DISCOURS SUR LES HISTORIENS FRANÇAIS
Il faut avouer que nos historiens n'ont eu qu'un mérite bien médiocre. Sans l'envie naturelle qu'ont les hommes de savoir ce qui s'est passé dans leur pays, je ne sais comment une personne qui a le bon goût des histoires anciennes, pourrait se résoudre à souffrir l'ennui que donnent les nôtres. Et certes, il est assez étrange que dans une monarchie où il y a eu tant de guerres mémorables et tant de changements signalés dans les affaires ; que parmi des gens qui ont la vertu de faire les grandes choses et la vanité de les dire, il n'y ait pas un historien qui réponde, ni à la dignité delà matière, ni à notre propre inclination.
J'ai cru autrefois qu'on devait attribuer ce défaut-là à notre langue ; mais quand j'ai considéré depuis que la beauté du français dans la traduction égalait presque celle du grec et du latin dans l'original, il m'est venu dans la pensée, malgré moi, que la médiocrité de notre génie se trouve au-dessous de la majesté de l'histoire. D'ailleurs, quand il y aurait parmi nous quelques génies assez élevés, il y a trop de choses nécessaires àla composition d'une belle histoire, pour les pouvoir rencontrer dans une même personne. On trouverait peut-être un style assez pur et assez noble en quelques-uns de nos auteurs, qui, pour mener une vie éloignée de la cour et des affaires, les traiteraient avec des
1 Voyez les chapitres cxxix et cxxx du Satyricon.
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maximes générales et des lieux communs, qui sentent plus la politique de l'antiquité que la nôtre. Nos habiles gens d'affaires ont une grande connaissance de nos intérêts; mais ils ont le désavantage de s'être formés à un certain style de dépêches, aussi propre pour les négociations, que peu convenable à la dignité de l'histoire. Ce leur est une chose ordinaire encore de parler fort mal de là guerre, à moins que la fortune ne les y ait jetés autrefois, ou qu'ils n'aient vécu dans la confiance et la familiarité des grands hommes qui la conduisent. Ç'a été un défaut considérable en Grotius, qui, après avoir pénétré les causes de la guerre les plus cachées, l'esprit du gouvernement des Espagnols, la disposition des peuples de Flandre ; qui, après être entré dans le vrai génie des nations, après avoir formé le juste caractère des sociétés et celui des personnes principales ; si bien expliqué les différents états de la religion, remonté à des sources inconnues au cardinal Bentivoglio et à Strada, n'a pu maintenir dans les esprits l'admiration qu'il y avait causée, aussitôt qu'il a fallu ouvrir le champ de la guerre, quand il a fallu parler du mouvement des armées venir à la description des sièges et au récit des combats.
Nous avons des gens de qualité d'un mérite extraordinaire, qui, pour avoir passé par de grands emplois, avec un bon sens naturel et des connaissances acquises, sont également capables de bien agir et de bien parler ; mais ordinairement le génie leur manque, où ils n'ont pas l'art de bien écrire : outre que rapportant toutes choses à la cour et à la fonction de leurs charges, ils cherchent peu à s'instruire des formes du gouvernement, et des ordres du royaume. Ils croiraient se faire tort et prendre l'esprit des gens de robe, contre la dignité de leur profession, s'ils s'appliquaient à la connaissance de nos principales lois. Et sans avoir ces lumières-là, j'oserais assurer qu'il est comme impossible de faire une bonne histoire, remplie, comme elle doit être, de saines et do judicieuses instructions.
Bacon se plaignait souvent que les historiens prennent plaisir à s'étendre sur les choses étrangères, et qu'ils semblent éviter, comme une langueur, le discours des règlements qui font la tranquillité publique ; que, se laissant aller avec joie au récit des maux qu'apporte la guerre, ils ne touchent qu'avec dégoût les
bonnes lois qui établissent le bonheur de la société civile. Ses plaintes me paraissent d'autant mieux fondées, qu'il n'y a pas une histoire chez les Romains où l'on ne puisse connaître le dedans de la république par ses lois, comme le dehors par ses conquêtes. Vous voyez dans Tite Live, tantôt l'abolition des vieilles lois, et tantôt l'établissement des nouvelles ; vous y voyez tout ce qui dépend de la religion et ce qui regarde les cérémonies. La conjuration de Catilina, dans Salluste, est toute pleine des constitutions de la république ; et la harangue de César, si délicate et si détournée, ne roule-t-elle pas toute sur la loi Porcia : sur les justes considérations qu'eurent leurs pères, pour quitter l'ancienne rigueur dans la punition des citoyens : sur les dangereuses conséquences qui s'ensuivraient, si une ordonnance si sage était violée ?
Le même César, en ses Commentaires, ne perd jamais l'occasion de parler des mœurs, des coutumes et de la religion des Gaulois. Tacite n'est peut-être que trop rempli d'accusations, de défenses, de lois et de jugements. Quinte Curce, dans une histoire composée pour plaire plus que pour instruire, met à la bouche d'Alexandre les lois des Macédoniens, pour répondre aux reproches d'Hermolaùs, qui avait conspiré contre sa vie. Cet Alexandre, qui semble n'avoir connu d'autres lois que ses volontés, dans la conquête du monde ; cet Alexandre ne dédaigne pas de s'appuyer de l'autorité des lois, pour avoir fait donner le fouet à un jeune garçon, lorsqu'il est le maître de l'univers.
Comme il n'y a point de peuple qui n'ait à se garantir des violences étrangères, quand il est faible, ou à rendre sa condition plus glorieuse par des conquêtes, quand il est puissant; comme il n'y en a point qui ne doive assurer son repos par la constitution d'un bon gouvernement, et la tranquillité de sa conscience par les sentiments de sa religion ; aussi n'y a-t-il point d'historien qui ne doive être instruit de tous ces différents intérêts, quand il en entreprend l'histoire ; qui ne doive faire connaître ce qui rend les hommes malheureux, afin que l'on l'évite, ou ce qui fait leur bonheur, afin qu'on se le procure. On ne saurait bien faire l'histoire de France, quelques guerres qu'on ait à décrire, sans faire connaître les ordres du royaume, la diversité de religion, et les libertés de l'Eglise gallicane.
ïl serait ridicule de vouloir écrire celle d'Angleterre, sans savoir ïes affaires du Parlement et être bien instruit des différentes religions de ce royaume. Il ne le serait pas moins d'entreprendre cePe d'Espagne, sans savoir exactement les diverses formes de ses conseils, et le mystère de son inquisition, aussi bien que le secret de ses intérêts étrangers, les motifs, et les succès de ses guerres.
Mais, à la vérité, ces diversités de lois, de religion, de politique, de guerre, doivent être mêlées ingénieusement, et ménagées avec une grande discrétion ; car un homme qui affecterait de parler souvent de la constitution et des lois de quelque État? sentirait plutôt le législateur ou le jurisconsulte, que l'historien. Ce serait faire des leçons de théologie, que de traiter chaque point de religion avec une curiosité recherchée : on aurait de la peine à le souffrir dans l'histoire de fra Paolo, quelque belle qu'elle puisse être, si on ne pardonnait l'ennui de ses controverses entre les docteurs, à la nécessité de son sujet1.
Quoique la description des guerres semble tenir le premier lieu dans l'histoire, c'est se rendre une espèce de conteur fort importun, que d'entasser événement sur événement, sans aucune diversité de matières; c'est trouver le moyen, dans les vérités, d'imiter la manière des vieux faiseurs de romans, dans leurs faux combats et leurs aventures fabuleuses.
Les historiens latins ont su mêler admirablement les diverses connaissances dont j'ai parlé : aussi l'histoire des Romains devaitelle avoir du rapport avec leur vie, qui était partagée aux fonctions différentes de plusieurs professions. En effet, il n'y a guère eu de grands personnages à Rome, qui n'aient passé par les dignités du sacerdoce, qui n'aient été du sénat, et tirés du sénat, pour commander les armées. Aujourd'hui, chaque profession fait un attachement particulier. La plus grande vertu des gens d'Église est de se donner tout entiers aux choses ecclésiastiques ; 2t ceux que leur ambition a poussés au maniement des affaires, ont essuyé mille reproches d'avoir corrompu la sainteté de vie où ils s'étaient destinés. Les gens de robe sont traités de ridicules, aussitôt qu'ils veulent sortir de leur profession ; et un homme de
1 Fra Paolo Sarpi a écrit Y Histoire du concile de Trente
guerre ordinairement a de la honte de savoir quelque chose au delà de son métier.
Il est certain néanmoins que les diverses applications des anciens formaient une capacité bien plus étendue ; les mêmes personnes apprenant à bien employer les forces de la république et à contenir les peuples par la révérénee de fa religion et par l'autorité des lois. C'était un grand avantage aux magistrats d'être maîtres des plus fortes impressions qui se fassent sur les esprits, et de saisir tous les sentiments par où ils sont disposés à la docilité, ou contraints à l'obéissance. Ce n'en était pas un moindre aux généraux d'avoir appris dans les secrets de leur religion à pouvoir inspirer leurs propres mouvements, et à les faire recevoir avec le même respect que s'ils avaient été inspirés véritablement par les dieux; d'avoir l'art de tourner toutes choses en présages de bonheur ou d'infortune, et de savoir à propos remplir les soldats de confiance ou de crainte. Mais il en revenait encore une autre utilité à la république ; c'est que les magistrats se faisaient connaître pleinement eux-mêmes; car il était impossible que dans ces fonctions différentes, le naturel le plus profond pût également se cacher partout, et que les bonnes et les mauvaises qualités ne fussent à la fin discernées. On découvrait en ces génies bornés quel i nature a restreints à certains talents, qu'une humeur douce et paisible qui s'était accommodée au ministère de lareligion,n'avait pas quelquefois assez de confiance pour maintenir les lois en vigueur.
On voyait quelquefois un sénateur, incorruptible dans les jugements, qui n'avait ni l'activité, ni la vigilance d'un bon capitaine. Tel était un grand homme de guerre, comme Marius, qui se trouvait sans capacité en ce qui regardait la religion et les affaires. A la vérité, il se formait souvent une suffisance générale, et une vertu pleine partout, qui pouvait rendre les citoyens utiles au public en toutes choses ; mais souvent aussi une capacité moins étendue faisait employer les hommes à certains usages où ils étaient seulement propres.
C'est ce qu'on a vu dans le consulat de Cicéron et d'Antonius, où ce premier eut ordre de veiller au salut de la république, selon son talent ; et le second fut envoyé assembler des troupes avec Pe* treius, pour combattre celles de Catilina, ,
Si on fait réflexion sur ce que j'ai dit, on ne s'étonnera point de trouver d'excellents historiens, chez un peuple où ceux qui écrivaient l'histoire étaient des personnes considérables, auxquelles il ne manquait ni génie, ni art pour bien écrire ; qui avaient une connaissance profonde des affaires, de la religion, de la guerre et des hommes. A dire vrai, les anciens avaient un grand avantage sur nous, à connaître les génies par ces différentes épreuves où l'on était obligé de passer, dans l'administration de la république; mais ils n'ont pas eu moins de soin pour les bien dépeindre , et qui examinera leurs éloges avec un peu de curiosité et d'intelligence, y découvrira une étude particulière et un art infiniment recherché.
En effet, vous leur voyez assembler des qualités comme opposées, qu'on ne s'imaginerait pas se pouvoir trouver dans une même personne : Animns audax, subdolus. Vous leur voyez trouver de la diversité dans certaines qualités qui paraissent tout à fait les mêmes, et qu'on ne saurait démêler sans une grande délicatesse de discernement : Subdolus, varius, cujus rei lubet Simulator ac dissimulator1.
Il y aune autre diversité dans les éloges des anciens, plus délicate, qui nous est encore moins connue. C'est une certaine différence, dont chaque vice ou chaque vertu est marquée par l'impression particulière qu'elle prend dans les esprits où elle se trouve. Par exemple, le courage d'Alcibiade a quelque chose de singulier qui le distingue de celui d'Épaminondas, quoique l'un et l'autre aient su exposer leur vie également. La probité de Catonest autre que celle de Catulus ; l'audace de Gatilina n'est pas la même que celle d'Antoine ; l'ambition de Sylla et celle de César n'ont pas une parfaite ressemblance ; et de là vient que les anciens en formant le caractère de leurs grands hommes, forment, pour ainsi dire, en même temps, le caractère des qualités qu'ils leur donnent, afin qu'ils ne paraissent pas seulement ambitieux et hardis, ou modérés et prudents ; mais qu'on sache plus particulièrement quelle était l'espèce d'ambition et de courage, ou de modération et de prudence qu'ils ont eue.
Salluste nous dépeint Catilina comme un homme de méchant naturel, et la méchanceté de ce naturel est aussitôt exprimée : Sed
1 Salluste, dans le caractère de Catilina (Conj. Cat.f 5).
ingenio malo pravoque. L'espèce de son ambition est.distinguée par le dérèglement de ses mœurs, et le dérèglement est marqué à l'égard du caractère de son esprit, par des imaginations trop vastes et trop élevées : Vastus animas immoderata, incredïbilia, nimis alta semper cupiebat. Il avait l'esprit assez méchant pour entreprendre toutes choses contre les lois: et trop vaste pour se fixer à des desseins proportionnés aux moyens de les faire réussir.
L'esprit hardi d'une femme voluptueuse et impudique, telle qu'était Sempronia, eût pu faire croire que son audace allait à tout entreprendre en faveur de ses amours ; mais comme cette sorte de hardiesse est peu propre pour les dangers où l'on s'expose dans une conjuration, Salluste explique d'abord ce qu'elle est capable de faire, par ce qu'elle a fait auparavant : Qax malta sxpe virilis audacix facinora commiserat. Voilà l'espèce de son audace exprimée. Il la fait chanter et danser, non avec les façons, les gestes et les mouvements qu'avaient à Rome les chanteuses et les baladines, mais avec plus d'art et de curiosité qu'il n'était bienséant à une honnête femme : Psallere, saltare elegantius qaam necesse estprobx. Quand il lui attribue un esprit assez estimable, il dit en même temps en quoi consistait le mérite de cet esprit : ; Verum ingenium ejus haud absurdum : posse versas facere,jocos movere, sermone uti, vel modesto, vel molli, vel procaci {de Conj. Cat. , 25).
Vous connaîtrez dans l'éloge de Sylla, que son naturel s'accommodait heureusement à ses desseins. La république alors étant divisée en deux factions, ceux qui aspiraient à la puissance n'avaient point de plus grand intérêt que de s'acquérir des amis, et Sylla n'avait point de plus grand plaisir que de s'en faire. La libéralité est lé meilleur moyen pour gagner les affections : Sylla savait donner toutes choses. Parmi les choses qu'on donne, il n'y a rien qui assujettisse plus les hommes et assure tant leurs services que l'argent qu'ils reçoivent de nous. C'est en quoi la libéralité de Sylla était particulièrement exercée : Remm omnium, pecunix maxime largitor1. H était libéral de son naturel, libéral
1 M. de Saint-Évremond a cité ici Salluste de mémoire. Cet historien dit : Multarum rerum ac maxume pecunix largitor (Des Maizeaux). Salluste, Jug,, 95.
de son argent par intérêt. Son loisir était voluptueux; mais ce n'eût pas été donner une idée de ce grand homme, que de le dépeindre avec de la sensualité ou de la paresse : ce qui oblige Saliuste démarquer le caractère d'une volupté d'honnête homme, soumise à la gloire, et par qui les affaires ne sont jamais retardées, de peur qu'on ne vînt à soupçonner Sylla d'une mollesse où languissent d'ordinaire les efféminés : Cupidus voluptatum, sed glorix cupidior, otio luxurioso esse, tamen ab negotiis mimquam voluptas remorata. 11 était le plus heureux homme du monde, avant la guerre civile ; mais ce bonheur n'était pas un pur effet du hasard, et sa fortune, quelque grande qu'elle fût toujours, ne se trouva jamais au-des us de son industrie : Âtque illi, felicissimo omnium ante civilem victoriam, nunquam super industriam fortuna fuit.
Quand Tacite fait la peinture de Pétrone, il marque les qualités qu'il lui donne, avec ces sortes de distinctions : il lui fait dépenser son bien, non pas en dissipateur, dans la débauche, mais en homme délicat, dans un luxe poli et curieux. Le mépris de la mort, qu'il lui attribue, n'a rien de commun avec celui qu'en ont eu les autres Romains. Ce n'est point la gravité constante de Thraséas, faisant des leçons à celui qui lui apportait l'ordre de mourir; ce n'est point la constance forcée de Sénèque, qui a besoin de s'animer par le souvenir de ses préceptes et de ses discours ; ce n'est point la fermeté dont Helvidius se pique ; ce n'est point une résolution formée sur les sentiments des philosophes; c'est une indifférence molle et nonchalante, qui ne laissait aucun accès dans son âme aux funestes pensées de la mort; c'est une continuation du train ordinaire de sa vie jusqu'au dernier moment.
Mais si les anciens ont eu tant de délicatesse à marquer ces différences, il n'y a pas moins d'art dans le style de leurs éloges pour attacher notre discernement à les connaître. Dans leurs narrations, ils nous engagent à les suivre par la liaison insensible d'un récit agréable et naturel. Ils entraînent notre esprit, dans leurs harangues, par la véhémence du discours ; de peur que, s'il demeurait dans son assiette, il n'examinât le peu de bon sens qu'il y a dans les exagérations de l'éloquence, et n'eût le loisir
de former des oppositions secrètes à la persuasion. Ils apportent quelquefois, dans un conseil, raisons sur raisons, pour déterminer les âmes les plus irrésolues au parti qu'elles doivent prendre : mais dans les éloges, où il faut discerner les vices d'avec les vertus, où il faut démêler les diversités qui se rencontrent dans un naturel, où il faut non-seulement distinguer les qualités différentes, mais les différences dont chaque qualité est marquée; on ne doit pas sô servir d'un style qui nous engage, ou qui nous entraîne, ni de raisonnements suivis qui assujettissent le nôtre. Au contraire, il faut nous dégager de tout ce qui nous attire, de ce qui nous impose, de ce qui soumet notre entendement, afin de nous laisser chez nous-mêmes avec .un plein usage de nos lumières : attachés néanmoins, autant que nous pouvons Têtre, à chaque terme d'un style coupé et d'une construction variée, de peur que l'esprit ne vînt à se dissiper en des considérations trop vagues. Par là, un lecteur est obligé de donner toute son attention aux diverses singularités, et d'examiner séparément chaque trait de la peinture.
C'est ainsi que les anciens formaient leurs éloges. Pour nous, si nous avions à dépeindre un naturel semblable à celui de Catilina, nous aurions de la peine à concevoir dans une même personne des qualités qui paraissent opposées. Tant de hardiesse, avec un si grand artifice, tant de fierté et tant de finesse, tant d'ardeur en ce qu'il désirait, avec tant de feinte et de dissimulation.
Il y a des différences délicates entre des qualités qui semblent les mêmes, que nous découvrons malaisément. Il y a quelquefois un mélange de vice et de vertu, dans line seule qualité, que nous ne séparerons jamais. Véritablement, il nous est facile de connaître les vertus quand elles sont nettes et entières ; et d'ordinaire nous donnons de la prudence dans les conseils, de la promptitude dans l'exécution, et de la valeur dans les combats. Pour ce qui regarde les bonnes mœurs : de la piété envers Dieu, de la probité parmi les hommes, de la fidélité à ses amis ou à son maître. Nous faisons le même, usage et des défauts et des vices ; de l'incapacité dans les affaires, de la lâcheté contre les ennemis, de l'infidélité à ses amis, de la paresse, de l'avarice, de l'ingra-
ti?ude ; mais, où la nature n'a pas mis une grande pureté dans les vertus, où elle a laissé quelque mélange de vertu parmi les "vices, nous manquons tantôt de pénétration à découvrir ce qui se cache, tantôt de délicatesse à démêler ce qui se confond.
Ces distinctions particulières qui marquent diversement les , qualités, selon les esprits où elles se rencontrent, nous sont encore plus cachées. La diversité de vaillance nous est inconnue. Nous n'avons qu'un même courage pour tous les gens de valeur ; une même ambition pour tous les ambitieux; une même probité pour tous les gens de bien : et à dire vrai, l'éloge que nous faisons d'un homme de grand mérite, pourrait convenir à tout ce qu'il y a eu de grands personnages de notre temps. Si nous avions à parler de ces ducs de Guise dont la réputation durera toujours, nous les ferions vaillants, généreux, courtois, libéraux, ambitieux, zélés pour la religion catholique, et ennemis déclarés de la protestante ; mais les qualités de l'un, trop peu distinguées de celles de l'autre, ne formeraient pas des caractères aussi divers qu'ils le doivent être. Ces vertus, que la morale et les discours généraux nous représentent les mêmes, prennent un air différent par la différence de l'humeur et du génie des personnes qui les possèdent.
Nous jugeons bien que le connétable1 et l'amiral 2 ont été capables de soutenir le poids des affaires les plus importantes ; mais la différence de leur capacité ne se trouve pas assez marquée dans nos auteurs. Ils nous apprennent que d'Andeîot3, Bussy4 et Gi-
4 Anne de Montmorency, connétable de France, mort le 12 novembre
2 Gaspard de Coligny, amiral de France, assassiné à Paris, le 24 août, jour du massacre de la Saint-Barthélemi, l'an 1572.
3 François de Coligny, seigneur d'Andeîot, frère de l'amiral de Coligny, général de l'infanterie de France, mort le 27 mai 1569.
4 « Louis d'Amboise, seigneur de Bussy marquis de Reinel, capitaine de cinquante hommes d'armes du roi , gouverneur et lieutenant général en Anjou, premier gentilhomme de la chambre du duc d'Alençon, se rendit illustre par son savoir, par son courage et par sa politesse. La reine Marguerite en parle avec éloge dans ses Mémoires, et comme une personne qui ne lui était pas indifférente : elle avorte même qu'on disait hautement au roi Henri IV, son mari, qu'z'/ la servait. Bussy fut assassiné en 1579, ou selon Mézerai en 1580, dans son gouvernement d'Anjou, à l'âge d'environ
DE SAINT-ÉYREMOND.
rry 1 ont été les plus braves gens du monde ; mais on ne nous dit point qu'il y avait une opiniâtreté de faction mêlée à la hardiesse de d'Andelot ; qu'il paraissait quelque chose de vain et d'audacieux dans la bravoure de Bussy ; et que la valeur de Givry avait toujours un air de chevalerie.
Il y a quelque chose de particulier dans les courages, qui les distingue, comme il y a quelque singularité dans les esprits, qui en fait la différence. Le courage du maréchal de Châtillon2 était une intrépidité lente et paresseuse : celui du maréchal de la Meilleraye5 avait une ardeur fort propre à presser un siège, et un grand emportement dans les combats de campagne. La valeur du maréchal de Rantzau4 était admirable pour les grandes actions ; elle a pu sauver une province, elle a pu sauver une armée ; mais on eût dit qu'elle tenait au-dessous d'elle les périls communs, à la voir si nonchalante pour les petites et fréquentes occasions où le service ordinaire se faisait. Celle du maréchal de Gassion 3, plus
vingt-huit ans. Le comte de Montsoreau ayant su qu'il voyait sa femme, la força le poignard sur la gorge, de lui écrire de se rendre incessamment auprès d'elle. Bussy vint; et dès que le comte sut qu'il était dans la chambre de la comtesse, il s'y jeta accompagné de cinq ou six hommes armés. Bussy ne trouvant pas la partie égale, sauta par une fenêtre dans la cour : mais il y fut bientôt attaqué par d'autres personnes. Il se défendit longtemps, avec une vigueur et une fermeté incroyables, et leur vendit bien chèrement sa vie. Brantôme n'a pas osé s'élendre sur la mort tragique de Bussy d'Amboise, dans l'abrégé qu'il a donné de sa vie, au tome III des Hommes illustres. » (Des Maizeaux.)
1 « De Longvic, seigneur de Givry, tué au siège de Laon en 1594.— « Dans les attaques, dit Mezerai, fut tué Givry, le plus accompli cavalier qui fût à la cour, soit pour son héroïque vaillance, soit pour les connaissances qu'il avait des belles-lettres, soit pour l'esprit et pour la galanterie. Un désespoir , amoureux conçu de l'infidélité d'une princesse, le jeta si souvent dans les périls, qu'il y demeura comme il le souhaitait. » — 1 « Cette princesse, que Mézerai n'a pas voulu nommer, c'était Louise, fille de Henri duc de Guise, assassiné aux états de Blois, en 1588, par ordre de Henri III : elle épousa François de Bourbon, prince de Gonti, et mourut en 1 651. » (Ibid.)
2 Gaspard de Coligny, maréchal de France, mort en 1C(34.
5 Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, maréchal de France, mort en 1G04 ; beau-père de la duchesse Mazarin, et qui avait rendu de si grands services au cardinal.
4 Josias, comte de Rantzau, de l'illustre maison de Rantzau, dans le duché de Ilolstein ; maréchal de France, mort en 1050.
5 « Jean de Gassion, maréchal de jFrance, mort en 1647, d'une blessure qu'il reçut au siège de Lens. » (Des Maizeaux.^
vive et plus agissante, pouvait être utile à tous les moments : il n'y a vait point de jour qu'elle ne donnât à nos troupes quelque avantage sur les ennemis. Ii est vrai qu'on la voyait moins libre à la vue d'une grosse affaire. Ce maréchal, si aventurier pour les partis, si brusque à charger les arrière-gardes, craignait un engagement entier : occupé de la pensée des événements, lorsqu'il fallait agir plutôt que penser. i
Quelquefois nous donnons tout aux qualités, sans avoir égard à ce que l'humeur y mêle du sien. Quelquefois nous donnons trop à l'humeur, et ne considérons pas assez le fond des qualités. La rêverie de M. de Turenne, son esprit retiré en lui-même, plein de ses projets et de sa conduite, l'ont fait passer pour timide, irrésolu, incertain, quoiqu'il donnât une bataille avec autant de facilité que M. de Gassion allait à une escarmouche ; et le naturel ardent de M. le Prince l'a fait croire impétueux dans les combats, lui qui se possède mieux dans la chaleur de l'action qu'homme du monde ; lui qui avait plus de présence d'esprit à Lens, à Fribourg, à Nordlingue et à Senef, qu'il n'en aurait eu peut-être dans son cabinet.
Après un si long discours sur la connaissance des hommes, je dirai que nos historiens ne nous en donnent pas assez, faute d'application, ou de discernement pour les bien connaître. Ils ont cru qu'un récit exact des événements suffisait pour nous instruire, sans considérer que les affaires se font par des hommes que la passion emporte plus souvent que la politique ne les conduit. La prudence gouverne les sages, mais il en est peu ; et les plus sages ne le sont pas en tout temps : la passion fait agir presque tout le monde, et presque toujours.
Dans les républiques, où les maximes du vrai intérêt devraient être mieux suivies, on voit la plupart des choses se faire par un esprit de faction, et toute faction est passionnée : la passion se trouve partout, le zèle des plus gens de bien n'en est pas exempt. L'animosité de Caton contre César, et la fureur de Cicéron contre Antoine, n'ont guère moins servi à ruiner la liberté, que l'ambition de ceux qui ont établi la tyrannie. L'opposition du prince Maurice et de Barneveld, également mais diversement zélés pour le bien de la Hollande, ont failli à la perdre, lorsqu'elle n'a-
vait plus rien à craindre des Espagnols. Le prince la voulait puissante au dehors : Barneveld la voulait libre au dedans. Le premier la mettait en état de faire tête à un roi d'Espagne ; le second songeait à l'assurer contre un prince d'Orange. Il en coûta la vie à Barneveld ; et, ce qui arrive assez souvent, on vit périr par le peuple même les partisans de la liberté.
Je passe des observations sur l'histoire, à des réflexions sur la politique : on me le pardonnera peut-être; en tout cas je me satisferai moi-même.
Dans les commencements d'une république, l'amour de la liberté fait la première vertu des citoyens, et la jalousie qu'elle inspire établit la principale politique de l'État. Lassés que sont les hommes des peines, des embarras, des périls qu'il faut essuyer pour vivre toujours dans l'indépendance, ils suivent quelque ambitieux qui leur plaît, et tombent aisément d'une liberté fâcheuse dans une agréable sujétion. Il me souvient d'avoir dit souvent en Hollande, et au pensionnaire même1, qu'on se mécomptait sur le naturel des Hollandais. On se persuade que les Hollandais aiment la liberté, et ils haïssent seulement l'oppression. Il y a chez eux peu de fierté dans les âmes, et la fierté de l'âme fait les véritables républicains. Ils appréhenderaient un prince avare, capable de prendre leur bien ; un prince violent, qui pourrait leur faire des outrages : mais ils s'accommodent de la qualité de prince avec plaisir, â'ils aiment la république, c'est pour l'intérêt de leur trafic, plus que par une satisfaction qu'ils aient d'être libres. Les magistral 5 aiment leur indépendance, pour gouverner des gens qui dépendent d'eux : le peuple reconnaît plus aisément l'autorité du prince que. celle des magistral s. Lorsqu'un prince d'Orange a voulu surprendre Amsterdam, tout s'est déclaré pour les bourgmestres ; maii c'a été plutôt par la haine de la violence que par l'amour de la liberté. Quand un autre s'oppose à la paix1, après une longue guerre, la paix se fait malgré lui : mais elle se fait par le sentiment de la misère présente ; et la considération naturelle qu'on a pour lui, n'est que suspendue, non pas ruinée. Ces coups extraordinaires étant passés, on revient au prince d'Orange. Les
i M. de Witt.
républicains ont le déplaisir de voir reprendre au peuple ses premières affections, et ils appréhendent la domination, sans oser paraître jaloux de la liberté.
Dans le temps que le prince d'Orange n'avait ni charge, ni gouvernement ; dans le temps qu'il n'avait de crédit que par son nom, le pensionnnaire et M. de Noortwick étaient les seuls qui osassent prononcer hardiment le mot de République à la Haye. La maison d'Orange avait assez d'autres ennemis ; mais ces ennemis parlaient toujours des États, avec des expressions générales, qui n'expliquaient point la constitution du gouvernement.
La Hollande, dit Grotius, est une république faite par hasard qui se maintient par la crainte qu'on a des Espagnols : Respublica casu facta, quam metus Hispanorum continet. L'appréhension que donnent les Français aujourd'hui fait le même effet ; et la nécessité d'une bonne intelligence unit le prince aux États, les États au prince. Mais, à juger des choses par elles-mêmes, la Hollande n'est ni libre, ni assujettie. C'est un gouvernement composé de pièces fort mal liées, où le pouvoir du prince et la liberté des citoyens ont également besoin de machines pour se conserver.
Venons maintenant à ce qui regarde les cours, et faisons réflexion sur les effets que les passions y produisent.
En quelle cour les femmes n'ont-elles pas eu du crédit, et en quelles intrigues ne sont-elles pas entrées ? Que n'a point fait la princesse d'Eboli sous Philippe II, tout prudent et tout politique qu'il était? Les dames n'ont-elles pas retiré Henri le Grand d'une guerre avantageusement commencée ? Et ne lui en faisaient-elles pas entreprendre une, incertaine et périlleuse, lorsqu'il fut tué? Les piques du cardinal de Richelieu et du duc de Ruckingham, pour une suscription de lettre, ont armé l'Angleterre contre a France. Madame de Chevreuse a remué cent machines, dedans et dehors le royaume. Et que n'a point fait la comtesse de Carlisle ? N'animait-elle pas du fond de White-Hall toutes les factions de Westminster ?
C'est une consolation pour nous, de trouver nos faibles en ceux qui ont l'autorité de nous gouverner, et une grande douceur à ceux
1 La paix de Nimègue.
DE SAINT-ÈVREMOND. 291
qui sont distingués par la puissance, d'être faits comme nous pour les plaisirs.
DISSERTATION SUR LÀ TRAGÉDIE DE RACINE INTITULEE : ALEXANDRE LE GRA5C A madame Bourneau1.
— 1666 ; retouché en 1668 —
Depuis que j'ai lu le Grand Alexandre, la vieillesse de Corneille me donne bien moins d'alarmes, et je n'appréhende plus tant de voir finir avec lui la tragédie. Mais je voudrais qu'avant sa mort il adoptât l'auteur de cette pièce, pour former, avec la tendresse d'un père, son vrai successeur. Je voudrais qu'il lui donnât le bon goût de cette antiquité qu'il possède si avantageusement ; qu'il le fît entrer dans le génie de ces nations mortes, et connaître sainement le caractère des héros qui ne sont plus. C'est, à mon avis, la seule chose qui manque à un si bel esprit. 11 a des pensées fortes et hardies, des expressions qui égalent la force de ses pensées, mais vous me permettrez de vous dire, après cela, qu'il n'a pas connu Alexandre ni Porus. Il paraît qu'il a voulu donner une plus grande idée de Porus que d'Alexandre, en quoi il n'était pas possible de réussir ; car l'histoire d'Alexandre, toute vraie qu'elle est, a bien de l'air d'un roman : et faire un plus grand héros, c'est donner dans le fabuleux ; c'est ôter à son ouvrage, non-seulement le crédit de la vérité, mais l'agrément de la vraisemblance. N'imaginons donc rien de plus grand que ce maître de l'univers ; ou nos imaginations seront trop vastes et trop élevées. Si nous voulons donner avantage sur lui à d'autres héros, ôtons-leur les vices qu'il avait, et donnons-leur les vertus qu'il
1 Madame Bourneau était femme du premier président des Élus de Saumur. Elle avait suivi en Angleterre madame de Comminges, femme de l'ambassadeur français
(ÈUYRES CHOISIES
n'avait pas : ne faisons pas Scipion plus grand, quoiqu'on n'ait jamais vu chez les Romains une âme si élevée que la sienne ; il le faut faire plus juste, allant plus au bien, plus modéré, plus tempérant et plus vertueux.
Que les plus favorables à César contre Alexandre, n'allèguent en sa faveur ni la passion de la gloire, ni la grandeur de l'âme, ni la fermeté du courage. Ces qualités sont si pleines dans le Grec, que ce serait en avoir trop que d'en avoir plus. Mais qu'ils fassent le Romain plus sage en ses entreprises, plus habile dans les affaires, plus entendu dans ses intérêts, plus maître de lui dans ses passions.
Un juge fort délicat du mérite des hommes s'est contenté de faire ressemble!* à Alexandre celui dont il voulait donner la plus haute idée : il n'osait pas lui attribuer de plus grandes qualités, il lui ôtait les mauvaises : Magno illi Alexandro, sed sobrio neque iracundo simillimiis1.
Peut-être que notre auteur est entré dans ces considérations, en quelque sorte ; peut-être que pour faire Porus plus grand, sans donner dans le fabuleux, il a pris le parti d'abaisser son Alexandre. Si c'a été son dessein, il ne pouvait pas mieux réussir; car il en fait un prince si médiocre, que cent autres le pourraient emporter sur lui, comme Porus. Ce n'est pas qu'Ephestion n'en donne une belle idée ; que Taxile, que Porus même ne parlent avantageusement de sa grandeur ; mais, quand il paraît lui-même, il n'a pas la force de la soutenir, si ce n'est que, par modestie, il veuille paraître un simple homme chez les Indiens, dans le juste repentir d'avoir voulu passer pour un dieu parmi les Perses. A parler sérieusement, je ne connais ici d'Alexandre que le seul nom : son génie, son humeur, ses qualités, ne me paraissent en aucun endroit. Je cherche, dans un héros impétueux, des mouvements extraordinaires qui me passionnent, et je trouve un prince si peu animé, qu'il me laisse tout le sang-froid où je puis être. Je m'imaginais, en Porus, une grandeur d'âme qui nous fût plus étrangère : le héros des Indes devait avoir un caractère différent de celui des nôtres. Un autre ciel, pour ainsi parler, un autre
1 Velleius Pater culus [Hist. lib. II, cap. xn), parlant de César.
DE SALNT-ÉVREMOND.
soleil, une autre terre, y produisent d'autres animaux et d'autres fruits : les hommes y paraissent tout autres par la différence des visages, et plus encore, si je l'ose dire, par une diversité de raison : une morale, une sagesse singulière à la région y semble régler et conduire d'autres esprits dans un autre monde. Porus, cependant, que Quinte Curce dépeint tout étranger aux Grecs et aux Perses, est ici purement Français : au lieu de nous transporter aux Indes, on Famène en France, où il s'accoutume si bien à notre humeur, qu'il semble être né parmi nous, ou du moins y avoir vécu toute sa vie.
Ceux qui veulent représenter quelque héros des vieux siècles doivent entrer dans le génie de la nation dont il a été, dans celui du temps où il a vécu, et particulièrement dans le sien propre. Il faut dépeindre un roi de l'Asie autrement qu'un consul romain : l'un parlera comme un monarque absolu, qui dispose de ses sujets comme de ses esclaves; l'autre comme un magistrat qui aime seulement les lois, et fait respecter leur autorité à un peuple libre. Il faut dépeindre autrement un vieux Romain furieux pour le bien public, et agité d'une liberté farouche, qu'un flatteur du temps de Tibère, qui ne connaissait plus que l'intérêt qui s'abandonnait à la servitude. Il faut dépeindre différemment des personnes de la même condition et du même temps, quand l'histoire nous en donne de différents caractères. Il serait ridicule de faire le même portrait de Caton et de César, de Catilina et de Cicéron, de Brutus et de Marc Antoine, sous ombre qu'ils ont vécu, dans la République, en même temps. Le spectateur, qui voit représenter ces anciens sur nos théâtres, suit les mêmes règles pour en bien juger, que le poëte pour les bien dépeindre ; et pour y réussir mieux, il éloigne son esprit de tout ce qu'il voit en usage, tâche à se défaire du goût de son tetôips, renonce a son propre naturel, s'il est opposé à celui des personnes qu'on représente : car les morts ne sauraient entrer en ce que nous sommes, mais la raison, qui est de tous les temps, nous peut faire entrer en ce qu'ils ont été.
Un des grands défauts de notre nation, c'est de ramener tout à elle, jusqu'à nommer étrangers, dans leur propre pays, ceux qui n'ont pas bien, ou son air, ou ses manières. De là vient qu'on
nous reproche justement de ne savoir estimer les choses que par le rapport qu'elles ont avec nous, dont Corneille a fait une injuste et fâcheuse expérience, dans sa Sophonisbe. Mairet, qui avait dépeint la sienne infidèle au vieux Syphax, et amoureuse du jeune et victorieux Massinisse, plut quasi généralement à tout le monde, pour avoir rencontré le goût des dames et le vrai esprit des gens de la cour. Mais Corneille, qui fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes ; Corneille, qui, presque seul, a le bon goût de l'antiquité, a eu le malheur de ne plaire pas à notre siècle, pour être entré dans le génie de ces nations, et avoir conservé à la fille d'Asdrubal son véritable caractère.
Ainsi, à la honte de nos jugements, celui qui a surpassé tous nos auteurs, et qui s'est peut-être ici surpassé lui-même, à rendre à ces grands noms tout ce qui leur était dû, n'a pu nous obliger à lui rendre tout ce que nous lui devions, asservis par la coutume aux choses que nous voyons en usage, et peu disposés par la raison à estimer des qualités et des sentiments qui ne s'accommodent pas aux nôtres.
Concluons, après une considération assez étendue, qu'Alexandre et Porus devaient conserver leur caractère tout entier ; que c'était à nous à les regarder sur les bords de l'Hydaspe, tels qu'ils étaient ; non pas à eux de venir, sur les bords de la Seine, étudier notre naturel et prendre nos sentiments. Le discours de Porus devait avoir quelque chose de plus étranger et de plus rare. Si Quinte Curce s'est fait admirer, dans la harangue des Scythes, par des pensées et des expressions naturelles à leur nation, l'auteur se pouvait rendre aussi merveilleux en nous faisant voir, pour ainsi parler, la rareté du génie d'un autre monde.
La condition différente de ces deux rois, où chacun remplit si bien ce qu'il se devait dans la sienne, leur vertu diversement exercée dans la diversité de leur fortune, attirent la considération des historiens, et les obligent à nous en laisser une peinture. Le poète, qui pouvait ajouter à la vérité des choses, ou les parer du moins de tous les ornements de la poésie, au lieu d'en employer
les couleurs et les figures à les embellir, a retranché beaucoup de leur beauté ; et, soit que le scrupule d'en dire trop ne lui en laisse pas dire assez, soit par sécheresse et stérilité, il demeure beaucoup au-dessous du véritable. Il pouvait entrer dans l'intérieur, et tirer du fond de ces grandes âmes, comme fait Corneille, leurs plus secrets mouvements ; mais il regarde à peine les simples dehors, peu curieux à bien remarquer ce qui paraît, moins pro fond à pénétrer ce qui se cache.
J'aurais souhaité que le fort de la pièce eût été à nous représenter ces grands hommes, et que, dans une scène digne de la magnificence du sujet, on eût fait aller la grandeur de leurs âmes jusqu'où elle pourrait aller. Si la conversation de Sertorius et de Pompée1 a tellement rempli nos esprits, que ne devait-on pas espérer de celle de Porus et d'Alexandre, sur un sujet si peu commun? J'aurais voulu encore que Fauteur nous eût donné une plus grande idée de celte guerre. En effet, ce passage de l'Hydaspe, si étrange qu'il se laisse à peine concevoir : une grande armée de l'autre côté, avec des chariots terribles et des éléphants alors effroyables; des éclairs, des foudres, des tempêtes qui mettaient la confusion partout, quand il fallut passer un fleuve si large sur de simples peaux ; cent choses étonnantes qui épouvantèrent les Macédoniens, et qui surent faire dire à Alexandre qu'enfin il avait trouvé un péril digne de lui; tout cela devait fort élever l'imagination du poète, et dans la peinture de l'appareil, et dans le récit de la bataille.
Cependant on parle à peine des camps des deux rois, à qui l'on ôte leur propre génie pour les asservir à des princesses purement imaginées. Tout ce que l'intérêt a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes, la défense d'un pays, la conservation d'un royaume, n'excite point Porus au combat ; il y est animé seulement par les beaux yeux d'Axiane, et Punique but de sa valeur est de se rendre recommandable auprès d'elle. On dépeint ainsi les chevaliers errants, quand ils entreprennent une aventure ; et le plus bel esprit, à mon avis, de toute l'Espagne, ne fait jamais entrer don Quichotte dans le combat, qu'il ne se recommande à Dulcinée.
1 Voyez le Sertorius de Corneille, act. III, se. i.
Un faiseur de romans peut former ses héros à sa fantaisie ; il importe peu aussi de donner la véritable idée d'un prince obscur , dont la réputation n'est pas venue jusqu'à nous ; mais ces grands personnages de l'antiquité, si célèbres dans leur cdècle, et plus connus parmi nous que les vivants même : les Alexandre, les 'Scipion, les César, ne doivent jamais perdre leur caractère entre nos mains; car le spectateur le moins délicat sent qu'on le blesse, quand on leur donne des défauts qu'ils n'avaient pas, ou qu'on leur ôte des vertus qui avaient fait sur son esprit une impression agréable. Leurs vertus, établies une fois chez nous, intéressent l'amour-propre comme notre vrai mérite : on ne saurait y apporter la moindre altération, sans nous faire sentir ce changement avec violence. Surtout, il ne faut pas les défigurer dans la guerre, pour les rendre plus illustres dans l'amour. Nous pouvons leur donner des maîtresses de notre invention, nous pouvons mêler de la passion avec leur gloire; mais gardons-nous de faire un Antoine d'un Alexandre, et ne ruinons pas le héros établi par tant de siècles, en faveur de l'amant que nous formons à notre fantaisie.
Rejeter l'amour de nos tragédies, comme indigne des héros, c'est ôter ce qui nous fait tenir à eux, par un secret rapport, par je ne sais quelle liaison qui demeure encore entre leurs âmes et les nôtres ; mais pour les vouloir ramener à nous par ce sentiment commun, ne les faisons pas descendre au-dessous d'eux, ne ruinons pas ce qu'ils ont au-dessus des hommes. Avec cette retenue, j'avouerai qu'il n'y a point de sujets où une passion générale, que la nature a mêlée en tout, ne puisse entrer sans peine et sans violence. D'ailleurs, comme les femmes sont aussi nécessaires pour la représentation que les hommes, il est à propos de les faire parler, autant qu'on peut, de ce qui leur est le plus naturel, et dont elles parlent mieux que d'aucune chose. Otez aux unes l'expression des sentiments amoureux, et aux autres l'entretien secret où les fait aller la confidence, vous les réduisez ordinairement à des conversations ennuyeuses. Presque tous leurs mouvements, comme leurs discours, doivent être des effets de leur passion; leurs joies, leurs tristesses, leurs craintes, leurs désirs doivent sentir un peu d'amour, pour nous plaire.
Introduisez une mère qui se réjouit du bonheur de son cher fils, ou s'afflige de l'infortune de sa pauvre fille, sa satisfaction ou sa peine fera peu d'impression sur l'âme des spectateurs. Pour être touchés des larmes et des plaintes de ce sexe, voyons une amante qui pleure la mort d'un amant : non pas une femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur des maîtresses, tendre et précieuse, nous touche bien plus que l'affliction d'une veuve artificieuse ou intéressée, et qui, toute sincère quelle est quelquefois, nous donne toujours une idée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres.
De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime à voir que la seule Cornélie l, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père, et une femme sans époux, mes sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome, et du grand Pompée.
Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement accorder à l'amour sur nos théâtres ; mais qu'on se contente de cet avantage, où la régularité même pourrait être intéressée, et que ses plus grands partisans ne croient pas que le premier but de la tragédie soit d'exciter des tendresses dans nos cœurs. Aux sujets véritablement héroïques, la grandeur d'âme doit être ménagée devant toutes choses. Ce qui serait doux et tendre, dans la maîtresse d'un homme ordinaire, est souvent faible et honteux, dans l'amante d'un héros. Elle peut s'entretenir, quand elle est seule, des combats intérieurs qu'elle sent en elle-même ; elle peut soupirer en secret de son tourment, confier à une chère et sûre confidente ses craintes et ses douleurs ; mais, soutenue de sa gloire et fortifiée par sa raison, elle doit toujours demeurer maîtresse de ses sentiments passionnés, et animer son amant aux grandes choses, par sa résolution, au lieu de l'en détourner par sa faiblesse.
En effet, c'est un spectacle indigne de voir le courage d'un héros amolli par des soupirs et des larmes ; et, s'il méprise fièrement les pleurs d'une belle personne qui l'aime, il fait moins paraître la fermeté de son cœur que la dureté de son âme.
1 Voyez le Pompée de Corneille.
Pour éviter cet inconvénient-là, Corneille n'a pas moins d'égard au caractère des femmes illustres qu'à celui de ses héros. Emilie anime Cinna à l'exécution de leur dessein1, et va dans son cœur ruiner tous les mouvements qui s'opposent à la mort d'Auguste. Cléopâtre a de la passion pour César, et met tout en usage pour sauver Pompée2 : elle serait indigne de César, si elle ne s'oppose à la lâcheté de son frère ; et César indigne d'elle, s'il est capable d'approuver cette infamie. Dircé, dans YOEdipe, conteste de grandeur de courage avec Thésée, tournant sur soi l'explication funeste de l'oracle, qu'il voulait s'appliquer pour l'amour d'elle.
Mais il faut considérer Sophonisbe3, dont le caractère eût pu être envié des Romains même. Il faut la voir sacrifier le jeune Massinisse au vieux Syphax, pour le bien de sa patrie ; il faut la voir écouter aussi peu les scrupules du devoir, en quittant Syphax, qu'elle avait fait les sentiments de son amour, en se détachant de Massinisse ; il faut la voir qui soumet toutes sortes d'attachements : ce qui nous lie, ce qui nous unit, les plus fortes chaînes, les plus douces passions, à son amour pour Carthage, à sa haine pour Rome ; il faut la voir enfin, quand tout l'abandonne, ne se pas manquer à elle-même, et dans l'inutilité des cœurs qu'elle avait gagnés, pour sauver son pays, tirer du sien un dernier secours, pour sauver sa gloire et sa liberté.
Corneille fait parler ses héros avec tant de bienséance, que jamais il ne nous eût donné la conversation de César avec Cléopâtre4 si César eût cru avoir les affaires qu'il eut dans Alexandrie ; quelque belle qu'elle puisse être, jusqu'à rendre l'entretien d'un amoureux agréable aux personnes indifférentes qui lecoutent, il s'en fût passé assurément, à moins que de voir la bataille de Pharsale pleinement gagnée, Pompée mort, et le reste de ses partisans en fuite. Comme César se croyait alors le maître de tout, on a pu lui faire offrir une gloire acquise et une puissance apparemment assurée ; mais quand il a découvert la conspiration de Pto lémée, quand il voit ses affaires en mauvais état, et sa propre vie
1 Voyez Cinna. act. I, se. m. ■
2 Dans la tragédie de Pompée*
5 Voyez la Sophonisbe de Corneille.
4 Voyez Pompée, act. IV, se. m.
en danger, ce n'est plus un amant qui entretient sa maîtresse de sa passion, c'est le général romain qui parle à la reine du péril qui les regarde, et la quitte avec empressement, pour aller pourvoir à leur sûreté commune.
Il est donc ridicule d'occuper Porus de son seul amour, sur le point d'un grand combat qui allait décider pour lui de toutes choses ; il ne l'est pas moins d'en faire sortir Alexandre, quand les ennemis se rallient. On pourrait l'y faire entrer avec empressement, pour chercher Porus, non pas l'en tirer avec précipitation^ pour aller revoir Cléophile : lui qui n'eut jamais ces impatiences amoureuses, et à qui la victoire ne paraissait assez pleine que lorsqu'il avait ou détruit, ou pardonné. Ce que je trouve pour lui de plus pitoyable, c'est qu'on lui fait perdre beaucoup d'un côté, sans lui faire rien gagner de l'autre. Il est aussi peu héros d'amour que de guerre; l'histoire se trouve défigurée, sans que le roman soit embelli : guerrier dont la gloire n'a rien d'animé qui excite notre ardeur, amant dont la passion ne produit rien qui touche notre tendresse. '
Voilà ce que j'avais à dire sur Alexandre et sur Porus. Si je ne me suis pas attaché régulièrement à une critique exacte, c'est que j'ai moins voulu examiner la pièce en détail, que m'étendre sur la bienséance qu'on doit garder à faire parler les héros ; sur le discernement qu'il faut avoir, dans la différence de leurs caractères ; sur le bon et le mauvais usage des tendresses de l'amour dans la tragédie, rejetées trop austèrement par ceux qui donnent tout aux mouvements de la crainte et de la pitié, et recherchées avec trop de délicatesse par ceux qui n'ont de goût que pour cette sorte de sentiments.
LETTRE DE M. DE CORNEILLE A M. DE SAINT-ÉVREMOND, POUR LE REMERCIER DES LOUANGES Qu'lL LUI AVAIT DONNÉES DANS LA DISSERTATION SUR L'ALEX ANDRE DE RACINE.
Monsieur,
L'obligation que je vous ai est d'une nature à ne pouvoir jamais vous en remercier clignement ; et dans la confusion où j'en suis, je m'obstinerais encore dans le silence, si je n'avais peur qu'il ne passât auprès de vous pour ingratitude. Bien que les suffrages de l'importance du vôtre nous doivent toujours être trèsprécieux, il y a des conjectures qui en augmentent infiniment le prix. Vous m'honorez de votre estime, en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez, quand on se persuade qu'on m'a abattu ; et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de notre siècle, quand vous daignez m'attribuer le bon goût de l'antiquité. C'est un merveilleux avantage pour un homme qui ne peut douter que la postérité ne veuille bien s'en rapporter à vous : aussi je vous avoue, après cela, que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur le débris imaginaire des miens, et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on avait pour les anciens héros refondus à notre mode.
Me voulez-vous bien permettre d'ajouter ici que vous m'avez pris par mon faible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne ? Que vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que j'ai avancé, touchant la part que l'amour doitavoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres, ces caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur ! J'ai cru jusques ici que l'amour était une passion trop phargée de faiblesse, pour être la dominante, dans une pièce
DE SAIÏNT- VREMOND.
héroïque : j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps ; et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et no; enjoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien. N'est-ce pas assez pour vous en être redevable au dernier point, et me dire toute ma vie,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Corneille.