‹ Œuvres choisies;Chapitre 40 sur 64 · SUR LES TRAGÉDIES · texte numérisé non relu

SUR LES TRAGÉDIES

J'avoue que nous excellons aux ouvrages de théâtre ; et je ne croirai point flatter Corneille, quand je donnerai l'avantage à beaucoup de ses tragédies sur celles de l'antiquité. Je sais que les anciens tragiques ont eu des admirateurs dans tous les temps, mais je ne sais pas si cette sublimité dont on parle est bien fondée. Pour croire que Sophocle et Euripide sont aussi admirables qu'on nous le dit, il faut s'imaginer bien plus de choses de leurs ouvrages qu'on n'en peut connaître par des traductions ; et selon mon sentiment, les termes et la diction doivent avoir une part considérable à la beauté de leurs tragédies.

Il me semble voir, au travers des louanges que leur donnent leurs plus renommés partisans, que la grandeur, la magnificence, et la dignité surtout, leur étaient des choses fort peu connues : c'étaient de beaux esprits resserrés dans le ménage d'une petite république, à qui une liberté nécessiteuse tenait lieu de toutes choses. Que s'ils étaient obligés de représenter la majesté d'un grand roi, ils entraient mal dans une grandeur inconnue, pour ne voir que des objets bas et grossiers, où leurs sens étaient comme assujettis.

Il est vrai que les mêmes esprits, dégoûtés de ces objets, s'élevaient quelquefois au sublime et au merveilleux ; mais alors ils faisaient entrer tant de dieux et de déesses dans leurs tragédies, qu'on n'y reconnaissait presque rien d'humain. Ce qui était grand était fabuleux ; ce qui était naturel était pauvre et misérable. Chez Corneille, la grandeur se connaît par elle-même : les figures qu'il emploie sont dignes d'elle, quand il veut la parer de quelque ornement ; mais d'ordinaire, il néglige ces vains dehors; il ne va point chercher dans les cieux de quoi faire valoir ce qui est assez considérable sur la terre; il lui suffit de bien entrer dans les choses, et la pleine image qu'il en donne fait la véritable impression qu'aiment a recevoir les personnes de bon sens.

En effet, la nature est admirable partout, et quand on a recours à cet éclat étranger, dont on pense embellir les objets, c'est souvent une confession tacite qu'on n'en connaît pas la propriété. De là viennent la plupart de nos figures et de nos comparaisons, que je ne puis approuver si elles ne sont rares, tout à fait nobles et tout à fait justes ; autrement, c'est chercher, par adresse, une diversion, pour se dérober aux choses que l'on ne fait pas connaître. Quelque beauté cependant que puissent avoir les comparaisons, elles conviennent beaucoup plus au poëme épique qu'à la tragédie. Dans le poëme épique, l'esprit cherche à se plaire hors de son sujet ; dans la tragédie, l'âme, pleine de sentiments et possédée dépassions, se tourne malaisément au simple éclat d'une ressemblance.

Ramenons notre discours à ces anciens, dont il s'est insensiblement éloigné ; et cherchant à leur faire justice, confessons qu'ils ont beaucoup mieux réussi à exprimer les qualités de leurs héros qu'à dépeindre la magnificence des grands rois. Une idée confuse des grandeurs de Babylone avait gâté plutôt qu'élevé leur imagination ; mais leur esprit ne pouvait pas s'abuser sur la force, la constance, la justice et la sagesse, dont ils avaient tous les jours des exemples devant les yeux. Leurs sens, dégagés du faste, dans une république médiocre, laissaient leur raison plus libre à considérer les hommes par eux-mêmes.

Ainsi, rien ne les détournait d'étudier la nature humaine, de s'appliquer à la connaissance des vices et des vertus, des inclina-

DE SAIiNT-ÉVREMOiND.

tions et des génies. C'est par là qu'ils ont appris à former si bien les caractères, qu'on n'en saurait désirer de plus justes, selon le temps où ils ont vécu, si on se contente de connaître les personnes par leurs actions.

Corneille a cru que cela n'était pas assez de les faire agir ; il est allé au fond de leur âme chercher le principe de leurs actions ; il est descendu dans leur cœur pour y voir former les passions et y découvrir ce qu'il y a de plus caché dans leurs mouvements. Quant aux anciens tragiques, ou ils négligent les passions pour être attachés à représenter exactement ce qui se passe, ou ils font les discoureurs au milieu des perturbations mêmes, et vous disent des sentences, quand vous attendez du trouble et du désespoir.

Corneille ne dérobe rien de ce qui se passe : il met en vue toute l'action, autant que le peut souffrir la bienséance ; mais aussi donne-t-il au sentiment tout ce qu'il exige, conduisant la nature sans la gêner ni l'abandonner à elle-même. Il a ôté du théâtre des anciens ce qu'il y avait de barbare ; il a adouci l'horreur de leur scène par quelques tendresses d'amour judicieusement dispensées ; mais il n'a pas eu moins de soin de conserver aux sujets tragiques noire crainte et noire pilié, sans détourner l'âme des véritables passions qu'elle y doit sentir, à de petits soupirs ennuyeux, qui pour être cent fois variés, sont toujours les mêmes.

Quelques louanges que je donne à cet excellent auteur, je ne dirai pas que ses pièces soient les seules qui méritent de l'applaudissement sur notre théâtre. Nous avons été touchés de Mariane, de Sophonisbe, à'Alcionée, de Venceslas, deStilicon, d'Andro* maque, de Britannicus1, et de plusieurs autres à qui je ne prétends rien ôter de leur beauté pour ne les nommer pas.

J'évite autant que je puis d'être ennuyeux ; et il me suffira de dire qu'aucune nation ne saurait disputer à la nôtre l'avantage d'exceller aux tragédies. Pour celles des Italiens, elles ne valent pas la peine qu'on en par le ; les nommer seulement est assez, pour

1 « Tristan est l'auteur de la Mariane; Mniret, de la Sophonisbe; du Kyer, de VAlcionée; Roirou, du Vcnceslas ; lîorneille le jeune, du Stilicon, Racine, de Y Andromaque et du Britannica. » (Des Maizeaux.)

ŒUVRES CllOSIES

inspirer de l'ennui. Leur Festin de pierre ferait mourir de langueur un homme assez patient, et je ne l'ai jamais vu, sans souhaiter que l'auteur de la pièce fût foudroyé avec son athée.

Il y a de vieilles tragédies anglaises où il faudrait, à la vérité, retrancher beaucoup de choses ; mais avec ce retranchement, on pourrait les rendre tout à fait belles. En toutes les autres de ce temps-là, vous ne voyez qu'une matière informe et mal digérée, un amas d'événements confus, sans considération des lieux ni des temps, sans aucun égard à la bienséance. Les yeux, avides de la cruauté du spectacle, y veulent voir des meurtres et des corps sanglants; en sauver l'horreur par des récits, comme on fait en France, c'est dérober à la vue du peuple ce qui le touche le plus.

Les honnêtes gens désapprouvent une coutume établie par un sentiment peut-être assez inhumain ; mais une vieille habitude, ou le goût de la nation en général l'emporte sur la délicatesse des particuliers. Mourir est si peu de chose aux Anglais, qu'il faudrait, pour les toucher, des images plus funestes que la mort même. De là vient que nous leur reprochons assez justement de donner trop à leurs sens, sur le théâtre. Il nous faut souffrir aussi le reproche qu'ils nous font de passer dans l'autre extrémité, quand nous admirons chez nous des tragédies par de petites douceurs qui ne font pas une impression assez forte sur les esprits. Tantôt peu satisfaits, dans nos cœurs, d'une tendresse mal formée, nous cherchons dans l'action des comédiens à nous émouvoir encore ; tantôt nous voulons que l'acteur, plus transporté que le poëte, prête de la fureur et du désespoir à une agitation médiocre, à une douleur trop commune. En effet, ce qui doit être tendre n'est souvent que doux ; ce qui doit former la pitié fait à peine la tendresse : l'émotion tient lieu du saisissement, l'étonnement de l'horreur. Ii manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond ; les passions à demi touchées n'excitent en nos âmes que des mouvements imparfaits, qui ne savent ni les laisser dans leur assiette ni les enlever hors d'elles-mêmes

SUR NOS COMÉDIES, EXCEPTÉ CELLES DE MOLIÈRE, OU L'ON TROUVE LE VRAI ESPRIT DE LA COMEDIE, ET SUR LA COMEDIE ESPAGNOLE

Pour la comédie, qui doit être la représentation de la vie ordinaire, nous l'avons tournée tout à fait sur la galanterie, à l'exemple des Espagnols ; sans considérer que les anciens s'étaient attachés à représenter la vie humaine, selon la diversité des humeurs ; et que les Espagnols, pour suivre leur propre génie, n'avaient dépeint que la seule vie de Madrid, dans leurs intrigues et leurs aventures.

J'avoue que cette sorte d'ouvrage aurait pu avoir dans l'antiquité un air noble et je ne sais quoi de plus galant ; mais c'était plutôt le défaut de ces siècles-là que la faute des auteurs. Aujourd'hui, la plupart de nos poètes savent aussi peu ce qui est des mœurs, qu'on savait en ces temps-là ce qui est de h galanterie. Vous diriez qu'il n'y a plus d'avares, de prodigues, d'humeurs douces et accommodées à la société, de naturels chagrins et austères. Comme si la nature était changée, et que les hommes se fussent défaits de ces divers sentiments, on les représente tous sous un même caractère, dont je ne sais point la raison; si ce n'est que les femmes aient trouvé, dans ce siècle ci, qu'il ne doit plus y avoir au monde que des galants.

Nous avouerons bien que les esprits de Madrid sont plus fertiles en invention que les nôtres; et c'est ce qui nous a fait tirer d'eux la plupart de nos sujets, lesquels nous avons remplis de tendresses et de discours amoureux, et où nous avons mis plus de régularité et de vraisemblance. La raison en est qu'en Espagne, où les femmes ne se laissent presque jamais voir, l'imagination du poète se consomme aux moyens ingénieux de faire trouver les amants en même lieu ; et en France, où la liberté du commerce est établie, la grande délicatesse de l'auteur est employée dans la tendre et amoureuse expression des sentiments.

Une femme de qualité espagnole1 lisait, il n'y a pas longtemps, 'le roman de Cléopatre ; et comme, après un long récit d'aventures, elle eut tombé sur une conversation délicate d'un amant et d'une amante également passionnés : « Que d'esprit mal em- (( ployé, dit-elle, et à quoi tous ces beaux discours, quand ils « sont ensemble? »

C'est la plus belle réflexion que j'aie ouï faire de ma vie ; et Calprenède, quoique Français, devait se souvenir qu'à des amants nés sous un soleil plus chaud que celui d'Espagne, les paroles étaient assez inutiles en ces occasions. Mais le bon sens de cette dame ne serait pas reçu dans nos galanteries ordinaires, où il faut parler mille fois d'une passion qu'on n'a pas, pour la pouvoir persuader ; et où Ton se voit tous les jours, pour se plaindre avant que de trouver une heure à finir ce faux tourment.

La précieuse de Molière est dépeinte ridicule dans la chose, aussi bien que dans les termes, de ne vouloir pas prendre le roman par la queue1, quand il s'agit de traiter avec des parents l'affaire sérieuse d'un mariage; mais ce n'eût pas été une lausse délicatesse avec un galant, d'attendre sa déclaration, et tout ce qui vient par degrés, dans le procédé d'une galanterie.

Pour la régularité et la vraisemblance, il ne faut pas s'étonner qu'elles se trouvent moins chez les Espagnols que chez les Français. Comme toute la galanterie des Espagnols est venue des Maures, il y reste je ne sais quel goût d'Afrique, étranger des autres nations et trop extraordinaire pour pouvoir s'accommoder à la justesse des règles. Ajoutez qu'une vieille impression de chevalerie errante, commune à toute l'Espagne, tourne les esprits des cavaliers aux aventures bizarres. Les filles, de leur côté, goûtent cet air-là, dès leur enfance, dans les livres de chevalerie et dans les conversations fabuleuses des femmes qui sont auprès d'elles. Ainsi les deux sexes remplissent leur esprit des mêmes idées ; et la plupart des hommes et des femmes qui aiment, prendraient le scrupule de quelque amoureusë extravagance, pour une froideur indigne de leur passion.

Quoique l'amour n'ait jamais des mesures bien réglées, en

1 La princesse d'Isenghien.

2 Voir les Précieuses ridicules de Molière.

quelque pays que ce soit, j'ose dire qu'il n'y a rien de fort extravagant, en France, ni dans la manière dont on le fait, ni dans les événements ordinaires qu'il y produit. Ce qu'on appelle une belle passion a de la peine même à se sauver du ridicule; car les honnêtes gens, partagés à divers soins, ne s'y abandonnent pas comme font les Espagnols, dans l'inutilité de Madrid, où rien ne donne du mouvement que le seul amour.

A Paris, l'assiduité de notre cour nous attache ; la fonction d'une charge ou le dessein d'un emploi nous occupe : la fortune l'emportant sur les maîtresses, dans un lieu où l'usage est de préférer ce qu'on se doit à ce qu'on aime. Les femmes, qui ont à se régler là-dessus, sont elles-mêmes plus galantes que passionnées ; encore se servent-elles de la galanterie pour entrer dans intrigues. Il y en a peu que la vanité et l'intérêt ne gouvernenf, et c'est à qui pourra mieux se servir, elle des galants, et les galants d'elles, pour arriver à leur but.

L'amour ne laisse pas de se mêler à cet esprit d'intérêt, mais bien rarement il en est le maître; car la conduite que nous sommes obligés de tenir aux affaires nous forme à quelque régularité pour les plaisirs, ou nous éloigne au moins de l'extra\agance. En Espagne, on ne vit que pour aimer. Ce qu'on appelle aimer, en France, n'est proprement que parler d'amour et mêler aux sentiments de l'ambition la vanité des galanteries.

Ces différences considérées, on ne trouvera pas étrange que la comédie des Espagnols, qui n'est autre chose que la représentation de leurs aventures, soit aussi peu régulière que les aventures : il n'y aura pas à s'étonner que la comédie des Français, qui ne s'éloigne guère de leur usage, conserve des égards, dans la représentation des amours, qu'ils ont ordinairement dans les amours mêmes. J'avoue que le bon sens, qui doit être de tous les pays du monde, établit certaines choses dont on ne doit se dispenser nulle part; mais il est difficile de ne pas donner beaucoup à la coutume, puisque Àristote même, dans sa Poétique, a mis quelquefois la perfection en ce qu'on croyait de mieux, à Athènes, et non pas en ce qui est véritablement le plus parfait.

La comédie n'a pas plus de privilège que les lois, qui, devant toutes être fondées sur la justice, ont néanmoins des différences

particulières, selon le divers génie des peuples qui les ont faites ; et, si on est obligé de conserver l'air de l'antiquité, s'il faut, garder le caractère des héros qui sont morts il y a deux mille ans, quand on les représente sur le théâtre ; comment peut-on ne suivre pas les humeurs, et ne s'ajuster pas aux manières de ceux qui vivent, lorsqu'on représente à leurs yeux ce qu'ils font eux-mêmes tous les jours?

Quelque autorité cependant que se donne la coutume, la raison sans doute a les premiers droits, mais il ne faut pas que son exactitude soit rigide ; car, aux choses qui vont purement à plaire, comme la comédie, il est fâcheux de nous assujettir à un ordre trop austère, et de commencer par la gêne en des sujets où nous ne cherchons que le plaisir.

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