après un long intervalle de paix, la guerre de la Fronde, le temps de la "bonne Régena , temps de politique indulgente, où tout favorisait le plaisir :
Dans le commerce, on était sociable :
Dans l'entretien, naturel, agréable.
, Là le sérieux se distinguait d'une gravité importante ; le plaisant n'avait rien d'outré ni de faux. Sorti de France juste au moment où les mœurs se transformaient déjà et devenaient plus sévères, Saint-Évremond échappa à l'influence de cet âge nouveau. Jusqu'à son dernier jour, il resta l'homme de la régence, causeur agréable, insinuant, enjoué, plutôt qu'écrivain laborieux.
Né en 1613, mort eh 1705, Charles-Denis le Guast, seigneur de Saint-Évremond, traversa tout le dix-septième siècle. Un peu plus de la moitié de sa vie se passa dans l'exil; hors de la France,
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il conserva néanmoins, jusquà son dernier jour, l'esprit et le goût français. Éloigné quelque temps de la cour par une disgrâce, Vardes reparaissait devant Louis XIV avec un pourpoint passé de mode. Les seigneurs riaient, et l'adroit courtisan disait à son maître : « Sire, loin de vous on n'est pas seulement malheureux, on devient ridicule. » La flatterie était ingénieuse. Saint Évremond, s'il eût consenti à revenir à la cour, n'eût pu en dire autant de son esprit. Le malheur ne l'avait pas affaibli. Ni la Hollande, ni l'Angleterre, où il avait cherché un asile, n'en avaient émoussé la finesse ; l'âge même n'y avait rien fait, et, à quatrevingt-dix ans, l'ancien ami de Ninon de Lenclos, l'ancien lieutenant des gardes et lecteur du prince de Coudé, le commensal du commandeur deSouvré et du comte d'Olonne, n'avait rien perdu de son aimable enjouement.
Pour le distinguer de ses frères, qu'on appelait dans la famille, l'aîné l'honnête homme, le second le soldat, le troisième l'abbé, on le nommait l'esprit, tant il montrait déjà cette heureuse disposition à dire toute chose d'une manière originale et vive. L'éducation ne fit qu'augmenter ce fonds naturel, et la société d'hommes célèbres vint encore l'accroître. Élevé par les jésuites au collège de Clermont, il eut en rhétorique les leçons du père Canaye, et quitta Paris pour faire sa philosophie à Caen. On le destinait à la magistrature. Il ne resta qu'un an dans cette ville et se tourna du côté des armes. A Paris, dans les exercices, c'està-dire dans les études préparatoires à la profession militaire, il se rendit de bonne heure célèbre par son adresse à manier l'épée. Déjà nous le voyons mêlé aux gentilshommes les plus distingués par la naissance et la fortune. Ses amis sont Miossens, Palluau, Ruvigny, Créqui, le duc d'Enghien.
On était alors au début du dix-septième siècle. A cette époque, les caractères avaient une vigueur qui se rapprochait de la rudesse du siècle passé. Rien n'était encore bien réglé. La société présentait dans ses mœurs les disparates les plus vivement marquées. C'était le temps des seigneurs duellistes, des poètes affamés, des femmes héroïques dans les combats, précieuses dans les ruelles. Il n'était pas rare de rencontrer alors des évêques peu persuadés des vérités de la religion, des espiits forts qui niaient
ces vérités, des épicuriens, comme Desyvetcaux, qui achevaient dans d'étranges désordres une vie mêlée d'impiété et de débauche : Voiture et Saint-Amand, Corneille et Godeau de Vence, s'asseyaient ensemble à l'Académie française, où Chapelain et Ba!zac rendaient leurs oracles. Partout il circulait une séve abondante ; on sentait approcher un grand siècle. Tous les ressorts étaient tendus, toutes les forces étaient en jeu. Il ne fallait plus qu'en modérer les mouvements.
L'Académie française, à peine établie, et l'hôtel de Rambouillet semblaient répondre à ce besoin. Ces deux sociétés, par des influences diverses et diversement acceptées, tempéraient l'ardeur trop bouillante des esprits ; essayaientd'introduire dans les mœurs, comme dans les écrits, la mesure qui avait jusqu'ici fait défaut; pliait aux règles du goût des auteurs auparavant rebelles à tout frein, leur imposant le choix dans les idées, l'élégance dans le style.
En dehors de ces deux cercles, la réforme s'accomplissait peu à peu. Une génération nouvelle s'élevait dans des habitudes étrangères à celle qui l'avait précédée. Les jeunes gens se réglaient sur d'autres modèles. Le temps des esprits forts était à peu près passé. Il n'était plus question que de délicatesse : chacun s'appliquait à devenir honnête homme. On sait combien de qualités exquise comprenait ce titre envié. Le courage de 1 ame et la finesse de l'esprit, Tart de se bien vêtir, une noble galanterie avec les dames, un cœur facile aux belles passions, des lumières sur tout, nulle trace de pédantisme ; le talent de s'exprimer avec aisance, d'écrire, mais avec un air de grand seigneur, d'un tour libre, sans application servile, sans attention minutieuse ; juger du mérite d'un sonnet et savoir conduire une armée ; tenir la balance égale entre deux poëtes et faire le siège d'une place ; n'être dupe de rien, ni des événements ni des hommes ; ménager sa faveur et sa réputation, ne trahir ni ses intérêts ni sa gloire ; user des plaisirs avec sobriété, et ne pousser rien à bout : telle était la suprême distinction d'un gentilhomme, en cette première moitié du dix-septième siècle où Saint-Évremond commençait à prendre sa place à la suite des jeunes ducs d'Enghien et de Candale.
Son esprit, autant que ses qualités militaires, servit à son avancement dans l'armée : s'il était exact à remplir les ordres qu'il
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recevait, il était plein d'agrément dans les conversations qui précédaient ou suivaient les batailles. Il y brillait par sa gaieté, par sa malice, par son talent à saisir les ridicules et à les exprimer. Le prince de Gondé goûtait surtout ses entretiens. Ce liéros était loin d'avoir alors les vertus paisibles dont Bossuet Ta si éloquemment loué. Ni l'âge ni le malheur n'avaient encore adouci la fierté naturelle de son caractère. Le feu de son génie ne se faisait pas sentir seulement dans les combats : il éclatait dans les satires qu'il excellait à improviser contre tout le monde, sans distinction d'amis ou d'ennemis. Ses coups de langue étaient âpres et cuisants. L'humeur un peu farouche de sa race l'animait dans ces jeux où la finesse du langage tempérait mal la cruauté des traits. Pour amuser le prince, il fallait des compagnons ingénieux, des causeurs féconds, des moqueurs caustiques, et Saint- Évremond plus que personne devait lui plaire. Afin de l'avoir mieux sous la main, le prince l'avait fait lieutenant de ses gardes. Dans ses instants de loisir ou de maladie, c'était à lui qu'il avait recours. S'il fallait faire quelque lecture, le lieutenant des gardes choisissait les livres. Il prenait de préférence les historiens de l'antiquité. Il les commentait en interprète original. Laissant aux grammairiens les petites observations sur les mots, il s'érigeait en critique du sens, et s'appliquait à saisir le génie des auteurs et celui des temps ; plus attentif au caractère des écrivains, au caractère des personnages qu'ils font agir qu'à la construction des phrases.
Bossuet, Boileau, tous ses contemporains ont célébré chez le prince de Condé le goût fin des beautés dans les ouvrages de l'esprit. C'était avoir atteint la perfection que d'avoir su plaire au héros de Rocroi et de Lens : les éloges venus de Chantilly étaient la plus glorieuse récompense du talent. Pour combien Saint Evremond a-t-il contribué à former ce discernement, ce jugement sûr et prompt? Nul doute que le prince n'ait gagné beaucoup dans ces communications amicales. L'homme le plus heureusement né ne laisse pas d'avoir besoin d'une direction. Saint- Evremond était capable déjà de la donner à Condé, comme il était capable depro* fiter lui-même des vives lumières de celui qui, sans cesser d'être son supérieur, devenait à peu près son élève, si l'on peut em-
ployer ce mot pour désigner un commerce où chacun d'eux s'excitait à bien juger et à bien dire, où chacun apportait, sa part de pensées ingénieuses, où Saint-Évremond enfin rachetait par son esprit l'infériorité de sa condition.
Qu'il s'agît de Rabelais ou de Pétrone, Condé conservait l'indépendance de son goût. Sur Pétrone, le lieutenant des gardes pouvait abonder en éloges, en jugements flatteurs, en observations subtiles; mais le prince se plaisait-il peu au gros rire de l'auteur de Gargantua, le lecteur devait changer de livre. Qui pourrait, nier que ces légères résistances d'un jeune homme dont l'âme était à la fois vigoureuse et délicate n'aient été salutaires à Saint- Évremond? Naturellement enclin, dans ses mœurs comme dans ses préférences littéraires, à suivre avec abandon ce que Régnier appelait la bonne loi de nature, peut-être fut-il arrêté à temps sur la pente où il menaçait déjà de glisser. Peut-être fut-il alors averti de porter plus haut ses regards, de se faire une habitude de penser avec plus de noblesse. Si, dans la suite, il put se faire un mérite de n'avoir eu rien de contraint, pas trop de liberté, serionsnous téméraire d'y voir un effet des scrupules que le prince montra dans ces entretiens de leur jeunesse?
Saint-Évremond en profitait encore à d'autres égards. 11 apprenait à peser ses jugements, à éclaircir ses idées. 11 eut toujours besoin du mouvement de la conversation pour animer sa pensée, La plupart des pièces qui composent ses œuvres ont passé par ce travail préparatoire. Des réflexions intérieures, des pensées secrètes, auraient favorisé chez lui l'expression de ses sentiments moins que la rapidité de l'improvisation. Il était fait pour briller dans ce genre de talent, et il semble que cet exercice lui fût nécessaire pour donner la netteté aux idées confuses que produisait en abondance un esprit fécond et prime-sautier comme le sien. De là, pour lui, l'habitude de voir plus clair en lui-même, de mieux se sentir en ce qu'il disait, d'en faire jaillir au dehors une image plus vive. 11 fallait dans ces joutes, lutter de souplesse et d'agilité avec ses rivaux, trouver sur-le-champ les meilleures raisons, inventer des traits piquants, éclater en saillies, enlever les applaudissements d:émules bienveillants sans doute, mais intéressés à ne laisser à personne une victoire facile.
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Saint-Évremond prit sans peine le premier rang parmi les jeunes gens qu'assemblait autour de Condé ce plaisir de la conversation, dont le goût, particulier à l'esprit français, fait surtout l'immortel honneur du dix-septième siècle. Il la déclaré luimême : il le mettait au dessus de la lecture. La vivacité de cette passion ne diminua jamais en lui. Combien n était-elle pas animée par la témérité d'un âge que nul malheur n'avait encore frappé, qui jouissait de sa hardiesse sans en avoir senti, sans en avoir même prévu les tristes inconvénients? Laissez passer quelques années, et il saura par expérience quels longs regrets peuvent causer les bons mots. Pour le moment, il déploie eu toute liberté un talent dont il ne pense pas avoir jamais rien à craindre; il s'abandonne tout entier à sa verve, heureux d'égayer un prince « agréable à qui sait lui plaire, mais fâcheux à qui lui déplaît. »
Une connaissance prématurée de l'homme en général, une vue pénétrante des défauts inhérents à notre nature, une attention malicieuse à observer les personnages qu'il voyait agir, 5 démêler leurs intérêts secrets ou leurs principes; une sorte d'amour-propre mis à juger avec indépendance les amis aussi bien que les indifférents ; aucun de ces attachements qui, sous le nom « superstitieux » de dévouement et de soumission, obscurcissent la clairvoyance des yeux ; un langage fin et délié ; un tour élégant et facile, un art accompli à placer et à choisir ses mots; plus d'étendue que de profondeur, plus de subtilité que d'énergie et de force; un sens solide et droit relevé par le sel d'un inaltérable gaieté : voilà les qualités que montre Saint-Évremond dans ses premiers écrits.
Un de ceux qui commencèrent à répandre son nom dans le public fut une comédie en vers contre l'Académie, ou plutôt contre les académiciens. Imprimée en 1659, elle courait déjà dès 1640. Quoique jeune encore, l'Académie était déjà célèbre, tant par ses propres actes que par les critiques dont elle avait été l'objet. Parmi les raisons nombreuses qui animaient contre elle les railleurs, il faut compter la prétention de réformer la langue et d'en bannir des termes devenus respectables par un long usage. Ce travail, commencé par Malherbe à la cour d'Henri IV, avait en réalité besoin d'être continué. Beaucoup d'expressions suran-
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nées, pesantes ou dures, devaient enfin disparaître des écrits épurés par un goût plus délicat. Il restait en ce temps beaucoup à faire. C'est à peine si les Remarqtœs de Vaugelas sur la langue avaient paru, essayant de déterminer le genre, le sens et la propriété rigoureuse des mots. Les traces du latin se faisaient voir partout, et dans les constructions des phrases, et dans les habitudes du style. A mesure qu'on s'éloignait davantage du seizième siècle, le choix devenait plus nécessaire, conseillé par la politesse croissante des esprits.
Se croyant investie par Richelieu d'un pouvoir souverain sur le langage, l'Académie s'était mise à l'œuvre, non sans provoquer au dehors plus d'une remarque maligne. Le zèle indiscret de quelques-uns de ses membres y prêtait. Il y en avait qui, remplis d'une prévention justement ridicule, proscrivaient les mots les plus utiles. On sait comment l'hôtel de Rambouillet s'émut du sort qu'on réservait à car. Confirmée ou non par l'Académie, une seule de ces menaces suffisait pour éveiller l'humeur satirique d'une jeunesse qui, formée dans les relations d'un monde élégant, condamnait sans pitié le pédantisme d'auteurs restés en arrière sur le goût de la belle société.
Telle fut sans doute l'intention de Saint-Évremond dans sa pièce. Cette œuvre indique nettement la fin d'une période littéraire, et un changement considérable dans l'éducation du dixseptième siècle. Des écrivains, respectés jusque-là comme les maîtres de la langue et du goût, se trouvent livrés à la raillerie. C'est la première atteinte donnée à des réputations solidement établies. C'est le premier signal des attaques dont Boileau ne cessera de harceler les mêmes hommes. S'il eut l'honneur d'achever la défaite du mauvais goût et d'assurer le triomphe de la raison, n'oublions pas que Saint-Évremond entra le premier dans la lice, et porta les premiers coups avec autant d'audace que de gaieté.
Sans vouloir manquer au respect que nous devons à l'Académie française, nous le dirons avec franchise, les premiers académiciens n'eurent pas tout le mérite que leurs successeurs nous ont appris à révérer en eux. Les contemporains le reconnaissaient eux-mêmes. « Quand on fit l'Académie, dit Tallemant desRéaux, Bois-Robert y mit bien des passe-volants. On les appelait les en-
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fants de la pitié de Bois-Robert. Par ce moyen il leur fît donner pension. 11 s'appelle en je ne sais quelle épître imprimée... Solliciteur des Muses affligées. » Quelle distance entre Corneille, Racine, Perrault lui-même et Saint-Amant, Faret, Gombaud, Colomby, Porchères, auteurs pour la plupart d'écrits médiocres, dépourvus de talent et plus encore de goût ! Il n'y avait plus de proportion entre la valeur de leurs œuvres et l'estime dont elles continuaient à jouir. Ils avaient conquis au prix de bien faibles efforts le rang où on les voyait. Quelques-uns avaient des charges, ou plutôt des titres d'emplois dont le public pouvait très-aisément se moquer ; celui-ci touchait pension pour avoir été intendant des plaisirs nocturnes. Celui-là se qualifiait & Orateur du roi pour les affaires d'État. Colletet avait gagné la faveur de Richelieu en décrivant la pièce d'eau des Tuileries. Saint-Amant, d'un esprit facile mais désordonné, sans jugement, sans étude, joignait à des mœurs honteuses un orgueil étrange. Ses rimes trop commodes ont décrié son ami Faret, qui, sans haïr la bonne chère et les divertissements, n'était rien moins qu'un débauché, et ne méritait pas la réputation fameuse que Saint-Amant lui faisait.
On savait comment Bois-Robert avait gagné les bonnes grâces de Richelieu. On commençait à peser avec plus de scrupule les œuvres des plus illustres et des mieux rentés. Godeau, évêque de Vence, tant estimé à l'hôtel de Rambouillet, si richement récompensé de ses paraphrases, semble à quelques malins lecteurs manquerde variété. La réputation de Chapelain a beaucoup perdu, quoiqu'il n'ait pas fait encore imprimer la Pucelle. Il se trouve des juges qui lui refusent le don de la poésie. 11 ne leur semble pas être plus heureux en prose. Ils le taxent de dureté et de prolixité en tout ce qu'il fait. « 11 impose encore à quelques gens, disent-ils, mais cela se découd fort *. »
Saint-Évremond n'est point assurément du nombre de ceux que la mode ou l'engouement continue d'aveugler. Il n'a plus de respect ni pour Beaudoin ni pour Colomby. 11 traite Chapelain lui-même avec autant de sévérité que Boileau le fera plus tard.
1 Voir Tallemant des Réaux.
DE SAINT-ÉVREfclOND, 11
S'il exprime ses jugements avec hardiesse, avec vivacité, Balzac, dans une lettre à Chapelain, ne peut s'empêcher d'écrire : « Saurait-on mêler la raillerie et le tout de bon avec plus d'adresse sur le sujet de l'adieu de M. de Colomby à l'Académie, de la malédiction qu'il a donnée à son siècle, et du peu d'intelligence qui était entre lui et Tacite au temps de leur plus grande familiarité 1 ? »
Ne cherchons pas là une comédie : il n'y en a point; il ne s'y trouve ni plan, ni intrigue, ni action : c'est une satire littéraire divisée en scènes et en actes. Les personnages se présentent tour à tour et disent ce qu'il faut pour se peindre eux-mêmes. En voici le sujet. Le jour est enfin arrivé où, dans une séance solennelle, et après les débats contradictoires, les académiciens doivent fixer le langage de cour. On a dressé la liste des mots qui seront à jamais proscrits ou conservés. Le vote une fois porté, toute réclamation sera inutile.
Saint-Amant etFaret arrivent les premiers au lieu de la séance. Leur irrévérence pour l'Académie éclate dans leurs paroles. Ni les travaux de la compagnie, ni leurs confrères, ne trouvent grâce aux yeux de Saint-Amant. « La France a bien tort d'admirer la suffisance de tant de pauvres auteurs sans mérite. Godeau ne juge rien de beau que ce qu'il fait ; Chapelain est un fat, dur et contraint dans ses vers amoureux.
. . . son esprit stérile et sa veine forcée Produisent de grands mots qui n'ont sens ni pensée. »
Faret n'est guère plus indulgent. S'il accorde quelques éloges aux poêles que Saint-Amant décrie, il en détruit aussitôt l'effet par une critique injurieuse. Tous les deux quittent la place et vont dans le voisinage chercher un bon cabaret.
Plus sobre en ses repas, Colletet arrive ensuite en même temps quel'évêque de Grasse. 11 veut s'humilier devant le prélat; mais celui-ci le relève :
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon.
1 Lettres de Balzac à Chapelain, lettre xxxie, l#r aviil 1640,
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Je suis évêque ailleurs, ici, Godeau pour vous. Àvez-vous vu mes vers?
A çette question, Colletet répond par des louanges outrées :
Tout en est excellent, tout est beau, tout est net, Exact et régulier, châtié tout à fait.
Godeau renchérit lui-même sur ces flatteries. Il reconnaît qu'il se loue, « mais c'est fort justement qu'il peut se louer. » Colletet n'y contredit pas, et quand l'évêque a cité son Benedicite, c'est entre eux une émulation de compliments exagérés. Après tant de preuves de sa complaisance, Colletet veut enfin s'entendre louer à son tour, et demande à l'évêque son avis sur ses œuvres.
Colletet, mon ami, vous ne faites pas mal.
0 la sèche réponse, et qui a bien de quoi déplaire à Colletet mal payé de son admiration pour Godeau! 11 ne cache pas son mécontentement, mais il n'obtient que de fâcheuses répliques et des appréciations désobligeantes de son talent : « Ses discours sont obscurs et couverts ; il parle mieux qu'un homme de boutique. » Le respect à la fin, échappe au pauvre Colletet, il se met au-dessus de l'évêque par le génie ; il rétracte les louanges qu'il lui prodiguait tout à l'heure.
« Voulez-vous , dit Godeau , me contraindre à louer votre ouvrage? — J'ai tant loué le vôtre! répond ingénument Colletet. Ainsi les injures succèdent aux compliments, et l'intervention de Serisay réconcilie à grand'peine ces poêles aigris. Toute querelle entre eux sera désormais oubliée ; et, louangeurs complaisants de leurs œuvres, ils se traiteront avec une admiration réciproque.
Chapelain a bientôt son tour; 1* écrivain l'introduit sur la scène travaillant à des vers avec un soin ridicule et peu de génie. « Poursuivant d'un sens figuré la noble allégorie, » l'auteur de la Pucelle compose une pièce où règne la figure Sur les beaux yeux de la comtesse l. Images exagérées, rimes banales, pointes, expressions recherchées, cacophonie, on rencontre tout cela en
1 On croit qu'il s'agit de la comtesse de Vermeil.
ce petit poëme. La stérilité de l'esprit de Chapelain, la rudesse et la dureté de sa langue, ses épithètes sans fin, sa complaisance en lui-même, composent une satire où ne manquent ni la vivacité ni l'esprit.
Je n'ai fait que vingt vers, dit-il en s'applaudissant, mais tous vers raisonnés,
Magnifiques, pompeux, justes et bien tournés.
L'heure approche où les vieux mots vont tomber sous la jusle réprobation, des académiciens ; mais ils ne périront pas cependant ?ans avoir été défendus. Chapelain prévoit les injures dont les ignorants vont charger l'Académie , et Bois -Robert prépare ses confrères aux violences de Silhon, qui, dans le sein même de la savante compagnie, veut défendre or, parfois, pour ce que et d'autant.
Mademoiselle de Gournai porte plus loin ses prétentions. C'est la langue de Montaigne tout entière qu'elle vient essayer de sauver. Son discours, tissu de vieilles expressions, est spirituellement raillé par Bois-Robert, qui emploie contre elle les termes vieillis dont l'usage la rend désormais ridicule.
Faret et Saint-Amant revenus enfin du cabaret, la séance commence. Godeau demande qu'on supprime de notre langue or, pour ce que, d'autant, mots usés qui tombent de vieillesse. E i vain Silhon entreprend de les protéger : ils sentent l'école, ils tiennent du pédant : ils ont assez vécu. Il comte, il nous appert, sont abolis sur la proposition de Chapelain. Gombaud veut qu'on réforme cette expression impropre : fermer la porte.
Pour avoir moins de froid à la fin de décembre, On va pousser sa porte, et Ton ferme sa chambre.
Bois-Robert demande qu'on ôte à ravir; l'Estoile obtient qu'en le bannissant de la cour, on le laisse aux coteries de la ville. Gomberville attaque car et pourquoi; Desmarets les défend et les sauve. Auparavant, jadis, ne plaisent pas à l'Estoile ; Colletet opine contre nonobstant, et propose que Ton casse néanmoins.
La délibération achevée, Seiisay, directeur de l' Académie, proclame l'édit qui règle la langue, retranche ces durs et rudes mots.
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Qui semblent introduits par les Barbares Goths;
et rassemblée se sépare sur cette déclaration :
Voilà ce qu'à peu près nous voulons réformer. Anathème sur ceux qui voudront le blâmer ; Et soit traité chez nous plus mal qu'un hérétique Qui ne reconnaîtra la troupe académique.
Le talent poétique déployé par Saint-Évremond dans cette comédie ne le met guère lui-même au-dessus des écrivains dont il se moque : ce n'est donc pas là ce qu'il faut louer dans cette œuvre. Le style y manque de souplesse et d'élégance. Si la langue y est correcte, elle est loin d'avoir cet air de facilité que le travail donne aux ouvrages longuement médités. On reconnaît dans celui-ci le premier jet d'un esprit heureusement né pour la raillerie, mais que l'application n'a pas encore mûri. Les scènes n'ont aucune liaison nécessaire entre elles; les personnage seuls sont assez bien dessinés en une ou deux touches rapides. On peut y relever encore une observation fine des hommes, le don de saisir les ridicules, quelquefois même d'atteindre sans effort au véritable comique. Godeau, qui reçoit avec complaisance les éloges de Colletet et qui n'a que de la froideur pour les écrits de son panégyriste ; la querelle qui survient entre eux ; plusieurs vers gais, expression naturelle et naïve d'un orgueil blessé, ont sans doute inspiré à Molière la scène de Vadius et de Trissotin. Ce n'est pas, assurément, un médiocre honneur que d'avoir fourni à notre grand comique quelques traits pour un tableau si parfait. C'est peut-être le seul mérite qu'on puisse attribuer à Saint Évremond.
Si nous voulons au contraire chercher dans cette comédie les traces d'un jugement sain et droit ; si nous voulons y voir les premiers efforts de la raison contre le pédantisme, le signal d'un changement dans le goût et dans l'opinion du public, nous ne pouvons pas refusera cette œuvre une grande importance. Saint- Évremond accueille, sans les examiner, en les exagérant peutêtre, les bruits répandus dans Paris contre les prétentions de l'Académie sur la langue : sans doute il a tort. Mais en essayant de désabuser ses contemporains d'une admiration trop longtemps
DE SAÏNT-ÉVREMOND.
accordée à des écrivains médiocres, il préparait à la nouvelle généralion, dont il était le précurseur, pour ainsi dire, un triomphe qu'il n'a pas tenu à lui de rendre plus complet. D'ailleurs les personnages de la comédie n'ont guère survécu à l'épreuve qu'il leur a fait subir.
Nous aimons à le trouver encore sur un chemin ou Molière ne tardera pas à le suivre, lorsque, dans une pièce de vers intitulée le Cercle, il persifle et définit les "précieuses. On peut sans peine, au milieu de ces portraits adroitement tracés, démêler ceux de la fille et de la nièce de M. Gorgibus. Armande, Philaminte, Bélise, s'y font aussi reconnaître. Il ne serait pas difficile d'y voir des originaux qui ne montèrent pas sur le théâtre, mais firent les méchantes copies qu'on y représenta. Quelques-unes des personnes reçues à l'hôtel de Rambouillet, ou chez mademoiselle de Scudéry, n'échappent peut-être pas aux traits suivants :
Dans un lieu plus secret se tient la précieuse, Occupée aux leçons de morale amoureuse.
Là se font distinguer les fiertés des rigueurs, Les dédains des mépris, les tourments des langueurs: On y sait démêler la crainte et les alarmes, Discerner les attraits, les appas et les charmes : On y parle du temps qu'on forme le désir, (Mouvement incertain de peine et de plaisir); Des premiers maux d'amour on connaît la naissance. On a de leurs progrès une entière science, Et toujours on ajuste à Tordre des douleurs Et le temps de la plainte, et la saison des pleurs.
Ces vers, qui peignent un travers du temps où vivait l'auteur, .unissent la critique littéraire à celle des mœurs, et servent au ^tableau général de cette époque. C'est par là qu'ils se recommandent à notre étude ; l'historien du dix-septième siècle peut y îpuiser plus d'un renseignement curieux, en sachant gré à Saint- 'Èvremond d'avoir fait entendre au milieu d'une société trop facilement séduite par le bel esprit le langage de la saine raison. Presque tous les petits poëmes sortis alors- de cette plume féconde : madrigaux, stances irrégulières, sonnets, épigrammes, élégies,
ÉTUDE SUR LÀ VIE ET LES OUVRAGES
tous ces vers enfantés par les circonstances d'une vie mondaine, sans que le poëte prétendît à tracer une image, même partielle, de son époque, considérés ensemble, aboutissent pourtant à ce résultat inattendu. Comme dans les lettres et autres écrits de Voiture on surprend le ton de la société noble et polie qu'il fréquentait, dans ceux de Saint-Evremond on saisit le caractère, les habitudes, les préférences, les plaisirs d'autres cercles où la liberté régnait bien plus que la réserve, où le goût, en paraissant déjà formé sur bien des points, était loin d'avoir pris sur d'autres une pureté sévère. C'étaient des réunions de jeunes gens dans le feu de leur âge, dans la fougue de leurs passions, des assemblées où des femmes célèbres par leur beauté autant que séduisantes par leur esprit, mêlaient tous les plaisirs. Les vers qui chantent ces heures d'enjouement n'ont rien de contraint. Si les sentiments s'y expriment parfois avec une afféterie alors en usage, il y éclate souvent des saillies originales; des traits heureux ressortent au milieu de détails insignifiants ; des mots étincelants de gaieté illuminent tout à coup des pages languissantes ; nulle part l'esprit de Saint-Évremond n'est tout à fait absent. On y respire en certains endroits la grâce de la jeunesse, l'enchantement des premières années favorisé par la facilité des mœurs d'un temps où, suivant le poète lui-même, la ville aussi bien que la cour ne inspiraient que les jeux et l'amour.
Saint-Évremond, déjà vieux, jetait avec de doux souvenirs un regard sur ces heureux jours évanouis; il rappelait à Ninon de l'Enclos cet âge d?or de la Régence, où la politique éîait indulgente, où les vices délicats se nommaient des plaisirs, où tout avait un air facile, où le sérieux et le plaisant évitaient les écueils qui les attendent, où la vérité plaisait sans efforts, où l'on avait l rouvé
L'art de flatter en parlant librement, L'art de railler toujours obligeamment.
Il avait raison de se complaire dans cette peinture; l'étude de ses premiers ouvrages nous garantit la fidélité du tableau, et nous rrouveque mieux que personne il était fait pour vivre dans ce Jemps, qu'il embellissait lui-même des charmes de son esprit.
, S'il savait railler, nous n'oserions dire que ce fût toujour. obligeamment pour les adversaires que ses traits atteignaienls Nous revenons ici à son talent de discerner le faible de chacun, et de l'exprimer en y donnant le tour d'un comique agréable. Comme beaucoup d'autres écrivains qui, avec le don d'une humeur ingénieuse, n'ont pu réussir dans la comédie, Saint-Évremond, sans avoir rien laissé de durable au théâtre, nous ofi're dans ses œuvres des scènes où le sel de la meilleure plaisanterie pétille. Sa malice se joue dans la peinture des caractères, dans le langage qu'il prêleà chacun de ses personnages, dans l'art de leur arracher naïvement les secrets qu'ils voudraient cacher.
Témoin la Relation du voyage de M. de Longueville en Normandie, morceau plein d'agrément dont Mazarin s'égayait. Quoi de plus juste? c'était un pamphlet qui valait mieux que les couplets des frondeurs. La cour était heureuse de pouvoir à son tour se rire deses ennemis. Saint-Évremond lui prêtait sa vivacité. Un ministériel attaquait la Fronde avec ses propres armes. Les rieurs n'étaient pas tous du même côté : Mazarin en avait aussi quelques-uns pour lui. Si les vaudevilles chantés contre le ministre d'Anne d'Autriche sont encore curieux à consulter de nos jours, ils sont d'un intérêt moins haut que cette pièce de Saint- Évremond, où à la connaissance approfondie de quelques parti* culiers se joint une étude générale du cœur humain.
Quand la Fronde éclata, déjà signalé par d'excellents services à la guerre, distingué par l'amitié et la confiance de Condé, assez favorablement accueilli par Mazarin, Saint-Évremond n'avait plus de lien avec le prince, que les événements allaient armer contre la cour. La causticité de son esprit lui avait fait obtenir la lieuh rance des gardes, que ce même esprit lui fit perdre. Condé consentait bien à rire des ridicules des autres raillés par Sainl-Ex re mond, il ne permettait pas au railleur de lever les yeux sur lus siens, et ne lui pardonna pas d'en avoir fait justice. Cassé aux gages par le prince mécontent de propos trop libres assénés contre lui-même, il pouvait suivre les conseils de sa raison ou pour ou contre Mazarin : il resta fidèle à la cour. Ce n'est pas au hasard qu'il faut attribuer cette résolution ; le dépit ne la dicta pas non plus. On doit en faire honneur à la .jiidité de Saint-Évrernoad.
ÉTUDE SUR LA YIE ET LES OUVRAGES
Les invitations pressantes des principaux frondeurs, des offres qui paraissaient honorables et flatteuses, ne rébranlèrent pas un instant. Il vit du premier coup d'œil ce que voulaient les parlements et les gouverneurs de provinces. Sous les noms imposants d'intérêt général et de bien public, il discerna les motifs d'ambition qui faisaient agir les uns et les autres. La vanité de l'entreprise, l'inutilité d'efforts mal concertés, les luttes et les calculs de> partisans, n'échappèrent pas davantage à sa clairvoyance, et, par bonheur, il se trouva sur le théâtre des événements pour les mieux étudier. Il vit tout de près, et il rendit de tout un compte exact et plaisant.
La narration est vive, et, sans préambule inutile, elle nous jette au milieu des faits. Nous voyons M. de Longueville à Rouen, au Vieux-Palais. Rassuré sur les intentions du peuple, il se rend à l'improviste au sein du parlement assemblé. Son discours artificieux, la réponse ampoulée d'un conseiller de la grand'chambre, du Mesnil-Côté, qui prend la parole à la place du premier président resté muet ; cette éloquence d'un homme de robe ; la comparaison du comte dllarcourt avec un loup, du duc de Longueville avec un berger ; les citations latines; la conclusion annoncée par cette formule de l'école : Atque ideo, ces traits heureusement imaginés ou fidèlement racontés, n'empêchent pas l'auteur démêler à son récit des vues plus sérieuses, des considérationsd'une plus grande portée. Ainsi les membres du parlement ne tardent pas, en faisant réflexion sur la joie qu'avaient eue les bourgeois de recevoir leur gouverneur, à craindre une servitude entière, et, pour empêcher ce malheur, ils songent à assurer leurs conditions avec lui. « Mais soit que M. de Longueville eût pénétré leur intention, soit que pour établir une. entière confiance il les voulût prévenir et les assurer qu'ils auraient toujours la disposition de toutes choses, il leur dit que les affaires dont il s'agissait étaient proprement celles des parlements et non pas les siennes ; qu'il ne voulait ni nedevait avoir emploi que celui de conduire unearmée, pour le bien de l'État et pour leur service particulier; que toutes les levées se feraient par leurs ordres ; qu'ils établiraient euxmêmes des commissaire? de leur compagnie pour la recette et la distribution des deniers, et enfin que, comme ils avaient le prin-
cipal intérêt au succès des affaires, il était raisonnable qu'ils eussent une entière participation de tous les conseils. Ces messieurs lui rendirent grâces de l'honneur qu'il leur faisait, rassurèrent qu'ils donneraient autant d'arrêts qu'il voudrait sans rien examiner : qu'étant tuteurs des rois, ils disposeraient à son gré du bien du pupille, qu'ils hasarderaient toutes choses pour son service, à condition qu'il ferait supprimer le semestre1, et remettrait la compagnie dans son ancien état. »
Il n'est point de réflexions qui puissent en dire autant que cette page. Nulle dissertation sur les prétentions exagérées des parle* ments, sur l'esprit d'intérêt qui aveugle les grands corps d'un État, ne nous ferait pénétrer plus avant dans le vif des passions politiques, et ne donnerait aux lecteurs de plus profitables enseignements sur les mobiles ^secrets des partis, toujours voilés, mais toujours trahis par quelque révélation indiscrète. L'histoire de toutes les séditions est résumée dans ces lignes. Peu à peu le voile se déchire. Les prétextes respectables disparaissent devant la vérité, et le parlement de Normandie, s'engageant à tout hasarder pour le service du duc de Longueville, à condition qu'il ferait supprimer le semestre que la compagnie devait payer au trésor du roi, nous explique en un mot la Fronde, son origine, sa faiblesse.
Sûr désormais du parlement et du peuple, le duc de Longueville commence à travailler à former une armée qui n'était alors qu'en imagination. Il n'a pas de fonds, qu'importe? Il va toujours distribuer les charges pour entretenir tout le monde. Ce projet,, annoncé à tous ceux qui l'entourent, excite de tous côtés des transports de joie, des protestations de fidélité. Quelques-uns, se laissant emporter au zèle le plus hardi, proposent d'aller surprendre le roi dans Saint-Germain. Pourquoi le duc hésiterait-il plus longtemps? u Pourquoi ne pas battre le fer tandis qu'il est chaud? Vous avez, monseigneur, quantité de jeunes gens dans la ville, vous pouvez faire un gros de gentilshommes, un gros de leurs valets de chambre, auxquels vous joindrez la cinquantaine et les archers, deux gros bataillons des meilleurs bourgeois. »
1 Taxe imposée aux parlements.
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Monseigneur ne doute pas du succès avec de pareilles troupes; mais il croit bon de surseoir à l'exécution de ce conseil, et de distribuer les charges, afin que chacun soit assuré de son emploi.
Ici trouve place une suite de dét dis piquants dont la finesse, très-vivement sentie par les contemporains , ne laisse pas de nous égayer encore aujourd'hui, lant il y a d'ironie dans le contraste entre les personnes et les fonctions dont on les charge ; c!e bizarrerie dans les raisons qui dictent le choix de monseigneur le duc de Longueville ; de naïveté malicieuse dans les prétentions de chacun ; Vuriearville, l'esprit fort, consent à prendre soin de la police, et à régler toutes choses selon les mémoires du prince d'Orange; mais, par malheur, il avait oublié, à Paris, un manuscrit du comte Maurice, dont il eût tiré de grandes lumières pour l'artillerie et les vivres. Saint-Ibal demande l'honneur de faire entrer les ennemis en France; mais on lui répond que messieurs les généraux de Paris se réservent cet honneur. Le comte de Fiesque, fertile en visions militaires, est chargé des enlèvements de quartier et autres exploits brusques et soudains dont la résolution se peut prendre en chantant un air de la Barre et en dansant un pas de ballet. Le marquis de Beuvron est fait lieutenant général; mais il met pour condition qu'il restera au Vieux-Palais. Le marquis de Matignon, toujours illustre par sa suffisance, et présentement fameux par le mémorable siège de Valognes, commande les troupes du Cotentin, et veut être aussi indépendant de M. de Longueville que Walstein l'était de l'Empereur.
Le marquis d'Hectot demande le commandement de la cavalerie, qui lui est accordé parce qu'il était mieux monté que les autres, qu'il était environ de l'âge de M. de Nemours lorsqu'il commandait en Flandres ; enfin parce qu'il avait une casaque en broderie toute pareille à la sienne. Ausonville est choisi pour gouverneur de Rouen, comme homme entendant bien la guerre. Hunerie et Cauménil demandent qu'on les fasse maréchaux de camp, parce qu'ils ont pensé être, l'un enseigne des gendarmes du roi, l'autre mestre de camp du régiment de Monsieur. Boucaule n'a jamais vu d'armée, mais il a été chasseur toute sa vie, et quarante ans de chasse valent bien, pour le moins, vingt cam-
DE SAINT-ÉVWEMOND.
pagnes. Machiavel n avait pas un autre sentiment. Flavacourt prétend que, pour être bon capitaine, il faut avoir vu des déroutes. Qui ne se souvient encore du désordre où il se trouva quand Destauges fut fait prisonnier? Campion ne s'attache pas aux grands emplois, il demandeseulementd'ètre maréchal de bataille pour apprendre le métier. Sévigny se contente du même emploi; mais bientôt il regrette sa modération, quand il voit que, pour être maréchal de camp, il ne fallait pas être habile homme. De plus, il s'érige en goguenard, et a l'honneur de faire rire Son Altesse. Ruqueville demeure inutile sous prétexte de ses vapeurs.
Franquetot-Barbeiousse reste longtemps sans prendre parti , Boncœur, sa femme, l'entretenant dans son incertitude par l'amitié du duc de Grammont. Enfin il se décide à quitter le personnage neutre : il lit les Mémoires de César pour fortifier son esprit ; il rêve quelques instants quand il en vient au passage du Rubicon, puis il s'écrie, comme le capitaine romain : « Le Rubicon est passé ; à tout perdre, il n'y a qu'un coup périlleux. » Il sort là-dessus avec une émotion extrême, sans regarder Boncœur, sans regarder le petit Henri, sachant bien que la vue des femmes et des enfants peut amollir les plus fiers courages. 11 va trouver le duc de Longueulle et lui déclare, à la fin de son discours, qu'il prendra soin de publier ses exploits.
Fontrailles arrive à propos pour voir la grande occasion de la Bouille. Le duc de Relz, dont on attendait de si grands secours^ vient enfin accompagné seulement du page qui portait ses armes et de ses deux fidèles écuyers. « Les barons de Bretagne, dit-il, demandaient de l'emploi, mais il fallait deux cent mille écus pour mettre les Bretons en campagne. » Cependant il fait mille promesses. Du reste, sa façon de vivre avec les officiers fut tout à fait obligeante, et quiconque était assez heureux pour avoir u:î buffle ou une hongreline de velours noir pouvait s'assurer de son amitié.
Saint-Évremond ne s'oublie pas lui-même dans cette distribution d'emplois : « On voulut, dit-il, donner le commandement de l'artillerie à Saint-Évremond; et, à dire vrai, dans l'inclination qu'il avait pour Saint Germain, il eût bien souhaité de servir la cour en prenant une charge considérable où il n'entendait rien. Mais, comme il avait promis au comte d'Harcourt de ne point
ÊTUDË SUR LA VlË ET LES OUVRAGES
prendre d'emploi, il tint sa promesse, tant par honneur que pour ne pas ressembler aux Normands, qui avaient presque tous manqué de parole. Ces considérations lui firent généreusement refuser l'argent qu'on lui offrait, et qu'on ne lui eût pas donné. »
Il n'est pas difficile de comprendre quelle joie causait à Saint- Germain la lecture de cette relation, où tant de personnages célèbres dans la Fronde étaient tournés en dérision et peints au naturel. Si nous ne croyions pas découvrir sous ces railleries un grand fonds de scepticisme, y reconnaître l'esprit général de ces hommes que Guy-Patin appelle les déniaisés, et qui sont loin de la fureur yartisane du siècle passé, nous aimerions à louer le ton de ce pamphlet. Les propos les plus méchants de l'auteur n'y sortent pas des bornes prescrites à tout honnête homme par le respect de lui-même, la meilleure sauvegarde du respect des autres. Combien les chansonniers et les pamphlétaires de la Fronde étaient éloignés de mettre dans leurs attaques contre la cour autant de réserve et de mesure! L'esprit de Saint-Évremond se montre ici dans tout ce qu'il a déplus vif ; il serait pourtant malaisé d'y trouver rien de violent. Malgré son désir de plaire à la cour, il se garde bien de descendre jusqu'à l'injure envers les révoltés. Il a toute la délicatesse que demande Horace dans la plaisanterie : reconnaissez en lui cet homme de goût qui, de propos délibéré, adoucit la force de ses traits. 11 sait qu'un bon mot a souvent plus de portée qu'une violente déclamation; il badine, il intéresse notre malice, sans éveiller notre méchanceté ; il se fait accueillir sans se faire craindre, et la raison doucement gagnée, partage des sentiments où ne respirent ni l'envie ni la bassesse*
Ce n'est pas que Saint-Évremond manquât de gravité dans l'esprit et qu'il ne pût s'élever jusqu'à l'indignation : il était Certainement capable de fortes et vigoureuses pensées. Cette relation même nous en offre un frappant exemple. Elle se termine^ en effet, par des considérations où le bon sens de l'auteur a mis de précieux enseignements. « Je me tiens heureux^ dit-il, d'avoir acquis la haine de ces mouvements là, plus par observation que par ma propre expérience. C'est un métier pour les sots et pour les malheureux, dont les honnêtes gens et ceux qui se trouvent bien ne se doivent pas mêler.
DË SAIINT-ÈVREMOND.
« Les dupes viennent là tous les jours en foule; les proscrits, les misérables s'y rendent des deux bouts du monde : jamais tant d 'entretiens de générosité sans honneur ; jamais tant de beaux discours et si peu de bon sens ! jamais tant de desseins sans actions; tant d'entreprises sans efforts ; toutes imaginations, toutes chimères; rien de véritable, rien d'essentiel que la nécessité et la misère. De Là vient que les particuliers se plaignent des grands qui les trompent, et les grands des particuliers qui les abandonnent. Le sots se désabusent par expérience, et se retirent ; les malheureux, qui ne voient aucun changement dans leur condition, vont chercher ailleurs quelque autre méchante affaire, aussi mécontents du chef de parti que des favoris. »
Sages paroles, applicables à tous les temps, inspirées par le bon sens qui mûrit l'expérience avant les années, dont elle est ordinairement le fruit! elles viennent ici d'un mouvement aisé et na. turel. Sans affectation de gravité ou d'importance, l'écrivain atteint à la hauteur du moraliste, et les pages d'un écrit consacré tout entier à la plaisanterie s'achèvent par des réflexions d'une portée universelle.
Si nous cherchons encore dans les œuvres de Saint-Évremond des témoignages de cet esprit de satire où brille le talent de représenter au vif les personnages dans leur geste habituel et dans leur caractère, sans parler de Y Apologie du duc de Beaufort contre la cour, lanoblesse et le peuple1, dont Saint-Évremond ne fut pas seul Fauteur, qu'il rédigea peut-être de sa plume, mais où, parmi les traits que pouvaient réclamer Moret, de Candale, Palluau et cinq ou six autres gentilshommes de belle humeur unis après un repas pour railler l'ancien roi des Halles, on peut discer^ ner, à l'aisance du style, ce qui appartient à notre auteur, pourrions-nous oublier la Conversation du maréchal d'Hocquin- ■ court avec le père Canage?
Le mouvement, la justesse de composition, Fart et le charme de la narration en font une petite pièce accomplie. Le maréchal brusque, franc, sans repli, sans ménagement dans les propos, ses confessions singulières, ses défections de la religion à la phi-
1 Imprimée en 1650.
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losophie, de la philosophie au jansénisme, des jansénistes aux jésuites, les motifs qui Ty poussent, l'impétuosité de son humeur, l'ardeur exaltée de ses souvenirs, ses gestes menaçants qui pourraient bien être suivis d'effet, forment le plus étonnant contraste avec la mine humble et dévote du jésuite, le patelinage de ses discours, le soin qu'il prend de donner une explication édifiante et toute divine d'actions très-humaines, avec sa terreur enfin quand il voit le maréchal brandir contre lui le couteau de table qu'il a saisi.
Ce danger passé, un nouveau péril menace le bon père.
L'armée se met en marche; au lieu de la monture douce et tranquille que demandait le jésuite : Qaalem me esse decetmansuetum, le maréchal d'Hocquincourt, par affection pour lui autant que pour son ordre, lui fait donner son bon cheval. « Or, c'était un cheval entier, ardent, inquiet, tonjours en aclion. Il mâchait éternellement son rnors, allait toujours de côté, hennissait de moment en moment, et, ce qui choquait fort la modestie du bon père, il prenait indécemment tous les chevaux qui approchaient de lui pour des cavales. Roué de fatigue, le jésuite faisait ses plaintes à Saint-Évremond, quand un lièvre part. « Centcavaliers se débandent pour courir après, et on entend plus de coups de pistolet qu'à une escarmouche. Le cheval du père, accoutumé au feu sous le maréchal, emporte son homme et lui fait passer en moins de rien tous ces débandés. C'était une chose plaisante de voir le jésuite à la tête de tous malgré lui. Heureusement le lièvre fut tué, et je trouvai le père au milieu de trente cavaliers qui lui donnaient l'honneur d'une chasse qu'on eût pu nommer une occasion. Le père recevait la louange avec une modestie apparente, . mais en son âme il méprisait fort le mansxietum du père Suarez, et se savait le meilleur gré du monde des merveilles qu'il pensait avoir faites sur le barbe de M. le maréchal. Il ne fut pas longtemps sans se souvenir du beau dit de Salomon : Vanitas vûnitatumetomnia vanitas. Il était si fatigué du cheval, que je le vis tout prêt d'abandonner Bucéphalc pour marcher à pied à la tête des fantassins. »
En ce moment, Saint-Evremont vint à son aide, et le bon père put chevaucher tranquillement à côté de son ancien élève. Peut-
être aurait-il mieux valu pour lui braver la fatigue à la tête des fantassins que de s'exposer aux insidieuses questions de soncompjgnon de route. La postérité n'aurait pas aujourd'hui cette conversation où le bon père, renonçant à la discrétion du jésuite pour prendre la franchise d'un homme de guerre, trahit les secrets sentiments de sa compagnie, confesse que ce n'est ni la grâce ni les cinq oropositions qui ont mis mal ensemble jansénistes et jésuites, mais la jalousie de gouverner les consciences, et, par un aveu plus compromettant encore, assure que l'intérêt du directeur va toujours devant le salut de celui qui est sous sa direction.
La grâce d'Hamiiton, la feinte naïveté de Pascal dans certains endroits des Provinciales, nous paraissent s'unir dans cette pièce, qui ne risque pas d'être jamais oubliée chez nous. Si le travail d'invention n'y est pas considérable, il faut en savoir gré à l'auteur, qui, témoin d'une scène véritablement jouée sous ses yeux, nous en offre le récit authentique légèrement embelli des agréments de son imagination. Combien d'autres parmi les convives du maréchal auraient-ils laissé échapper, sans la noter, sans la surprendre, cette petite comédie! combien d'autres n'y auraientils vu que le sujet d une conversation aussi vaine que promptement oubliée! Il fallait savoir écouter, comme dit la Bruyère, il fallait savoir peindre : aucun de ces deux talents n'a manqué à Saint-Évremond. 11 avait de plus celui d'animer un récit par le sel de sa malice. Nous en trouvons encore la preuve dans la narration d'une dispute survenue au sujet de la reine de Suède entre le comte deBeautru, le commandeur de Jars et monseigneur de Lavardin, évêque du Mans.
Bautru révère les bonnes lettres, aime ceux qui les cultivent. Intéressé à défendre l'ignorance, le commandeur y met de la chaleur et de la fermeté. Tandis que le premer vante les grandes connaissances de la reine Christine et l'admire d'avoir renoncé au trône pour se livrer tout entière à la passion de s'instruire, le second méprise sa conduite. « Pour s'être mise eu état de réussir huit jours en France, elle a perdu son royaume. Voilà ce qu'ont produit sa science et ses belles lumières que vous vantez. » Dans ces reproches, Bautru ne voit qu'injustice. Il ne s'étonne pas de l'aversion du commandeur pour les sciences ; mais de M. le Prince
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jusqu'à César, de César jusqu'au grand Alexandre, il lui montre qu'il n'y a pas un homme extraordinaire qui n'ait eu des lumières et des connaissance acquises. A quoi de Jars répond en l'interrompant avec impétuosité : « Vous nous en contez bien avec voire César et votre Alexandre. Je ne sais s'ils étaient savants ou ignorants, il ne m'importe guère ; mais je sais que de mon temps on ne faisait étudier les gentilshommes que pour être d'Église ; encore se contentaient-ils le plus souvent du latin de leur bréviaire. Ceux qu'on destinait à la cour ou à l'armée allaient honnêtement à l'académie. Ils apprenaient à monter à cheval, à danser, faire des armes, jouer du luth, à voltiger, un peu de mathématiques, et c'était tout. Vous aviez en France mille beaux gendarmes, galants hommes. C'est ainsi que se formaient les Thermes et les Bellegarde. Du latin ! de mon temps, du latin! un gentilhomme en eût été déshonoré.»
La dispute devenait plus vive, la colère et les injures rempla* çaient déjà les raisons, aucun des deux interlocuteurs ne voulant renoncer à son opinion. Un charitable prélat voulut alors accommoder le différend : c'était M. de Lavardin. Ravi de trouver une si belle occasion de faire paraître son savoir et son esprit : « 11 toussa trois fois avec méthode, se tournant vers le docteur ; trois fois il sourit en homme du monde à notre aimable ignorant, et lorsqu'il crut avoir assez bien composé sa contenance, digitis gu* bemantibus vocem^ il essaya de concilier ce que les deux adversaires avaient divisé mal à propos, de rétablir l'union où ils avaient jeté le divorce, définissant tour à tour l'art et la science et tour à tour s'adressant au commandeur ou au comte de Bau* tru : — Il faut finir la conversation, dit brusquement le commandeur : j'aime mieux encore sa science et son latin que le grand discours que vous faites. » Les deux adversaires se réconcilient, et le prélat se retire avec un grand mépris de tous les deux et une grande satisfaction de lui-même»
Ni pédant ni ignorant, voilà Saint-Évremond : faut-il s'étonner qu'il se moque si bien des défauts qu'il n'a jamais eus? Spectateur attentif, il voit les affairés, lés empressés, les importuns, il les observe; il cherche dans les faits qui se passent autour de lui roccasion d'en rire. U en tire le sujet d'une lettre enjouée plutôt
que d'une satire amère. Loin de lui l'intention de prendre parti pour personne ou de blâmer rien ; il écrit ce qu'il a vu, et le récit fidèle qu'il nous en donne fait vivre les personnages à nos yeux. Ce ne sont là que des peintures particulières, des défauts individuels ; mais telle est la nature humaine, qu'on retrouve dans ces portraits les esquisses de types plus généraux. Ils pourraient avoir leur place dans la galerie d'un la Bruyère, si l'auteur avait voulu, ou plutôt s'il avait pu appuyer davantage sur le dessin. Mais quoi ! il ne fit jamais que glisser sur les sujets.
Il avait le don nature] de connaître les hommes, il eut quelquefois la volonté de les étudier. Cette disposition s'accordait à merveille avec la nécessité de se pousser et de se maintenir à la cour. Si le dix-septième siècle compte tant de moralistes, il le doit sans doute à des causes diverses, mais surtout aux habitudes que, depuis deux siècles, le pouvoir royal avait fait prendre à la société française. Réunis autour du trône, d'où coulaient comme de leur source les dignités, les bienfaits, la faveur, les courtisans n'avaient pas de plus grand intérêt que de bien connaître les rivaux qui les entouraient. S'il était périlleux de laisser lire aux autres dans son cœur, il était important de lire soi-même dans les consciences qu'on tenait si soigneusement fermées aux regards. Les apparences là ne comptaient pour rien ; il fallait aller au fond des âmes, il fallait découvrir les véritables sentiments, s'assurer qu'on avait saisi l'homme sous le personnage. Suivant le choix qu'on avait fait, l'amitié pouvait être un écueil ou devenir un solide appui. Qui donc aurait osé s'engager dans une liaison sans avoir pesé les qualités, discuté les défauts d'un ami, calculé les bonnes ou les mauvaises chances qui pouvaient la suivre? Ne fallait-il pas, d'une nécessité plus indispensable encore, savoir les faibles d'un ennemi, l'humeur d un favori, conjecturer d'après ses inclinations habituelles les caprices d'un maître? Le vrai courtisan n'avait donc pas de science plus chère que celle de connaître les hommes; ce n'était qu'à ce prix qu'il pouvait se tenir sur le terrain difficile où malgré tout il tombait encore parfois d'une lourde chute.
C'est dans cette vue que Saint- Évremond lui-même exerça la pénétration de son esprit, ajoutant au don de la nature les avan-
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tages de l'attention et de l'expérience. Nous allons en voir les précieux effets.
Il ne lui avait pas échappé que le jeune duc de Candale semblait s'élever à une destinée brillante. La faveur du premier ministre paraissait se déclarer pour lui et l'appeler à de hauts emplois ; l'agrément universel s'ajoutait encore à la bienveillance de Mazarin. Un art adroit de se ménager, une vie plus longue, auraient comblé ce jeune homme de tous les biens de la fortune. Lié d'abord à lui parle plaisir, Saint- Évremond fit bientôt entrer le dessein dans son commerce. Ilnenégligea rien pour se rendre maître de son esprit. Toujours prêt à recevoir la confidence de ces petites choses fort chères aux amants et très-indifférentes à ceux qui sont obligés de les écouter, il seréservait de les sentir en secret comme des bagatelles importunes. Il se faisait une étude particulière de connaître une personne qui devait être un jour fort considérable, et n'oubliait jamais de le prendre par tous les endroits où le duc de Candale pouvait être sensible. Ce manège industrieux, il ne craint pas de l'avouer, et voici comment il l'excuse : « Il y a des insinuations honnêtes dont le moins artificieux se peut servir, il y a des complaisances aussi éloignées de la rudesse que de l'adulation. » Les réflexions qu'il ajoute ensuite sont vraiment dignes de son esprit et de sa plume. Il n'est rien de mieux pensé, rien de mieux écrit. « Ceux qui cherchent de la docilité dans les esprits établissentrarement lasupériorité du leur sans faire sentir avec chagrin une humeur impérieuse. Le mérite ne fait pas toujours impression sur les plus honnêtes gens; chacun est jaloux du sien, jusqu'à ne pouvoir souffrir aisément celui d'un autre. Une complaisance mutuelle concilie ordinairement les volontés ; néanmoins comme on donne autant par là qu'on reçoit, le plaisir d'être flatté se paye chèrement quelquefois par la peine qu'on se fait à flatter un autre. Mais qui veut bien se rendre approbateur et ne se soucie pas d'être approuvé, celui-là oblige à mon avis doublement ; il oblige de la louange qu'il donne et de l'approbation dont il dis pense. C'est un grand secret dans la familiarité d'un commerce de tourner les hommes autant qu'on le peut honnêtement à leur amour-propre. Quand on sait les rechercher à propos et leur faire trouver en eux des talents dont ils n'avaient pas l'usage, ils nous
DE SAIIST-ÉVREMO.ND.
savent gré de la joie secrète qu'ils sentent de. ce mérite découvert et peuvent d'autant moins se passer de nous qu'ils en ont besoin pour être agréablement avec eux-mêmes. »
Si nous cherchons en vain dans ces lignes l'accent qui vient du cœur, l'accent de la véritable amitié, nous devons convenir que l'art de l'insinuation y est parfait. Personne n'eût résisté aux tentatives d'une séduction conduite avec tant de douceur et d'adresse. Même les plus rebelles se seraient livrés à Saint-Évremond s'il avait eu quelque intérêt à faire leur conquête, laissant, dans une expansion facile, l'œil sagace du courtisan lire sans peine au fond de leur âme.
Aussi quelles peintures ne nous a pas laissées cet écrivain ! quels portraits! quel assemblage de touches fines, de nuances déliées, de tons savamment opposés pour reproduire la nature ! Si Montaigne, après qui nous le répétons encore, déclare l'homme un être ondoyant et divers, s'il y voit bien de la bigarrure, Saint-Évremond se guide par le même principe dans les tableaux qu'il en trace. Il n'admet pas qu'on fasse un portrait en séparant par des lignes distinctes le bien et le mal qui se mêlent ensemble. Chez les historiens de l'antiquité, grecs ou latins, le talent qu'il admire le plus est celui de discerner dans la vertu jusqu'aux défauts qu'elle recèle, et dans le vice lui-même les parcelles du bien qu'il n'exclut pas toujours. « Prenez, dit-il, un dis personnages de Salluste, vous y verrez dépeints tous les genres d'ambition, toutes les espèces de courage, de scélératesse ou de probité.». Désireux d'égaler ces modèles, notre écrivain se fait leur disciple, il applique leur méthode à ses contemporains, et l'élève se montre digne de ses maîtres.
Pour s'en convaincre, il faut lire le portrait du duc de Caudale, dont il a voulu faire, ce sont ses expressions, la peinture achevée. Quand le jeune favori aurait eu recours à la dissimulation dans son commerce avec Saint-Évremond, ses finesses n'auraient pas pu le couvrir longtemps, tant le critique avait de bons yeux. Dans une confidence où le jeune homme ne cachait rien, rien ne devait échapper au pinceau du peintre : « J'ai connu peu de gens qui eussent tant de qualités différentes; mais il avait cet avantage dans le commerce des hommes, que la nature avait exposé en vue
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celles qui plaisaient, et caché au fond de son âme ce qui pouvait donner de l'aversion. Je n'ai jamais vu un air si noble que le sien. Toute sa personne était agréable, et il faisait tout ce qu'on pouvait faire d'un esprit médiocre pour la douceur de la conversation et pour les plaisirs. Une légère habitude le faisait aimer ; un profond commerce ne s'entretenait pas longtemps sans dégoût, peu soigneux qu'il était de ménager votre amitié, et fort léger dans la sienne. Dans cette nonchalance pour ses amis, les habiles gens se retiraient sans éclat et ramenaient la familiarité à une simple connaissance. Les plus tendres se plaignaient de lui comme d'une maîtresse ingrate dont ils ne pouvaient se détacher. Ainsi les agréments de sa personne le soutenaient malgré ses défauts et trouvaient encore des sentiments pour eux en des âmes irritées. Pour lui, il vivait avec ses amis comme la plupart des maîtresses avec leurs amants. Quelque service que vous lui eussiez rendu, il cessait de vous aimer quand vous cessiez de lui plaire; dégoûté comme elles d'une ancienne habitude, et sensible aux douceurs d'une nouvelle amitié, comme sont les dames aux délicates tendresses d'une passion naissante. Cependant il laissait les vieux engagements sans les rompre, et vous lui eussiez fait de la peine de vous séparer tout à fait de' lui, l'éclat des ruptures ayant je ne sais quelle violence éloignée de son humeur. D'ailleurs il ne voulait pas se donner l'exclusion des retours, quand vous lui aviez été agréable ou utile. Comme il était sensible aux plaisirs et intéressé dans les affaires, il revenait à vous par vos agréments, et vous recherchait dans ses besoins. Il était fort avare et grand dépensier, aimant ce qui paraissait dans la dépense, blessé de ce qui se consommait pour paraître. Il était facile et glorieux, intéressé mais fidèle : qualités bizarrement assorties, qui se trouvaient dans un même sujet ensemble. Une de ses plus grandes peines eût été de vous tromper ; et quand l'intérêt, maître ordinaire de ses mouvements, lui faisait manquer de parole, il était honteux de vous en avoir manqué, et peu content de lui jusqu'à ce que vous eussiez oublié le tort qu'il avait. Alors il se ranimait d'une chaleur toute nouvelle pour vous, et se sentait obligé que vous l'eussiez réconcilié avec lui-même. Hors l'intérêt, il vous désobligeait rarement, mais vous vous attiriez aussi peu d'offices par son amitié qued'in-
jures par sa haine ; et c'est un assez grand sujet de plainte entre les amis de n'avoir à se louer que du mal qu'on ne fait pas, »
Userait mal aisé de voir plus clair dans un cœur, d'en suivre avec plus de justesse les divers mouvements, de les exprimer avec plus de précisison, d'élégance et de force. Le voilà bien dans tout ce qu'elle a de plus vif, cette science du courtisan et de l'homme du monde! Nul effort, nulle fatigue, nulle prétention à bien dire, et partout, avec un air facile, la propriété, la convenance, la grâce et l'originalité. N'est-il pas regrettable qu'une si savante analyse, que le travail d'une observation si bien menée, n'ait eu pour objet qu'une âme à peine formée, molle, indécise, un cœur rempli des germes développés déjà de l'égoïsme, del'avarice et de l'intérêt? 11 a manqué à Saint-Évremond d'élever ses vues et de se proposer quelque noble entreprise. S'il n'eût pas été d'un caractère à renoncer trop tôt à toute ambition, son talent eût profité des illusions qui auraient pu animer ses espérances. En se laissant cou, duire au cours des événements, en ne cherchant d'inspiration que dans l'heure présente, il a pu rencontrer l'occasion d'écrire quelques pages agréables, ou retrouver plus tard des souvenirs intéressants pour lui-même plus que pour ses lecteurs, mais il n'a pas su s'emparer de quelque sujet digne d'arrêter encore aujourd'hui notre attention. Quel relief son talent n'aurait-il pas ajouté aux portraits d'originaux que leur mérite eût recommandés à nos études? On peut l'entrevoir dans les crayons qu'il nous a laissés de Palluau, plus tard maréchal de Clérembaut, deMiossens qui fut dans la suite le maréchal d'Albret, du marquis de Créqui, de la Rochefoucauld.
Ces hommes qu'il peignait dans leur jeunesse ont eu le temps d'achever leur destinée et de déployer les vertus ou simplement les bonnes qualités que déjà il découvrait en eux ; l'histoire, les mémoires contemporains, ont aussi laissé leurs témoignages sur ces illustres courtisans. Il confirme presque toujours celui de Saint- Évremond. Les traits rapides qu'on rencontre dans Retz d'abord, et plus tard dans Saint-Simon, sur ces mêmes hommes, répondent bien à la peinture de notre écrivain ; et si la conduite de la Rochefoucauld a donné lieu, de nos jours, à des appréciations moins favorables, ne laissons pas sans les remarquer les mots qui
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
annoncent en lui son grand talent de style : « Dans la vie ordinaire son commerce est honnête, sa conversation juste et polie; tout ce qu'il dit est bien pensé ; et, dans ce qu'il écrit, la facilité de l'expression égale la netteté de la pensée. »
Oublions cependant nos regrets; avec plus de dessein, plus de suite et de travail, Saint-Évremond ne serait plus cette plume légère dont l'abandon s'est fait un droit de nous charmer. Tels qu'ils sont, chez lui, les portraits, loin d'être un fade mélange d'éloges outrés ou d'observations banales, respirent tous, grâce à la pénétration de son esprit et à la finesse de son langage.
Peut-être eût-il mieux valu pour lui ne pas si bien lire au fond des cœurs, et se piquer moins de découvrir les véritables motifs des actions sous les prétextes qui les cachent. 11 se lût épargné bien des peines. Nous sommes enfin arrivé, non pas à sa plus grande faute, mais à son plus grand malheur. Témoin oculaire des conférences pour la paix des Pyrénées entre don Louis de Haro et Mazarin, il écrivit trop librement au maréchal de Créqui ce qu il pensait de cette paix.
L'Espagne semblait perdue, et la France lui tendait tout à coup la main en lui proposant un traité secourable. Turennc et les autres généraux étaient d'avis que les victoires de nos soldats dans la Flandre devaient nous conduire à Madrid, si le ministère eût voulu pousser ses avantages ; quand, à l impi oviste , sans y rien gagner, le gouvernement du roi consentait à suspendre ses succès et à laisser respirer un ennemi à demi vaincu. Mécontent, comme tous les hommes de guerre, de voir se fermer devant lui la carrière qu'il avait mesurée de l'œil, Saint-Évremond laissa sur le papier s'exhaler son dépit. Habitué à railler, il s'appliqua à travestir les intentions et les vues du cardinal, en exposant sur sa conduite des conjectures qu'il ne devait, dit-il, qu'à sa seule péné tration.
C'est à des sentiments chrétiens et à des considérations politiques qu'il attribue ironiquement les ouvertures faites à l'Espagne par le ministre de la France ; les Français, devenus insolents par les avantages de la guerre, méritaient d'éprouver les rigueurs salutaires de la paix. Le cardinal avait jugé que, pour éviter la faute des Scipions quand ils détruisirent Carlhage, ilfaL
lait conserver l'Espagne à la France pour l'exercice de ses vertus et le maintien éternel de son empire.
Tous les reproches de cupidité faits à Mazarin par les frondeurs reparaissaient dans cette lettre. On y voyait le chimérique, don Louis, s'amusant à l'intérêt général, tirer tonte la dépense de son propre fonds, tandis que le ministre français trouvait dans l'Alsace, dans ses biens d'Italie, dans l'abbaye de Saint- Wast, de quoi se consoler de la peine qu'il avait prise.
A l'infamie de l'avarice s'ajoutait encore la honte delà frayeur : aux yeux d'un ministre si timide, les affaires de l'intérieur du royaume n'étaient pas sûres ; le cardinal de Retz avait fait un voyage en Flandre d'où il était sorti si secrètement, qu'on n'avait jamais pu découvrir le lieu de sa retraite. Annecy, ce premier mobile des Assemblées, allait et venait de nuit chez les gentilshommes du Vexin; on avait rencontré près de Hédin Créqui-Bernieulle ; Gratot, le Montrésor des provinces, avjit tenu à Coutances force discours politiques sur le bien public; Bonneson armait les sabotiers de la Sologne, et donnait de la chaleur à ce dangereux parti qui se formait contre l'État. Ainsi, « l'image du cardinal de Retz, caché misérablement pour la sûreté de sa vie, rappelait dans son esprit les désordres passés, et lui faisait appréhender des révolutions nouvelles. Il concevait en trois gentilshommes de Normandie vagabonds, en de pauvres paysans de Sologne désespérés, toute la noblesse soulevée et la révolte de tous les peuples. Tout le monde à son avis l'attaquait parce qu'il se sentait odieux à tout le monde. »
Saint-Évremond mettait enfin le comble à l'insulte par le parallèle suivant entre les deux ministres de France et d'Espagne : « J'ai trouvé qu'aux affaires particulières, M. le cardinal était plein de difficultés, de dissimulations, d'artifices avec ses meilleurs amis ; dans les traités publics, avec nos ennemis mêmes, confiant, sincère, homme de parole ; comme s'il eût voulu se justifier aux étrangers de la réputation où il était parmi nous, et rejeter les vices de son naturel sur les défauts de notre nation. Pour don Louis, de l'honnêteté avec les particuliers, de la franchise avec ses amis, de la bonté pour ses créatures ; dans les affaires générales un dessein de tromper assez profond sous des appa-
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rences grossières, et peu de bonne foi en effet sous l'opinion d'une probité établie, »
Cette lettre ingénieuse, où les plus sanglants reproches empruntaient pour s'exprimer tantôt l'ironie et tantôt l'indignation, retournait sur le cardinal les armes qu'il avait vu manier par Saint- Évremond contre ses propres ennemis. Il n'est pas probable que le même esprit qui l'avait jadis amusé eût trouvé grâce à ses yeux. Si, par une indiscrétion du maréchal de Créqui, cette correspondance se fût dès lors répandue dans le public, la Bastille ou l'exil auraient aussitôt puni l'écrivain de ses conjectures fondées sur sa seule pénétration: car il y avait dans cette pièce toute l'amertume, toute la violence des plus âpres pamphlets de la fronde. Quelque jaloux qu'on puisse être de la liberté du citoyen dans ses réflexions sur les actes d'un ministre, on ne pourrait accuser Mazarin d'avoir abusé de son pouvoir, s'il avait châtié Saint-Évremond de l'excès de son audace. Il est bien vrai qu'il ne disait rien de plus que ce que l'on répétait autour de lui, seulement il ajoutait aux plaintes excitées par l'avarice du cardinal la vivacité de son esprit, sa mordante invective, et la causticité d'un génie naturellement moqueur. Par bonheur pour la mémoire du ministre, le silence fut bien gardé à Saint-Évremond. Il fallut pour attirer sur lui un châtiment tardif qu'un caprice du hasard fit trouver cette lettre dans la fatale cassette de Fouquet. L'auteur fut ainsi du nombre des courtisans que compromettaient ces révélations inattendues. Il prévint le coup en fuyant, il se hâta de quitter la France : c'était pour n'y plus revenir. Par un zèle exagéré de pieuse reconnaissance envers leur ancien maître, Colbert et Letellier aigrirent si bien le roi que, dans la suite, il ne consentit que fort tard à pardonner à Saint-Évremond. Tant le pouvoir absolu redoute le contrôle des hommes d'esprit ! tant il faut peu de chose pour inquiéter le plus puissant monarque du monde!
DE SAINÎ-ÉVREMOND.
Saint-Évremond quittait la France 5 l'âge de quarante-huit ans. Brusquement arraché à une société dont les agréments surpassaient pour lui tous les biens, il jeta les yeux sur l'Angleterre. C'était là qu'il espérait trouver mieux qu'ailleurs une image de ce qu'il perdait dans son exil. De l'autre côté du détroit il était déjà connu : il y avait séjourné avec notre ambassadeur, il y avait laissé de vivants souvenirs. Londres d'ailleurs voyait dans le palais de son roi restauré une cour française. Le goût, les plaisirs, les habits, les modes, tout y rappelait Paris ou Saint-Germain.
Dans cette halte entre deux révolutions, les seigneurs imprévoyants ne pensent qu'à jouir d'une tranquillité achetée par de pénibles épreuves. Ils ont secoué le joug d'une religion importune, banni la mémoire des anciens attentats, puni les coupables qui avaient osé les commettre, et ils s'abandonnent au plaisir de vivre si doucement au sortir de terribles orages. Le chevalier de Gramont est le héros de toutes les fêtes, il s'y fait distinguer par ses habits, il y brille dans la conversation. Il a le bonheur d'égayer le roi par ses contes, d'amuser toute la cour et d'en régler le ton. Les courtisans se disputent à qui saura mieux l'imiter.
Les plus grands personnages écrivent pour le théâtre. Tel se pique de faire des chansons et de bien jouer de la guitare : c'est de toutes parts un commerce de petits vers* de refrains galants et de madrigaux adressés aux dames. Nous avons, dans les Mémoires d'Hamilton, le trop fidèle tableau de cette société nouvelle; on y peut voir quelle révolution s'est faite dans les esprits comme dans les mœurs. Le bal, la promenade> le jeu, les cérémonies du lever, du dîner, du coucher, forment, sous les yeux du roi, un enchaînement sans fin déplaisirs toujours renouvelés. Les dames y tiennent le premier rang et commandent aux courtisans empressés à leur plaire >
Quelles intrigues de galanterie! Lady Castlemaine* mistress
ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Stewart, mademoiselle Warmestré, mademoiselle Churchill, y occupent tous 1rs cœurs. A Wbilc-Hall1 les dames vont, viennent, causant, jouant avec leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant à son tour ceux des autres et riant. » « Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d'abricot, les essences et autres menues denrées d'amour arrivent chaque semaine de Paris. Londres fournit des présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, brillants et belles gui nées de Dieu; les belles s'en accommodaient comme si cela fut venu de plus loin2. »
Au milieu de cette vie frivole, la conversaton est devenue le premier des plaisirs, et Fart de causer le premier desarls : chacun s'y applique, quelques-uns y excellent. Ils savent parler de vingt sujets en une heure, glisser en jouant sur toutes les questions, les effleurer toutes, n'en approfondir aucune. Us y font tout entrer : la bagatelle, la chimère, la science. De pareils entretiens sont tout à la française :
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose Et fait du miel de toute chose.
Aussi bien, c'est de France que sont venus leurs maîtres en cet art nouveau. Laissant là les bizarreries, l'exaltation, l'originalité indisciplinée des temps de Shakespeare, les Anglais se sont faits, à la cour, discrets et raffinés. Les expressions nettes, le langage exact, les raisonnements clairs et suivis, ont banni les images excessives et les cris passionnés. Sir William Temple leur a donné Fagréable modèle de cette urbanité naissante. Rochester, Sedley, Buckingham, suivent ses traces et deviennent des causeurs agréables, quelquefois délicats. Ce mouvement des esprits a produit toute une littérature enjouée, destinée à amuser la vie mondaine. Le sentiment n'y tient pas beaucoup de place ; il n'y est question que de bonne grâce et de gentillesse.
Entre ces poètes, le plus aimable est Waller. Toujours prêt « quand Sa Majesté a commandé des vers, » il ne laisse passer aucun des petits événement de la vie de cour sans en faire un
1 Pcpys.
8 Hamillon.
couplet. Un portrait, un cadeau, une nouvelle, un bouton, une ceinture, une rose, voilà les sujets que sa muse accepte ou recherche. Plus galant quamoureux, homme d'esprit plus qu'homme de cœur; bien élevé, familier avec les grands, plein de tact et de prévoyance, il désire par-dessus tout bien écrire et bien rimer. Si parfois il lui échappe quelques-uns de ces traits qui décèlent le fond de la nature anglaise sous le vernis de la politesse, le plus souvent il est aimable, toujours élégant, souvent gracieux. Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité, une aisance continues. Ce n'est pas qu'il soit incapable de gravité et de force : il a écrit un poëme sur la crainte de Dieu, un autre sur VAmour divin. Chaque fois qu'il paraît une tragédie nouvelle de Corneille, il s'exerce à en traduire les principales beautés : c'est ainsi qu'il a fait passer en anglais le premier acte de Pompée. Il aime le génie de la Fontaine, il se plaît à la lecture de ses œuvres : il semble fait pour accueillir Saint-Évremond , qui lui-même doit promptement se lier avec ce poëte, homme d'esprit à la mode.
Là, l'exilé français retrouvait des mœurs qui ressemblaient à tout ce qu'il pouvait regretter en France. S'il faut l'en croire, sa disgrâce le laissait assez maître de lui-même. 11 restait tranquille dans une infortune où d'autres auraient perdu la tête de douleur. Il n'eut pas besoin d'appeler à son aide cette vertu fâcheuse qu'on nomme la constance, dont l'exercice lui sembla toujours plus dur que le malheur lui-même. Sa tristesse n'alla point au-delà de ce que la bienséance et l'espoir de rentrer plus tard en grâce lui conseillaient d'affecter de chagrin. A Londres comme à Paris, il mit tous ses soins à vivre en homme délicat. Le comte de Buckingham, Louis Stuaitd'Aubigny, le chevalier Dygbi, le philosophe Hobbes, les poêles Cowley et Waller, se firent un bonheur de l'admettre dans leur société. 11 y portait l'agrément de son esprit et recevait, en échange, tout le plaisir que pouvait lui donner le conversation des hommes ou les plus savants ou les plus aimables de l'Angleterre. D'Aubigny surtout lui était cher, puisqu'il prétendait n'avoir jamais rencontré qu'en lui le véritable talent de causer.
Le temps de ces entretiens ne se passait pas du reste en badi-
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nages frivoles. Saint-Évremorid y prenait connaissance du théâtre anglais. N'entendant pas la langue où ces œuvres dramatiques avaient été composées, il en concevait dans les explications de ses amis une idée si nette que, quarante ans plus tard, il parlait des tragédies et des comédies anglaises dans des Réflexions dont nul autre Français sans doute n'aurait été capable alors. Ainsi il étendait le cercle de son savoir, et, sans le pousser jamais jusqu'à l'érudition, il s'ouvrait sur la littérature étrangère des vues dont nous profitons encore. Attribuons aussi à cette même influence une comédie nouvelle qu'il écrivit à Londres.
A sa réputation d'homme d'esprit et d'orateur incisif, le comte de Buckingham venait d'ajouter celle d'auteur dramatique. Sa pièce intitulée Reh earsa £, la Répétition, en attaquant les œuvres de Dryden, lui avait valu un succès éclatant au théâtre. 11 était naturel que, tout glorieux de son triomphe, le comte aimât à s'entretenir avec ses amis d'un art où il avait été heureux. Dans les réunions qui les rassemblaient, ces hommes du monde conçurent le plan, le caractère et les scènes d'une comédie dont Saint- Évremond se chargea de faire parler les personnages. En cette occasion, comme dans une autre que nous avons déjà citée, Tau* teur des Académiciens accepta volontiers une collaboration qui lui laissait la tâche la plus difficile.
Un chevalier anglais, sir Politik Wouldby, entêté de spéculations politiques, réformateur des erreurs populaires, inventeui d'une tactique nouvelle, fécond en secrets pour la guerre et pour l'administration des États, rencontre à Venise M. de Riche- Source, un Français non moins chimérique et ridicule. Comme Celui-ci a travaillé sur les affaires d'argent, qu'il a inventé un moyen infaillible d'établir la circulation de l'or et de déboucher les canaux par où ce métal doit couler d'un mouvement qui ne Soit jamais interrompu, il n'a pas de peine à se faire accueillir de sir Politik, dont les projets, pour s'effectuer, ont surtout besoin qtie l'or et l'argent aient le tour et le retour éternel que leur promet M. de Riche-Source. Voilà les hnos de la pièce. Deux femmes, l'une grave et sottement ridicule, madame Politik, l'autre coquette et bourgeoise, madame de Riche-Source, un marquis, Gascon brillant> ayant un faux air de la cour de France,
léger de bien, magnifique en paroles; un voyageur allemand, lourd, exact et régulier, qui n'oublie dans ses visites ni les clochers, ni les carillons, ni les ouvrages des Romains, ni les ruines d'un amphithéâtre, ni les débris d'un temple ; nn Vénitien entendant à tout du mystère, espion au service du doge ; un autre Vénitien, diseur de concetti et fou de bel esprit; enfin un homme de bon sens qui connaît le ridicule des autres et s'en moque : tels sont les acteurs de cette comédie à l'Anglaise.
L'auteur y a voulu suivre une route nouvelle, et, s'éloignant de la galanterie, à laquelle les Français, excepté Molière, ont, dit-il, tourné tout dans leurs pièces, il s'est attaché surtout à peindre des caractères. On ne peut pas dire qu'il ait échoué dans ce dessein. Ses originaux se détachent assez bien du fond du tableau, mais à la manière des peintures d'un moraliste plutôt que d'un auteur dramatique. Ce ne sont pas leurs actions qui nous révèlent les travers de leur esprit, et arrachent à chacun d'eux l'aveu de ce qu'ils sont : l'auteur n'a pas le talent d'exercer sur eux cette violence comique qui provoque le rire. Ils parlent trop et n'agissent pas assez. Ils expliquent eux-mêmes trop en détail les faiblesses de leur caractère. Pour tout dire, enfin, ce sont des idées générales et non des personnages vivants. Si la gaieté de Saint-Évremond et celle de ses collaborateurs y brille, par endroits, dans un mot ingénieux, la pièce mérite à peine le nom de comédie. L'observation des mœurs, un peu légère, est loin d'atteindre à la profondeur qui semble le propre des Anglais ; le style dans sa facilité n'a rien de l'énergie que Ben Johnson, sans parler de Shakespeare, donne à ses compositions. Saint-Évremond, dans cet essai, n'a pu prendre la gravité anglaise : il ne suffit pas de vouloir pour changer sa nature.
Nous en dirons autant du mérite dramatique de la comédie des Opéras. Inspirée par la grande vogue de ces poëmes où les dieux et les déesses de l'ancien Olympe se mêlaient aux héros de la terre et conversaient dans une musique sans fin, cette œuvre a moins que la précédente encore les qualités que réclame le théâtre. Mise sous le patronage de Buckingharn, écrite pour soutenir une thèse défavorable à ces compositions musicales qui ont vécu en se transformant selon les changements divers du goût en France,