‹ Œuvres choisies;Chapitre 34 sur 64 · SUR PÉTRONE · texte numérisé non relu

SUR PÉTRONE

I. Pour juger du mérite de Pétrone, je ne veux que voir ce qu'en dit Tacite1 : et, sans mentir, il faut bien que ç'ait été un des plus honnêtes hommes du monde, puisqu'il a obligé un historien si sévère de renoncer à son naturel et de s'étendre avec plaisir sur les louanges dun voluptueux. Ce n'est pas qu'une volupté si exquise n'allât autant à la délicatesse de l'esprit qu'à celle du goût. Cet eradito luxu, cet arbiter elegantiarum, est le caractère d'une politesse ingénieuse, fort éloignée des sentiments grossiers d'un vicieux : aussi n'était-il pas si possédé de ses plaisirs, qu'il fut devenu incapable des affaires. La douceur de sa vie ne l'avait pas rendu ennemi des occupations. Il eut le mérite d'un gouverneur, dans son gouvernement de Bithynie; la vertu d'un consul, dans son consulat. Mais, au lieu d'assujettir sa vie à sa dignité, comme font la plupart des hommes, et de rapporter là tous ses chagrins et toutes ses joie.-, Pétrone, d'un esprit supérieur à ses charges, les ramenait à lui-même; et pour m'expliquer à la façon de Montaigne, il ne renonçait pas à l'homme en faveur du magistrat. Pour sa mort, après l'avoir bien examinée, ou je me trompe ou c'est la plus belle de l'antiquité. Dans celle de Caton, je trouve du chagrin et même de la colère. Le désespoir des affaires de la répubUque, la perte de la liberté, la haine de César, aidèrent beaucoup sa résolution ; et je ne sais si son naturel farouche n'alla point jusqu'à la fureur quand il déchira ses entrailles.

Socrate est mort véritablement en homme sage et avec assez d'indifférence : cependant il cherchait à s'assurer de sa condition en l'autre vie et ne s'en assurait pas. Il en raisonnait sans cesse,

1 Tacite, Annal., lib. XVI, c. xviii-xix. M. de Saint-Évremond a cru que le Pétrone dont Tacite parle ici est l'auteur de la Satyre qui porte le nom de Pétrone; mais cela n'est pas vraisemblable.

dans la prison, avec ses amis, assez faiblement; et, pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable. Pétrone seul a fait venir la mollesse et la nonchalance dans la sienne. Aadiebatque ref éventes, nihil de immortalitate animx et sapientium placitis, sed levia cavmina et faciles vevsas. 11 n*a pas seulement continué ses fonctions ordinaires : à donner la liberté à des esclaves, à en faire châtier d'autres ; il s'est laissé aller aux choses qui le flattaient, et son âme, au point d'une séparation si fâcheuse, était plus touchée de la douceur et de la facilité des vers que de tous les sentiments des philosophes.

Pétrone, à sa mort, ne nous laisse qu'une image de la vie : nulle action, nulle parole, nulle circonstance qui marque l'embarras d'un mourant. C'est pour lui proprement, que mourir est cesser de vivre. Le vixit des Romains lui appartient justement.

II. Je ne suis pas de l'opinion de ceux qui croient que Pétrone a voulu reprendre les vices de son temps et qu'il a composé une satire avec le même esprit qu'Horace écrivait les siennes. Je me trompe, ou les bonnes mœurs ne lui ont pas tant d'obligation. C'est plutôt un courtisan délicat qui trouve le ridicule, qu'un censeur public qui s'attache à blâmer la corruption. Et pour dire vrai, si Pétrone avait voulu nous laisser une morale ingénieuse, dans la description des voluptés, il aurait tâché de nous en donner quelque dégoût. Mais c'est là que paraît le vice avec toutes les grâces de l'auteur ; c'est là qu'il fait voir avec plus de soin l'agrément et la politesse de son esprit.

Davantage, s'il avait eu dessein de nous instruire, par voie plus fine et plus cachée que celle des préceptes, pour le moins verrions-nous quelque exemple de la justice divine ou humaine sur ces débauchés. Tant s'en faut, le seul homme de bien qu'il introduit, le pauvre Lycas, marchand de bonne foi, craignant bien les dieux, périt misérablement dans la tempête, au milieu de ces corrompus qui sont conservés. Encolpe et Giton s'attachent l'un avec l'autre, pour mourir plus étroitement unis ensemble, et la mort n'ose toucher à leurs plaisirs. La voluptueuse Tryphène se sauve dans un esquif avec toutes ses hardes. Eumolpe fut si peu ému du danger, qu'il avait le loisir de faire quelque épigramme.

Lycas, le pieux Lycas1, appelle inutilement les dieux à son

secours; et à la honte de leur providence, il paye ici pour tous les coupables. Si Ton voit quelquefois Encolpe dans les douleurs, elles ne lui viennent pas de son repentir. Il a tué son hôte, il est fugitif, il n'y a sorte de crime qu'il n'ait commis. Grâce à la bonté de sa conscience, il vit sans remords ; ses larmes, ses regrets ont une cause bien différente ; il se plaint de l'infidélité de Giton qui l'abandonne. Son désespoir est de se l'imaginer dans les bras d'un autre, qui se moque de la solitude où il est réduit, lacent mine amatores obligati noctibus Mis, et forsitan mutais libidinibus attriti, dérident solitudinem meam.

Tous les crimes lui ont succédé heureusement, à la réserve d'un seul, qui lui a véritablement attiré une punition fâcheuse ; mais c'est un péché, pour qui les lois divines et humaines n'ont point ordonné de châtiment. 11 avait mal répondu aux caresses de Circé, et à la vérité son impuissance est la seule faute qui lui a fait de la peine. 11 avoue qu'il a failli plusieurs fois ; mais qu'il n'a jamais mérité la mort qu'en cette occasion. Enfin, sans m'attachei au détail de toute l'histoire, il retombe dans le même crime, et reçoit le supplice mérité, avec une parfaite résignation. Alors il rentre en lui-même, et connaît la colère des dieux :

Hellespontiaci sequitur gravis ira Priapi.

Il se lamente du pitoyable état où il se trouve : funerata est

1 «M, Nodot a critiqué cet endroit dans zes notes sur Pétrone, mais mal à propos. Il a cru que M. de Saint-Évremond appellait Lycas pieux, à cause que Pétrone lui donne Ja qualité de verecundissimus. Ce n'est point cela. M. de Saint-Évremond accuse Pétrone de protéger l'impiété et le vice, pendant qu'il fait opprimer la vertu et la piété; et il le prouve par l'exemple de Lycas, qui étant le seul dans 3a tempête qui craignît la colère des dieux et mît tout en usage pour l'apaiser, fut aussi le seul de la troupe qui périt misérablement. Ce n'est donc que par rapport à ces mouvements de dévotion qu'il l'appelle le pieux Lycas c'est à cause de l'empressement qu'il a de rendre le voile et le sistre d'Isis et des instances réitérées qu'il fait à Encolpe sur ce sujet. Tu, inquit, EncoJpi, succurre periclitantibus ; id est, vestes illam divinam, sistrumque redde navigio. Per fidem, miserere, quemad-. modutn quidem soles. Et illum quidem vociferantem in mare ventus ex :ussit, repetitumque infesto gurgite procella circumegit, atque hausit. » (Des Maizeaux.) Satyr., 114.

pars illa corporis, qua quonàam Achilles eram1 ; et pour recouvrer sa vigueur, il se met entre les mains d'une prêtresse de ce Dieu avec de très-bons sentiments de religion, mais en effet les seuls qu'il paraisse avoir dans toutes ses aventures. Je pourrais dire encore que le bon Eumolpe est couru des petits enfants, quand il récite ses vers : mais quand il corrompt son disciple, la mère le regarde comme un philosophe ; et couchés dans une même chambre, le père ne s'éveille pas, tant le ridicule, est sévèrement puni chez Pétrone, et le vice heureusement protégé. Jugez, par là, si la vertu n'a pas besoin d un autre orateur, pour être persuadée. Je pense qu'il est du sentiment de Bautru2 : « Qu'honnête homme et bonnes mœurs ne s'accordent pas ensemble. » Si ergo Petronium adimus, adimus virum ingenio vere aulico, elegantix arbitrum, non sapientix.

III. On ne saurait douter que Pétrone n'ait voulu décrire les débauches de Néron, et que ce prince ne soit le principal objet de son ridicule : mais de savoir si les personnes qu'il introduit, sont véritables ou feintes, s'il nous donne des caractères à sa fantaisie, ou le propre naturel de certaines gens, la chose est fort difficile, et on ne peut raisonnablement s'en assurer. Je pense, pour moi, qu'il n'y a aucun personnage, dans Pétrone, qui ne puisse convenir 5 Néron. Sous Trimalcion, il se moque apparemment de sa magnificence ridicule et de l'extravagance de ses plaisirs. Eumolpe nous représente la folle passion qu'il avait pour le théâtre : Sab nominibus exoletorum fœminarumque,et novitate cnjusque stîtpri, flagitia principis perscripsiti ; et par une agréable disposition de différentes personnes imaginées, il touche diverses impertinences de l'empereur, et le désordre ordinaire de sa vie.

On pourra dire que Pétrone est bien contraire à soi-même, d'en blâmer les vices, la mollesse et les plaisirs, lui qui fut si ingénieux dans la recherche des voluptés : Dum nihil amœnum, et molle affluentia patat, nisi quod et Petronius approbavisset. Car, à vrai dire, quoique le prince fût assez corrompu, de son naturel, au jugement de Plutarque, la complaisance de ce courtisan a contribué beaucoup à le jeter dans toute sorte de luxe et de pro-

1 Pétrone, Satyr., c. 427-129.

2 II est question de lui dans la lettre au comte d'Olonne

fusion. En cela, comme en la plupart des choses de l'histoire, il

faut regarder la différence des temps. Avant que Néron se fût laissé aller à cet étrange abandonneront, personne ne lui était si agréable que Pétrone; jusques-là, qu'une chose passait pour grossière, quand elle n'avait pas son approbation. Cette cour était comme une école de voluptés recherchées, où tout se rapportait à la délicatesse d'un goût si exquis. Je crois même que la politesse de notre auteur devint pernicieuse au public, etqu'il fut un des principaux à ruiner des gens considérables, qui faisaient une profession particulière de sagesse et de vertu. 11 ne prêchait que la libéralité à un empereur déjà prodigue, la mollesse à un voluptueux. Tout ce qui avait une apparence d'austérité, avait pour lui un air ridicule.

Selon mes conjectures, Thraséas eut son tour, Helvidius le sien ; et quiconque avait du mérite sans l'art déplaire, n'était pas fâcheux impunément. Dans cette sorte de vie, Néron se corrompait de plus en plus ; et comme la délicatesse des plaisirs vint à céder au désordre de la débauche, il tomba dans l'extravagance de tous les goûts. Alors Tigellin, jaloux des agréments de Pétrone et des avantages qu'il avait sur lui dans la science des voluptés, entreprit de le ruiner : qtiasi adverses xmiilum et scientia volaptatampotiorem. Ce ne lui fut pas une chose mal aisée, car Tempereur, abandonné comme il était, ne pouvait plus souffrir un témoin si délicat de ses infamies. 11 était moins gêné par le remords de ses crimes, que par une bonté secrète qu'il senta't de ses voluptés grossières, quand il se souvenait de la délicatesse des passées. Pétrone, de son côté, n'avait pas de moindres dégoûts; et je pense que dans le temps de ses mécontentements cachés, il composa cette satire ingénieuse, que nous n'avons malheureusement que défigurée.

Nous voyons dans Tacite l'éclat de sa disgrâce ; et qu'en suite de la conspiration de Pison, l'amitié de Sévinus fut le prétexte de sa perte.

IV. Pétroise est admirable par tout, dans la pureté de son style, dans la délicatesse de ses sentiments ; mais ce qui me surprend davantage, est cette grande facilité à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères. Térence est peut-être l'auteur

DE SAINT-ÈVREMOND.

de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes. J'y trouve cela à redire, qu'il a trop peu d'étendue : tout son talent est borné à faire bien parler des valets et des veillards, un père avare, un fils débauché, une esclave, une espèce de Briguelle1. Voilà où s'étend la capacité de Térence. N'attendez de lui ni galanterie, ni passion, ni les sentiments, ni les discours d'un honnête homme. Pétrone, d'un esprit universel, trouve le génie de toutes les professions, et se forme comme il lui plaît à mille naturels différents. S'il introduit un déclamateur, il en prend ici bien l'air et le style, qu'on dirait qu'il a déclamé toute sa vie. Rien n'exprime plus naturellement le désordre d'une vie débauchée que les querelles d'Encolpe et d'Ascylte sur le sujet de Giton.

Quartilla ne représente-t-elle pas admirablement ces femmes prostituées, quarum sic accensa libido, ut sxpius peterent viros, quam peter eniurl Les noces dupetit Giton et de l'innocente Pannychis ne nous donnent-elles pas l'image d'une impudicité accomplie?

Tout ce que peut faire un sot ridiculement magnifique dans un repas, un faux délicat, un impertinent, vous l'avez, sans doute, au festin de Trimalcion.

Eumolpe nous fait voir la folie qu'avait Néron pour le théâtre, et sa vanité à réciter ses ouvrages ; et vous remarquerez, en passant, par tant de beaux vers dont il fait un méchant usage, qu'un excellent poète peut être un malhonnête homme. Cependant comme Encolpe, pour représenler Eumolpe, un faiseur de vers fantasques, ne laisse pas de trouver en sa physionomie quelque chose de grand, il observe judicieusement de ne pas ruiner les idées qu'il nous en donne. Cette maladie qu'il a de composer hors de propos, même in vicinia movtis; sa volubilité à dire ses compositions, en tous lieux et en tous temps, répondent à son début ridicule : Ego, inqait, poeta sum, et ut spero, non liumillimi spiritus, si modo coronis aliquid credendumest, quas eliamad imjjeritos déferre gratia solet*. Sa connaissance assez générale, ses actions extraordinaires, ses expédients en de malheureuses

1 « Le premier qui fit les intrigues de la comédie italienne était Provençal et s'appelait Briguelle II y réussit si bien qu'on a donné depuis le nom de Briguelle au valet fourbe, qui conduit les intrigues. » (Des Maizeaux.)

* Pétrone, Satyr., 83.

rencontres, sa fermeté à soutenir ses compagnons dans le vaisseau de Lycas, cette cour plaisante de chercheurs de successions qu'il s'attire dans Crotone, ont toujours du rapport avec les choses qu'Encolpe s'en était promises : Senex canus, exercitati vultus, et qui videretur, nescio quid magnum promittere.

11 n'y a rien de si naturel que le personnage de Ghrysis : toutes nos confidentes n'en approchent pas ; et, sans parler de sa première conversation avec Polyénos, ce qu'elle lui dit de sa maîtresse, sur l'affront qu'elle a reçu, est d'une naïveté inimitable : Verum enim fatendum est, ex qua hora accepit injuriant, apud se non est. Quiconque a lu Juvénal connaît assez impotentiam matronarum, et leur méchante humeur : si quando vir aut familiaris infelicius cum ipsis rem habuerat. Mais il n'y a que Pétrone qui eût pu nous décrire Circé si belle, si voluptueuse et si galante.

Œnothéa, la prêtresse de Priape, me ravit avec les miracles qu'elle promet : avec ses enchantements, ses sacrifices, sa désolation sur la mort de l'oie sacrée, et la manière dont elle s'apaise, quand Polyénos lui fait un présent dont elle peut acheter une oie et des dieux, si bon lui semble.

Philumène, cette honnête dame, n'est pas moins bonne, qui, après avoir escroqué plusieurs héritages, dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par conséquent inutile à tout plaisir, tâchait de continuer ce bel art, par le moyen de ses enfants, qu'avec mille beaux discours elle introduisait auprès des vieillards qui n'en avaient point. Enfin, il n'y a naturel, il n'y a profession, dont Pétrone ne suive admirablement le génie. II est poëte, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît.

Pour ses vers, j'y trouve une force agréable, une beauté naturelle : naturali pulchritudine carmen exsurgit; en sorte que Douza1 ne saurait plus souffrir la fougue et l'impétuosité de Lucain, quand il a lu la Prise de Troye, ou ce petit essai de la Guerre civile, qu'il assure aimer beaucoup mieux

Quant vel trecenta Cordubensis illtus Pharsalicorum versuum volumina.

1 Jean Douza, auteur des Prxcidanea Petron., lib. II, c. civ. Il vivait au seizième siècle. Son nom hollandais était Jean van der Does.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Lucrèce n'a pas traité si agréablement la matière des songes que Pétrone :

Somnia, qux mentes ludunt, volitantibas umbrts, No?i délabra Deum, nec ab xthere numina mittant, Sed sibi quisque facit. Nam, cum prostrata sopore Urget membra quies, et mens sine pondère ludit; Quidquid lace fait, tenebris agit. Oppida bello Qai quatit, et flammis miserandas sxvit in urbes, Tela videt, etc. 4.

Et que peut-on comparer à cette nuit voluptueuse, dont l'image remplit l'âme de telle sorte, qu'on a besoin d'un peu de vertu, pour s'en tenir aux simples impressions qu'elle fait sur l'esprit?

Qaalis nox fuit Ma, Di Deseqne!

Quam mollis torusl Hœsimus calentes, Et transfudimus hinc et hinc labellis Errantes animas. Valete, Curx!

Mortalis ego sic perire cœpi 2.

« Quelle nuit, ô bons dieux ! Quelle chaleur ! Quels baisers ! Quelle haleine ! Quel mélange d'âmes, en ces chaudes et amoureuses respirations ! »

Quoique le style de déclamateur semble ridicule à Pétrone, il ne laisse pas de montrer beaucoup d'éloquence en ses déclamations; et pour faire voir que les plus débauchés ne sont pas incapables de méditation et de retour, la morale n'a rien de plus sérieux, ni de mieux touché, que les réflexions d'Encolpe sur l'inconstance des choses humaines, et sur l'incertitude de la mort.

Quelque sujet qui se présente, on ne peut ni penser plus délicatement, ni s'exprimer avec plus de netteté. Souvent, en ses narrations, il se laisse aller au simple naturel, et se contente des grâces de la naïveté ; quelquefois il. met la dernière main à son ouvrage, et il n'y a rien de si poli. Catulle et Martial traitent les mêmes choses grossièrement ; et si quelqu'un pouvait trouver le

1 Satyr., c. civ.

2 Satyr., c lxxïx.

secret d'envelopper les ordures avec un langage pareil au sien, je réponds pour les dames, qu'elles donneraient des louanges à sa discrétion.

Mais ce que Pétrone a de plus particulier, c'est qu'à la réserve d'Horace, en quelques odes, il est peut-être le seul de l'antiquité qui ait su parler de galanterie. Virgile est touchant dans les passions : les amours de Didon, les amours d'Orphée et d'Eurydice ont du charme et de la tendresse ; toutefois, il n'a rien de galant, et la pauvre Didon, tant elle avait l'âme pitoyable, devint amoureuse du pieux Énée, au récit de ses malheurs. Ovide est spirituel et facile, Tihulle délicat, cependant ilfallaitque leurs maîtresses fussent plus savantes que mademoiselle Scudéri. Comme ils allèguent les dieux, les fables et des exemples tirés de l'antiquité la plus éloignée, ils promettent toujours des sacrifices ; et je pense que M. Chapelain a pris d'eux la manière de brûler les cœurs en holocauste1. Lucien, tout ingénieux qu'il est, devient grossier, sitôt qu'il parle d'amour. Ses courtisanes ont plutôt le langage des lieux publics, que les discours des ruelles. Pour moi, qui suis grand admirateur des anciens, je ne laisse pas de rendre justice à notre nation, et de croire que nous avons sur eux en ce point un grand avantage. Et sans mentir, après avoir bien examiné cette matière, je ne sache aucun de ces grands génies qui eût pu faire parler d'amour Massinisse et Sophonisbe, César et Cléopâtre, aussi galamment que nous les avons oui parler en notre langue*2. Autant que les autres nous le cèdent,

1 Chapelain fait parler le comte de Dunois (amoureux de la Pucelk d'Orléans), en ces termes :

Pour ces célestes yeux, et ce front magnanime, Je sens un feu subtil, qui surpasse l'estime : Je n'en souhaite rien; et si j'en suis amant, D'un amour sans désir je le suis seulement. De ce feu toutefois que me sert l'innocence, Si tout sage qu'il est il me fait violence ? Hélas ! il me dévore, et mon cœur embrasé, Déjà par sa chaleur est de force épuisé. Et soit ! consumons-nous d'une flamme si belle, Brûlons en holocauste au feu de la Pucelle ; Laissons -nous pour sa gloire en cendres convertir, Et tenons à bonheur d'en être le martyr.

{La Pucelle, 1. II, à la fin.)

2 Voyez la Sophonisbe et la Mort de Pompée, de Pierre Corneille.

DE SAUNT-ÉVREMOm

autant Pétrone l'emporte sur nous. Nous n'avons point de roman qui nous fournisse une histoire si agréable que la Matrone d'Ephèse. Rien de si galant que les poulets de Circé et de Polyenos1; toute leur aventure, soit dans l'entretien, soit dans les descriptions, a un caractère fort au-dessus de la politesse de notre siècle. Jugez cependant s'il eût traité délicatement une belle passion; puisque c'était ici une affaire de deux personnes, qui, à leur première vue, devaient goûter le dernier plaisir.

Page 1