ÉLOGE DE M. DE TURENNE
Je ferais tort à la naissance de M. de Turenne si je songeais à instruire le public d'une maison aussi illustre et aussi considérable dans toute l'Europe que la sienne. Je ne m'amuserai point à dépeindre tous les traits de son visage ; les caractères des grands hommes n'ont rien de commun avec les portrait des belles femmes; mais je puis dire dire en gros qu'il avait quelque chose d'auguste et d'agréable ; quelque chose en sa physionomie qui faisait concevoir je ne sais quoi de grand, en son âme et en son esprit. On pouvait juger, à le voir, que par une disposition particulière, la nature l'avait préparé à faire tout ce qu'il a fait l.
Né d'un père aussi autorisé dans le parti protestant que M. de Bouillon l'était, il en prit les sentiments de religion, sans zèle indiscret pour la sienne, sans aversion pour celle des autres : précautionné contre une séduction secrète, qui fait voir de la charité pour le prochain, où il n'y a qu'un excès de complaisance pour son opinion. Comme il n'y a rien de bas dans les emplois de la guerre, il passa par les plus petits, par les médiocres, toujours jugé digne de plus grands que ceux qu'il avait. Toujours distingué par sa naissance , la seule distinction de ses services Ta fait
1 Cet éloge devait faire partie d'une Histoire de Turenne.
DE SAÏNT-ÉVREMOND.
monter par degrés au commandement des armées ; et Ton peut dire sans exagérer, que pour arriver aux postes qu'il a eus, jamais homme n'a tant dû à son mérite, et si peu à la fortune.
Je ne m'étendrai point à parler de ses actions, me bornant à quelques particularités peu connues, qui contribueront à former son caractère. Tant qu'il a servi avec M. le Prince, en Allemagne, M. le Prince lui a donné la principale gloire de tout ce qu'on y faisait ; et l'estime qu'il avait pour lui alla si loin, que s'entretenant avec quelqu'un de tous les généraux de son temps : « Si j'avais à 111e changer, dit-il, je voudrais être changé en M. de Turenne , et c'est le seul homme qui me puisse faire souhaiter ce changement-là. On ne saurait croire l'application qu'avait M. le Prince à l'observer : cherchant à profiter non-seulement de ses actions, mais de ses discours. »
Il me souvient qu'il lui demandait un jour, quelle conduite il voudrait tenir dans la guerre de Flandre. « Faire peu de sièges, répondit M. de Turenne, et donner beaucoup de combats. Quand vous aurez rendu votre armée supérieure à celle des ennemis, par le nombre et par la bonté des troupes (ce que vous avez presque lait par la bataille de Rocroi) ; quand vous serez bien maître de la campagne, les villages vous vaudront des places : mais on met son honneur à prendre une ville forte, bien plus qu'aux moyens de conquérir aisément une province. Si le roi d'Espagne avait mis en troupes ce qu'il lui a coûté d'hommes et d'argent à faire des sièges et à fortifier des places, il serait aujourd'hui le plus considérable de tous les rois. »
La première maxime de M. de Turenne, pour la guerre, est celle qu'on attribue à César : « Qu'il ne fallait pas croire avoir rien fait, tant qu'il restait quelque chose à faire. » A peine Philippsbourg avait capitulé, qu'il se détacha avec ses troupes pour tomber sur le petit corps que Savelli et Colloredo commandaient : il y tomba, il le défit, il marcha à Spire, à Worms, à Mayence, qui se rendirent, et tout cela fut exécuté en six ou sept jours. Il considérait plus les actions par leurs suites, que par elles-mêmes : il estimait plus un général qui conservait un pays, après avoir perdu une bataille, que celui qui l'avait gagnée, et n'avait pas su en profiter.
Venons à nos guerres civiles. C'est là qu'on a mieux connu M. de Turenne, pour avoir été plus exposé aux observations des courtisans. On sait qu'il a sauvé la cour à Gergeau1, et qu'il Fa empêchée de tomber entre les mains de M. le Prince, à Gien. Il a conservé l'État, quand on le croyait perdu; il en a augmenté la gloire et la grandeur, lorsque à peine on osait en espérer la conservation.
Mais un des plus considérables services que M. de Turenne ait rendus, a été sans doute celui qu'il rendit à Gien. La cour y croyait être dans la dernière sûreté, quand M. le Prince, qui avait traversé une partie du royaume, lui septième, pour venir joindre M. de Beaufort et M. de Nemours; quand M. le Prince ne les eut pas sitôt rejoints, qu'il marcha à M. d'Hocquincourt , et tombant au milieu de ses quartiers, les enleva tous l'un après l'autre. Vous ne sauriez croire la consternation que cette malheureuse nouvelle mit à la cour. On n'osait demeurer dans la ville, on n'osait s'en éloigner : ne voyant aucun lieu où l'on pût être un peu sûrement. Toute la ressource était en M. de Turenne, qui se trouvait dans un aussi grand embarras. « Jamais, a-til dit depuis, il ne s'est présenté tant de choses affreuses à Pimagination d'un homme, qu'il s'en présenta à la mienne. Il n'y avait pas longtemps que j'étais raccommodé avec la cour, et qu'on m'avait donné le commandement de l'armée , qui en devait faire la sûreté. Pour peu qu'on ait de considération et de mérite, on a des ennemis et des envieux : j'en avais qui disaient partout que j'avais conservé une liaison secrète avec M. le Prince. M. le cardinal ne le croyait pas ; mais au premier malheur qui me fût arrivé, peut-être aurait-il eu le même soupçon qu'avaient les autres. De plus, je connaissais M. d'Hocquincourt, qui ne manquerait pas de dire que je l'avais exposé et ne l'avais point secouru. Toutes ces pensées étaient affligeantes; et le plus grand mal, est que M. le Prince venait à moi le plus fort, et victorieux.
Dans ce méchant état, que M. de Turenne a dépeint lui-même, il rassembla ses quartiers le mieux qu'il put, et marcha, plus par conjecture que par connaissance, du côté que M. le Prince pou-
1 Voy. madame de Motteville, t. III, p. 467 et 475,
DE SAINT-ÉVREMONI).
vait venir, La nuit était extrêmement noire; et il n'avait pour
guides que des fuyards, plus capables d'effrayer ses troupes que de le conduire. Heureusement il se trouva le matin à la tête d'un défilé, qu'il fallait passer nécessairement à M. le Prince, s'il voulait arriver à Gien. M. de Navailles proposa de jeter l'infanterie dans un bois qui bordait le défilé : M. de Turenne rejeta la proposition, sachant bien que les ennemis qui étaient les plus forts l'en auraient chassée, et que dans le désordre où ils l'auraient mise, il lui eût fallu se retirer à Gien avec la seule cavalerie. Le parti qu'il prit fut de mettre toutes ses troupes sur une ligne, et de s'éloigner cinq ou six cents pas du défilé. M. le Prince, croyant qu'il se retirait véritablement, fit passer quatorze escadrons qui allaient être suivis de l'armée entière. Alors M. de Turenne, tournant avec toutes ses forces, chargea, rompit, fit repasser le défilé à ces escadrons, dans un désordre incroyable. M. le Prince, le voyant en cette posture, crut le passage du défilé impraticable, comme en effet il l'était; et on ne fit autre chose le reste de la journée que se canonner. M. de Turenne, fortifié du débris de l'armée de M. d'Hocquincourt et de quelques gens frais, se retira le soir à Gien, où il reçut les applaudissements sincères que donne une cour qui n'est pas encore bien rassurée du péril qu'elle a couru.
Un détail de ses services rendrait le caractère languissant : un seul tiendra lieu de tous les autres. Il trouva la cour si abandonnée, qu'aucune ville ne la voulait recevoir : les parlements s'étaient déclarés contre elle, et les peuples, prévenus d'une fausse opinion du bien public, s'attachaient aveuglément à leurs déclarations. M. le duc d'Orléans était à la tête des parlements, M. le Prince h celle des troupes; Fuensaldagne s'était avancé jusqu'à Chauny, avec vingt mille hommes, et M. de Lorraine n'en était pas bien éloigné. Tel était l'état de cette cour malheureuse, quand M. de Turenne, après quelques sièges et quelques combats dont je laisse le récit aux historiens ; quand M. de Turenne la ramena malgré elle à Paris, où le roi ne fut pas sitôt, que son rétablissement dans la capitale fit reconnaître son autorité par tout le royaume. La sûreté du roi bien établie au dedans, M. de Turenne fit sentir sa puissance au dehors, et réduisit l'Espagne à demander
une paix qui fut son salut, ne pouvant continuer une guerre qui eût été sa ruine.
Revenons des faits de M. de Turenne, à une observation plus particulière de sa conduite, de ses qualités, de son génie. Aux bons succès, il poussait les avantages aussi loin qu'ils pouvaient être poussés; aux mauvais, il trouvait toutes les ressources qu'on pouvait trouver. Il préférait toujours la solidité à l'éclat : moins sensible à la gloire que ses actions lui pouvaient donner, qu'à l'utilité que l'État en recevait. Le bien des affaires allait devant toutes choses : on lui a vu essuyer les mauvais offices de ses envieux, les injures de ses ennemis, les dégoûts de ceux qu'il servait, pour rendre un véritable service. Modeste en ce qu'il faisait de plus glorieux, il rendait les ministres vains et fiers avec lui, par les avantages qu'ils tiraient de ce qu'il avait fait. Sévère à lui-même, il comptait tous ses malheurs pour des fautes ; indulgent à ceux qui avaient failli, il faisait passer leurs fautes pour des malheurs.
Il semble qu'il donnait trop peu à là fortune pour les événements; et le voulant convaincre par son propre exemple du pouvoir qu'elle a dans les occasions, on lui dit quil ri avait peutêtre jamais mieux fait qu'à Mariendal et à Rethel : cependant qu'il avait perdu ces deux combats, pour avoir été malheureux. « Je suis content de moi, répondit-il, dans l'action; mais si je voulais me faire justice un peu sévèrement, je dirais que l'affaire de Mariendal est arrivée pour m'être laissé aller mal à propos à l'importunité des Allemands, qui demandaient des quartiers; et que celle de Rethel est venue de m'être trop fié à la lettre du gouverneur, qui promettait de tenir quatre jours, le jour même qu'il se rendit. » A quoi il ajouta : Quand un homme se vante de ri avoir point fait de fautes à la guerre, il me persuade quil ne lapas faite longtemps. Il lui ressouvint toujours de l'importunité de Rosen1 à de demander des quartiers, et de la facilité trop grande qu'il avait eue à les accorder. Cette réflexion lui fit changer de conduite à l'égard des officiers; il continua les bons traitemenfs
1 Conrad, marquis de Rosen, né en Alsace en 1638 ; colonel d'un régiment de son nom, à Mariendal; lieutenant général en 1688; maréchal de France en 1703; mort en 1715 (M. Ch. Giraud.)
qu'il avait accoutume de leur faire, mais il ne voulut plus se trouver en état d'en être çêné pour le service.
Le premier embarras dont il se défit fut celui des disputes de l'infanterie : cette vieille habitude, fondée sur une apparence d'honneur, était comme un droit que tous les corps voulaient maintenir. L'opposition fut grande, mais le général en vint à bout; et Puységur, le plus intelligent et le plus diffîcultueux des officiers : Puységur, ennemi de tous les généraux qu'il ne gouvernait pas, fut obligé de vendre son régiment et de se retirer, avec sa capacité incommode, à sa maison. Le tour ordinaire des officiers dans le détachement, leur rang, aux ordres de bataille, ne furent plus observés. C'est ce qu'on vit à la bataille de Dunkerque, où M. de Turenne choisit le marquis de Créqui pour commander l'aile opposée à ML le Prince, sans aucun égard à l'ancienneté des lieutenants généraux.
Après avoir changé ces vieilles coutumes, il changea, pour ainsi dire, le génie des nations. Il fit prendre aux étrangers une activité qui ne leur était pas naturelle; il fit perdre aux Français la légèreté et l'impatience que leur nation avait toujours eue. Il fit souffrir la fatigue, sans murmurer ; il fit oublier la cour aux courtisans qui avaient de l'emploi, comme s'il n'y avait plus eu d'autre métier que la guerre. Voilà quelle fut la conduite de M. de Turenne pour les officiers ; voyons son procédé, à l'égard de M. le cardinal.
Dans le temps que M. le cardinal était le plus malheureux, que ses amis cherchaient des prétextes pour l'abandonner, et ses ennemis des occasions pour le perdre, M. de Turenne eut pour lui les mêmes déférences, les mêmes respects qu'on avait eus dans sa plus haute fortune. Quand Son Éminence eut rétabli son pouvoir, qu'elle régnait plutôt qu'elle ne gouvernait, il garda plus de dignité avec elle, qu'il n'en avait gardé dans ses malheurs. Ce fut le premier qui osa faire sa cour au roi, toutes les personnes considérables ayant leur application entière à M. le cardinal. Il ne sollicita point de grâces, et les avantages qu'il obtint parurent des effets du service rendu à l'État, sans attachement au ministère.
Jamais les vertus des particuliers n'ont été si bien unies avec
les qualités des héros, qu'en la personne de M. de Turenne : il
était facile dans le commerce, délicat dans la conversation, fidèle dans l'amitié. On Ta accusé de ne s'employer pas assez fortement pour ses amis à la cour ; mais il ne s'y employait pas davantage pour lui-même : une gloire secrète l'empêchant de demander ce qu'il n'était pas sûr d'obtenir, il faisait tout le plaisir qu'il pouvait faire par lui-même. Les amis, d'ordinaire, pensent qu'on a plus de crédit qu'on n'en a, et qu'on leur doit plus qu'on ne leur doit.
M. de Turenne n'était pas incapable d'avoir de l'amour; sa vertu n'était point de ces vertus sèches et dures, qu'aucun sentiment de tendresse n'adoucit : il aimait plus qu'il ne croyait, se cachant, autant qu'il lui était possible, une passion qu'il laissait connaître aux autres.
Si les singularités sont des espèces de défauts dans la société, M. de Turenne en avait deux qu'on reproche à bien peu de gens : un désintéressement trop grand, lorsqu'on voyait régner un esprit d'intérêt universel ; et une probité trop pure, dans une corruption générale.
Son changement de religion fut sensible à tous les prolestants; ceux qui l'ont connu ne l'ont attribué, ni à l'ambition, ni à l'intérêt. Dans tous les temps, il avait aimé à parler de religion, particulièrement avec M. d'Aubigny, disant toujours que les réformés avaient la doctrine plus saine, mais quils ne devaient pas se séparer, pour la faire prendre insensiblement aux catholiques. « Quand on avoue qu'on a eu tort de sortir d'une Église, reprit M. d'Aubigny, on est bien près d'y rentrer, et si je survis à madame de Turenne, je vous verrai dans la nôtre. » M. de Turenne sourit, et ce sourire n'expliquait pas assez si c'était pour se moquer de la prédiction de M. d'Aubigny, ou pour l'approuver. Dans l'une et dans l'autre religion, il allait toujours au bien : huguenot, il n'avait rien d'opposé à l'intérêt des catholiques; converti/il n'avait point de zèle préjudiciable à la sûreté des huguenots. Dans la déférence qu'avait le roi pour son grand sens, il est à croire qu'il l'aurait suivi, et que les ministres huguenots n'auraient pas à se plaindre de leur ruine, ni le clergé catholique à se repentir de son zèle.
DE S AÎNT-E YREMOND.
Ceux qui l'ont suivi dans ses dernières campagnes, disent qu'il avait une valeur plus vive qu'aux précédentes ; qu'il était plus hasardeux à entreprendre et à se commettre qu'auparavant. Un coup de canon finit une vie si glorieuse1 : mort désirable (puisqu'il faut mourir) à un si grand homme ! Sa perte fut pleurée de tous les Français, regrettée de tous les indifférents ; sa personne louée des ennemis ; sa vertu admirée de tout le monde. Le roi qu'il avait si bien servi, voulut qu'il fût enterré à Saint-Denis, avec les rois ses prédécesseurs, se croyant aussi obligé à celui qui lui avait conservé son royaume, qu'à ceux qui le lui avaient laissé.
PARALLÈLE DE M. LE PRINCE ET DE M. DE TURENNE, SUR CE QUI REGARDE LA GUERRE.
Vous trouverez en M. le Prince la force du génie, la grandeur de courage, une lumière vive, nette, toujours présente. M. deTurenne a les avantages du sang-froid, une grande capacité, une longue expérience, une valeur assurée.
Celui-là, jamais incertain dans les conseils, irrésolu dans ses desseins, embarrassé dans ses ordres, prenant toujours son parti mieux qu'homme du monde ; celui-ci se faisant un plan de sa guerre, disposant toutes choses à sa fin, et les conduisant avec un esprit aussi éloigné de la lenteur que de la précipitation.
L'activité du premier se porte au delà . des choses nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse être utile ; l'autre, aussi agissant qu'il le doit être, n'oublie rien d'utile, ne fait rien de superflu ; maître de la fatigue et du repos, il travaille à ruiner l'armée des ennemis, il songe à la conservation de la sienne.
M. le Prince, fier dans le commandement, également craint et estimé; M. de Turenne plus indulgent et moins obéi par l'autorité qu'il se donne, que par la vénération qu'on a pour lui*
1 Le 27 de juillet 1675.
M. le Prince plus agréable à qui sait lui plaire, plus fâcheux 5 qui lui déplaît; plus sévère quand on manque, plus touché quand on a bien fait. M. de Turenne plus concerté, excuse les fautes sous le nom de malheurs, et réduit souvent le plus grand mérile à la simple louange de faire bien son devoir. Satisfait du service qu'on lui rend, il ne Test pas toujours de l'éclat qu'on se donne; et faisant valoir avec plaisir les plus soumis, il regarde avec cha-i grin les industrieux, qui cherchent leur réputation sous lui, et leur élévation par les ministres.
M. le Prince s'anime avec ardeur aux grandes choses, jouit de sa gloire sans vanité, reçoit la flatterie avec dégoût. S'il prend plaisir qu'on le loue, ce n'est pas la louange de ses actions, c'est la délicatesse de la louange qui lui fait sentir quelque douceur. M. de Turenne va naturellement aux grandes et aux petites choses, selon le rapport qu'elles ont à son dessein : rien ne l'élève dans les bons succès, rien ne l'abat dans les mauvais.
Il n'est point assez de précautions contre les attaques du premier : son audace et sa vigueur rendant faible ce qu'on s'imaginait de plus fort ; le second se dégage de tout danger : il trouve le moyen de se garantir, dans toutes les apparences de sa perte.
Quelques troupes que vous donniez à M. le Prince, vieilles ou nouvelles, connues ou inconnues, il a toujours la même fierté dans le combat : vous diriez qu'il sait inspirer ses propres qualités à toute l'armée. Sa valeur, son intelligence, son action, semblent lui répondre de celle des autres. Avec beaucoup de troupes dont M. de Turenne se défie, il cherche ses sûretés : avec peu de bonnes qui ont gagné sa confiance, il entreprend, comme aisé, ce qui paraît impossible.
Quelque ardeur qu'ait M. le Prince pour les combats, M. de Turenne en donnera davantage pour s'en préparer mieux les occasions ; mais il ne prend pas si bien dans l'action ces temps imprévus qui font gagner pleinement une victoire ; c'est par là que ses avantages ne sont pas entiers. Quand l'affaire est contestée, le plan de sa guerre lui revient dans l'esprit, et il remet à une conduite plus sûre ce qu'il voit difficile et douteux dans le combat. M. le Prince a les lumières plus présentes et l'action plus vive; il remédie lui-même à tout, rétablit ses désordres et pousse ses
DE SAINT-ÉVREMOIND.
avantages. Il tire des troupes tout ce qu'on peut en tirer; il s'abandonne au péril, et il semble qu'il soit résolu de vaincre ou de ne pas survivre à sa défaite. Ce n'est pas assez pour lui de n'être pas vaincu, il fait sa honte de ne vaincre pas.
Chez M. de Turenne, tout cède au bien des affaires : il essuie le murmure des envieux, les mauvais offices de ses ennemis, le dégoût de ceux qu'il sert, pour rendre un véritable service. M. le Prince a plus d'égards pour les ordres de la cour, jusqu'aux occasions qui se présentent : là, il n'écoute que sa valeur, et ne se tient responsable de ses actions qu'à sa gloire.
Pour M. le Prince victorieux, le plus grand éclat de la gloire; pour M. le Prince malheureux, jamais de honte : ce peut être un préjudice aux affaires, et jamais à sa réputation. La réputation de M. de Turenne est toujours attachée au bien des affaires. Ses actions n'ont rien de particulier qui les distingue, pour être égalés et continues : toute sa conduite a moins d'éclat pour attirer l'applaudissement des peuples, que de solidité pour occuper les réflexions des habiles gens. Tout ce que dit, tout ce qu'écrit, tout ce que fait M. de Turenne a quelque chose de trop secret pour ceux qui ne sont pas assez pénétrants. On perd beaucoup de ne le comprendre pas assez nettement ; et il ne perd pas moins de n'être pas assez expliqué aux autres. La nature lui a donné legrand sens, la capacité, le fond du mérite, autant qu'à homme du monde, et lui a dénié ce feu du génie, cette ouverture, cette liberté d'esprit qui en fait l'éclat et l'agrément. Il faudra le perdre pour connaître bien ce qu'il vaut, et il lui coûtera la vie pour se faire une juste et pleine réputation.
La vertu de M. le Prince n'a pas moins de lumière que de force : elle est funeste aux ennemis, qui en ressentent les effets, et brillante pour ceux qui en tirent les avantages ; mais à dire la vérité, elle a moins de suite et de liaison que celle de M. de Turenne, ce qui m'a fait dire, il y a longtemps, que l'un est plus propre à finir glorieusement des actions, l'autre à terminer utilement une guerre. Dans le cours d'une affaire, on parle plus avantageusement de ce que fait M. le Prince; l'affaire finie, on jouit plus longtemps de ce que M. de Turenne a fait.
J'ajouterai encore cette différence : M. de Turenne est plus
propre à servir un roi qui lui confiera son armée; M. le Prince à commander la sienne et à se donner de la considération par luimême.