‹ Œuvres choisies;Chapitre 3 sur 64 · DE SAIN Ï-É Y RE M 0 N D · texte numérisé non relu

DE SAIN Ï-É Y RE M 0 N D

perdre ou de perdre les siens, un inlérêt si pressant l'emportât sur le salut de sa famille. Qui sait si l'ambition ne s'y trouva pas mêlée? Ce qu'on peut dire de fort assuré, c'est qu'il avait quelque chose de farouche. C'était le génie du temps. Un naturel aussi sauvage que libre produisit alors, et a produit, fort longtemps depuis, des vertus mal entendues. »

Rien n'est plus éloigné de l'enthousiasme et de l'admiration que cette critique, dont la prétention est de n'être dupe de rien, Il faut bien le dire, une discussion trop ingénieuse et souvent subtile des événements de l'histoire caractérise cet ouvrage de Saint-Évremond. Le doute y règne plus encore que la pénétra» tion. Il n'est pas difficile de retrouver dans ces pages une veine d'incrédulité qui se répand dans le dix-septième siècle par Lamothe le Vayer et Bayle, et arrive sans avoir été interrompue jusqu'à Voltaire.

Saint-Évremond n'ignore pas combien ses jugements heurtent les opinions accréditées ; ils n'en ont que plus de prix à ses yeux, Moins sensible au mérite de suivre docilement les maîtres du temps passé qu'à la gloire de penser délicatement, il triomphe dans la liberté de son esprit. C'est presque un défi qu'il porte à quiconque voudrait penser autrement que lui : « Admire qui vou* dra, dit-il, la pauvreté de Fabricius; je loue sa prudence, et le trouve fort avisé de n'avoir eu qu'une salière d'argent pour se donner le crédit de chasser du sénat un homme qui avait été deux fois consul, qui avait triomphé, qui avait été dictateur, parce qu'on en trouva chez lui quelques marcs davantage. »

Ainsi donc voilà ces anciens Romains dépouillés à jamais d'une partie de leur gloire, On avait cru que , jugeant la liberté un trésor préférable à toutes les richesses de l'univers, ils aimaient la pauvreté comme un moyen de garder leur liberté plus entière. A les voir, aux premiers temps de leur république, nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et de travail, on leur avait supposé des sentiments d'une vertu rigide : Saint-Évremond en pense autrement. Dans cette frugalité tant vantée, il se refuse à voir un retranchement des choses superflues, ou une abstinence volontaire des agréables ; ce n'est à ses yeux qu'un usage grossier de ce

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qu'on avait entre les mains. On ne désirait point les richesses qu'on ne connaissait pas ; on se contentait de peu, pour ne rien imaginer de plus; on se passait des plaisirs dont on n'avait pas l'idée. La pauvreté de Fabricius ne pouvait pas rencontrer un juge qui lui fût plus défavorable que ce mondain voluptueux, ami des plaisirs raffinés. Et cependant s'il y a quelque exagération dans ce jugement de Saint-Évremond, nous ne pouvons pas en méconnaître tout à fait la portée. On a peut-être prodigué trop d'éloges à des désintéressements faciles, à des vertus mal entendues. Toutefois il serait dangereux d'introduire clans la critique historique cet esprit de subtilité dénigrante. L'injustice et l'erreur y entreraient à sa suite. Les événements perdraient leur véritable sens, selon les caprices d'un auteur pris de quelque chagrin superbe, ou d'une indocile curiosité.

Nous préférons de beaucoup ses réflexions lorsque, n'affectant plus de ne pas admirer avec le peuple, il applique son esprit clairvoyant à découvrir les changements divers apportés dans les mœurs par les révolutions du temps. Des origines de Rome jusqu'à Auguste, il établit ses époques, et sans s'arrêter, comme il l'annonce, au détail de l'action, c'est l'état moral des Romains qu'il décrit. Tout découle de là : le génie des peuples se transforme, et les institutions marchent du même pas. Ces pages sont vraiment précieuses. La force du style s'y lait remarquer en maint endroit, et l'aisance naturelle à l'écrivain ne l'y abandonne jamais.

On y voit l'humeur rustique autant que farouche des premiers Romains, leur vaillance féroce, leurs mœurs rudes et grossières, leur zèle furieux de liberté et de bien public, se changer au temps de Pyrrhus en austérité vertueuse. Alors le désintéressement va jusqu'à l'excès tant que les premières magnificences, l'intempérance et l'avarice n'eurent point encore paru. Sur la fin de la seconde guerre punique, un certain esprit particulier pénètre dans la république. De même qu'on s'était dégoûté des rois, on commença à se dégoûter de la liberté, qu'on trouvait fâcheuse à soutenir. L'amour de la patrie, le zèle du bien public, s'étaient épuisés au fort de la guerre contre Annibal, et les hommes, revenus de la république à eux-mêmes, regardaient parmi eux à

choisir des sujets qui méritassent leurs affections. D'abord le peuple ne se laissa séduire que par des qualités brillantes : mais bientôt les Gracchus, les Catilina, les César, succédèrent aux Scipions, Le peuple perdit la grandeur du génie et la force de l'âme. N'ayant plus assez de vertu pour soutenir la liberté, ayant honte néanmoins d'une sujétion entière, après tous les maux qu'il avait soufferts, il fut bien aise de trouver de la douceur en quelque manière que ce pût être. Il se fit donc honneur de l'apparence de la république sous Auguste, et ne fut pas fâché en effet d'une douce et agréable domination.

Restées neuves, aujourd'hui même, après tant de travaux sur l'histoire romaine, ces réflexions dénotent chez Saint-Évremond un talent rare d'observation, une heureuse facilité à envisager d'un seul coup d'œil des âges différents, un art merveilleux d'interroger les faits, d'en marquer le caractère, d'en suivre les résultats. Il n'est peut-être pas de page dans ce petit écrit où l'on ne puisse signaler quelque pensée originale, quelque réflexion profonde, quelque phrase lumineuse, où le jugement solide et vrai s'éclaire d'une élocution brillante.

Rendus nécessaires par cette façon de concevoir la vie du peuple romain, les portraits des grands hommes y abondent, touchés partout d'une main vive, délicate sans mollesse; légère sans abandon. Celui de Pyrrhus, celui d'Annibal, ceux de Scipion, de Gracchus et d'Auguste sont des chefs-d'œuvre que nous oserions dire accomplis. Nous retrouvons là dans tout son lustre cet art de peindre les hommes dont nous avons déjà rencontré clans cette étude d'excellents modèles. Attentif à démêler dans un même personnage les qualités et les défauts, ennemi de ces figures roides où l'uniformité du coloris travestit la nature, Saint-Évremond assemble avec un art ingénieux les nuances les plus fugitives. A-t-on jamais parlé mieux de Pyrrhus, mieux apprécié les campagnes d'Annibal, la ruse d'Auguste et la nature des bienfaits insidieux que son gouvernement répandit sur le peuple? Lisez les réflexions consacrées à Tibère : vous y sentirez une inspiration de Tacite. Un souffle de sa colère y respire. Entre l'historien latin et Montesquieu, Saint-Évremond se soutient avec honneur dans la description du règne d'un tyran soupçonneux, plein de précau-

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tions cruelles, à qui les Romains devinrent odieux par le mal qu'il leur faisait.

On ne saurait trop remarquer ces études historiques : l'esprit de Saint-Évremond y paraît dans un jour nouveau. Le lecteur y découvre une gravité d'appréciation digne d'un véritable historien, tempérée par les saillies d'une imagination vive. La connaissance de l'antiquité romaine y est aussi complète qu'elle pouvait l'être alors. Là se trouvent habilement mis en œuvre les matériaux amassés par des mains plus laborieuses. On y sent un goût formé dans les sociétés les plus polies, l'expérience d'un homme du monde, la liberté d'un philosophe qui, sans y penser peut-être, fonde la critique de l'histoire. Pourquoi faut-il que Saint-Évremond n'ait pas plus tard complété son œuvre ; qu'il ne se soit pas remis de nouveau à méditer des ouvrages de plus longue haleine? 11 lui manquait l'ambition et l'amour de la gloire, la patience dans le travail. Les vieux Romains auraient pu lui servir de modèle, mais il n'avait pas assez admiré chez eux des vertus qu'il n'avait pas lui-même.

Saint-Évremond a désormais toute sa force, et il touche à des études où il semblait destiné à laisser de précieux monuments : la critique littéraire. Cet art de discerner les beautés et les défauts dans les ouvrages de l'esprit n'existait pour ainsi dire pas avant lui. Ou rencontrait des savants capables de disserter sur les institut ions des peuples anciens, sur leurs usages; des écrivains voués à réparer des textes altérés par l'ignorance et par le temps, des commentateurs d'Aristote : mais où étaient-ils, ces juges dont l'exquise sensibilité se laissait charmer par une belle pensée noblement exprimée, par un sentiment vrai, par de gracieuses images? Qui donc avait alors l'intelligence assez étendue pour embrasser d'un seul regard des temps divers, en comparer les ouvrages, en balancer le mérite, et prononcer une sentence sans pesanteur, sans embarras, sans pédantisme ? !

La critique littéraire, que Saint-Évremond nous semble avoir créée, demande les qualités mêmes qui distinguaient cet aimable courtisan. 11 faut pour cette œuvre ingénieuse, non pas un savant couvert de !a poussière des livres, un docteur grave et solitaire ; mais plutôt un homme d'improvisation facile, d'un jugement sûr

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et rapide, un causeur habitué à cueillir en courant la fleur d'un sujet. Les méditations silencieuses étaient pour Saint-Évremond moins fécondes que les heures passées dans un salon. Il avait besoin d'un cercle d'auditeurs éclairés, de femmes attentives à ne laisser nulle finesse inaperçue. Où pouvait-il être mieux qu'à Paris ou à Londres.

Il avait un moment quitté l'Angleterre pour fuir la peste, et s'était établi en Hollande. Il y avait profité d'un séjour de quatre ans pour connaître Grotius, sans prendre envie d'imiter ses études. Il s'était mêlé aux savants en homme qui a vu le monde et la guerre, pour avoir ensuite le privilège d'écrire et de parler aux gens du monde en homme qui a vu les savants. Bien qu'il sentît à la Haye le plaisir de vivre dans un pays libre, où l'on pouvait être tranquille lorsqu'on était sûr de soi, il ne prit jamais de goût pour les mœurs hollandaises. La gravité des hommes, la pruderie des femmes, le laissaient dans un état d'indolence désagréable à son cœur. Habitué aux sociétés élégantes de la France ou de l'Angleterre, il fermait à moitié les yeux sur les avantages que ce séjour aurait pu lui offrir ; il n'y avait là ni assez d'enjouement ni assez de délicatesse. Descartes avait bien pu y vivre avec bonheur et méditer à son aise ses vastes pensées; Saint-Évremond s'y ennuyait, et, n'ayant pas la liberté de revenir à Paris, il retournait à Londres, où il trouvait! comme un milieu entre les courtisans français et les bourgmestres de Hollande.

Ce voyage pourtant ne lui fut pas inutile. Privé de la conversation des gens du monde, il s'était tourné du côté des savants; et les livres avaient eu aussi plus grande part à ses loisirs. A mesure qu'il avançait en âge, il les aimait davantage. Comme Montaigne, il trouvait que le plaisir de la lecture, pour dépendre plus particulièrement de l'esprit, ne s'affaiblit pas avec les sens. Il lisait en homme de goût, par une sorte de raffinement voluptueux, non par curiosité d'apprendre ; il cherchait des agréments plutôt que des instructions. Les livres latins lui en fournissaient le plus; il aimait à y revoir mille fois ce qu'il trouvait de beau sans s'en dégoûter jamais. « Un choix délicat , disait-il, me réduit à peu de ivres; j'y cherche le bon sens et non le bel esprit. « Aimable

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parole qui donne la mesure de sa raison : on en retrouvera l'écho dans tous ses jugements.

Comme presque tous les gens du monde en son temps, Saint- Évremond laissait aux savants l'étude du grec. Si l'ignorance de cette langue Fa empêché de goûter la simplicité naïve du théâtre d'Athènes, s'il reproche auxpoëtes dramatiques de cette nation de n'avoir pas su peindre la majesté des rois, il ne laisse pas néanmoins de bien apprécier leur génie. Il a senti quels effets puissants pouvaient produire leurs tragédies sur les imaginations populaires frappées du sentiment religieux. Moins docile à l'autorité prétendue d'Aristote qu'à celle du bon sens ; il n'accepte pas en aveugle les préceptes qu'on voulait autoriser de son nom, et il sait marquer la différence qui distingue nos représentations de celles des Grecs.

Plus instruit dans la langue latine, il a laissé sur ses auteurs favoris des pages dont quelques erreurs n'altèrent pas la justesse. On peut bien avouer sans peine qu'il montre à l'égard de Pétrone une indulgence excessive, que la morale n'accepte pas toutes les louanges qu'il donne à cet auteur licencieux ; mais ne faut-il pas reconnaître avec lui que pour la langue, le tour, le style, la vivacité des peintures, le naturel du dialogue, cet écrivain mérite bien les éloges de son critique indulgent? A personne mieux qu'à Saint-Évremond il ne convenait de louer ainsi cet auteur ; il aimait à trouver en lui ce ton aisé qui fait passer dans les écrits les grâces négligées de la conversation, la vivacité piquante d'une humeur enjouée, la facilité aimable d'un voluptueux qui, maître souverain dans l'art de vivre à son aise, s'embarrasse peu des arrêts d'un goût trop rigide. Pétrone aurait été bien reçu chez Ninon, bien vu du commandeur de Souvré : il n'aurait pu manquer de plaire à tout ce que Saint-Évremond appelle les délicats partisans de son erudito luxu.

Sans méconnaître toute la perfection de Virgile dans la description des travaux rustiques, sa pathétique éloquence dans la peinture des mouvements du cœur, il note les touches un peu molles de son pinceau quand il faut tracer le portrait de son principal héros. Il serait injuste d'insister autant que Ta fait Saint-Évremond lui-même sur cette prétendue faiblesse d'Énée, rachetée

dans YÈnéide même par l'énergique conception de Turnus, la gracieuse et neuve invention de Camille, de Pallas et d'Euryale ; mais pourtant, Cloanthe, Achate et Sergeste nous sembleront toujours au-dessous de la grandeur épique. Reconnaissons encore avec lui, sans encourir le blâme d'une délicatesse outrée, qu'au temps d'Auguste déjà, la fierté des âmes était diminuée, que la verve commençait à se refroidir dans les compositions des écrivains. Térence lui fait regretter les grâces pures et naturelles de sa langue, le bon et agréable esprit des Romains, dont Cicéron se plaignait en son temps de voir s'affaiblir la saine vigueur.

Sur ce maître de l'éloquence latine ses jugements sont d'un esprit excellent et droit. Les lettres du correspondant d'Atticus lui paraissent trop remplies de finesses et de détours, tandis qu'il trouve plus de bon sens dans celles des grands citoyens qui lui écrivent. Tant il se défie de ce style que Montaigne appelle livresque! tant il accorde d'influence aux habitudes d'une condition supérieure qui naturellement élève l'homme au-dessus des préoccupations et de la vanité littéraires !

C'est par là que les historiens latins ont à ses yeux tout le mérite qui manquait encore aux nôtres ; faute d'application ou de discernement pour bien connaître les hommes , les historiens français ne nous en donnnent pas, suivant lui, une connaissance assez complète. Ils ont cru qu'un récit exact des événements suffisait pour nous instruire, et ils n'ont pas considéré que les affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la politique ne les conduit. « La prudence gouverne les sages, mais il en est peu, et les plus sages ne le sont pas en tout temps. Quels grands avantages n'avaient pas à cet égard les historiens anciens! Tandis que les nôtres n'ont que des talents particuliers, ils avaient une suffisance générale ; ils avaient passé parles postes les plus importants de la république, ils connaissaient la politique, ils savaient écrire. De plus, les hommes se révélaient à eux dans tout leur génie, par suite des différents emplois qu'ils remplissaient. De là tant de caractères si bien dépeints, tant de nuinces finement saisies, finement rendues; tant de pages où l'observateur a su mêler ensemble les traits les plus délicats. On voit dans Salluste et dans Tacite jusqu'où peuvent aller ce discernement et cet

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art. « L'un accorde tout au naturel, les affaires sont à ses yeux le pur effet du tempérament, et il n'a pas de plus grand soin que de donner la véritable connaissance des hommes. L'autre tourne tout en politique, et fait des mystères de tout. Ne laissant rien à désirer du côté de la finesse, chez lui, l'habileté conduit les vices, la dextérité les manie ; on parle toujours avec dessein, on n'agit point sans mesure, la cruauté est prudente, la violence avisée, et le crime trop délicat. »

En dehors du cercle des études classiques, Saint-Évremond ne montre ni moins de bon sens ni moins de profondeur. La littérature des Italiens arrête peu ses regards : leurs comédies ne sont pas écrites avec assez de force, leur morale a trop de concetti; seule l'histoire offre chez eux de beaux ouvrages. La grande faveur dont les livres espagnols avaient joui en France au commencement du dix-septième siècle commençait à peine à diminuer. Saint-Évremond, qui suivait peu la marche de son temps, lisait encore les romans de l'Espagne. « Ce que l'amour a de délicat me flatte, ce qu'il a de tendre sait me toucher, et comme l'Espagne est le pays du monde où l'on aime le mieux, je ne me lasse jamais de lire dans les auteurs espagnols des aventures amoureuses. ))

Moins satisfait de l'esprit qui règne dans les autres ouvrages de ce peuple, il mettait par ses éloges Don Quichotte au-dessus de tout. (( J'admire, dit-il, comme dans la bouche du plus grand fou de la terre. Cervantes a trouvé le moyen de se faire connaître le plus grand connaisseur qu'il se puisse imaginer. J'admire la diversité de ses caraclères, qui sont les plus recherchés du monde pour les espèces, et clans leurs espèces les plus naturels. Quevedo paraît un auteur fort ingénieux : mais je l'estime plus d'avoir voulu brûler tous ses livres quand il lisait Don Quichotte que de les avoir su faire. » Ainsi partout Saint-Évremond tient pour le bon sens et pour le naturel.

Le séjour qu'il fit chez les Anglais ajouta encore à ses connaissances. Rendant justice aux qualités natives du génie de ce peuple, il aimait leur profondeur, leur habitude de pénétrer au fond des caractères pour en saisir tous les traits, mais il n'approuvait pas cette ténacité dans une conception juste qu'ils poussent à outrance.

Rien ne pouvait le choquer plus que cet amas informe d'événements dont ils remplissaient leurs tragédies, sans considération des lieux ni des temps, sans aucun égard à la bienséance. Il note bien le trait principal qui distingue le théâtre anglais de celui de la France; il en trouve l'explication dans le caractère des deux peuples. (( Les yeux avides de la cruauté du spectacle veulent en Angleterre voir des meurtres et des corps sanglants. En sauver F horreur par des récits, comme on fait en France, c'est dérober à la vue du peuple ce qui le touche le plus. Mourir est peu de chose aux Anglais : il faudrait pour les toucher des images plus funestes que la mort même. Ils nous accusent de ne pas aller assez loin dans les sentiments. » Ces idées qui nous sont familières aujourd'hui étaient neuves alors. Combien peu d'écrivains, au temps de Saint-Évremond, eussent été capables de les concevoir! Combien faudra-t-il d'années encore pour que ces premiers germes se développent, et donnent naissance à une science nouvelle que notre siècle peut se vanter d'avoir rendue glorieusement féconde!

Parmi les livres français, Saint-Évremond s'était fait un choix où se marquent vivement les inclinations de son esprit. Montaigne, Malherbe, Corneille, Voiture, étaient ses auteurs de préférence. Il aimait dans le premier la connaissance approfondie de l'homme, l'anatomie à la fois naïve et subtile du cœur, Fart ingénieux de démêler les faiblesses de notre nature sous les voiles spécieux qui les déguisent. L'agrément du style, le tour heureux de l'imagination, la vivacité des figures, les saillies d'une bonne humeur qui attestent la force de l'esprit, ne lui déplaisaient pas sans doute, puisqu'on en trouve dans son style le souvenir partout présent. Saint-Evremond ne nous aurait pas avertis lui-même de son goût pour l'auteur des Essais que nous l'aurions sans peine découvert, tant il y a de ressemblance dans la marche de leurs idées, dans l'expression de leurs sentiments. Au milieu d'une société déjà plus circonspecte où la langue remplace par la majesté co je ne sais quoi de court, de vif et de hardi que Fénelon admi rait chez Montaigne, Saint-Évremond conserve son aisance et sa liberté. Il semble échapper par là au ton de son époque; il rap* pelle l'âge qui précède et fait prévoir celui qui doit succéder au grand siècle.

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Dégoûté des fadeurs d'une poésie banale où le vide des idées amenait le retour prévu des même rimes, le critique ingénieux chérissait la mâle fermeté de Malherbe. Avant Boileau, il avait senti ce que notre langue devait au réformateur de nos poêles. La plénitude du sens, la beauté de l'expression, la gravité du style, le réconciliaient avec les vers. Il trouvait chez Malherbe de belles stances pleines de pensée, peu de fictions, une réalité des choses qui seule peut satisfaire des entendements bien sains. Saint- Évremond n'a pas compris la poésie autrement que tout son siècle. Les transports vraiment lyriques, les rêveries solitaires , les méditations douloureuses, les contemplations extatiques delà nature, ne lui paraissaient pas s'accommoder trop avec le bon sens.

Comme il était préoccupé partout de l'espèce démérite qui faisait l'honnête homme, il éprouvait pour les comparaisons empruntées à l'aurore, au soleil, à la lune, aux étoiles, pour la description d'une mer calme ou agitée, pour les ruisseaux, les oiseaux, les bocages et les ombrages, le même dédain que Pascal. Il faut dire avec regret qu'il ne soupçonnait pas les grandes beautés qu'une âme sensible et vraiment poétique peut tirer du spectacle du monde. 11 n'avait de goût que pour l'étude des passions humaines, il voulait en voir partout les tableaux, et, tandis que, de nos jours, la nature souvent absorbe l'homme, l'homme alors effaçait la nature. « Une poésie, dit-il, qui parle de rivières, de prés, de campagnes, de jardins, fait sur nous une impression bien languissante, à moins qu'elle n'ait des agréments tout nouveaux. Ce qui est de l'humanité, les penchants, les tendresses, les affections, trouvent naturellement au fond de notre âme à se faire sentir. » Il était donc naturel qu'il ajoutât : « De tous les poètes, ceux qui font des comédies devraient être les plus propres pour le commerce du monde, ils dépeignent naïvement ce qui s'y fait. » Quels éloges aussi ne donne-t-il à Molière? Il ne se lasse pas de l'admirer et de le lire. Il le met au-dessus des anciens, sans en excepter Térence et Plaute. Dans son exil, il demande qu'on lui envoie les œuvres de ce poëte ; il marque dans ses lettres le plaisir que ces pièces lui ont fait, et il s'honore beaucoup à nos yeux par cette chaleur d'affection pour le génie en qui se trouvent réunies tant de belles qualités propres à l'esprit français.

DE SAINT-ÊVREMOND.

Mais le poëte qu'il a le mieux aimé, celui dont il a le plus estimé le talent, admiré la force, c'est Corneille. Comme madame de Sévigné, il lui resta fidèle jusqu'au bout. Éloigné de la France, hors du mouvement qui change dans ce pays la langue, l'esprit et les mœurs, il demeure attaché à l'auteur du Czrf, comme si le poëte en était encore à ses plus belles années. Faut-il croire que, malgré la vigueur de son bon sens et la finesse de son esprit, Saint-Évremond se ressentit de son long séjour chez les étrangers? Il en a bien l'air. Il lit Attila en même temps qa'Andrornaque, il reçoit Laodice avec Amphitrion : les vers de Laodice l'arrêtent plus qu'il ne pensait d'abord, le premier acte lui en semble fort beau. Andromaque lui paraît avoir perdu à la mort de Montfleury, car elle a besoin de grands comédiens, qui remplissent par l'action ce qui lui manque. Attila, au contraire, a gagné à cette même mort. Tout y est bien pensé ; il y a trouvé de beaux vers.

Si Corneille se plaint à lui des froideurs du public, s'il parle avec douleur des atteintes qu'a subies sa vieille réputation, Saint- Évremond le console, et le langage qu'il lui tient marque avec sincérité l'état de son esprit : <( Je vous puis répondre que jamais réputation n'a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. M. Waller... demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France; il n'y a que vous, dit-il, qui sache penser. M. Vossius, le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide... . Je crois que l'influence du mauvais goût s'en va passer, et la première pièce que vous donnerez au public fera voir par le retour de ses applaudissements le recouvrement du bon sens et le rétablissement de la raison. » Vossius, Waller, conservent en vain pour Corneille la plus honorable estime : La France a tourné sa faveur sur un autre poëte. Avec Boileau elle répète : Après V Attila, holà ! Cette épigramme, à ce qu'il semble, n'est pas encore parvenue jusqu'en Hollande, /jusqu'en Angleterre. Pour Saint-Évremond, il voit bien qu Attila est une pièce moins propre au goût de la France qu'à celui de l'antiquité; néanmoins il la juge très-belle.

C'est qu'il admirait deux choses dans Corneille : la hauteur de

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ses héros, et le génie historien du poëte. Les âmes magnanimes de Sertorius, de Pauline, de Sophonisbe, d'Attila, répondaient à merveille à l'idée que le critique s'était fait du théâtre. S'il y voulait des choses purement naturelles, il pensait qu'elles devaient être extraordinaires; les actions des héros devaient être humaines, mais rares, élevées au-dessus des autres et capables de nous donner de l'admiration. « En deux mots, disait-il, il ne nous faut rien que de grand, mais d'humain : dans l'humain, évitez le médiocre; dans le grand, le fabuleux. » Et ailleurs : «< Je finirai par un sentiment hardi et nouveau : c'est qu'on doit rechercher à la tragédie avant toute chose une grandeur d'âme bien exprimée qui excite en nous une tendre admiration. Il y a dans cette sorte d'admiration quelque ravissement pour l'esprit: le courage y est élevé, l'âme y est touchée. )>

Quant au mérite d'entrer par l'imagination dans le génie des nations mortes, de connaître sainement le caractère des héros qui ne sont plus, il ne l'attribue à nul autre qu'à Corneille. Seul il a su, par la force de son génie, s'élever au-dessus d'un des plus grands défauts de notre nation, qui ramène tout à elle, jusqu'à nommer étrangers dans leur propre pays ceux qui n'ont pas bien ou son air ou ses manières. Corneille devient ancien lui-même pour mieux faire parler ses héros. Il va jusqu'au fond de leur âme chercher le principe de leurs actions; il descend dans leur cœur pour y voir se former les passions, y découvrir ce qu'il y a de plus caché dans leurs mouvements. Il fait parler les Romains mieux que les Romains eux-mêmes en leur communiquant la grandeur naturelle de son âme.

Ingénieux à louer son poëte favori, il y emploie tout son discernement. Ce sont, par exemple, de rares et précieuses observations que celles qui suivent : « Il est certain que personne n'a mieux entendu la nature que Corneille : mais il la expliquée différemment selon les temps différents. Étant jeune, il en exprimait les mouvements ; étant vieux, il nous en découvre les ressorts. Autrefois il donnait tout au sentiment; il donne plus aujourd'hui à la connaissance : il ouvre le cœur avec tout son secret : il le produisait avec tout son trouble. »

Ce n'est pas cependant qu'il voulût dissimuler les fautes de

Corneille. Il ne trouvait pas toutes ses pièces d'une égale beauté ; nous le voyons avouer sans peine qu'il est fort au-dessous de luimême en quelques-uns de ses ouvrages, mais il n'est que juste s'il ajoute aussitôt : Il est si admirable dans ses belles tragédies qu'il ne se laisse pas souffrir ailleurs médiocre. Ce qui n'est pas excellent en lui me semble mauvais, moins pour être mal que pour n'avoir pas la perfetion qu'il a su donner à d'autres choses. Ce n'est pas assez à Corneille de plaire légèrement, il est obligé de nous toucher, 11 est permis à quelques auteurs de nous émouvoir simplement... Avec Corneille, nos âmes se préparent à des transports, et, si elles ne sont pas enlevées, il les laisse dans un état plus difficile à souffrir que la langueur. »

Avant que Fénelon eût blâmé la tendresse affectée de nos héros de théâtre, avant que Boileau eût recommandé aux poëtes de mettre dans le cœur de leurs personnages l'amour comme une faiblesse, non point comme une vertu, avant qu'il eût dit :

Qu'Achille aime autrement que Tircis et Philène, N'allez pas de Cyrus me faire un Artamène ;

avec autant de finesse que de netteté Saint-Évremond avait tracé le rôle de cette passion au théâtre, en avait justifiéremploi, condamné les excès et marqué toutes les nuances. Moins que personne il songeait à la bannir de nos représentations tragiques. Il la croyait nécessaire : « Rejeter l'amour de nos tragédies comme indigne des héros, c'est ôter, disait-il, ce qui nous fait tenir encore à eux par un secret rapport, par je ne sais quelle liaison qui demeure encore entre leurs âmes et les nôtres. » II voit du même coup d'œil et la nécessité de ce moyen dramatique d'attendrir les âmes, et les abus qu'on pourrait en faire ; il les prévient par ses conseils : » Mais pour les vouloir ramener à nous par ce sentiment commun, ne les faisons pas descendre au-dessous d'eux, ne ruinons pas ce qu'ils ont au-dessus des hommes. » Il voulait qu'on mêlât la passion avec leur gloire, mais qu'on prît bien garde de les défigurer dans la guerre pour les rendre illustres dans l'amour. Il voulait encore que les poëtes fussent plus attentifs à marquer les divers degrés que la nature a mis dans l'amour, qu'ils ne fussent jamais exposés à confondre ensemble ces mo-

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ments divers de la passion que la langue marque par ces mots aimer ) brider et languir. Il lui semble étonnant qu'en un temps où Ton tourne toutes les pièces de théâtre sur l'amour, on en ignore assez les principaux mouvements.

Quand on a ludansSaint-Evremond les délicates analyses dune passion dont Racine a su si bien exprimer les transports, on croirait que le critique dût mieux comprendre son génie , et pourtant, quoiqu'il ne puisse pas être compté au rang des ennemis de Racine, il ne lui accorda jamais qu'à moitié ses suffrages. S'il salue l'avènement du jeune poëte de cette phrase glorieuse pour lui : « Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne moins d'alarmes; je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie; « il s'empresse d'ajouter, en maintenant Corneille au rang supérieur dont il n'a pas voulu le faire descendre : « Je souhaiterais qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de celte pièce pour former avec la tendresse d'un père son vrai successeur. » Nous n'avons aucune peine à comprendre les reproches qu'il adresse à l'auteur A' Alexandre* Racine était à ses débuts, et c'était lui rendre assez justice que de louer dans cetle pièce les pensées fortes et hardies qui s'y rencontrent, les expressions qui égalent la force des pensées, sans s'aveugler sur la faiblesse du caractère d'Alexandre et de celui de Porus.

Saint-Évremond ne dépassait pas les bornes d'une critique raisonnable quand il accusait le poëte d'avoir rabaissé l'un de ses héros sans avoir relevé l'autre, quand il regrettait de ne pas trouver à des princes tirés des bords del'Hydaspe un tour assez marqué d'imagination orientale. Il aurait voulu que le fort de la pièce eût été à nous représenter ces grands hommes, et que dans une scène digne de la magnificence dusujet, on eûtfait aller la grandeur de leur âme jusqu'où elle pouvait aller. C'était assurément avilir le sujet que d'ôter à deux rois leur propre génie pour les asservir à des princesses purement imaginaires. Comment! tout ce que l'intérêt a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes, la défense d'un pays, la conservation d'un royaume, n'excite point Porus au combat; il y est animé seulement par les beaux yeux d'Axiane, et l'unique but de sa valeur est de se rendre recom-

mandable auprès d'elle ! Saint-Évremond a-t-il tort de prétendre qu'on dépeint ainsi les chevaliers errants quand ils entreprennent une aventure :

Nous nous étonnons bien plus de l'entendre louer avec tant de réserve la pièce à'Andromaque et celle de Britannicus. « Andromaque a bien Pair des belles choses, il ne s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans les choses l'admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d'être tout à fait contents. » Et ailleurs : « Andromaqae est fort belle... Je crois qu'on peut aller plus loin dans les passions, et qu'il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s'y trouve. Ce qui doit être tendre n'est que doux, et ce qui doit exciter la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, atout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu'un autre après Corneille. )>

On ne saurait être plus constant dans une vieille admiration, plus difficile à en adopter de nouvelles. En vain le génie de Racine produit une œuvre, Britannicus, où il semble aller dans la passion plus loin qu'il ne l'avait fait jusque-là : Saint-Évremond reconnaît que cette tragédie passe Y Alexandre et VAndromaque, que les vers en sont plus magnifiques ; il ne serait pas étonné qu'on y trouvât du sublime : mais aussitôt il ajoute que le sujet est mal choisi, que le spectateur ne saurait effacer de sa mémoire l'idée noire et horrible du crime de Narcisse, de ceux d'Agrippine et de Néron. Comme tel personnage de comédie, Racine pouvait dire à Saint-Évremond ;

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

Saint-Évremond cependant n'avait l'esprit offusqué d'aucune des préventions de la cabale de l'hôtel de Nevers, il n'était pas encore sous le charme de madame Mazarin : il obéissait sans arrière-pensée au goût que Corneille avait su lui inspirer pour ses héros tout remplis de grandeur d'àme et de fortes idées politiques. Étranger au changement qui s'opérait dans les cœurs, il regrettait la mâle fierté des Horaces, des Sertorius, l'énergie un peu farouche d'Attila, et les peintures subtiles des passions dont Corneille, jusque dans ses derniers ouvrages, conserva toujours le

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OtJVRAGES

dangereux secret. Aussi avec quelle chaleur l'auteur du Cid presque méprisé dans Paris, remercie-t-il l'homme d'esprit, l'arbitre du goût, dont les éloges viennent bien à propos le consoler dans un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne lui laisser aucune estime î

Ainsi le critique et le poêle, unis par les mêmes sentiments, restaient tous les deux fidèles aux attachements de leur jeunesse, par les raisons qu'Horace a signalées avec tant de vérité.

Vel quia nil rectum, nisi quod placuit sibi, ducunt, Vel quia turpe putant parère minoribus et quod Imberbes didicere, senes perdenda fateri.

Nul n'avait l'esprit plus libre de préjugés que Saint-Évremond, nul n'en appelait plus souvent à son tribunal des opinions reçues, nul n'était aussi dans une situation plus favorable pour échapper à l'influence des jugements passionnés. On le voit bien à l'indépendance de ses idées sur des questions qui, en France, égaraient parfois les meilleurs esprits. On était au plus fort de la querelle des Anciens et des Modernes. Le bruit des discussions arrivait à l'oreille attentive de Saint-Evremond. Tandis que dans les deux camps on inclinait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, en déviant de la vérité, dans ce grave sujet de dispute Saint-Évremond tenait la balance égale entre les deux partis. Avec moins de complaisance pour les modernes que n'en avait Perrault, il n'abandonnait pas plus que Boileau la cause des anciens. Il savait les venger de toute injustice. Il admirait dans leurs ouvrages le dessein, l'économie, l'élévation de l'esprit, l'étendue « de la connaissance; » mais il savait aussi donner des bornes à cette admiration, se préserver d'une soumission superstitieuse à leur goût, et remarquer avec justesse que le changement de la religion, des mœurs , du gouvernement, des manières, en fait un si grand dans ce monde, qu'il nous faut comme un nouvel art pour entrer dans le goût et dans le génie du siècle où nous sommes. C'était indiquer sainement la difficulté delà question ; c'était en hâter la solution, et la guerre eût été finie, si l'on eût voulu accepter la conclusion qu'il mettait à ses réflexions sur les anciens : « Concluons que les poëmes d'Homère seront toujours des chefs-

d'œuvre : non pas en tout des modèles. Ils forment notre jugement; etle jugement réglera la disposition des choses présentes. »

A ces hautes qualités du critique, à l'indépendance de Y esprit, â la facilité de la conception, à la souplesse de l'imagination, Saint-Évremond ajoutait encore l'habitude d'observer les détails avec une attention qui, par un heureux privilège de son génie, ne donna jamais rien de pénible à son style. Faut-il déterminer le sens précis d'un mot, une simple discussion grammaticale prend tout à coup un développement inattendu. Des passages d'écrivains anciens, adroitement comparés entre eux, finement interprétés; des applications du mot en litige, sérieuses ou malignes, tantôt aux personnages les plus brillants de nos annales, tantôt à ses adversaires eux-mêmes, mêlant ensemble l'histoire et la satire, relèvent, d'agréments nouveaux, les pages consacrées à fixer le sens du mot vaste. Saint-Évremond n'est ni moins sensé ni moins ingénieux dans ses conseils sur le style$ sur le choix, sur la nature des métaphores, sur les libertés que le goût conseille en ce genre> sur les licences et les bizarreries que la raison condamne.

Tel était Saint-Évremond quand il touchait aux questions littê* raires, vif, judicieux, raisonnable; il méritait d'être considéré ainsi qu'il le fut longtemps, comme un maître dans l'art de penser et de bien dire. Plus instruit qu'aucun des hommes de la société qu'il charmait par sa conversation, il avait sur les savants qu'il fréquentait l'avantage inestimable d'être un homme du monde. Tandis qu'autour de lui le goût commençait à se former, il en donnait d'excellentes leçons. Aussi éloigné des témérités de la fantaisie que d'une obéissance aveugle aux préceptes, il soumettait toutes les opinions à la critique de son jugement. Les noms les plus respectés parmi les anciens ne lui imposaient que si les règles tirées de leurs écrits s'accordaient avec les prescriptions de la raison. Ce n'est pas lui qui eût misji Corneille le joug embarrassant des préceptes d'Aristote sans les avoir examinés de près. 11 savait trop bien noter les différences des âges et des civilisations. Quel critique a jamais exprimé dans un style plus aisé, plus libre de tout pédantisme, des observations plus délicates et plus justes sur la littérature et le théâtre, non-seulement de

60 ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

la France, mais de l'Europe entière ? Qui donc en a fait en son temps des comparaisons plus variées, plus approfondies, plus intéressantes? Pour mieux apprécier la finesse de son goût, qu'on se rappelle les dissertations de Scaliger, d'Heinsius, de l'abbé d'Aubignac. Même celles de Corneille, tout originales qu'elles sont, n'approchent pas de cet art exquis de parler sans roideur des œuvres de l'esprit. Oserait-on rapprocher de son nom celui de Bouhours, de Lebatteux et plus tard celui de Marmontel et de La Harpe? Ils étaient critiques de profession, auteurs par métier ; ils enseignaient avec le ton doctoral. Saint-Évremond eau. sait, toujours en verve, toujours en fonds de belle humeur, de bon sens, de pensées justes et sages qui lui venaient dans le feu de la conversation. Voltaire seul peut lui être comparé. Encore n'y a-t-il pas chez l'auteur du Temple du Goût la tranquillité du corps et de l'esprit dont notre heureux écrivain goûtait si bien les délices. Aussi faut-il le regarder comme le fondateur de la critique littéraire en France. Personne avant lui n'avait mis dans cet art autant de finesse, personne après lui ne le cultiva avec autant de souplesse jusqu'à nos jours, où le plus illustre de nos critiques a joint à l'aisance de Saint-Évremond une grande supériorité de savoir et de vues.

Si les années en se succédant eussent attiédi la verve de Sainl- Évrernond, il aurait repris comme une nouvelle jeunesse dans la société d'une femme aimable qui le tint sous le charme jusqu'à ses derniers moments. Hortense Mazarin, fuyant les persécutions d'un mari à l'humeur jalouse, après avoir erré longtemps d'aventure en aventure, venait enfin chercher un asile en Angleterre. La politique de la France, qui mettait tout en œuvre pour attacher à nous le roi de ce pays, la conduisit à Londres autant que son goût personnel. Elle y parut moins en fugitive qu'en reine triomphante ; reine en effet de beauté, de séduction et de grâce. Bientôt elle eut une cour. Tous les Français alors en Angleterre s'assemblèrent autour d'elle : elle leur rendait une image de la patrie absente. Tous les Anglais épris de nos manières accoururent près d'une femme qui pouvait passer pour le modèle du ton français. Des poètes, des hommes d'État, de grandes dames, la saluèrent avec empressement conîme la maîtresse des cœurs. Saint-Evre-

DE SAIJNT-ÉVREMOND,

mond ne fut pas le dernier à plaire, ni le dernier non plus à se se laisser charmer.

En dépit de son âge, il s'érigea en amoureux de la belle Hortense. Assidu à ses réunions, confident intime de ses projets, de ses chagrins, de ses passions, directeur zélé de ses affaires, censeur indulgent, mais sincère, de ses faiblesses, il devint bientôt l'âme de la maison. Il était de tous les amusements ; il y contribuait par sa gaieté, par ses improvisations, par ses vers; on le vit composer la musique et les paroles de petits opéras joués entre deux paravents. Tantôt il écrit un plaidoyer pour madame Mazarin, préside à la rédaction de ses Mémoires, tourne un compliment pour le jour de sa fête, compose en son honneur un traité sur l'amitié, reprend par écrit les conversations qu'il a eues chez elle, corrige ses fautes s'il lui vient la fantaisie d'écrire, souffre ses dégoûts, ses boutades, ses colères, jusqu'à ses tricheries au jeu, la suit à la campagne, reste à la ville chargé du soin de ses oiseaux et de ses chiens, ou prononce devant elle son oraison funèbre.

Toujours prêt à tout ; quelquefois mécontent des épreuves qu'on impose à sa patience, dépité comme un amoureux qu'on maltraite, facilement rengagé dans les liens où l'humeur coquette d'Hortense l'amuse ! Aussi quand, vingt-cinq ans après le premier jour de son exil, la permission de rentrer en France, tant defois sollicitée, lui fut enfin offerte, il n'y songeait plus, dit Saint- Simon : « Il avait eu le temps de se naturaliser à Londres. Il était fou de madame Mazarin, il ne se souciait plus de sa pairie. Il ne jugea pas à propos de changer de vie, de société, de climat, à soixante-douze ans. »

Qui pourrait l'en blâmer? Outre le danger de reparaître vieilli dans une société qui l'avait vu si brillant, eûl-il retrouvé en France un cercle d'amis, des habitudes qui auraient aussi bien qu'autrefois répondu à ses goûts? L'esprit était bien changé en France ; on était loin d'y tolérer les opinions que Saint-Évremond aimait à professer. Les beaux astres qui avaient éclairé la jeunesse de Louis XIV avaient quitté un ciel assombri par des pensers soucieux. Madame de Maintenon gouvernait la famille royale; le prince de Condé n'écoutait plus, dans ses allées de Chantilly, que

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

les austères discours des philosophes, et Ninon, autour d'elle, au lieu des gentilshommes d'autrefois, voyait les savants abbés Gédoitt et Fraguier se préparer aux honneurs de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Quelle différence avec la maison de madame Mazarinï Saint-Évremond nous en a laissé la description fidèle, et, dans les pièces diverses composées par lui pour égayer ces réunions, nous entendons un écho des conversations qui s'y tenaient.

Quelle maîtresse de maison eut jamais plus que madame Mazarin, l'air aisé, le ton libre, naturel? Écoutons Saint-Évremond lui-même : « Madame Mazarin n'est pas plutôt arrivée en quelque lieu, qu'elle y établit une maison qui fait abandonner toutes les autres. On y trouve la plus grande liberté du monde; on y vit avec une égale discrétion. Chacun y est plus commodément que chez soi, et plus respectueusement qu'à la cour. Il est vrai qu'on y dispute souvent, mais c'est avec plus de lumière que de chaleur. C'est moins pour contredire les personnes que pour éclaircir les matières, plus pour animer les conversations que pour aigrir les esprits. Le jeu qu'on y joue est peu considérable, et le seuldiver* tissement y fait jouer. Vous n'y voyez sur les visages ni la crainte de perdre, ni la douleur d'avoir perdu. Le désintéressement va si loin en quelques-uns qu'on leur reproche de se réjouir de leur perte et de s'affliger de leur gain. Le jeu est suivi des meilleurs repas qu'on puisse faire. On y voit tout ce qui vient de France pour les délicats, tout ce qui vient des Indes pour les curieux ; et les mets communs deviennent rares par le goût exquis qu'on leur donne. Ce n'est pas une abondance qui fait craindre la dissipation; ce n'est point une dépense tirée qui fait connaître l'avarice ou l'incommodité de ceux qui la font. On n'y aime pas une économie sèche et triste qui se contente de satisfaire aux besoins et ne donne rien au plaisir : on aime un bon ordre qui fait trouver tout ce que l'on souhaite, et qui en» sait ménager l'usage, afin qu'il ne puisse jamais manquer.

Ceux qui voudront peindre la trop célèbre madame Mazarin, dans les années qu'elle vécut en Angleterre, trouveront là mille détails pour ranimer la figure séduisante de cette noble aventurière. Ils verront dans les poëmes, dans les lettres* dans les stan-

DE SAilST-ÉVREMOND.

ces, dans les compliments, dans les pages de prose qui remplissent les derniers volumes de Saint-Évremond toutes les phases de cette existence où les extrêmes ont été réunis : la grandeur du rang et les embarras de la misère: la délicatesse du goût et les désordres du cœur; l'amour des belles choses et la fureur du jeu u tout ce que l'esprit a de plus fin joint à un penchant honteux pour; la gourmandise. Quant à nous, nous trouvons dans les écrits de l'homme ingénieux qui s'attacha si follement à elle le triomphe de son principal talent, celui de causeur. Il est inépuisable, soit qu'il détourne madame Mazarin d'écouter les conseils du désespoir et de se jeter dans un couvent , soit qu'il demande un baiser, soit qu'il se plaigne de mauvais traitements, soit qu'il invective contre la bassette et déplore l'oubli où les livres sont laissés, tandis que Morin, le tailleur des banques, triomphe, soit qu'il adresse à mademoiselle de Kéroualle d'imprudentes leçons où qu'il énumère les huîtres vertes et les pâtés qu'on a mangés à la campagne; soit enfin qu'il décrive, dans une délicate analyse, les effets de l'amour-propre chez les femmes et les nuances variées de l'amitié : rien ne manque à la souplesse du ton, à l'agrément du style, à la vivacité de la pensée ; partout on retrouve l'admirateur de la Fontaine et du chevalier de Gramont ; l'homme enfin dont la vie commence dans la société de Ninon de Lenclos et finit à peu près dans celle d'Hortense Mazarin. S'il faut tout dire aussi, on regrette de voir l'esprit qui dicta les Réflexions sur les Romains et l'éloge de Corneille s'évaporer en des pages aussi légères. :

Quoiqu'on aime à rencontrer un vieillard qui badine encore sous le poids des années, on demande à ses jeux plus de gravité que n'en met Saint-Évremond dans les siens. Il s'oublie parfois dans des folâtreries indignes de son âge. En vain il s'en excuse, ou cherche à braver les reproches par d'ingénieuses raisons; il est certain vers d'Ovide qu'on répète malgré soi, quand il se fait le mourant des dames. On voudrait voir ses dernières années occupées d'autres soins ; ce n'est pas quand on approche de la mort qu'il convient d'écrire encore des madrigaux, de se montrer trop sensible aux délices de la table et au souvenir des bons vins de France, L'homme de plaisir a vécu trop longtemps chez Saint-

64 ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

Évremond, et s'il mourut en philosophe, au dire de Saint-Simon, ce fut sans doute en philosophe disciple d'Épicure.

Personne au dix-septième siècle ne refusait ce titre à Saint- Évremond ; on le rangeait parmi les esprits forts. Trop réservé pour avoir jamais pris part à des sacrilèges comme ceux du château de Roissy , il vivait uni d'amitié avec les fous qui s'en étaient rendus coupables. Il avait longtemps consulté Gassendi en France; en Angleterre, il vécut avec Locke, et les années qu'il passa dans ce pays, où la liberté des opinions religieuses était presque de l'essence du gouvernement, ne devaient pas le ramener à l'orthodoxie. Sa nature même l'en éloignait. Il n'y eut jamais rien de plus indépendant que ses opinions. Élève de Montaigne, il en avait le scepticisme1. Comme pour répondre au vœu de son maître, il s'est appliqué à avoir la tête bien faite plutôt que bien pleine. Gomme lui, il ne connaît pas l'art d'anéantir les passions; il repousse avec lui cette philosophie rigide de Sénèque, qui fait cesser de vivre avant qu'on soit mort; il aime à vivre, c'est-àdire à goûter les plaisirs que permet la nature bien ordonnée. Sa vertu est bien peu de chose, et, avec Montaigne, il en fait hommage à son humeur plutôt qu'à lui-même. Il peut hasarder des opinions par caprice, il n'en soutient aucune par système. Il ne se targue pas de molle curiosité; c'est chez lui l'exercice naturel d'une grande finesse d'esprit. Comme il aperçoit sans peine toutes les raisons qu'on peut en un sujet avancer pour ou contre, il les expose sans leur accorder, ni aux unes ni aux autres, une autorité immuable. S'il leur applique une mesure, c'est celle du plaisir qu'elles peuvent donner, de la délicatesse dont elles peuvent assaisonner ce plaisir. En un mot, c'est un Montaigne venu en des temps plus heureux et transporté dans une société plus aimable.

Être heureux était pour lui le terme de la vie; mais le bonheur qu'il poursuivait n'avait rien que de précieux et de rare. Nulle grossièreté, nulle licence, n'y pouvaient trouver place. Saint- Évremond se considérait dans la vie comme dans une bonne société, il voulait s'y conduire en conséquence. Rien de contraint,

1 Voir M. Villemain, Éloge de Montaigne

a-t-il dit quelque part, pas trop de liberté : c'était là sa devise. La sobriété rend la bonne chère plus délicieuse, la tempérance prolonge le plaisir en éloignant les dégoûts. La sagesse ne nous a été donnée, suivant lui, que pour nous ménager des heures agréables. Le mot de vertu l'épouvante; rien qu'à l'entendre, il se représente un « fantosme à effrayer les gens, sur un rocher, à l'écart, parmi les ronces. . . » Il aime bien mieux la sagesse « où qui en sait l'adresse peut arriver par des routes gazonnées, ombrageuses et doux fleurantes. » « L'état de la vertu, dit-il n'est pas sans peine. On y souffre une contestation éternelle de l'inclination et du devoir. Tantôt on reçoit ce qui choque, tantôt on s'oppose à ce qui plaît; sentant presque toujours de la gêne à faire ce que l'oi fait, et de la contrainte à s'abstenir de ce qu'on ne fait pas. Celui delà sagesse est doux et tranquille. La sagesse règne en paix sur nos mouvements et n'a qu'à bien gouverner des sujets, au lieu que la vertu avait à combattre des ennemis. »

Cette doctrine n'est pas celle qui fait les héros ou les saints, Saint-Évremond ne fut ni l'un ni l'autre ; il se laissa vivre doucement, et, dans les ennuis d'une disgrâce, sans se piquer d'une constance qui ne fait qu'aigrir la douleur par une douleur nouvelle, il tâcha de se mettre en une agréable indolence. Ce n'est pas un état sans douleur et sans plaisir, disait-il, mais le sentiment délicat d'une joie pure, qui vient du repos de la conscience et de la tranquillité d'esprit. )> Il ne lui était pas difficile d'y arri ver, puisque, par une disposition particulière de son âme, il n'avait presque jamais senti le combat intérieur de la passion et de la raison : La passion ne s'opposant point à ce qu'il avait résolu de faire par devoir, et la raison consentant volontiers à ce qu'il avait envie de faire par un sentiment de plaisir. »

Quelle différence entre cette sérénité d'un sage qui se laisse aller mollement au cours des événements, et les angoisses de Pascal, par exemple, s'il est permis de rapprocher ici ces deux hommes ! Saint-Évremond eût fui la vie plutôt que d'y souffrir ces funestes horreurs. Que d'autres troublent la joie de leurs plus beaux jours par la méditation d'une mort concertée; pour lui, il croit que l'affliction doit être rare et bientôt finie, la joie fréquente et curieusement entretenue. Saint-Évremond se garde bien

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

de faire trop de réflexion sur la vie ; il s'exhorte à sortir souvent comme hors de lui-même, et, parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères, il s'applique à se dérober la connaissance de ses propres maux.

Cependant il n'avait pas toujours pu se soustraire aux inévitables énigmes que la vie nous présente sans cesse à résoudre. U avait interrogé toutes les philosophiez sur la question principale, sur l'immortalité de l'âme ; il les déclarait toutes incapables de lui répondre. Laissant donc la raison à ses incertitudes, il avait l'air d'embrasser la religion pour échapper au désespoir. A l'entendre en ces moments-là, on l'aurait cru à jamais converti. 11 refusait à l'esprit de l'homme le pouvoir d'atteindre à la vérité. Socrate, Aristote, Épicure, Sénèque, lui semblaient se contredire eux-mêmes. Descartes n'avait pas mieux réussi. Qu'avait-il faipar sa démonstration prétendue d'une substance purement spirituelle, dune substance qui doit penser éternellement? Au gré de Saint-Évremond, il avait fait croire que la religion ne le persuadait pas, sans pouvoir persuader ni lui ni les autres par ses raisons. Et tout à coup, avec l'accent d'un orateur et d'un philosophe chrétien, il s'écriait : « Lisez, Monsieur, pensez, méditez ; vous trouverez au bout de votre lecture, de vos pensées, de. vos méditations, que c'est à la religion d'en décider et à la raison de se soumettre. »

Entre la religion catholique et la religion protestante, il n'hésitait même pas. Il se tenait fermement attaché à la première. En bien des endroits, il la vengeait des attaques qu'elle avait à subir ; il Télevait au-dessus des dégoûts des esprits chagrins, et souvent il se plaisait à humilier devant elle toutes les autres religions.. « J'ai passé, disait-il, d'une étude de métaphysique à l'examen des religions, et, retournant à cette antiquité qui m'est si chère, je n'ai vu chez les Grecs et chez les Romains qu'un culte superstitieux d'idolâtres, ou une invention humaine politiquement établie pour bien gouverner les hommes. 11 ne m'a pas été difficile de reconnaître l'avantage de la religion chrétienne sur les autres et, tirant de moi tout ce que je puis pour me soumettre respectueusement à la loi de ses mystères, j'ai laissé goûter à ma raison, avec plaisir, la plus pure et la plus parfaite morale qui fut ja-

DE SÀINT-ÉVREMOND.

mais. Cependant, au milieu de ces hommages, on ne tarde pav à découvrir l'esprit du philosophe. Son zèle n'a pas d'ardeur ; les huguenots ne lui inspirent aucune haine; il n'entreprend point de les blâmer, surtout il ne voudrait pas qu'on les punît de leurs erreurs. Les persécutions dont on les harcèle, il les condamne en ami déclaré de la tolérance. Il souhaite de voir finir les divisions. Qu'on laisse les disputes qui entretiennent l'aigreur; qu'on remonte sans passion à l'esprit particulier qui distingue catholiques et huguenots, il espère qu'il ne sera pas impossible d'en former un esprit général qui les réunisse. Voici la transaction qu'il propose : « Que les huguenots sortent de leur régularité paresseuse et animent leur langueur, sans rien perdre de leur soumission à la Providence. Faisons quelque chose de moins en leur faveur : qu'ils fassent quelque chose de plus pour l'amour de nous. Alors, sans songer au libre arbitre ni à la prédestination v il se formera insensiblement une véritable règle pour nos actions qui sera suivie de celle de nos sentiments, »

Rien ne nous empêche de croire que ce vœu de Saint-Evremond n'ait été sérieux. Seulement il devance son siècle de cent années. Au milieu des querelles les plus passionnées, au milieu des efforts tentés par des esprits plus grands et plus religieux que le sien, pour rapprocher les dissidents des catholiques, sa voix fait entendre les conseils de la modération. Il la prêche même en vtrs. Entre Michel de l'Hôpital et les philosophes plus hardis du dixhuitième siècle, il perpétue la tradition des sentiments de sage tolérance que l'avenir saura consacrer dans nos lois. Mais alors en son temps, combien peu de catholiques auraient cru ne pag trahir les intérêts de l'Église, ne pas compromettre leur salut en marchant sur les traces de Saint-Évremond !

Il est bien juste de dire aussi que Saint-Evremond n'avait rien d'un père de l'Église. Ni ses mœurs ne faisaient valoir sa doctrine, ni sa doctrine n'était faite pour soutenir et régler ses mœurs. 11 se plaçait même à un étrange point de vue pour apprécier la religion chrétienne. Son esprit subtil avait imaginé un moyen d'apologie dont pas un docteur ne s'était avisé jusque-là. C'était au nom des plaisirs et de la délicatesse que l'honnête homme doit y chercher qu'il faisait l'éloge de la religion chrétienne. Voici

ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

son raisonnement : « Que les personnes grossières et sensuelles se plaignent de notre religion pour la contrainte qu'elle leur donne : les gens délicats ont à se louer de ce qu'elle leur épargne les dégoûts et les repentirs. Plus étendue que la philosophie austère dans la science des mœurs, elle épure notre goût pour la délicatesse et nos sentiments pour l'innocence. Regardez l'homme dans la société civile; si la justice lui est nécessaire, vous verrez qu'elle lui est rigoureuse. Dans le pur état de la nature, sa liberté aura quelque chose de farouche ; et s'il se gouverne par la morale, sa propre raison aura de l'austérité. Toutes les autres religions remuent dans le fond de son âme des sentiments qui l'agitent, et des passions qui le troublent. Elles soulèvent contre la nature des craintes superstitieuses ou des zèles furieux, tantôt pour sacrifier ses enfants comme Agamemnon, tantôt pour se dévouer soi-même comme Décie. La seule religion chrétienne apaise ce qu'il y a d'inquiet; elle adoucit ce qu'il y a de féroce ; elle emploie ce que nous avons de tendre en nos mouvements, non-seulement avec nos amis et nos proches, mais avec les indifférents et en faveur même de nos ennemis. » \^ Si plus d'un chrétien rougirait de défendre ainsi sa foi, nous avons là tout ce que Saint-Évremond a jamais pensé de plus sérieux sur la destinée humaine. En parlant du grand avantage qu'a la religion à ses yeux d'épurer notre goût pour la délicatesse, il nous explique sa longue existence, son caractère et celui de tous ses ouvrages. Le goût, à l'entendre, est tout dans l'homme : et ses efforts doivent être pour le perfectionner sans relâche. Là est contenue toute morale, toute philosophie, et même, on vient de le voir, l'essence de la religion chrétienne. C'est à mettre sa conduite d'accord avec ces pensées que Saint-Évremond s'est appliqué partout. Principe bien faible pour diriger une vie si longue! Tant qu'il fut jeune, les soins raffinés d'un homme du monde couvrirent les défauts de cette morale; mais quand fut venue la vieillesse, et avec elle les infirmités, les maladies, les dégoûts, on vit trop ce qu'il manquait à Saint-Evremond d'austérité dans la pensée, d'élévation dans le cœur. Aux portes du tombeau, il badine ou il se plaint de n'avoir plus d'appétit. Ses

dernières lettres à Ninon, remplies, comme le remarque M. Sainte- Beuve, de détails attristants sur son estomac et sa santé, ne se relèvent jamais par quelque réflexion sérieuse et grave. On n'y rencontre nulle part la grande espérance d'une vie nouvelle, terme et consécration des jours passés ici-bas.

[1 est temps de conclure. Né avec les plus heureuses dispositions, avec les dons les plus beaux de l'esprit, Saint-Évremond eut le tort de ne pas porter ses vues assez haut. Il se réduisit trop à vivre en voluptueux. Un exil malheureux le jeta hors de sa route, des liaisons agréables le retinrent dans les voies du plaisir, et il laissa s'écouler les années sans songer à les mettre à profit. Comme il n'enviait d'autre gloire que celle de l'honnête homme, il consacra tous ses soins à l'acquérir, et il l'obtint autant que personne. Il était digne d'admirer le chevalier de Gramont, digne aussi d'en être aimé. Il fut plus aimable qu'aucun autre , dans un temps où les hommes aimables étaient fort nombreux. Indulgent aux autres, d'une rectitude de cœur et d'esprit qui commandait l'estime, attaché à ses amis, incapable de les trahir, sensible surtout au bonheur d'être aimé d'eux, il passa son temps à causer. Tous ses écrits ne sont autre chose que des improvisations, comme ses lettres ne sont que les épanche, ments faciles d'un génie aisé. Il dut à l'exquise délicatesse de son goût des pages très-estimables, à la solidité de sa raison des jugements que le temps n'a fait que confirmer. Aussi bien que la Bruyère et la Boehefoucauld, il connaissait l'homme en général, miis il voyait ses travers sans aigreur et sans chagrin ; comme Saint-Simon, il aimait à réfléchir sur le caractère et les intérêts de ceux qui vivaient à ses côtés, il se plaisait à peindre leurs qualités ou leurs défauts ; mais il n'y mit jamais d'emportement et de colère. 11 n'affectait pas le rôle de réformateur : il avait la dou-

70 ÉTUDE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES

ceur et la sagesse de Montaigne. Peut-être n'y eut-il jamais d'écrivain qui, en ne parlant à peu près que de lui-même, de ses opinions et de ses sentiments, ait laissé à ses lecteurs une impression plus agréable. On rencontre chez lui vraiment un homme et non pas un auteur.

Ch. Gidel.

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