‹ Œuvres choisies;Chapitre 11 sur 64 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

MADEMOISELLE DE GOURNAI, SERISAY, BOISROBERT, SILHON.

MADEMOISELLE DE GOURNAI

Je vous ai bien cherché, monsieur le président.

SERISAY.

Baissez-vous, Boisrobert, et ramassez sa dent.

BOISROBERT

C'est une grosse dent, qui vous était tombée, Et qu'un autre que moi vous aurait dérobée.

SILHON.

Montagne en perdit une âgé de soixante ans.

MADEMOISELLE DE GOURNAI

J'aime à lui ressembler, même à perdre les dents l. Mais apprenez de lui que par toute la Grèce

1 Mademoiselle de Gournay se disait fille d'alliance de Montaigne, donti' a publié en 1635 les Essais corrigés et augmentés, clans une prélace curici -t qu'elle mil à la tetc de cette édition, et dans quelques autres ouvrages elle ? déclara hautement pour les vieux mots et les phrases surannées. (Voir i Dictionnaire de Bayle.) (D. M.)

DE SAIIST-ËVREMOND.

C'était comme un devoir d'honorer la vieillesse : Et le vieil âge en vous sera peu respecté, Si vous en usez mal dans la virilité.

Montagne s'employait à corriger le vice, Et bien connaître l'homme était son exercice. Il n'aurai pas cuidê1 pouvoir tirer grand los* Du stérile labeur de réformer des mots.

BOISROBERT

Vous fûtes ennemie en tout temps du langage,

MADEMOISELLE DE GOURNAI

Le sens y à mon avis, vous eût rendu plus sage. Avec tous mes vieux mots encore ma raison Parmi les gens sensés se trouve de saison.

BOISROBERT

Je l'avoue aisément ; et votre expérience,

Nymphe des premiers ans, vaut mieux que la science.

MADEMOISELLE DE GOURNAI

On méprisait un fourbe au temps que je vous dis. Boisrobert le plaisant eût été gueux jadis ; Et Montagne et Charron avaient l'âme trop forte Pour demeurer toujours au recoin d'une porte, Àucuper 3 jour et nuit leurs plus grands ennemis, Et des grands de la cour être valets soumis.

BOISROBERT

Ce sont l?i des raisons que le démon vous dicte. Comment, vieille Gournai, vous aimez la vindicte? Qui vous fait détracter 4? qui vous met en courroux*?

MADEMOISELLE DE GOURNAI

Montagne haïssait les menteurs et les fous. Poursuivez, savantaux, à réformer la langue.

SERISAY.

Allez-vous-en ailleurs faire votre harangue»

1 Pensé.

2 Gloire.

5 Du latin aucupari, épier, attendre.

4 Rabaisser le mérite de quelqu'un accuser,

5 Ce terme semblait avoir vieilli.

MADEMOISELLE DE GOURNAI

Otez moult et jaçoit1, bien que nuil à propos ;

Mais laissez pour le moins blandice, angoisse et los*.

SERTSAY.

Tout ainsi que l'esprit est vague et contour nable, De même le discours doit être variable ; Les termes ont le sort qu'on voit au genre humain. Un mot vit aujourd'hui, qui périra demain. L'usage parmi nous est fort ambulatoire.

MADEMOISELLE DE GOURNAI

Vous raillez sottement la vérité notoire. Il mourra, tout ainsi, que je vois méprisé ; Mais devant lui mourront les vers de Serisay.

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