JUGEMENT SUR SENEQUE, PLUTÀRQUE ET PÉTRONE
Je commencerai par Sénèque, et vous dirai avec la dernière impudence, que j'estime beaucoup plus sa personne que ses ouvrages. J'estime le précepteur de Néron, l'amant d'Agrippine, l'ambitieux qui prétendait à l'empire. Du philosophe et de l'écrivain, je ne fais pas grand cas : je ne suis touché ni de son style ni de ses sentiments. Sa latinité n'a rien de celle du temps d'Auguste, rien de facile, rien de naturel : toutes pointes, toutes imaginations qui sentent plus la chaleur d'Afrique ou d'Espagne que la lumière de Grèce ou d'Italie. Vous y voyez des choses coupées, qui ont l'air et le tour de sentences, mais qui n'en ont ni la solidité ni le bon sens ; qui piquent et poussent l'esprit, sans gagner le jugement. Son discours forcé me communique une espèce de contrainte; et l'âme, au lieu d'y trouver sa satisfaction et son repos, y rencontre du chagrin et de la gêne.
Néron, qui pour être un des plus méchants princes du monde, ne laissait pas d'être fort spirituel, avait auprès de lui des espèces de petits-maîtres fort délicats, qui traitaient Sénèque de pédant
et le tournaient en ridicule. Je ne suis pas de l'opinion de Berville 4, qui pensait que le faux Eumolpe de Pétrone lût le véritable Sénèque. Si Pétrone eût voulu lui donner un caractère injurieux, c'eût été plutôt sous le personnage d'un pédant philosophe que d'un poëte impertinent. D'ailleurs, il est comme impossible d'y trouver aucun rapport. Sénèque était le plus riche homme de l'empire et louait toujours la pauvreté : Eumolpe, un poëte fort mal dans ses affaires et au désespoir de sa condition; il se plaignait de l'ingratitude du siècle et trouvait, pour toute consolation, que bonx mentis soror est paapertas. Si Sénèque avait des vices, il les cachait avec soin sous l'apparence de la sagesse : Eumolpe faisait vanité des siens et traitait ses plaisirs avec beaucoup de liberté.
Je ne vois donc pas sur quoi Berville pouvait appuyer sa conjecture. Mais je suis trompé, si tout ce que dit Pétrone du style de son temps, de la corruption de l'éloquence et de la poésie; si les controversix sententiolis vibrantibus pictx, qui le choquaient si fort; si le vanus sententiaram strepitas, dont il était étourdi, ne regardaient pas Sénèque; si le per ambages deorumque ministeria, etc., ne s'adressait pas à la Pharsale de Lucain ; si les louanges qu'il donne à Virgile, à Horace, n'allaient pas au mépris de l'oncle et du neveu.
Quoi qu'il en soit, pour revenir à ce qui me semble de ce phi losophe, je ne lis jamais ses écrits sans m'éloigner des sentiments qu'il veut inspirer à ses lecteurs. S'il tache de persuader la pauvreté, on meurt d'envie de ses richesses. Sa vertu fait peur, et le moins vicieux s abandonnerait aux voluptés par la peinture qu'il en fait. Enfin, il parle tant de la mort et me laisse des idées si noires que je fais ce qui m'est possible pour ne pas profiter de sa lecture. Ce que je trouve de plus beau dans ses ouvrages, sont les exemples et les citations qu'il y mêle. Comme il vivait dans un cour délicate et qu'il savait mille belles choses de tous les temps, il en allègue de fort agréables, tantôt de César, d'Auguste,
1 M. Charles Giraud pense que ce Berville pourrait bien être Bardouville, gentilhomme normand, seigneur de Berville. Voir sur ce personnage la Conversation du maréchal dlîocquincourt.
de Mécénas : car, après tout, il avait de l'esprit et de la connaissance infiniment ; mais son style n'a rien qui me touche; ses opinions ont trop de dureté, et il est ridicule qu'un homme qui vivait dans l'abondance, et se conservait avec tant de soin, ne prêchât que la pauvreté et la mort.