‹ Œuvres choisies;Chapitre 39 sur 64 · RÉFLEXIONS SUR NOS TRADUCTEURS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR NOS TRADUCTEURS

Les ouvrages de nos traducteurs sont estimés généralement de tout le monde. Ce n'est pas qu'une fidélité fort exacte fasse la recommandation de notre d'Ablancourt3 ; mais il faut admirer la force admirable de son expression, où il n'y a ni rudesse ni obscurité. Vous n'y trouverez pas un terme à désirer, pour la netteté du sens : rien à rejeter, rien qui nous choque, ou qui nous

1 Aminte du Tasse, act. III, se. n.

2 Dans Suréna, tragédie de Corneille, act. V, se. v. 5 Né en 1606, mort en 16G4.

dégoûte. Chaque mot y est mesuré pour la justesse des périodes sans que le style en paraisse moins naturel ; et cependant une syllabe de plus ou de moins, ruinerait je ne sais quelle harmonie qui plaît autant à l'oreille que celle des vers. Mais, à mon avis, il a l'obligation de ces avantages au discours des anciens qui règle le sien ; car, sitôt qu'il revient de leur génie au sien propre, comme dans ses préfaces et dans ses lettres, il perd la meilleure partie de toutes ces beautés ; et un auteur admirable, tant qu'il est animé de l'esprit des Grecs et des Latins, devient un écrivain médiocre, quand il n'est soutenu que de lui-même. C'est ce qui arrive à la plupart de nos traducteurs ; de quoi ils me paraissent convaincus, pour sentir les premiers leur stérilité. Et, en effet, celui qui met son mérite à faire valoir les pensées des autres, n'a pas grande confiance de pouvoir se rendre recommandante par les siennes : mais le public lui est infiniment obligé du travail qu'il se donne, pour apporter des richesses étrangères où les naturelles ne suffisent pas. Je ne suis pas de l'humeur d'un homme de qualité que je connais, ennemi déclaré de toutes les versions : c'est un Espagnol savant et spirituel (don Antonio de Cordova) , qui ne saurait souffrir qu'on rende communes aux paresseux les choses qu'il a apprises chez les anciens avec de la peine.

Pour moi, outre que je profite en mille endroits des recherches laborieuses des traducteurs, j'aime que la connaissance de l'antiquité devienne plus générale ; et je prends plaisir à voir admirer ces auteurs par les mêmes gens qui nous eussent traités de pédants, si nous les avions nommés, quand ils ne les entendaient pas. Je mêle donc ma reconnaissance à celle du public ; mais je ne donne pas mon estime, et puis être fort libéral de louanges pour la traduction, lorsque j'en serai fort avare pour le génie de son auteur. Je puis estimer beaucoup les versions de d'Àblancourt, de Vaugelas, de Du Ryer, de Charpentier et de beaucoup d'autres^ sans faire grand cas de leur esprit, s'il n'a paru par des ouvrages qui viennent d'eux-mêmes.

Nous avons les versions de deuxpoëmes latins en vers français, qui méritent d'être considérées autant pour leur beauté, que pour la difficulté de l'entreprise. Celle de Brébeuf a été généralement estimée, et je ne suis ni assez chagrin, ni assez sévère, pour

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m'opposer à une si favorable approbation. J'observerai néanmoins qu'il a poussé la fougue de Lucain, en notre langue, plus loin qu'elle ne va dans la sienne ; et que, par l'effort qu'il a fait pour égaler l'ardeur de ce poëte, il s'est allumé lui-même, si on peut parler ainsi, beaucoup davantage. Voilà ce qui arrive à Brébeut assez souvent ; mais il se relâche quelquefois, et quand Lucain rencontre heureusement la véritable beauté d'une pensée, le traducteur demeure beaucoup au-dessous, comme s'il voulait paraître facile et naturel, où il lui serait permis d'employer toute sa force. Vous remarquerez cent fois la vérité de ma première observation; et la seconde ne vous paraîtra pas moins juste en quelques endroits. Par exemple, pour rendre :

Victrix causa Diis placuit, sed vie ta Catoni,

Brébeuf a dit seulement :

Les dieux servent César, et Caton suit Pompée1.

C'est une expression basse qui ne répond pas à la noblesse de la latine. Outre que c'est mal entrer (Hns le sens de l'auteur ; car Lucain qui a l'esprit tout rempli de la vertu de Caton, le veut élever au-dessus des dieux, dans l'opposition des sentiments sur le -mérite de la cause ; et Brébeuf lourne une image noble de Caton, élevé audessus des dieux, en celle de Caton, assujetti à Pompée.

Quant à Segrais, il demeure partout bien au-dessous de Virgile : ce qu'il avoue lui-même aisément ; car il serait fort extraordinaire qu'on pût rendre une traduction égale à un si excellent original. D'ailleurs un des plus grands avantages du poëte consiste dans la

1 Voici le passage de Lucain, avec la traduction de Brébeuf:

Nec quemquam jam ferre potest, Csesarve priorem Pompeimve parem, quis justius induit arma, Scire nefas : magno si judice quisque tuelur : Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

Bref, dans cette fierté, que leur gloire a fait naître, Lun ne veut point d'égal, et l'autre point de maître. De si hauts partisans s'arment pour chacun d'eux Qu'on ne sait qui défendre ou qui blâmer des deux, Qui des deux a tiré plus justement l'épée. Les dieux servent César, mais Caton suit Pompée.

beauté de l'expression : ce qu'il n'est pas possible d'égaler dans notre langue, puisque jamais on n'a su le faire dans la sienne. Segrais doit se contenter d'avoir mieux trouvé le génie de Virgile, que pas un de nos auteurs ; et quelque grâce qu'ait perdu Y Enéide entre ses mains, j'ose dire qu'il surpasse de bien loin tous ces poëmes que nos Français ont mis au jour, avec plus de confiance que de succès.

La grande application de Segrais à connaître l'esprit du poëte paraît dans la préface, autant que dans la version ; et il me semble qu'il a bien réussi à juger de tout, excepté des caractères. En cela, je ne puis être de son sentiment; et il me pardonnera, si. pour avoir été dégoûté mille fois de son héros, je ne perds pas l'occasion déparier ici du peu de mérite du bon Énée.

Quoique les conquérants aient ordinairement plus de soin de faire exécuter leurs ordres sur la terre, que d'observer religieusement ceux du ciel : comme l'Italie était promise à ce Troyen par les dieux, c'est avec raison que Virgile lui a donné un grand assujettissement à leurs volontés; mais quand il nous le dépeint si dévot, il doit lui attribuer une dévotion pleine de confiance, qui s'accommode avec le tempérament des héros : non pas un sentiment de religion scrupuleux, qui ne subsiste jamais avec la véritable valeur. Un général qui croyait bien en ses dieux, devait augmenter la grandeur de son courage, par l'espérance de leur secours. Sa condition était malheureuse, s'il n'y savait croire qu'avec une superstition qui lui ôtait le naturel usage de son entendement et de son cœur. C'est ce qui arriva au pauvre Nicias, qui perdit l'armée des Athéniens, et se perdit lui-même, par lu crédule et superstitieuse opinion qu'il eut du courroux des dieux. Il n'en est pas ainsi du grand Alexandre. Il se croyait fils de Jupiter, pour entreprendre des choses plus extraordinaires. Scipion, quifeint ou qui pense avoir un commerce avec les dieux, en tire avantage pour relever sa république, et pour abattre celle des Carthaginois. Faut-ihque le fils de Vénus, assuré par Jupiter de son bonheur et de sa gloire future, n'ait de piété que pour craindre les dangers, et pour se défier du succès de toutes les entreprises ? Segrais, là-dessus, défend une cause qui lui fait de la peine ; et il a tant d'affection pour son héros, qu'il aime mieux ne pas exprimer le sens de

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Virgile dans toute sa force, que de découvrir nettement les frayeurs honteuses du pauvre Éaée.

Extemplo Mnex solvuntur frigore membra; Ingemit, et duplices tendens ad sidera palmas, Talia voce refert : 0 terque quaterque beati, Queis ante or a patrum, Trojœ sub mœnibus altis, Contigit oppetere 1 /

J'avoue que ces sortes de saisissements se font en nous, malgré nous-mêmes, par un défaut de tempérament : mais puisque Virgile pouvait former celui d'Énée à sa fantaisie, je m'étonne qu'il lui en ait donné un, susceptible de cette frayeur. On fait honneur aux philosophes des vices de complexion, quand ils savent les corriger par la sagesse. Socrate avoue aisément de méchantes inclinations que la philosophie lui a fait vaincre. Mais la nature doit être toute belle dans les héros ; et si, par une nécessité de la condition humaine, il faut qu'elle pèche en quelque chose, leur raison est employée à modérer des transports, non pas à surmonter des faiblesses. Souvent même leurs impulsions ont quelque chose de divin qui est au-dessus de la raison. Ce qu' on appelle dérèglement dans les autres, n'est en eux qu'une pleine liberté, où leur âme se déploie dans toute son étendue. On fait de leur impétuosité cette vertu héroïque qui emporte notre admiration sans reconnaître notre jugement. Mais les passions basses les déshonorent ; et si l'amitié exige quelquefois d'eux les craintes et les douleurs, (ce qu'on voit d'Achille pourPatrocle, et cf Alexandre pour Ëphestion) , il ne leur est pas permis, dans leurs propres dangers et dans leurs malheurs particuliers, ni de faire voir la même peur, ni de faire entendre les mêmes plaintes. Or Énée fait craindre et pleurer sur tout ce qui le regarde. Il est vrai qu'il fait la même chose pour ses amis ; mais on doit moins l'attribuer à une passion

1 Virgile, Ënéid, lrb. I, v. 96-100. Voici la traduction de Segrais : I Énée en est surpris ; il lève au ciel les yeux, Et déplore en ces mots son sort injurieux: 0 trois et quatre fois mort bienheureuse et belle, La mort de ces Troyens, qui d'une ardeur fidèle, Combattant près des murs de leur triste cité, Aux yeux de leurs parents perdirent la clarté!

noble et généreuse, qu'à une source inépuisable d'appréhensions et de pleurs, qui lui en fournit naturellement pour lui et pour les autres.

Extemplo Mnex solvnntur frigore membra; Ingemit, et duplices tendens ad sidera palmas, etc.

Saisi qu'il est de ce froid par tous les membres, le premier signe de vie qu'il donne, c'e^t de gémir; puis il tend les mains au ciel, et apparemment il implorerait son assistance, si l'état où il est lui laissait la force d'élever son esprit aux dieux, et d'avoir quelque attention à la prière. Son âme, qui ne peut être appliquée à quoi que ce soit, s'abandonne aux lamentations ; et semblable à ces veuves désolées qui voudraient être mortes, disent-elles, avec leurs maris, au premier embarras qui leur survient, le pauvre Énée regrette de n'avoir pas péri devant Troie avec Hector, et tient bienheureux ceux qui ont laissé leurs os au sein d'une si douce et si chère terre. Un autre croira que c'est pour envier leur bonheur ; je suis persuadé que c'est par la crainte du péril qui le menace.

Vous remarquerez encore que toutes ces lamentations commencent presque aussitôt que la tempête. Les vents soufflent impétueusement, l'air s'obscurcit ; il tonne, il éclaire, les vagues deviennent grosses et furieuses : voilà ce qui arrive dans tous les orages. 11 n'y a jusque-là ni mat qui se rompe, ni voiles qui se déchirent, ni rames brisées, ni gouvernail perdu, ni ouverture par où l'eau puisse entrer dans le navire ; et c'était là du moins qu'il fallait attendre à se désoler : car il y a mille jeunes garçons en Angleterre, et autant de femmes en Hollande, qui s'étonnent à peine où le héros témoigne son désespoir.

Je trouve une chose remarquable dans YÈnéida, c'est que les jlieux abandonnent à Énée toutes les matières de pleurs. Qu'il conte la destruction de Troie si pitoyablement qu'il lui plaira, ils ne se mêleront pas de régler ses larmes ; mais sitôt qu'il y a une grande résolution à prendre, ou une exécution difficile à faire, ils ne se fient ni à sa capacité, ni à son courage, et ils font presque toujours ce qu'ailleurs les grands hommes ont accoutumé d'entreprendre et d'exécuter. Je sais combien l'intervention des dieux est nécessaire au poëme épique : mais cela n'empêche pas qu'on ne dût

laisser plus de choses à la vertu du héros ; car si le héros est trop confiant, qui au mépris des dieux veut tout fonder sur lui-même, le dieu est trop secourable, qui pour faire tout, anéantit le mérite du héros.

Personne n'a mieux entendu que Longin cette économie délicate de l'assistance du ciel et de la vertu des grands hommes. « Ajax, dit-il, se trouvant dans un combat de nuit effroyable, ne demande pas à Jupiter qu'il le sauve du danger où il se rencontre : cela serait indigne de lui ; il ne demande pas qu'il lui donne des forces surnaturelles pour vaincre avec sûreté : il aurait trop peu de part à la victoire ; il demande seulement de la lumière, afin de pouvoir discerner les ennemis, et exercer contre eux sa propre vaillance : Da lucem ut videam1. »

Le plus grand défaut delà Pharsale, c'est de n'être proprement qu'une histoire en vers, où des hommes illustres font presque tout, par des moyens purement humains. Pétrone9- l'en blâme avec raison, et remarque judicieusement que : per ambages, deorumque ministeria, et fabulosum sententiarum tormentum, prxcipitandus est liber spirittis, ut potius furentis animi vaticinatio apparent , quant religiosx orationis sub testibus fides. Mais YÊnéide est une fable éternelle, où l'on introduit les di eu pour conduire et pour exécuter toutes choses. Quant au bon Énée, il ne se mêle guère des desseins importants et glorieux : il lui suffit de ne pas manquer aux offices d'une âme pieuse, tendre et pitoyable. Il porte son père sur ses épaules ; il regrette sa chère Creuse conjugalement ; il fait enterrer sa nourrice, et dresse un bûcher à son pilote, en répandant mille larmes.

C'était un pauvre héros dans le paganisme, qui pourrait être un grand saint chez les chrétiens : fort propre à nous donner des miracles, et plus digne fondateur d'un ordre que d'un État. A le considérer par les sentiments de religion, je puis révérer sa sainteté ; si j'en veux juger par ceux de la gloire, je ne saurais souffrir un conquérant qui ne fournit de lui que des larmes aux malheurs et des craintes à tous les périls qui se présentent ; je ne

1 Longin, Traité du sublime, ch. vin.

2 Salyr., c. cxvm.

puis souffrir qu'on le rende maître d'un si beau pays que l'Italie, avec des qualités qui lui convenaient mieux pour perdre le sien, que pour en conquérir un autre.

Virgile était sans doute bien pitoyable. A mon avis, il ne fait plaindre les désolés Troyens de tant de malheurs, que par une douceur secrète qu'il trouvait à s'attendrir. S'il n'eût été de ce tempérament-là, il n'eût pas donné tant d'amour au bon Énée pour sa chère terre ; car les héros se défont aisément du souvenir de leur pays, chez les nations où ils doivent exécuter de grandes choses. Leur âme toute tournée à la gloire ne garde aucun sentiment pour ces petites douceurs. Il fallait donc que les Troyens se lamentassent moins de leur misère. Des gens de guerre, qui veulent exciter notre pitié pour leur infortune, n'inspirent que du mépris pour leur faiblesse; mais Enée particulièrement devait être occupé de son grand dessein, et détourner ses pensées de ce qu'il avait souffert, sur rétablissement qu'il allait faire. Celui qui allait fonder la grandeur et la vertu des Romains devait avoir une élévation et une magnanimité dignes d'eux.

Aux autres choses, Segrais ne saurait donner trop de louanges à Y Enéide ; et peut-être que je suis touché du quatrième et du sixième livre autant que lui-même. Pour les caractères, j'avoue qu'ils ne me plaisent pas, et je trouve ceux d'Homère aussi animés que ceux de Virgile fades et dégoûtants.

En effet, il n'y a point d'âme qui ne se sente élevée, par Timpresion que fait sur elle le caractère d'Achille. Il n'y en a point à qui le courage impétueux d'Ajax ne donne quelque mouvement d'impatience. Il n'y en a point qui ne s'anime et ne s'excite par la valeur de Diomède. Il n'y a personne à qui le rang et la gravité d'Agamemnon n'imprime quelque respect ; qui n'ait de la vénération pour la longue expérience et pour la sagesse de Nestor ; à qui l'industrie avisée du lin et ingénieux Ulysse n'éveille l'esprit. La valeur infortunée d'Hector le fait plaindre de tout le monde. La condition misérable du vieux roi Priam touche l'âme la plus dure ; et quoique la beauté ait comme un privilège secret de se . concilier les affections, celle de Paris, celle d'Hélène n'attirent que de l'indignation, quand on considère le sang qu'elles font verser et les funestes malheurs dont elles sont cause. De quelque

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façon que ce soit, tout anime dans Homère, tout émeut ; mais clans Virgile, qui peut ne s'ennuyer pas avec le bon Énée et son cher Achate? Si vous exceptez Nisus et Euryalus (qui, à la vérité vous intéressent dans toutes leurs aventures), vous languirez de nécessité avec tous les autres : avec un Uionée, un Sergeste, Mues- Ihée, Cloanthe, Gyas, et le reste de ces hommes communs qui accompagnent un chef médiocre.

Jugez par là combien nous devons admirer la poésie de Virgile, puisque malgré la vertu des héros d'Homère et le peu de mérite des siens, les meilleurs critiques né trouvent pas qu'il lui soit inférieur.

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