‹ Œuvres choisies;Chapitre 31 sur 64 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De Tibère, et de son génie.

Comme il y a peu de révolutions où l'on en demeure à des termes si modérés, un état heureux et honnête se changea bientôt en une misérable et indigne condition, La vertu romaine s'était adoucie après la mort de Brutus et de Cassius, qui en soutenaient la fierté. Depuis la perte d'Antoine, ce fut un agrément quasi général pour la conduite d'Auguste, et une complaisance égale pour sa personne. A l'avènement de Tibère, cette complaisance se tourna en bassesse et en adulation. On peut dire que ce prince, naturellement irrésolu, n'aurait pris qu'une autorité bien médiocre ; mais les Romains, plus disposés à servir que Tibère à commander, lui portèrent eux-mêmes leur servitude, quand à peine il osait espérer leur sujétion. Voilà quel fut alors le génie du peuple romain.

11 faut maintenant parler de celui de Tibère, et faire voir l'esprit qu'il porta au gouvernement de l'empire. Son dessein le plus caché, mais le mieux suivi, fut de changer toutes les maximes d'Auguste. Celui-ci, devenu empereur, donnait au bien vénérai toutes ses pensées. D'une politique si juste et si pru-

dente, Tibère fit une science de cabinet, où était renfermé un faux et mystérieux intérêt du prince, séparé de l'intérêt de l'État, et presque toujours opposé au bien public.

Le bon sens, la capacité, le secret, furent changés en finesse, en artifice, en dissimulation. On ne connaissait plus les bonnes et les mauvaises actions par elles-mêmes : tout était pris selon les délicates intentions de l'empereur, ou se jugeait par le raffinement de quelque spéculation malicieuse.

Le crédit qu'eut Germanicus d'apaiser les légions, fut d'un d'un service fort avantageux, et peu de temps agréable. Quand le danger fut passé, on fit réflexion qu'il pourrait tirer les troupes de leur devoir, puisqu'il avait su les y remettre. En vain il fut fidèle à Tibère ; sa modération à refuser l'empire ne le fit pas trouver innocent : on le jugea coupable de ce qui lui avait été offert; et tant d'artifices furent employés à sa perte, qu'on se défit, à la fin, d'un homme qui voulait bien obéir, mais qui méritait de commander. Il périt, ce Germanicus, si cher aux Romains, dans une armée où il eut moins à craindre les ennemis de l'empire, qu'un empereur qu'il avait si bien servi.

Il ne fut pas seul à se ressentir de cette funeste politique : le même esprit régnait généralement en toutes choses. Les emplois éloignés étaient des exils mystérieux; les charges, les gouvernements ne se donnaient qu'à des gens qui doivent être perdus, ou à des gens qui devaient perdre lès autres. Enfin, le bien du service n'entrait plus en aucune considération: car, dans la vérité, les armées avaient plutôt des proscrits que des généraux ; et les provinces, des bannis que des gouverneurs. A Rome, où les lois avaient toujours été si religieusement gardées, et avec tant de formes, tout se faisait alors par la jalousie de ce mystérieux cabinet. } Quand un homme d'un mérite considérable témoignait de la passion pour la gloire de l'empire, Tibère soupçonnait aussitôt que c'était avec dessein d'y parvenir. S'il restait à quelqu'autre un souvenir innocent de la liberté, il passait pour un esprit dangereux qui voulait rétablir la république. Louer Bru tus et Cassius était un crime qui coûtait la vie : regretter Auguste, une offense secrète qu'on pardonnait d'autant moins qu'on n'osait s'en plaindre; car Tibère le louait toujours en public, et lui faisait

décerner les honneurs divins qu'il était le premier à lui rendre. Mais les mouvements humains n'étaient pas permis, et une tendresse témoignée pour la mémoire de cet empereur se prenait pour une accusation détournée contre le gouvernement, ou pour une mauvaise volonté contre la personne du prince.

Jusqu'ici vous avez vu des crimes inspirés par la jalousie d'une fausse politique : présentement c'est la cruauté ouverte et la tyrannie déclarée. On ne se contente pas de quitter les bonnes maximes, on abolit les meilleures lois ; et on en fait une infinité de nouvelles qui regardent en apparence le salut de l'empereur, mais, dans la vérité, la perte des gens de bien qui restaient à Rome. Tout est crime de lèse-majesté. On punissait autrefois une véritable conspiration; on punit ici une parole innocente malicieusement expliquée. Les plaintes, qu'on a laissées aux malheureux pour le soulagement de leurs misères; les larmes, ces expressions naturelles de nos douleurs; les soupirs qui nous échappent malgré nous, les simples regards, devenaient funestes. La naïveté du discours exprimait de méchants desseins; la discrétion du silence cachait de méchantes intentions. On observait la joie comme une espérance conçue de la mort du prince : la tristesse était remarquée comme un chagrin de sa prospérité, ou un ennui de sa vie. Au milieu de ces dangers, si le péril de l'oppression vous donnait quelque mouvement de crainte, on prenait votre appréhension pour le témoignage d'une conscience effrayée, qui se trahissant elle-même, découvrait ce que vous alliez faire, ou ce que vous aviez fait. Si vous étiez en réputation d'avoir du courage ou de la fermeté, on vous craignait comme un audacieux, capable de tout entreprendre. Parler, se taire, se réjouir, s'affliger; avoir de la peur ou de l'assurance; tout était crime, et attirait bien souvent les derniers supplices.

Ainsi, les soupçons d'autrui vous rendaient coupable. Ce n'était pas assez d'essuyer la corruption des accusateurs, les faux rapports des espions, les suppositions de quelque délateur infâme; vous aviez à redouter l'imagination de l'empereur; et, quand vous pensiez être à couvert par l'innocence, non-seulement de vos actions, mais de vos pensées, vou£ périssiez par la malice de ses conjectures, Pour ne pcusser pas la chose plus avant, il y

avait beaucoup de mérite à être homme de bien ; car il y avait beaucoup de danger à l'être. La vertu qui osait paraître était infail- \ liblement perdue ; et celle qu'on pouvait deviner n'était jamais j assurée. Comme on n'est pas exempt d'embarras dans le mal | qu'on fait endurer aux autres, Tibère ne fut pas toujours tranquille dans l'exercice de ses cruautés. Séjan, qui s'avança dans ses bonnes grâces par des voies aussi injustes que les siennes ; ce grand favori, las d'honneurs et de biens qui le laissaient toujours dans la dépendance, voulut s'affranchir de toute sujétion et n'oublia rien pour se mettre insensiblement à la place de son maître. Instruit des maximes de l'empereur, et devenu savant en son art, il lui enlève ses enfants par le poison; et il était sur le point de se défaire de lui, quand ce prince, revenu de son aveuglement comme par miracle, garantit ses jours malheureux, et fait périr ce grand confident qui le voulait perdre. Sa condition n'en fut pas plus heureuse qu'auparavant : il vécut odieux atout le monde et importun à lui-même ; ennemi de la vie d autrui et de la sienne. Enfin, il mourut à la grande joie des Romains, n'ayant pu échapper à l'impatience d'un successeur qui le fit étouffer dans une maladie dont il allait revenir.

J'ai fait quelquefois réflexion sur la différence qu'il y a eu de la république à l'empire ; et il me paraît qu'il n'eut pas été moins doux de vivre sous les empereurs que sous les consuls, si les maximes d'Auguste eussent été suivies. Rome ne fut pas si heureuse. La politique de Tibère fut embrassée de la plupart de ses successeurs, qui mirent l'honneur de leur règne, non pas à mieux gouverner l'empire, mais à se l'assujettir davantage.

Dans ce sentiment, Auguste fut moins estimé pour avoir su rendre les Romains heureux, que Tibère pour les avoir fait impunément misérables. Il parut à ces empereurs qu'il y avait de l'insuffisance ou de la faiblesse à garder les lois ; et tantôt l'art de les éluder faisait le secret de la politique, tantôt la violence de les rompre paraissait une véritable hauteur et une digne autorité. Les forces de l'empire ne regardaient plus les étrangers : la puissance de l'empereur se faisait sentir aux naturels ; et les Romains opprimés tinrent lieu de nations assujetties. Enfin, les Galigules, les Nérons, les Domitiens, poussèrent la domination

au delà de toutes bornes; et, quoique les droits des empereurs fussent infinement au-dessous de ceux des rois, ils se portèrent à des violences où n'aurait pas voulu aller Tarquin même.

Les Romains, de leur côté, devinrent également funestes aux empereurs ; car, passant de la servitude à la fureur, ils en massacrèrent quelques-uns, et s'attribuèrent un pouvoir injuste et violent d'en ôter et d'en établir, à leur fantaisie. Ainsi, les liens du gouvernement furent rompus ; et les devoirs de la société venant à manquer, on ne travaillait plus qu'à la ruine de ceux qui obéissaient, ou à la perte de ceux qui devaient commander. Une si étrange confusion doit s'attribuer principalement m méchant naturel des empereurs, et à la brutale violence des gens de guerre : mais, si on veut remonter jusqu'à la première cause, on trouvera que ce méchant naturel était autorisé par l'exemple de Tibère, et le gouvernement établi sur les maximes qu'il avait laissées.

Comme les plus concertés ne s'attachent pas toujours à la justesse des règles, les plus déréglés ne suivent pas éternellement le désordre de leurs inclinations et de leurs humeurs. On ajoute, pour le moins, une politique à son tempérament. Ceux mêmes qui font toutes choses sans y penser, y reviennent par réflexion quand elles sont faites, et appliquent une conduite d'intérêt aux purs mouvements de la nature. Mais, que les empereurs aient agi par naturel, par politique, ou par tous les deux ensemble; je maintiens que Tibère a corrompu tout ce qu'il y avait de bon, et introduit tout ce qu'il y a eu de méchant dans l'empire.

Auguste, qui avait des lumières pures et délicates, connut admirablement le génie de son temps, et n'eut pas de peine à changer un assujettissement volontaire aux chefs de parti, en véritable sujétion. Tibère, plein de ruses et de finesses, mais d'un faux discernement, se méprit à connaître la disposition des esprits. Il crut avoir affaire à ces vieux Romains amoureux de la liberté, et incapables de souffrir aucune domination : cependant l'inclination générale allait à servir ; tes moins soumis étaient disposés à l'obéissance. Ce mécompte lui fit prendre des précautions cruelles contre des gens qu'il redouta mal à propos ; car il est à remarquer qu'un prince si soupçonneux n'eut jamais à

craindre que Séjan, qui lui faisait craindre tous les autres. Avec ces fausses mesures, la cruauté augmentait tous les jours ; et, comme celui qui offense est le premier à haïr, les Romains lui devinrent odieux par le mal qu'il leur faisait. Enfin, il agit ouvertement, et les traita comme ses ennemis, parce qu'il leur avait donné sujet de l'être.

L'esprit de docilité qui régnait alors, faisait endurer paisiblement la tvrannie. On souffrit la brutalité de Caligula avec une soumission pareille; car sa mort est un fait particulier où le sénat, le peuple, ni les légions n'eurent aucune part. On souffrit la stupidité dangereuse de Claudius, et l'insolence de Messaline, On souffrit la fureur de Néron, jusqu'à ce que la patience étant épuisée, il se fit une révolution dans les esprits.

Aussitôt on conspira contre sa personne. Des conspirations particulières, on vint à la révolte des légions; de la révolte des légions, à la déclaration du sénat. Peut-être que le sénat eût pu rétablir la liberté; mais, déjà accoutumé aux empereurs, il se contenta de disposer de l'empire. Les cohortes prétoriennes en voulurent disposer elles-mêmes, et les légions des provinces ne purent leur céder cet avantage. La division se mêla parmi celles-ci ; les unes nommant un empereur, les autres un autre. Ce ne furent que massacres, que guerres civiles; et jamais les esprits ne se trouvèrent dans leur véritable situation, si vous en exceptez le règne de quelques princes qui surent réunir des intérêts que la fausse habileté de Tibère avait divisés, pour le malheur commun des empereurs et de l'empire.

JUGEMENT SUR CESAR ET SUR ALEXANDRE A Monsieur ***.

C'est un consentement presque universel, qu'Alexandre et César ont été les plus grands hommes du monde ; et tous ceux qui se

sont mêlés d'en juger, ont cru faire assez, pour les conquérants qui sont venus après eux, de trouver quelque rapport entre leur réputation et leur gloire. Plutarque, après avoir examiné leur naturel, leurs actions, leur fortune, nous laisse la liberté de décider, qu'il n'a osé prendre. Montaigne, plus hardi, se déclare pour le premier : et depuis que les versions de Yaugelas et d'Ablancourt ont fait de ces héros le sujet de toutes nos conversations1, chacun s'est rendu partisan de l'un ou de l'autre, selon son inclination ou sa fantaisie. Pour moi, qui ai peut-être examiné leur vie avec autant de curiosité que personne, je ne me donnerai pourtant pas l'autorité d'en juger absolument. Mais, puisque vous ne voulez pas me dispenser de vous dire ce que j'en pense, vous aurez quelques observations que j'ai faites sur le rapport et la différence que j'y trouve.

Tous deux ont eu l'avantage des grandes naissances. Alexandre, fils d'un roi considérable; César, d'une des premières maisons de cette république dont les citoyens s'estimaient plus que les rois. Il semble que les dieux aient voulu donner à connaître la grandeiîr future d'Alexandre, par le songe d'Olympias, et par quelques autres présages. Ses inclinations relevées dès son enfance, ses larmes jalouses de la gloire de son père, le jugement de Philippe, qui le croyait digne d'un plus grand royaume que le sien, appuyèrent l'avertissement des dieux. Plusieurs choses de cette nature n'ont pas été moins remarquables en César. Sylla trouvait en lui, tout jeune qu'il était, plusieurs Marius. César songea qu'il avait couché avec sa mère ; et les devins expliquèrent que la terre, mère commune des hommes, se verrait soumise à sa puissance. On le vit pleurer, en regardant la statue d'Alexandre, de n'avoir encore rien fait à un âge où ce conquérant s'était rendu maître de l'univers.

L'amour des lettres leur fut une passion commune; mais Alexandre, ambitieux partout, était piqué d'une jalousie de supériorité en ses études, et avait pour but principal, dans les sciences, d'être plus savant que les autres. Aussi voit-on qu'il se plaignit

1 Vaugelas a traduit la Vie d'Alexandre écrite par Quinte-Gurce; d'Ablancourt les Commentaires de César.

d'Aristote d'avoir publié des connaissances secrètes qui ne devaient être que pour lui seulement; et il avoue qu'il n'aspire pas moins à s'élever au-dessus des hommes par les lettres que par les armes. Comme il avait l'esprit curieux et passionné, il se plut à la découverte des choses cachées, et fut touché particulièrement de la poésie. Il n'y a personne à qui la passion qu'il avait pour Homère ne soit connue, et qui ne sache qu'en faveur de Pindare, îes maisons de ses descendants furent conservées dans la ruine de Thèbes, et la désolation générale de ses citoyens.

L'esprit de César, un peu moins vaste, ramena les sciences à son usage ; et il semble n'avoir aimé les lettres que pour son utilité. Dans la philosophie d'Épicure, qu'il préféra à toutes les autres, il s'attacha principalement à ce qui regarde l'homme. Mais il paraît que l'éloquence eut ses premiers soins : sachant qu'elle était nécessaire, dans la république, pour arriver aux plus grandes choses. Il harangua aux rostres1, à la mort de sa tante Julia, avec beaucoup d'applaudissements. Il accusa Dolabella, et fit ensuite cette oraison si adroite et si délicate pour sauver la vie aux prisonniers de la conjuration de Catilina.

Il ne nous reste rien qu'on puisse dire sûrement être d'Alexandre que certains dits spirituels, d'un tour admirable, qui nous laissent une impression égale de la grandeur de son âme et de la vivacité de son esprit.

Mais la plus grande différence que je trouve dans leurs sentiments est sur le sujet de la religion. Alexandre fut dévot jusqu'à la superstition, se laissant posséder par les devins et par les oracles : ce qu'on peut attribuer, outre son naturel, à la lecture ordinaire des poètes, qui donnaient aux hommes la crainte des dieux, et composaient toute la théologie de ces temps-là. Quant à César, soit par son tempérament, soit pour avoir suivi les opinions d'Epicure, il est certain qu'il passa dans l'autre extrémité; n'attendit rien des dieux en cette vie, et se mit peu en peine de ce qui devait arriver en l'autre. Lucain le représente au siège de Marseille, la hache à la main, dans un bois sacré, où donnant les premiers coups, il incitait les soldats saisis d'une secrète hor-

1 La tribune aux harangues.

DE SÀINT-ÉVREMOND.

reur de la religion, par des paroles assez impies1. Salluste lui fait dire que la mort est la fin de tous les maux ; qu'au delà il ne reste ni souci ni sentiment pour la joie 2.

Mais comme les hommes, quelque grands qu'ils soient, comparés les uns aux autres, sont toujours faibles, défectueux, contraires à eux-mêmes, sujets à l'erreur ou à l'ignorance, César fut troublé d'un songe qui lui prédisait l'empire, et se moqua de celui de sa mort. Sa vie répondit assez à sa créance. Véritablement, il fut modéré en des plaisirs indifférents ; mais il ne se dénia rien des voluptés qui le touchaient. C'est ce qui fit faire à Catulle tant d'épigrammes contre lui, et d'où vint à la fin ce bon mot, que César était la femme de tous les maris et le mari de toutes les femmes.

Alexandre eut en cela beaucoup de modération ; il ne fut pourtant pas insensible. Barzine et Roxane lui donnèrent de l'amour; et il n'eut pas tant de continence, qu'il ne s'accoutumât enfin à Bagoas, à qui Darius s'était accoutumé auparavant 5.

Le plaisir du repas, si cher à Alexandre, et où il se laissait aller quelquefois jusqu'à l'excès, fut indifférent à César. Ce n'est

1 Voici les vers de Lucain (1. III, vers 432-439) :

Implicitas magno Csesar terrore Cohortes Ut vidit, primus raptam librare bipennem Ausus, et aeriam ferro proscinder e guercum, Effatur merso violala in robora ferro : Jam ne quis vestrum dubitet subvertere silvam ; Crédite me fecisse nefas. Tune paruit omnis Imperiis non sublato seeura pavore Turba, sed expensa superorum et Cxsaris ira.

C'est-à-dire, selon la traduction de Brébeuf :

Il querelle leur crainte, il frémit de courroux, Et, le fer à la main, porte les premiers coups. Quittez, quittez, dit-il, l'effroi qui vous maîtrise ; Si ces bois sont sacrés, c'est moi qui les méprise : Seul, j*offense aujourd'hui le respect de ces lieux, Et seul je prends sur moi tout le courroux des dieux.

2 In luctu atque miseriis, mortem xrumnarum requiem, non cruclatum esse; eam cuncta mortalium mala dissolvere; ultra neque curx, neque gaudio locum esse. {De Conjuratione Catilinx, c. li.)

3 Nabarzanes accepta fide occurrit, dona ingentia ferens. Inter qnse Bagoas erat specie singulari spado, atque in ipso flore pueritix; cui et Darius fuerat assuetus, et inox Alexander atsuevit. [Quint us Cartius, VI, c. v, 22.)

pas que, parmi les travaux et dans Faction, Alexandre ne fût sobre et peu délicat, mais dans le temps du repos, la tranquillité lui était fade, s'il ne l'éveillait, pour ainsi dire, par quelque chose de piquant. ,

Ils donnèrent l'un et l'autre jusqu'à la profusion ; mais César avec plus de dessein et d'intérêt. Ses largesses au peuple, ses dépenses excessives dans l'édilité, ses présents à Curion, étaient j plûtôt des corruptions que de véritables libéralités. Alexandre donna pour faire du bien, par la pure grandeur de son âme. Quand il passa en Asie, il distribua ses domaines ; il se dépouilla de toutes choses, et ne garda rien pour lui que l'espérance des conquêtes, ou la résolution de périr. Lorsqu'il n'avait presque plus besoin de personne, il paya les dettes de toute l'armée. Les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les poètes, les philosophes (tous illustres nécessiteux) , eurent part à sa magnificence, et se ressentirent de sa grandeur. Ce n'est pas que César ne fût aussi naturellement fort libéral : mais, dans le dessein de s'élever, il lui fallut gagner les personnes nécessaires; et, à peine se vit-il maître de l'empire, qu'on le lui ôta malheureusement avec la vie.

Je ne trouve point en César de ces amitiés qu'eut Alexandre pour Éphestion ni de ces confiances qu'il avait en Craterus. Les commerces de César étaient, ou des liaisons pour ses affaires, ou un procédé assez obligeant, mais beaucoup moins passionné pour ses amis. Il est vrai que sa familiarité n'avait rien de dangereux ; et ceux qui le pratiquaient n'appréhendèrent ni sa colère ni ses caprices. Comme Alexandre fut extrême, ou il était le plus charmant ou le plus terrible : et on n'allait jamais sûrement dans une privauté où il engageait lui-même. Cependant, l'amitié fut sa plus grande passion, après la gloire, dont il ne faut point d'autre témoignage que le sien propre, lorsqu'il s'écria, auprès de la statue d'Achille : « 0 Achille, que je te trouve heureux d'avoir eu un ami fidèle pendant ta vie et un poëte comme Homère après ta mort ! »

Jusqu'ici, nous avons cherché ces deux grands hommes dans leur naturel ; il est temps d'examiner le géuie des conquérants et de les considérer dans toute l'étendue de Faction. Il y a quelque espèce de folie à raisonner sur des choses purement imaginaires,

néanmoins, selon toute la vraisemblance, si Alexandre se fût trouvé en la place de César, il n'aurait employé ses grandes et admirables qualités qu'à sa propre ruine. On peut croire que son humeur altière et ennemie des précautions l'eût mal conservé dans les persécutions de Sylla ; difficilement eût-il pu chercher sa sûreté dans un éloignement volontaire. Comme il donnait par un pur mouvement de libéralité, ses largesses lui eussent été pernicieuses. Au lieu d'attendre l'édilité, où les magnificences et les profusions étaient permises, ses dons et ses présents hors de saison l'auraient rendu justement suspect au sénat. Peut-être n'aurait-il pu s'assujettir à des lois qui eussent gêné une âme si impérieuse que la sienne ; et, tentant quelque chose à contre^ temps, il aurait eu le destin de Manlius, des Gracques, de Cati^ lina. Mais si Alexandre eût péri dans la république, César, dont le courage et la précaution allaient d'ordinaire ensemble, ne se fût jamais mis dans l'esprit ce vaste dessein de la conquête de l'Asie.

Il est à croire que César, dont la conduite était si fine et si cachée, qu'il entra dans toutes les conspirations sans être accusé qu'une seule fois, et jamais convaincu ; lui qui, dans les divisions qu'il fit naître entre les Gaulois, secourait les uns pour opprimer les autres, et les assujettir tous à la fin : il est à croire, dis-je, que ce même César, suivant son génie, aurait soumis ses voisins et divisé toutes les républiques de la Grèce pour les assujettir pleinement. Et certes, avoir quitté la Macédoine sans espérance de retour, avoir laissé des voisins mal affectionnés, la Grèce quasi soumise, mais peu affermie dans la sujétion; avec trentecinq mille hommes, soixante-dix mille talens l, et peu de vivres, avoir cherché un roi de Perse que les Grecs appelaient le grand roi, et dont les simples lieutenants sur les frontières faisaient trembler tout le monde; c'est ce qui passe l'imagination, et quelque chose de plus que si aujourd'hui la république de Gênes, celles de Lucques et de Raguse entreprenaient la conquête de la France. Si César avait déclaré la guerre au grand roi, c'eût été

1 Qui font 590,000 francs de notre monnaie. Si c'étaient des talents d'or, il faut compter dix fois plus.

sur les frontières, de proche en proche, et il ne se fût pas tenu malheureux de borner ses États par le Granique. Si l'ambition l'avait poussé plus avant, pensez-vous qu'il eût refusé les offres e Darius, lui qui offrit toujours la paix à Pompée ; et qu'il ne se fût pas contenté de la fille du roi, avec cinq ou six provinces qu'Alexandre refusa peut-être insolemment? Enfin, si mes conjectures sont raisonnables, il n'aurait point cherché dans les plaines le roi de Perse suivi d'un million d'hommes. Quelque brave, quelque ferme qu'il pût être, je ne sais s'il aurait dormi profondément la nuit qui précéda la bataille d'Arbelles ; je crois du moins qu'il eût été du sentiment de Parménion, et nous n'aurions de lui aucune des réponses d'Alexandre. Cependant il fallait donner ce grand combat pour se rendre maître de l'Asie, autrement Darius eût traîné la guerre de province en province, toute sa vie : il fallait qu'il pérît comme il arriva, et que mille peuples différents le vissent vaincu avec toutes ses forces.

Il est vrai que ce désir de gloire immodéré et cette ambition trop vaste qui ne laissait point de repos à Alexandre, le rendirent quelquefois si insupportable aux Macédoniens, qu'ils furent tout prêts de l'abandonner. Mais c'est là particulièrement que parut cette grandeur de courage qui ne s'étonnait de rien. « Allez, lâches, leur dit-il, allez, ingrats, dire en votre pays que vous avez laissé Alexandre avec ses amis, travaillant pour la gloire de la Grèce, parmi des peuples qui lui obéiront mieux que vous. » Dans toute sa vie, M. le Prince1 n'admire rien plus que cette fierté qu'il eut pour les Macédoniens, et cette confiance de lui-même. <( Alexandre, dit-il, abandonné des siens parmi des « barbares mal assujettis, se sentait si digne de commander qu'il « ne croyait pas qu'on pût refuser de lui obéir. Être en Europe « ou en Asie, parmi les Grecs ou les Perses, tout lui était indif- « férent : il pensait trouver des sujets où il trouvait des hommes. »

Ce qu on dit à l'avantage de César, c'est que les Macédoniens eurent affaire à des nations pleines de mollesse et de lâcheté, et que la conquête des Gaules, dont les peuples étaient fiers et belliqueux, fut beaucoup plus difficile aux Piomains. Je ne m'amu-

4 Le prince de Colïdê.

DE SAINT-ÈVREMOND.

serai point [à examiner le courage des uns et des autres; mais il est certain que César ne trouva pas dans les Gaules de véritables armées. C'étaient des- peuples entiers, à la réserve des femmes, des enfants et des vieillards, qui s'armaient tumultuaircment pour la défense de leur liberté; des multitudes de combattants sans ordre et sans discipline; et, à la vérité, si vous en exceptez deux ou trois, César pouvait dire : Veni, vidi, vici, en toutes les occasions. Ce qui me fait croire que Labienus, commandant les légions, n'eût pas moins assujetti nos provinces à la république, ou, selon toutes les apparences, Parménion n'aurait pas donné cette grande bataille qui décida des affaires de l'Asie. Vous trouverez encore cette particularité remarquable que celui-ci eut besoin du secours d'Alexandre dans le combat ; et que César un jour était perdu sans Labienus qui, après avoir tout battu de son côté, envoya la dixième légion le dégager. Soit par le plus grand péril des entreprises, soit pour s'exposer davantage ou pour être en cela plus malheureux, Alexandre fut cent fois en danger manifeste de sa vie et reçut souvent de grandes blessures. César eut véritablement ses hasards, mais plus rares; et je ne sache point qu'il ait été fort blessé dans toutes ses guerres.

Je ne vois pas aussi que les peuples de l'Asie dussent être si mois et si lâches, eux qui ont toujours été formidables à l'Europe. Dans la plus grande puissance de la république, les Romains n'ont-ils pas été malheureux chez les Parthes, qui n'avaient qu'une partie de l'empire de Darius? Crassus y périt avec ses légions, du temps de César ; et un peu après, Antoine y fit un voyage funeste et honteux. Pour des conquêtes, on ne peut véritablement attribuer à César que celles des Gaules ; car dans la guerre civile, il assujettit la république avec la meilleure partie de ses forces; et la seule bataille de Pharsale le fit maître de cent peuples différents, que d'autres avaient vaincus. Vespasien'n'apas conquis l'empire pour s'être fait empereur par la défaite de Vitellius. Ainsi César a profité des travaux de tous les Romains : les Scipions, Émilius, Marcellus, Marius, Sylla et Pompée, ses ' propres ennemis, ont combattu pour lui : tout ce qui s'était fait en six cents années, fut le fruit d'une seule heure de combat.

Ce qui me semble plus incompréhensible d'Alexandre, c'est

qu'en douze ou treize ans il ait conquis plus de pays que les plus grands États n'ont su foire dans toute l'étendue de leur durée. Aujourd'hui un voyageur est célèbre pour avoir traversé une partie des nations qu'il a subjuguées; et, afin qu'il ne manquât rien à sa félicité, il a joui paisiblement de son empire jusqu'à être adoré de ceux qu'il avait vaincus. En quoi je plains le malheur de César, qui n'a pu donner une forme à l'État, selon ses desseins, ayant été assassiné par ceux qu'il allait assujettir.

Il me reste une considération à faire sur Alexandre; que tous les capitaines des Macédoniens ont été de grands rois, après sa mort, qui n'étaient que des hommes médiocres, comparés à lui, durant sa vie. Et certes je lui pardonne, en quelque sorte, si, dans un pays où c'était une créance reçue que la plupart des dieux avaient leur famille en terre, où Hercule était cru fils de Jupiter, pour avoir tué un lion et assommé quelque voleur : je lui pardonne, dis-je, si, appuyé de l'opinion de Philippe, qui pensait que sa femme eut commerce avec un dieu ; si, trompé par les oracles; si, se sentant si fort au-dessus des hommes, il a quelquefois méprisé sa naissance véritable et cherché son origine dans les cieux . Peut-être faisait-il couler cette créance parmi les bar. bares pour en attirer la vénération; et tandis qu'il se donnait au monde pour une espèce de dieu, le sommeil, le plaisir des femmes, le sang qui coulait de ses blessures, lui faisaient connaître qu'il n'était qu'un homme.

Après avoir parlé si longtemps des avantages d'Alexandre, je dirai, en peu de mots, que par la beauté d'un génie universel, César fut le plus grand des Romains en toutes choses : dans les affaires de la république et dans les emplois de la guerre. À la vérité, les entreprises d'Alexandre ont quelque chose de plus étonnant ; mais la conduite et la capacité ne paraissaient pas y avoir la même part. La guerre d'Espagne contre Petreius et Afranius, est une chose que les gens d'une expérience consommé? admirent encore. Les plus mémorables sièges des derniers temps ont été formés sur celui d'Alexie 1 ; nous devons à César nos forts, nos lignes, nos contrevallations, et généralement tout ce qui fait la sûreté des armées devant les places. Pour ce qui est de lu

1 Alcsia.

DE SAINT-ÊVREMOND.

vigueur, la bataille de Munda fut plus contestée que celles d'Asie ; et César courut un aussi grand péril en Egypte, qu'Alexandre dans le bourg des Malliens.

Ils ne furent pas moins différents dans le procédé que dans Vaction. Quand César n'avait pas la justice de son côté, il en cherchait les apparences :les prétextes ne lui manquaient jamais. Alexandre ne donnait au monde pour raisons que ses volontés : il suivait partout son ambition ou son humeur. César se laissait conduire à son intérêt ou à sa raison. On n'a guère vu, en personne, tant d'égalité dans la vie, tant de modération dans îa fortune, tant de clémence dans les injures. Ces impétuosités qui coûtèrent la vie à Clitus ; ces soupçons mal éclaircis qui causèrent la perte de Philotas, et qui à la honte d'Alexandre, traînèrent ensuite comme un mal nécessaire la mort de Parménion; tous ces mouvements étaient inconnus à César. On ne peut lui reprocher de mort que la sienne, pour n'avoir pas eu assez de soin de sa propre conservation.

Aussi faut-il avouer que, bien loin d'être sujet aux désordres de sa passion, il fut le plus agissant homme du monde et le moins ému : les grandes, les petites choses le trouvaient dans son assiette, sans qu'il parût s'élever pour celles-là, ni s'abaisser pour celles-ci. Alexandre n'était proprement dans son naturel qu'aux extraordinaires. S'il fallait courir, il voulait que ce fût contre des rois. S'il aimait la chasse, c'était celle des lions. Il avait peine à faire un présent qui ne fût digne de lui. Jamais si résolu, jamais si gai que dans l'abattement des troupes ; jamais si constant, si assuré que dans leur désespoir. En un mot, il commençait à se posséder pleinement où les hommes, d'ordinaire, soit par la crainte, soit par quelqu' autre faiblesse, ont accoutumé de ne se posséder plus. Mais son âme trop élevée s'ajustait mal aisément au train commun de la vie; et peu sûre d'elle-même, il était à craindre qu'elle ne s'échappât parmi les plaisirs ou dans le repos,

Ici je ne puis m'empêcher de faire quelques réflexions sur les héros, dont l'empire a cela de doux, qu'on n'a pas de peine à s'y assujettir. 11 ne nous reste pour eux, ni de ces répugnances secrètes, ni de ces mouvements intérieurs de liberté, qui nous gênent dans une obéissance forcée : tout ce qui est en nous est

souple et facile ; mais ce qui vient d'eux est quelquefois insupportable. Quand ils sont nos maîtres par la puissance, et si fort au-dessus de nous par le mérite, ils pensent avoir comme un double empire qui exige une double sujétion; et souvent c'est une condition fâcheuse de dépendre de si grands hommes, qu'ils puissent nous mépriser légitimement. Cependant, puisqu'on ne règne pas dans les solitudes et que ce leur est une nécessité de converser avec nous, il serait de leur intérêt de s'accommoder à notre faiblesse. Nous les révérerions comme des dieux, s'ils se contentaient de vivre comme des hommes.

Mais finissons un discours qui me devient ennuyeux à moimême, et disons que par des moyens praticables, César a exécuté les plus grandes choses; qu'il s'est fait le premier des Romains.

Alexandre était naturellement au-dessus des hommes : vous diriez qu'il était né le maître de l'univers et que dans ses expéditions il allait moins combattre des ennemis que se faire reconnaître de 'jes peuples.

OBSERVATIONS SUR SALLUSTE ET SUR TACITE. A M. Vossius1.

J'ai voulu faire autrefois un jugement fort exact de Salluste et de Tacite ; mais ayant connu depuis que d'autres l'avaient déjà fait, pour ne suivre ni perdre entièrement ma pensée, je me suis réduit à une seule observation que je vous envoie.

11 me semble que le dernier tourne toute chose en politique. Chez lui la nature et la fortune ont peu de part aux affaires ; et je me trompe, ou il nous donne souvent des causes bien recherchées de certaines actions toutes simples, ordinaires et naturelles.

1 Isaac Vossius, lils de Gérard Jean Vossius.

Quand Auguste veut donner des bornes à l'empire, c'est, à son avis, par une jalouse appréhension qu'un autre n'ait la gloire de les étendre. Le même empereur, s'il en est cru, prend des mesures pour s'assurer les regrets du peuple romain, ménageant artificieusement les avantages de sa mémoire par le choix de son successeur.

L'esprit dangereux de Tibère, ses dissimulations sont connues de tout le monde : mais ce n'est pas assez connaître le naturel de l'homme que de donner à ce prince un artifice universel : la nature n'est jamais si fort réduite, qu'elle ne se garde autant de droits sur nos actions, que nous en pouvons prendre sur ses mouvements. Il entre toujours quelque chose du tempérament dans les desseins les plus concertés; et il n'est pas croyable que Tibère, assujetti tant d'années aux volontés de Séjan ou à ses infâmes plaisirs, ait pu avoir toujours dans cette faiblesse et cet abandonnement, un art si recherché et une politique si étudiée.

L'empoisonnement de Britannicus ne fait pas autant d'horreur qu'il devrait faire, par l'attachement que donne Tacite à observer la contenance des spectateurs. Tandis qu'un lecteur s'occupe à considérer leurs divers mouvements, l'imprudence effrayée des uns, les profondes réflexions des autres, la froideur dissimulée de Néron, les craintes secrètes d'Agrippine; l'esprit, détourné de la noirceur de l'action et de la funeste image de cette mort, laisse échapper le parricide à sa haine et le pauvre mourant à sa pitié.

La cruauté du même Néron, dans la mort de sa mère, a une conduite trop délicate. Quand Agrippine aurait péri véritablement par une petite intrigue de cour si bien menée, il eût fallu supprimer la moitié de l'art ; car le crime trouve moins d'aversion dans les esprits, et si je l'ose dire, il se concilie le jugement des lecteurs, lorsqu'on met tant d'adresse et de dextérité à le conduire.

Presque en toutes choses, Tacite fait des tableaux trop finis où il ne laisse rien à désirer de Fart, mais où il donne trop peu au naturel. Rien n'est plus beau que ce qu'il représente. Souvent, ce n'est pas la chose qui doit être représentée; quelquefois il passe au delà des affaires, par trop de pénétration et de profondeur ; quelquefois des spéculations trop fines nous dérobent les

vraîs objets pour mettre en leur place de belles idées. Ce que Ton peut dire en sa faveur, c'est que peut-être il nous oblige davantage qu'il n'eût fait en nous donnant des choses grossières dont la vérité n'importe plus.

Salluste, d'un esprit assez opposé, donne autant au naturel que Tacite à la politique. Le plus grand soin du premier est de bien connaître le génie des hommes : les affaires viennent après naturellement, par des actions peu recherchées de ces mêmes personnes qu'il a dépeintes.

Si vous considérez avec attention l'éloge de Catilina, vous ne vous étonnerez ni de cet horrible dessein d'opprimer le sénat, ni de ce vaste projet de se rendre maître de la république, sans être appuyé des légions. Quand vous ferez réflexion sur sa souplesse, ses insinuations, son talent à inspirer ses mouvements et à s'unir les factieux; quand vous songerez que tant de dissimulations étaient soutenues par tant de fierté où il était besoin d'agir, vous ne serez pas surpris qu'à la tête de tous les ambitieux et de tous les corrompus, il ait été si près de renverser Rome, et de ruiner sa patrie.

Mais Sallustene se contente pas de nous dépeindre les hommes dans les éloges, il fait qu'ils se dépeignent eux-mêmes dans les harangues, où vous voyez toujours une expression de leur naturel. La harangue de César nous découvre assez qu'une conspiration ne lui déplaît pas. Sous le zèle qu'il témoigne à la conservation des lois et à la dignité du sénat, il laisse apercevoir son inclination pour les conjurés. 11 ne prend pas tant de soin à cacher l'opinion qu'il a des enfers ; les dieux lui sont moins considérables que les consuls; et, à son avis, la mort n'est autre chose que la fin de nos tourments et le repos des misérables. Caton fait lui-même son portrait, après que César a fait le sien. Il va droit au bien, mais d'un air farouche : l'austérité de ses mœurs est inséparable de l'intégrité de sa vie; il mêle le chagrin de son esprit et la dureté de ses manières avec l'utilité de ses conseils. Ce seul mot d'optimo consuli, qui fâcha tant Cicéron pour ne pas donner à son mérite assez d'étendue, me fait pleinement comprendre et les bonnes intentions et la vaine humeur de ce consul. Enfin, par diverses peintures de différents acteurs, non-

DE SAINT-ÉVP.EMOIND. 261

seulement je me représente les personnes, mais il me semble voir tout ce qui se passa dans la conjuration de Catilina.

Vous pouvez observer la même cbose dans l'histoire de Jugurtha. La description de ses qualités et de son humeur vous prépare à voir l'invasion du royaume ; et trois lignes nous dépeignent toute sa manière de faire la guerre. Vous voyez dans le caractère de Metellus, avec le rétablissement de la discipline, un heureux changement des affaires des Romains.

Marius conduit l'armée en Afrique, du même esprit qu'il harangue à Rome. Sylla parle à Rocchusavec le même génie qui paraît dans son éloge; peu attaché au devoir et à la régularité, donnant toutes choses à la passion de se faire des amis : dein parentes abunde habemas ; amicorum, neqae nobis neqae ciriquam omnium satisfuit. Ainsi Salluste fait agir les hommes par tempérament, et croit assez obliger son lecteur de les bien faire connaître. Toute personne extraordinaire qui se présente est exactement dépeinte, quand même elle n'aurait pas une part considérable à son sujet. Tel est l'éloge de Sempronia, selon mon jugement, inimitable. Il va même chercher [des considérations éloignées, pour nous donner les portraits de Caton et de César, si beaux à la vérité, que je les préférerais à des histoires toutes entières.

Pour conclure mon observation sur ces deux auteurs, l'ambition, l'avarice, le luxe, la corruption, toutes les causes générales des désordres de la république, sont très-souvent alléguées pai celui-ci. Je ne sais s'il descend assez aux intérêts et aux considérations particulières. Vous diriez que les conseils subtils et raffinés lui semblent indignes de la grandeur de la république; et c'est peut-être par cette raison qu'il va chercher dans la spéculation peu de choses, presque tout dans les passions et dans le génie des hommes.

On voit dans l'histoire de Tacite plus de vices encore, plus de méchancetés, plus de crimes ; mais l'habileté les conduit et la dextérité les manie : on y parle toujours avec dessein, on n'agil point sans mesure; la cruauté est prudente et la violence avisée. En un mot, le crime y est trop délicat, d'où il arrive que les plus gens de bien goûtent un art de méchanceté qui ne se laisse

pas assez connaître, et qu'ils apprennent, sans y penser, à devenir criminels, croyant seulement devenir habiles. Mais laissant là Salluste et Tacite dans leurs caractères différents, je dirai qu'on rencontre peu souvent ensemble, une connaissance délicate des hommes et une profonde intelligence des affaires.

Ceux qui sont élevés dans les compagnies, qui parlent dans les assemblées, apprennent l'ordre, les formes et toutes les matières qui s'y traitent. Passant de là par les ambassades, ils s'instruisent des affaires du dehors ; et il y en a peu, de quelque nature qu'elles soient, dont ils ne deviennent capables par l'application et l'expérience. Mais quand ils viennent à s'établir dans les cours, on les voit grossiers aux choix des gens, sans aucun goût du mérite, ridicules dans leurs dépenses et dans leurs plaisirs.

Nos ministres, en France, sont tout à fait exempts de ces défouts-là; je le puis dire de tous sans flatterie et m' étendre un peu sur M. de Lionne1, que je connais davantage. C'est en lui proprement que les talents séparés se rassemblent; c'est en lui que se rencontrent une connaissance délicate du mérite des hommes et une profonde intelligence des affaires.

Dans la vérité, je me suis étonné mille fois qu'un ministre qui a confondu toute la politique des Italiens, qui a mis en désordre la prudence concertée des Espagnols, qui a tourné dans nos intérêts tant de princes d'Allemagne et fait agir, selon nos desseins, ceux qui se remuent si difficilement pour eux-mêmes ; je me suis étonné, dis-je, qu'un homme si consommé dans les négociations, si profond dans les affaires, puisse avoir toute la délicatesse des plus polis courtisans pour la conversation et pour les plaisirs. On peut dire de lui ce qu'a dit Salluste d'un grand homme de l'antiquité : que son loisir est voluptueux, mais que par une juste dispensation de son temps, avec la facilité du travail dont il s'est rendu maître, jamais affaire n'a été retardée par ses plaisirs2.

1 Hugues de Lionne était en ce temps-là ministre des affaires étrangères.

2 Ujitur Sulla gentis patricix nobilis fuit, familia prope jam exstincla majorum ignavia, Utteris Grxcis atque Latinis jnxta aique doctissime eriiciitus, animo ingentî : cupidus vohiptatum, sed glorix cupidior, otio luxurioso esse, tamen ab negotiis numquam voluptas remorata, etc. (Salluste, de Bello Jugurt., 95.)

DE SÀINT-ÉVREMOND.

Parmi les divertissements de ce loisir, parmi ses occupations les plus importantes, il ne laisse pas de donner quelques heures aux belles-lettres, dont Atticus, cet honnête homme des anciens, n'avait pas acquis une connaissance plus délicate dans la douceur de son repos et la tranquillité de ses études. Il sait de toutes choses infiniment, et la science, qui gâte bien souvent le naturel, ne fait qu'embellir le sien : elle quitte ce qu'elle a d'obscur, de difficile, de rude et lui apporte pleinement tous ses avantages, sans intéresser la netteté et la politesse de son esprit. Personne ne connaît mieux que lui les beaux ouvrages ; personne ne les fait mieux : il sait également juger et produire ; et je suis en peine si on doit estimer plus en lui la finesse du discernement ou la beauté du génie. Il est temps de quitter le sien pour venir à celui des courtisans.

Comme ils sont nourris auprès des rois, comme ils font leur séjour ordinaire auprès des princes, ils se forment un talent particulier à les bien connaître : il n'y a point d'inclination qui leur soit cachée, point d'aversion inconnue, point de faible qui ne leur soit découvert. De là viennent les insinuations, les complaisances et toutes ces mesures délicates qui font un art de gagner les cœurs ou de se concilier au moins les volontés : mais, soit manque d'application, soit pour tenir au-dessous d'eux les emplois où l'on s'instruit des affaires, ils les ignorent toutes également, et leurs agréments venant à manquer avec l'âge, rien ne leur apporte de la considération et du crédit.

Ils vieillissent donc dans les cabinets, exposés à la raillerie des jeunes gens qui ne peuvent souffrir leur censure; avec cette différence que ceux-ci d'ordinaire font les choses qui leur conviennent, et que les autres ne peuvent s'abstenir de celles qui ne leur conviennent plus; et certes le plus honnête homme, dont personne n'a besoin, a de la peine à s'exempter du ridicule en vieillissant. Mais il en est comme de ces femmes galantes à qui le monde plaît encore quand elles ne lui plaisent plus. Si nous étions sages, notre dégoût répondrait à celui qu'on a pour nous : car dans l'inutilité des conditions où l'on ne se soutient que par le mérite de plaire, la fin des agréments doit être le commencement de la retraite.

Les gens de robe, au contraire, paraissent moins honnêtes gens quand ils sont jeunes, par un faux air de cour qui les fait réussir dans la ville, et les rend ridicules aux courtisans : mais enfin, la uonnaisance de leur intérêt les ramène à leur profession; et devenus habiles avec le temps, ils se trouvent en des postes considérables, où tout le monde généralement a besoin d'eux. Il est bien vrai que les courtisans qui s'élèvent aux honneurs par de grands emplois, ne laissent rien à désirer en leur suffisance; et leur mérite se trouve pleinement achevé, quand ils joignent à une délicatesse de cour la connaissance des affaires et l'expérience dans la guerre.

Page 1