LETTRE AU MARQUIS DE CRÉQUI SUR LA PÀIX DES PYRÉNÉES1. I
Je voudrais bien pouvoir satisfaire votre curiosité, tant sur les véritables motifs de la paix, que sur tout ce qui s'est passé à la Conférence; mais, à vous dire la vérité, vous deviez vous adresser aux confidents particuliers de Son Éminence, qu'une longue et familière conversation avait pleinement instruits de ses secrets. Pour moi, qui n'ai été qu'un simple spectateur, je ne vous puis donner que des conjectures et des lumières incertaines, que je dois à ma seule pénétration. Telles qu'elles sont, je vous les expose volontiers, et vous demande, pour toute grâce, que les louanges de M. le cardinal Mazarin ne vous soient pas suspectes d'adulation : le bien que j'en dis est un bien sincère, qui n'est point attiré par l'espérance des grâces, ni produit par la gratitude des bienfaits.
Comme le plus grand mérite du chrétien est de pardonner à ses ennemis, et que le châtiment de ceux qu'on aime est l'effet de l'amitié la plus tendre, M. le cardinal a pardonné aux Espagnols, pour châtier les Français. En effet, les Espagnols, humiliés par tant de disgrâces, abattus par tant de pertes, devaient attirer sa compassion et sa charité ; et les Français, devenus insolents par les avantages de la guerre, méritaient d'éprouver les rigueurs salutaires de la paix. Il souvenait à Son Eminence du beau mot de ce Castillan, qui étrangla don Carlos, par l'ordre de Philippe II : Calla, calla, senor don Carlos ; todo lo que se haze es por su bien; et touchée d'une si amoureuse punition, quand elle a pris le
1 Lorsque Saint-Évremond quitta la cour? M. io marquis de Crcqui le pria de l'informer de ce qui se passerait aux conférences (de Saint-Jean-de-Luz) el de tâcher de découvrir les véritables motifs de la paix,
bien des particuliers, après avoir épuisé les sources publiques, elle a étouffé nos gémissements et réprimé nos murmures, en nous disant paternellement : Colla, calla, senos Frances ; todolo que se haze es por su bien.
Je croirais assez que des considérations politiques ont été mêlées avec une conduite chrétienne, dans la douceur et la bonté qu'a eue IL le cardinal, pour les Espagnols. Auguste, qui voulut donner des bornes à l'empire, et lui laisser, en mourant, une grandeur juste et mesurée, pourrait bien lui avoir servi d'exemple, dans la modération de sa paix.
Il a jugé que la France se conserverait mieux, unie, comme elle est, et ramassée, pour ainsi dire, en elle-même, que dans une vaste étendue ; et ce fut une prudence dont peu de ministres sont capables, de songer à couvrir notre frontière, quand la conquête des Pays-Bas était pleinement entre ses mains.
Qui ne sait que la destruction de Carthage fut celle de la république romaine? Tant que Rome eut l'opposition de sa rivale, ce ne fut chez elle que vertu, obéissance; sitôt qu'elle n'eut plus d'ennemis au dehors, elle s'en fit au dedans ; et eut tout à craindre d'elle-même, quand elle n'eut rien à appréhender des étrangers.
Son Éminence, plus sage que les Scipions, n'a eu garde de nous laisser tomber dans cet inconvénient-là ; et, profilant de la faute de ses pères, elle a conservé l'Espagne à la France, pour l'exercice de ses vertus, et le maintien éternel de son empire.
Quelle différence, monsieur, d'une sagesse si profonde au dérèglement du cardinal de Richelieu ! 11 me semble que je vois cette âme immodérée ne se contenter ni de la Flandre, ni du Milanais ; mais, dans une conjoncture qu'on n'avait pas eue depuis Charles-Quint, envoyer sept ou huit millions à Francfort, et faire marcher une grande armée sur les bords du Rhin, pour venger notre nation, en la personne de Louis XIV, de l'affront qu'elle reçut autrefois en celle de François Ier1. Je lui vois prendre de
1 L'empereur Ferdinand ÎII mourut le 2 avril 1657, et Lcopold son fils fut élu empereur le 18 juillet 1058, quoiqu'il ne fût pas roi des Romains. Saint-Evremond raille ici le cardinal de sa précipitation à faire la paix ; il insinue que le cardinal de Richelieu n'aurait pas manqué une si belle occasion d'ôter l'empire à la maison d'Autriche, et que, par des présents ou par des
nouvelles liaisons avec le Portugal, après la défaite de don Luis; je lui vois joindre nos forces à celles de ce royaume, pour chasser le roi catholique de Madrid, sans aucun respect d'une personne sacrée et inviolable1.
Cependant, il était d'un chrétien de pardonner à ses ennemis ; il était généreux de ne pousser pas sa victoire jusqu'à la ruine d'une si belle monarchie ; il était politique de n'étendre pas tant nos frontières, que le soin des choses éloignées nous fit négliger celles qui sont naturellement à nous.
J'entends les envieux de Son Éminence, qui n'osant se prendre directement à la paix, condamnent la manière dont on l'a faite; attaquent la suspension, et cet engagement trop facile des conférences, où tous les articles d'une paix ratifiée ont été changés.
Il est bien vrai que M. de Turenne n'oublia rien pour dissuader cette suspension ; mais il ne considérait pas le véritable motif d'un abouchement si glorieux ; et, tandis que ce grand général roulait dans sa tête le triomphe de la Flandre, il ignorait celui que s'était proposé M. le cardinal, dans un combat d'intelligence et de raison.
En effet, il n'a rien désiré plus fortement que de faire voir à toute l'Europe la supériorité de son génie, et il n'a point été trompé dans son opinion; car il s'est toujours rendu maître de l'entendement de don Luis, qui reconnaissait, de bonne foi, l'ascendant de son esprit et l'avantage de ses lumières ; mais il arrivait, par malheur, que la volonté trop opiniâtre de celui-ci devenait maîtresse,
menaces, gagnant les suffrages des électeurs ennuyés de le voir durer si longtemps dans une même maison, il les aurait facilement portés à prendre un autre que Léopold. (Des Maizeaux.)
1 Après la mort de Jean IV, roi de Portugal, en 1656, les Espagnols crurent devoir profiter de la minorité d'Alphonse Kfv^iur reconquérir ce royaume, et l'année suivante, ils se rendirent maîtres d'Olivenza. Les Portugais, de leur côté, tâchèrent de surprendre Badajos ; mais ce projet fut si mal concerté qu'il ne réussit point. Ils ne laissèrent pas, en 1658, de retourner devant I cette ville, et après l'avoir assiégée inutilement pendant quatre mois, ils j formèrent le dessein de se retirer. Don Louis en ayant été averti, et sachant 1 d'ailleurs que leur armée était presque entièrement ruinée, résolut de s'aller I mettre à la tête des troupes espagnoles, afin de s'acquérir, sans beaucoup de I risque, la gloire d'avoir secouru une place si importante ; mais quand il arriva j sur la frontière, il trouva que les Portugais, qui manquaient de tout, s'étaient
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à la fin, des résolutions de celui-là. Ainsi l'Espagnol emportait, grossièrement et sans raison, des choses que l'Italien disputait, spirituellement et avec justice. Ce n'est pas que l'opiniâtreté de don Luis lui ait toujours réussi; et quand il se vante de l'abandonnement du Portugal et du rétablissement de M. le Prince, nous pouvons lui alléguer sa simplicité, dans les munitions qu'il nous a laissées, et l'ignorance de calcul, dans l'évaluation des cinq cent mille écus que l'on a donnés à la reine.
En tout cas, Son Éminence peut se flatter secrètement de n'avoir pas fait des pas inutiles ; l'Alsace, les biens d'Italie, l'abbaye de Saint-Wast, peuvent le consoler de la peine qu'il a prise1; au lieu que le chimérique don Luis, qui s'est amusé à l'intérêt général, a tiré toute la dépense qu'il a faite de son propre fonds.
En vain, il a paru fier, dans le plus mauvais état de leurs affaires, pour en avouer la faiblesse, sitôt que la paix fut signée : Allons dit-il, Messieurs, allons rendre grâces à Dieu; nous étions perdus, V Espagne est sauvée.
Son Eminence ne fait pas grand cas de ce beau dit, qui sent le vieux citoyen de Lacédémone : tenant ces exultations du salut de la patrie, pour un véritable sentiment de républicain. Elle pense judicieusement que toute paix est bonne, quand par elle on met à couvert des millions qui se consommaient de nécessité dans la continuation de la guerre. Que le bonhomme don Luis n'ait eu pour but que le service de son maître et l'utilité du public, la maxime de M. le cardinal est que : le ministre doit être moins à VEtat que VÉtat au ministre; et dans cette pensée, pour peu que
déjà retirés. Enflé d'un si grand succès, 3 médita la prise d'Elvas et voulut lui-même assiéger cette place, qui se défendit vigoureusement durant quatre mois. Cependant les Portugais, ayant rassemblé un petit corps de troupes, marchèrent tout droit à don Louis, et ayant surpris les Espagnols dans leur camp, les battirent, ce qui jeta toute l'Espagne dans une grande consternation. M. de Saint-Évremond veut dire que Richelieu n'eût pas manqué de se joindre au Portugal, et de profiter de cet incident, pour achever de ruiner l'Espagne. (Note de Des Maizeaux.)
1 Le cardinal Mazarin s'était fait donner des terres en Alsace, en Italie, et la riche abbaye de Saint- Waast d'Arras. M. de Saint-Évremond fait entendre qu'il conclut la paix pour s'assurer de la jouissance de ces biens et du bénéfice, (Des Maizeaux,)
Dieu lui donne de jours, il fera son propre bien de celui de tout le
royaume.
Jai pitié de ces discoureurs, qui lui reprochent d'avoir fait la paix, quand nous allions tout conquérir. Il me semble avoir appuyé suffisamment sa modération; je puis encore alléguer pour sa justification des raisons qu'il nous a souvent données.
Les Français, dit-il, portent toujours leurs vues au dehors, sans regarder jamais au dedans : dissipés sur les affaires d' autrui, ils ne font point de réflexions sur les leurs.
Us allégueront qu'après la bataille de Dunkerque et la défaite du prince de Ligne, qu'après la reddition d'une partie des villes, et dans rétonnernent des autres, la Flandre ne pouvait plus subsister1; que les affaires des Espagnols n'allaient guère mieux dans le Milanais2; que la défaite de don Luis avait rempli de consternation toutes les Espagnes, épuisées d'hommes et d'argent ; et pour parler en termes de médecin, que le siège de la chaleur n'était pas moins attaqué que les parties.
Mais, ils ne diront pas que le cardinal de Retz avait fait un voyage en Flandre, d'où il était sorti si secrètement, qu'on n'avait jamais pu découvrir le lieu de sa retraite3.
1 M. de Turerme ayant assiégé Dunkerque en 1658, don Juan d'Autriche, le prince de Condé et le maréchal d'Hocquincourt, qui commandaient l'armée d'Espagne, l'attaquèrent près de cette place, le 14 de juin; mais ils furent battus. C'est la célèbre bataille des Dunes. Peu de temps après, M. de Turenne défit aussi le prince de Ligne. Dans cette campagne, outre Dunkerque, les Français prirent Furnes, Bergues, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres et Gravelines. (Des Maizeaux.)
2 Le duc de Modène, assisté par la France, avait passé l'Adda en 1658, et pris quelques places du Milanais.
3 Jean-François-Paul de Gondi, cardinal de Retz, s'étant rendu redoutable à Mazarin, fut arrêté au Louvre le 19 décembre 1652 et conduit au bois de "Vincennes. Le 12 avril 1054 il fut transféré au château de Nantes, d'où il s'échappa le 2 août de la même année II alla en Italie et arriva à Rome le 1er de décembre. L'archevêque de Paris, son oncle, étant mort pendant sa détention, dès qu'il se trouva libre il fit tous ses efforts pour être mis en possession de cet archevêché, dont il était coadjuteur. Mais ne pouvant surmonter les oppositions de la cour de France, il quitta l'Italie et devint comme errant, sans qu'on sût jamais bien où il était. Cependant le cardinal Mazarin ne laissait pas d'avoir peur de lui, et comme il apprit qu'il avait été secrètement en Flandre, et près des frontières de Picardie, M. de Saint- Evremond insinue que Mazarin s'était imaginé que c'était pour fomenter cer-
Ils tairont malicieusement qu'Annery, ce premier mobile des assemblées, allait et venait de nuit chez les gentilshommes du Vexin; qu'on avait rencontré, proche de Hesdin, Créqui-Bernieulle ; que Gratot, le Mon trésor des provinces, avait tenu à Coutances force discours politiques, sur le bien public1.
Ils tairont que Bonneson armait les sabotiers de Sologne et donnait de la chaleur à ce dangereux parti qui se formait contre l'État*.
II y avait quelque chose de plus pressant encore, dont la seule conscience de M. le cardinal pourrait rendre témoignage. Quelle gêne à un grand ministre, maître absolu de la cour, de voir trois gouverneurs qu'il avait faits, tirer des sommes prodigieuses delà Flandre, sans compter avec lui. Du tempérament généreux qu'est Son Éminence, elle eût mieux aimé donner Corbie, Péronne et Saint- Quentin aux ennemis, que de souffrir plus longtemps les contributions d'Arras, de Béthune et de la Bassée3.
Il faudrait entrer dans son âme, pour bien connaître le déplai-
tains mécontentements en Normandie et dans le Vexin et pour causer une révolte, et qu'ainsi il se hâta de faire la paix sur une terreur panique. (Note de Des Maizeaux.)
1 M. de Saûit-Évremond ra\Ue ici le cardinal Mazarin d'avoir redouté trois gentilshommes de Normandie qui erraient par les provinces (après la Fronde) et qui étaient absolument hors d'état de lui faire aucun mal. Montrésor, dont nous avons les Mémoires, fut un des plus actifs ennemis du cardinal de Richelieu. C'était un homme d'esprit que ce cardinal craignait à cause de son crédit auprès du duc d'Orléans et du comte de Soissons. M. de Saint- Évremond appelle ici Giatot : le Montrésor des provinces, pour se moquer de Mazarin, à qui ce Gratot faisait autant de peur que Montrésor en avait fait à Richelieu. (Idem.)
2 Un peu avant la paix des Pyrénées, les paysans de la Sologne se révoltèrent et s'attroupèrent. On appela ce mouvement la guerre des sabotiers; parce qu'en Sologne, pays pauvre et plein d'eaux, on ne porte presque que des sabots. Bonneson, gentilhomme protestant, qui était un de leurs chefs, fut pris et mené à Paris, où il eut la tête tranchée. M. de Saint-Évremond raille le cardinal d'avoir eu peur de ces misérables paysans attroupés. (itfj
5 Avant îa paix des Pyrénées, les gouverneurs des places frontières avaient les contributions. Les gouverneurs d'Arras, de la Cassée et de Béthune avaient, disait-on, amassé par là des biens immenses. On voit bien que M. de Saint-Evremond raille Mazarin, comme s'il n'eût conclu la paix que pour se venger de ces gouverneurs qui ne voulaient pas lui faire part de ce u'ils gagnaient par les contributions. [ld.) '
sir qu'elle a eu de s'être trompée sur Saint-Venant, quand le dessein d'en tirer un million est devenu à rien, entre les mains de La Haye1.
Oudenarde, Ypres et Menin entretenaient véritablement un grand corps; mais à peine y avait-il au delà de quoi enrichir le seigneur Lange. Je passe outre, et pose que la Flandre se fût rendue tout à fait à nous : il eût fallu conserver ses privilèges, et se contenter d'un misérable centième.
Non, non, monsieur ; des titres, des seigneuries ne satisfont pas un ministre si solide. Ce qui s'appelle une véritable conquête, pour lui, c'est l'acquisition réelle de nouveaux deniers; et, à son avis, réduire les gouverneurs, casser des troupes, retrancher toutes les dépenses et ne diminuer aucunes levées, c'est proprement conquérir; c'est gagner, en effet, un nouveau royaume. Avec cela, j'ose dire qu'il laissera volontiers à l'Espagne tous ses États, et promettra religieusement de ne la point troubler, dans la guerre de Portugal. De toutes les possessions du roi d'Espagne, les seules Indes lui font quelque envie ; mais il se console, de ce que les Espagnols en ont les soins, et qu'il aura toujours la meilleure partie de leur flotte.
Voilà, monsieur, le mystère de nos conférences, et voilà ce qui s'est passé de plus secret dans le cœur de M. le cardinal.
Si vous voulez que je vous dise sérieusement les mêmes vérités, sous un autre tour, vous saurez qu'il n'y avait plus de monarchie espagnole, dans la continuation de la guerre ; encore l'eussionsnous fort affaiblie par la paix, si M. le cardinal ne l'eût pas voulu •raiter lui-même, sans la participation de personne. Il est certain qu'il n'a jamais compris la faiblesse et la nécessité des ennemis, au point qu'elles étaient; et la conversation que M. de Turenne eut avec lui, sur ce sujet, lui parut le discours d'un général intéressé, qui voulait éloigner la paix, pour se maintenir dans la guerre.
1 Le cardinal Mazarin avait donné le gouvernement de Saint-Venant au sieur La Haye, dans l'espérance qne celui-ci serait plus honnête que les autres à son égard; mais La Haye prit tout pour lui et se moqua du cardinal. Dans ce temps-là, il n'était pas si facile de rappeler les gouverneurs des laces frontières. On craignait de les irriter et de les réduire à la nécessité de livrer leurs places aux ennemis. (Des Maizeaux.)
DE SAïNT-ÈVREMOND.
L'ancienne réputation des Espagnols lui couvrait leur misère présente : ne pouvant s'imaginer qu'une nation si redoutable autrefois pût être si proche de sa ruine. L'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, les Pays-Bas, qui n'étaient presque plus que des noms, lui donnaient toujours une grande idée de leur vieille puissance : il ne considéra pas assez l'état où nous étions, pour considérer trop celui où nos ennemis avaient été.
La vertu de M. le Prince, dénuée des moyens nécessaires pour agir; l'image du cardinal de Retz, caché misérablement, pour la sûreté de sa vie, rappelaient dans son esprit les désordres passés, et lui faisoient appréhender des révolutions nouvelles. 11 concevait, en trois gentilshommes de Normandie vagabonds, en de pauvres paysans de Sologne désespérés, toute la noblesse soulevée, et la révolte de tous les peuples. Tout le monde, à son avis, l'attaquait, parce qu'il se sentait odieux à tout le monde.
Comme il y avait en lui un mélange de sentiments différents, il faut considérer le motif d'intérêt, après celui de la crainte. Rien ne le gênait si fort que la dépense inévitable de la guerre ; et il aspirait à se voir maître de tous les deniers, sans être nécessité de les employer à aucun usage. Alors il croyait les finances purement siennes : ce qui a été véritablement un des principaux sujets de la paix. L'indépendance des gouverneurs a paru l'une de ses plus fortes raisons ; et il comptait toujours avec les villes que nous laissaient les Espagnols, celles qui rentreraient au pouvoir du roi. Mais, à parler sainement, les grandes contributions irritaient son avidité ; et, comme il ne lui était pas possible de les partager avec les gouverneurs, il se faisait un plaisir de leur voir perdre ce qu'il ne pouvait pas avoir.
11 y a apparence que la dernière campagne de M. de Turenne lui a donné quelque secrète jalousie 1 ; particulièrement ces heureux succès, où sa vanité ne pouvait s'intéresser, comme elle avait fait
1 M. de Turenne, naturellement lier, ambitieux, était redoutable aux ministres quand il avait de bons succès. Ils craignaient qu'il ne se voulût rendre maître des afïaires. Le cardinal Mazarin ne voulut pas le faire trop puissant. MM, Le Tellier et Colbert le craignirent aussi après les conquêtes de Louis XIV dans les Pays-Bas, en 1667, et on croit que cela les porta, autant que la triple alliance, à conclure le traité d'Aix-la-Chapelle l'année suivante. (Des Maizeaux.)
ridiculement à la bataille de Dunkerque. Un si grand bonheur lui donna, sans doute, la pensée de négocier : Tayaut toujours eue, dans les événements favorables, pour faire connaître aux généraux l'incertitude de leur condition, et les tenir, au milieu de tous leurs progrès, dans la même dépendance.
Il craignait déplus, qu'incommodé de goutte, de gravelle, et par conséquent moins en état de suivre le roi, on ne vînt à se passer aisément de lui, dans la campagne. Le souvenir des derniers exploits lui en faisait appréhender de nouveaux; et pour se délivrer d'inquiétude, il aima mieux finir la guerre, par une paix toute de lui, que de voir faire conciuête sur conquête, où il n'aurait point de part.
D'ailleurs, il commençait à se lasser de tous lesmaux qu'il avait fait souffrir à M. le Prince. Sa haine s étant enfin épuisée, il s'apprivoisait à l'imagination de son retour, et se flattait même quelquefois du plaisir qu'il aurait de le voir abandonné des Espagnols et humilié devant lui. Il pensait trouver, à la conférence, une soumission générale; et faire là, comme bon lui semblerait, le destin de tous les peuples. Mais don Luis, qui fut souple pour l'attirer, devint fier, sitôt qa'il le vit entre ses mains, et voulut regagner, dans la hauteur du traité, la réputation qu'il avait perdue, dans la faiblesse de la guerre. Et certes, c'est une chose assez remarquable, que les grands d'Espagne, qu'on dépeignait si fiers, aient reconnu la supériorité de notre nation , par des déférences aux Français, qui sentaient moins la civililé que l'assujettissement ; et que M. le cardinal, qui seul avait l'honneur et les droits de la France à soutenir, ait trouvé moyen, avec la force et la raison, de se faire un maître. Il pouvait tout ce qu'il aurait voulu fortement ; mais, pour avoir pris le parti de la persuasion, et avoir laissé prendre à don Luis celui de l'autorité, les Espagnols ont fait la paix, comme s'ils avaient été en notre place, et nous avons reçu les conditions, comme si nous avions été en la leur. Je sus de quelqu'un d'eux que M. de Lionne leur eût été d'une humeur fort épineuse, si son supérieur n'eût levé tous les obstacles qui traversaient la conclusion1.
1 Le marquis de Lionne et don Antonio Pimentel ébauchèrent le traité des Pyrénées, l'un pour le cardinal Mazarin et l'autre pour don Louis de
Cette grande facilité m'a fait faire réflexion sur le différent procédé des deux ministres; et j'ai trouvé qu'aux affaires particulières, M. le cardinal était plein de difficultés, de dissimulations, d'artifices, avec ses meilleurs amis : dans les traités publics, avec nos ennemis même, confiant, sincère, homme de parole, comme s'il eût voulu se justifier aux étrangers de la réputation où il était parmi nous, et rejeter les vices de son naturel sur les défauts de notre nation. Pour don Luis, de l'honnêteté avec les particuliers, de la franchise avec ses amis, de la bonté pour ses créatures ; dans les affaires générales, un dessein de tromper assez profond, sous des apparences grossières, et peu de bonne foi, en effet, sous l'opinion d'une probité établie.
RÉFLEXIONS SUR LES DIVERS GÉNIES DU PEUPLE ROMAIN, DANS LES DIFFÉRENTS TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE.
CHAPITRE PREMIER De l'origine fabuleuse des Romains, et de leur génie sous les premiers rois.
Il est de l'origine des peuples, comme des généalogies des particuliers. On ne peut souffrir des commencements bas et obscurs. Ceux-ci vont à la chimère; ceux-là donnent dans les fables. Les •hommes sont naturellement fastueux et naturellement vains. Parmi eux, les fondateurs des États, les législateurs, les conquérants peu satisfaits de la condition humaine, dont ils connaissent les faiblesses et les défauts, ont cherché bien souvent, hors d'elle,
Haro. Ils eurent des conférences à Paris avant l'entrevue des deux ministres, et pendant la conclusion du traité, ils concertaient entre eux les choses que Mazarin et don Louis devaient déterminer. M. de Saint-Évremond veut dire que M. de Lionne était rigide et bon Français, mais que Mazarin, entêté de conclure la paix, relâchait ce que Lionne voulait qu'on obtînt. (DesMaizeaux.)
les causes de leur mérite ; et de là vient que les anciens ont voulu tenir ordinairement à quelque Dieu dont ils se disaient descendus, ou dont ils reconnaissaient une protection particulière.
Quelques-uns ont fait semblant d'en être persuadés, pour persuader les autres, et se sont servis ingénieusement d'une tromperie avantageuse, qui donnait de la vénération pour leur personne, et de la soumission pour leur puissance. Il y en a eu qui s'en sont flattés sérieusement. Le mépris qu'ils faisaient des hommes, et l'opinion présomptueuse qu'ils avaient de leurs grandes qualités, leur a fait chercher chimériquement une origine différente de la nôtre; mais il est arrivé, plus souvent, que les peuples, pour se faire honneur, et par un esprit de gralitude envers ceux qui les avaient bien servis, ont donné cours à cette sorte de fable.
Les Romains n'ont pas été exempts de cette vanité. Ils ne se sont pas contentés de vouloir appartenir à Vénus par Énée, conducteur des Troyens en Italie; ils ont rafraîchi leur alliance avec les dieux, par la fabuleuse naissance de Romulus, qu'ils ont cru fils du dieu Mars, et qu'ils ont fait dieu lui-même, après sa mort. Son successeur Numa n'eut rien de divin, en sa race ; mais la sainteté de sa vie lui donna une communication particulière avec la déesse Egérie, et ce commerce ne lui fut pas d'un petit secours pour établir ses cérémonies. Enfin les Destins n'eurent autre soin que de fonder Rome, si on les en croit. Jusque-là , qu'une providence industrieuse voulut ajuster les divers génies de ses rois aux différents besoins de son peuple.
Je hais les admirations fondées sur des contes, ou établies par l'erreur des faux jugements. 11 y a tant de choses vraies à admirer, chez les Romains, que c'est leur faire tort que de les vouloir favoriser, par des fables. Leur ôter toute vaine recommandation, c'est les servir. Dans ce dessein, il m'a pris envie de les considérer par eux-mêmes, sans aucun assujettissement à de folles opinions, laissées et reçues. Le travail serait ennuyeux, si j'entrais exactement dans toutes les particularités ; mais je ne m'amuserai pas beaucoup au détail des actions. Je me con tenterai de suivre le génie de quelques temps mémorables, et l'esprit différent dont on H vu Rome diversement animée.
DE SAINT-ÊVREMOND.
Les rois ont eu si peu de part à la grandeur du peuple romain, qu'ils ne m'obligent pas à des considérations fort particulières, t'est avec raison que les historiens ont nommé leurs règnes V enfance de Rome; car elle n'a eu, sous eux, qu'un très-faible mouvement. Pour connaître le peu d'action qu'ils ont eu, il suffira th savoir que sept rois, au bout de deux cents et tant d'années, n'ont pas laissé un État beaucoup plus grand que celui de Parme ni de Mantoue. Une seule bataille gagnée aujourd'hui, en des lieux serrés, donnerait plus d'étendue.
Pour ces talents divers et singuliers qu'on attribue à chacun, par une mystérieuse providence, il n'est arrivé, en eux, que ce qui était arrivé auparavant à beaucoup de princes. Rarement on a vu le successeur avoir les qualités de celui qui l'avait précédée L'un, ambitieux et agissant, a mis tout le mérite dans la guerre. L'autre, qui aimait naturellement le repos, s'est cru le plus grand politique du monde, de se conserver dans la paix. Celui-là faisait de la justice sa principale vertu. Celui-ci n'a eu de zèle que pour ce qui regarde la religion. Ainsi, chacun a suivi son naturel, et s'est plu dans l'exercice de son talent ; et il est ridicule de faire ime espèce de miracle d'une chose si ordinaire. Mais, je dirai plus : tant s'en faut qu'elle ait été avantageuse au peuple romain, qu'on lui doit imputer, à mon avis, le peu d'accroissement qu'a eu Rome, sous les rois ; car il n'y a rien qui empêche tant le progrès que cette différence de génie, qui fait quitter bien souvent le véritable intérêt qu'on n'entend point, par un nouvel esprit qui veut introduire ce qu'on connaît mieux, et ce qui d'ordinaire r e convient pas.
Quand même ces institutions nouvelles auraient toutes leur utilité, il arrive de la diversité des applications, que diverses choses sont bien commencées, sans pouvoir être heureusement uihevées.
La disposition était tout entière à la guerre, sous Romulus. Osi ne fit autre chose, sous Numa, que d'établir des pontifes et des prêtres. Tullus Hostilius eut de la peine à tirer les hommes d'un amusement si doux, pour les tourner à la discipline militaire. Cette discipline n'était pas encore établie, qu'on vit Ancus se porter aux commodités et aux embellissements de la ville. Le
premier Tarquin, pour donner plus de dignité au sénat, et plus de majesté à l'empire, inventa les ornements et donna les marques de distinction. Le soin principal de Servius fut de connaître exactement le bien des Romains, et de les diviser par tribus , selon leurs facultés, pour contribuer, avec justice et proportion , aux nécessités publiques. « Tarquin le Superbe, dit Florus, rendit un grand service à son pays, quand il donna lieu, par sa tyrannie, à rétablissement de la république i. » C'est le discours d'un Romain, qui, pour être né sous des empereurs, ne laissa pas de préférer la liberté à l'empire. Mon sentiment est qu'on peut bien admirer la république , sans admirer la manière dont elle fut établie.
Pour revenir à ces rois, il est certain que chacun a eu son talent particulier ; mais, pas un d'eux n'eut une capacité assez étendue. Il fallait à Rome de ces grands rois qui savent embrasser toutes choses, par une suffisance universelle. Elle n'aurait pas eu besoin d'emprunter de différents princes les diverses institutions qu'un même aurait pu faire aisément durant sa vie.
Le règne de Tarquin est connu de tout le monde, aussi bien que l'établissement do la liberté. L'orgueil, la cruauté, l'avarice étaient ses qualités principales. Il manquait d'habileté à conduire la tyrannie. Pour définir sa conduite, en peu de mots : il ne savait ni gouverner selon les lois, ni régner contre.
Dans un état si violent pour le peuple, et si mal sûr pour le prince, on n'attendait qu'une occasion pour se mettre en liberté, quand la mort de la misérable Lucrèce la fit naître. Cette prude, farouche à elle-même, ne put se pardonner le crime d'un autre : elle se tua, de ses propres mains, après avoir été violée par Sextus, et remit, en mourant, la vengeance de son honneur à Brutus et à Collatin. Ce fut là que se rompit la contrainte des humeurs assemblées depuis si longtemps, et jusqu'alors retenues.
11 n'est pas croyable quelle fut la conspiration des esprits à venger Lucrèce. Le peuple, à qui tout servait de raison, fut plus
1 Postremo Superbi illius importuna dominatio nonnihil, immo vel plurimumprofuit, sic enim effectum est ut, agitatus injuriis populus, cupiditate libertatis incenderetur. (Florus, Epitome rerum Romanarum, 1. I,
c. VIII.)
DE SÀINT-ÉVREMOIND. 195
animé contre Sextus, de la mort que Lucrèce se donna, que s'il l'eût tuée véritablement lui-même; et, comme il arrive dans la plupart des choses funestes, la pitié se mêlant à l'indignation, chacun augmentait l'horreur du crime, par la compassion qu'on avait de cette grande vertu si malheureuse.
Vous voyez, dans Tite-Live, jusqu'aux moindres particularités de l'emportement et de la conduite des Romains 1 : mélange bizarre de fureur et de sagesse, ordinaire dans les grandes révolutions, où la violence produit les mêmes effets que la vertu héroïque, quand la discipline l'accompagné. Il est certain que Brutus se servit admirablement des dispositions du peuple : mais de le bien définir, c'est une chose assez difficile.
La grandeur d'une république, admirée de tout le monde, en a fait admirer le fondateur, sans examiner beaucoup ses actions. Tout ce qui paraît extraordinaire paraît grand, si le succès est heureux : comme tout ce qui est grand paraît fou, quand l'événement est contraire. Il faudrait avoir été de son siècle , et même l'avoir pratiqué, pour savoir s'il fit mourir ses enfants, par le mouvement d'une vertu héroïque, ou par la dureté d'une humeur farouche et dénaturée.
Je croirais, pour moi, qu'il y a eu beaucoup de dessein, en sa conduite. La profonde dissimulation dont il usa, sous le règne de Tarquin, me le persuade, aussi bien que son adresse à faire chasser Collatin du consulat. 11 peut bien être que les sentiments de la liberté lui firent oublier ceux de la nature. Il peut être, aussi, que sa propre sûreté prévalut sur toutes choses; et que, dans ce dur et triste choix de se perdre ou de perdre les siens, un intérêt si pressant l'emporta sur le salut de sa famille. Qui sait si l'ambition ne s'y trouva pas mêlée? Collatin se ruina, pour favoriser ses neveux. Celui-ci se rendit maître du public, par la punition rigoureuse de ses enfants. Ce qu'on peut dire de fort assure» c'est qu'il avait quelque chose de farouche : c'était le génie du temps. Un naturel aussi sauvage que libre produisit alors, et a produit fort longtemps depuis, des vertus mal entendues.
* Tite Live, 1. I, ch. lix.