ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
cette comédie n'est qu'un badinage. En plus d'une scène on retrouve la souplesse d'esprit de Saint-Évremond, sa gaieté, son style coulant, sa nonchalance ; mais c'est bien peu de chose. La critique aurait tort d'ailleurs d'appuyer trop longtemps sur des œuvres aussi frêles, dont l'auteur ne voulait tirer que l'agréable distraction d'une heure.
Il eut pourtant au milieu de ses nouveaux amis des pensées plus sérieuses quand il écrivit ses Réflexions sur les divers génies des Romains. L'auteur de tant d'œuvres simplement ingénieuses ou délicates s'est élevé dans ces chapitres à la hauteur de Machiavel et de Montesquieu. S'il n'a pas la sublime éloquence de Bossuet, s'il ne cherche pas comme lui, dans les desseins de la Providence, le secret des fatales révolutions des empires, il méritera cependant toujours d'être rapproché de ce grand nom. C'est un malheur que l'insouciance de l'écrivain nous ait privés de la plus grande partie de sa composition. Les titres des chapitres que nous pouvons lire ne font qu'augmenter nos regrets. Tel, en présence d'arceaux brisés, de colonnades interrompues , de débris jonchant la terre, un voyageur déplore les ravages du temps, et ne peut se consoler de ne voir autour de lui que des ruines. Mais il n'était pas dans le caractère de Saint-Évremond de rien faire avec suite, avec efforts. Il semblait priser peu même ses meilleures pages. On craint en le lisant d'être dupe de sa légèreté. On dirait qu'il n'a pas pris au sérieux la composition qui lui fait le plus d'honneur.
L'étude de l'histoire romaine était chère aux contemporains de Saint-Évremond. C'était à peu près la seule antiquité qu'ils connussent; les Grecs ne leur apparaissaient que de loin à travers des œuvres mal expliquées encore. Les Romains leur étaient plus accessibles; et les grands historiens qui ont raconté leurs diverses fortunes livraient sans peine leurs réflexions aux gens du monde, de bonne heure habitués à la langue latine. Bien loin d'être alors épuisée, la curiosité trouvait une nouveauté attrayante dans des considérations devenues de nos jours les premiers éléments d'une éducation bien faite Ainsi voyons-nous Balzac, pour plaire à la marquise de Rambouillet, rédiger ses conversations sur les Romains, Corneille animer les récits des historiens
latins des flammes de son éloquence, et augmenter par ses plus belles scènes, l'estime dont jouissait parmi nous cette grande nation.
Saint-Évremond partageait cette passion, générale alors : seulement il portait dans ces éludes une critique indépendante des opinions reçues et des jugements établis. Son esprit ingénieux n'était pas fait pour discuter un texte, expliquer une difficulté, dissiper des obscurités grammaticales et s'attacher à découvrir des secrets qu'il importe aussi peu de connaître que d'ignorer. Il voyait autour de lui, disait-il, beaucoup de critiques du texte, il n'en voyait pas qui se fissent une étude du sens même. Qu'enlendait-il par là, et comment concevait-il le rôle d'un interprète des anciens? Laissant à d'autres le soin d'épiloguer sur les mots, de restituer des passages corrompus, il cherchait à saisir le génie du peuple romain aux diverses époques de sa vie. Juger ces maîtres du monde d'une manière uniforme, sans distinguer les temps et les révolutions des mœurs, c'est, pensait-il, manquer de discernement. De combien d'esprits différents n'a-t-on pas vu Rome diversement animée? Que les fables soient donc enlevées, les folles opinions abandonnées, les faux jugements détruits ; l'auteur ne veut considérer les Romains que par eux-mêmes, et, sans s'arrêter ■au détail de V action, étudier la politique et le tempérament des principaux héros de cette histoire.
On sait combien de solides esprits ce grave sujet a tentés. Machiavel, penseur pratique, dit M. Villemain, y a cherché la science de la politique ; non la science des principes et des droits, mais la politique d'action et d'expérience, l'art de dominer honnêtement ou non. Bossuet y a appliqué à son tour la sagacité et la hauteur de sa raison. Pouvant tout renvoyer à Dieu dont il interprétait fa volonté, il a cependant tout expliqué par la force des institutions et le génie des hommes. Montesquieu adopte le plan tracé par Bossuet, et se charge de le remplir sans y ajouter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères. Il y a plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet ; Rome se montre plus étonnante dans M ntesquieu. Tous deux expliquent sa grandeur et sa chute L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention,
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l'autre en réunissant tous les détails, a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse, moins admirable qu'une première vue de génie, mais qui donne des résultats plus certains et plus just
Saint-Évremond se place à la suite de ces grands hommes et se distingue d'eux par une sorte de liberté sceptique. Porté par la nature de son esprit à s'affranchir des jugements consacrés par un assentiment général, il fait connaître dès les premières lignes les idées qui le dirigent dans l'appréciation de l'histoire? « Je hais les admirations fondées sur des contes ou établies par l'erreur de faux jugements. » Il ne relève que de son propre sens; c'est à son discernement seul qu'il se fie. Dans le gouvernement des empires, il ne voit rien au-delà des hommes eux-mêmes; il enbannit cette autorité divine dont Bossuet fait tout dépendre. Guidé par les seules lumières de la raison, il exclut Dieu de l'histoire, ou du moins il ne voudrait reconnaître son ascendant qu'en des choses où les moyens naturels ne sauraient plus suffire. « Il croit peu, par exemple, à une Providence industrieuse qui ait voulu ajuster les divers génies des rois de Rome aux différents besoins de son peuple. » Il n'y a rien là que de très -naturel : chacun d'eux a suivi ses inclinations et s'est plu dans l'exercice de son talent : « Il serait ridicule, ajoute-t-il, de faire une espèce de miracle d'une chose si ordinaire. »
Loin de répéter avec tous les historiens les éloges dont chacun d'eux honore la vertu malheureuse de Lucrèce, il la traite, sang respect, de prude farouche à elle-même qui ne put se pardonner le crime d'un autre. 11 ne se hâte pas de célébrer le dévouement de Brutus sacrifiant ses fils à la liberté, il suspend son jugement et désirerait mieux connaître le héros pour être sûr de le mieux définir. « 11 voudrait avoir été de son siècle, et même l'avoir pratiqué pour savoir s'il fit mourir ses enfants par le mouvement d'une vertu héroïque, ou par la dureté d'une humeur farouche et dénaturée. Il y eut beaucoup de dessein dans sa conduite. Il peut bien être que les sentiments de la liberté lui firent oublier ceux de la nature. Il peut être aussi que sa propre sûreté prévalut sur toutes choses, et que, dans ce dur et triste choix de se