‹ Œuvres choisies;Chapitre 44 sur 64 · ÉCLAIRCISSEMENT SUR CE QU'ON A DIT DE LA MUSIQUE DES ITALIENS · texte numérisé non relu

ÉCLAIRCISSEMENT SUR CE QU'ON A DIT DE LA MUSIQUE DES ITALIENS

On m'a rendu de si méchants offices, à l'égard des Italiens, que je me sens obligé de me justifier, auprès des personnes dont je désirerais l'approbation, et appréhenderais la censure. Je déclare donc qu'après avoir écouté Sypliace, Ballarini et Buzzolini avec attention ; qu'après avoir examiné leur chant, avec le peu d'esprit et de connaissance que je puis avoir, j'ai trouvé qu'ils chantaient divinement bien ; et si je savais des termes qui fussent audessus de cette expression, je m'en servirais pour faire valoir leurs capacités davantage.

Je ne saurais faire un jugement assuré des Français. Ils remuent trop les passions : ils mettent un si grand désordre en nos mouvements, que nous en perdons la liberté du discernement, que les autres nous ont laissée pour trouver la sûreté de leur mérite dans la justesse de nos approbations.

La première institution de la musique a été faite pour tenir notre âme dans un doux repos , ou la remettre dans son assiette, si elle en était sortie. Ceux-là sont louables, qui par une connaissance égale des cœur" et du chant, suivent des ordres si utilement

établis. Les Français n'ont aucun égard à ces principes ; ils inspirent la crainte, la pitié, la douleur; ils inquiètent, ils agitent, ils troublent, quand il leur plaît ; ils excitent les passions que les autres apaisent ; ils gagnent le cœur par un charme qu'on pourrait nommer une espèce de séduction. Avez-vous l'âme tendre et sensible ? Aimez- vous à être touché ? Écoutez la Rochouas1 , Baumaviel, Duménil ; ces maîtres secrets de l'intérieur, qui cherchent encore la grâce et la beauté de l'action, pour mettre nos yeux dans leurs intérêts. Mais voulez-vous admirer la capacité, la science, la profondeur dans les choses difficiles? la facilité de chanter tout sans étude, l'art d'ajuster la composition à sa voix, au lieu d'accommoder sa voix à l'intention du compositeur? voulez-vous admirer une longueur d'haleine incroyable pour les tenues, une facilité de gosier surprenante pour les passages? Entendez Syphace, Ballarini et Buzzolini, qui dédaignant les faux mouvements du cœur, s'attachent à la plus noble partie de vous-même, et assujettissent les lumières les plus certaines de votre esprit.

DÉFENSE DE QUELQUES PIECES DE THEATRE DE M. CORN El LIE A M. de Barillon2.

Je n'ai jamais douté de votre inclination à la vertu, mais je ne vous croyais pas scrupuleux jusqu'au point de ne pouvoir souffrir Rodogune sur le théâtre, parce qu'elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère, après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, monsieur, d'oublier la douceur de notre naturel, l'innocence de nos mœurs, l'humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de l'Orient. Quand vous aurez fait réflexion qu'en toutes

1 Var. la Rochechouart.

2 Ambassadeur extraordinaire de France en Angleterre

les familles royales de l'Asie, les pères se défont de leurs enfants, sur le plus léger soupçon ; que les enfants se défont de leurs pères, par l'impatience de régner ; que les maris font tuer leurs femmes, et les femmes empoisonner leurs maris ; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères ; quand tous aurez considéré un usage si détestable, établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, qu'elle ait voulu assurer sa vie, recouvrer sa liberté, et mettre un amant sur le trône, par la perte de la plus méchante femme qui fut jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu'ils auraient dû avoir pour la meilleure mère du monde : il a fait prendre à la jeune reine le parti qu'exigeait d'elle la nécessité de ses affaires.

Peut-être me direz- vous que ces crimes-là peuvent s'exécuter en Asie, et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n'a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l'accorder à ceux qui l'ont fait eux-mêmes sans aucun sujet? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste ? Pourqui Atrée y fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un festin ? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus ? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme? Pourquoi Amurat ferat-il étrangler Roxane et Bajazet ? Et venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si catholique, fera-t-il mourir don Carlos, sur un soupçon fort mal éclair ci ? La nouvelle la plus agréable que nous ayons1 a renouvelé la mémoire d'une chose ensevelie, et a produit une tragédie, en Angleterre2, dont le sujet a su plaire à tous les Anglais. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n'a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté, qui ne pouvait s'établir que par un crime ; mais un crime, à l'égard d'un Capucin, plus qu'à l'égard d'un Ambassadeur, un crime dont Machiavel aurait fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.

1 Don Carlos, nouvelle historique, par l'abbé de Saint-Ré al,

2 Composée par Thom. Otway, en 1676

Une chose que vous trouviez fort à redire, Monsieur, c'est qu'on ait rendu une jeune princesse capable d'une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge ; mais je sais qu'elle était reine, et qu'elle était veuve. Une de ces qualités suffit pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce, monsieur, faites grâce à Rodogune, le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourrez faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.

A madame la duchesse Mazarin.

II. Il me semble que Rodogune n'est pas mal justifiée : faisons la même chose pour Emilie, auprès de madame Mazarin. Suspendez votre jugement, madame; Emilie n'est pas fort coupable d'avoir exposé Cinna aux dangers d'une conspiration. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même : c'est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens ; c'est par Hortense que je prétends justifier Emilie.

Emilie avait vu la proscription de sa famille ; elle avait vu massacrer son père, et, ce qui était plus insupportable à une Romaine, elle voyait la république assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent chercher des amis, à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments, et que les mêmes sentiments pussent unir pour perdre un usurpateur. Cinna, neveu de Pompée, et le seul reste de cette grande maison, qui avait péri pour la république, joignit ses ressentiments à ceux d'Emilie ; et tous deux venant à s'animer par le souvenir des injures, autant que par l'intérêt du ] public, formèrent ensemble le dessin hardi de celte illustre et célèbre conspiration.

Dans les conférences qu'il fallut avoir pour conduire cette affaire, les cœurs s'unirent aussi bien que les esprits ; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration ; et jamais Emilie ne se promit à Cinna, qu'à condition qu'il se donnerait tout entier à leur entreprise. Us conspirèrent donc, avant que de s'aimer ; et leur passion, qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles

qui suivent toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance et à l'amour de la liberté.

Comme leur dessein était sur le point de s'exécuter, Cinna se laissant toucher à la confiance, et aux bienfaits d'Auguste, fit voir à Emilie une âme sujette aux remords, et toute prête à changer de résolution ; mais Emilie, plus Romaine que Cinna, lui reprocha sa faiblesse, et demeura plus fortement attachée à son dessein que jamais. Ce fut là qu'elle dit des injures à son amant ; ce fut là qu'elle imposa des conditions que vous n'avez pu souffrir, et que vous approuverez, madame, quand vous vous serez mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d'Emilie : le dessein de rétablir la république se joignit au désir de la vengeance ; l'amour fut un effet de la conspiration, et i] entra dans l'âme des conspirateurs, plus pour y servir que pour y régner.

Joignons à la douceur de venger nos parens,

La gloire qu'on remporte a punir les tyrans ;

Et faisons publier par toute F Italie :

La liberté de Rome est V œuvre d'Emilie,

On a touché son âme, et son cœur s'est épris;

Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix i.

Vous êtes née à Rome, madame, et vous y avez reçu l'âme des Porcies et des Arries2, au lieu que les autres qu'on y voit naître n'y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toutç grande, toute romaine, si vous viviez aujourd'hui dans une république qu'on opprimât ; si vos parents y étaient proscrits, votre maison désolée, et, ce qui est le plus odieux à une personne libre, si votre égal était devenu votre maître ; ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer, quand vous verrez la ruine de votre patrie; ce couteau ne serait-il pas essayé contre le tyran, avant que d'être employé contre vous-même? Vous conspireriez sans cloute ; et un misérable amant qui voudrait vous inspirer la faiblesse d'un repentir, serait traité plus durement par Hortense, que Cinna ne le fut par Emilie.

Je m'imagine que nous vivons dans une même république,

1 Paroles d'Émilie à sa confidente, dans Cinna.

2 Femmes de Brutus et de Pétus.

dont un citoyen ambitieux opprime la liberté. En cet état déplorable, je vous offrirais un vieux Cinna, qui ferait peu d'impression sur votre cœur ; mais, quand vous lui auriez ordonné de punir le tyran, il ne reviendrait pas vous trouver avec des remords, avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainte et des sentiments d'intérêt. Il recevrait la confidence et les bienfaits du nouvel Auguste, comme des outrages ; les périls ne feraient que l'animer à vous servir ; il se porterait enfin si généreusement à l'exécution de l'entreprise, que vous le plaindriez mort, pour avoir obéi à vos ordres, ou le loueriez vivant, après les avoir exécutés.

Que la condition du vieux philosophe est malheureuse ! Il ne se soucie point de gloire ; et le mieux qui lui puisse arriver, c'est qu'un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore cette apparence de grâce, toute vaine qu'elle est, ne lui est accordée que bien rarement ; il voit même beaucoup plus de disposition à lui donner des chagrins que des louanges. Et Dieu conserve M. l'ambassadeur de Portugal1! S'il n'était plus au monde, le philosophe serait exposé le premier aux mauvais traitements que Son Excellence essuie tous les jours.

A Messieurs de ***.

III. Si je dispute quelquefois avec vous, messieurs, ce n'est que pour remplir le vide du jeu et pour vous ôter l'ennui d'une conversation trop languissante. Je conteste à dessein de vous céder, et vous oppose de faibles raisons, tout préparé à reconnaître la supériorité des vôtres.

Dans cette vue, j'ai soutenu que le Menteur était une bonne comédie, que le sujet du Cid était heureux, et que cette pièce faisait un très-bel effet sur le théâtre, quoiqu'elle ne fût pas sans défaut ; j'ai soutenu que Rodognne était un fort bel ouvrage, et que YOEdipe devait passer pour un chef-d'œuvre de l'art. Pouvaisje vous foire un plus grand plaisir, messieurs, que de vous donner une si juste occasion de me contredire, et de faire valoir la force et la netteté de votre jugement aux dépens du mien?

J'ai soutenu que, pour faire une belle comédie, il fallait choisir

1 Le comte de Mélos.

I)E SÀINT-ÉVREMOm

un beau sujet, le bien disposer, le bien suivre, et le mener naturellement à la fin ; qu'il fallait faire entrer les caractères dans les sujets, et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères ; que nos actions devaient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu'il fallait remettre à la philosophie de nous faire connaître ce que sont les hommes, et à la comédie de nous faire voir ce qu'ils sont ; et qu'enfin ce n'est pas tant la nature humaine qu'il faut expliquer, que la condition humaine qu'il faut représenter sur le théâtre.

Ne vous ai-je pas bien servis, messieurs, quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions? Pouvais-je faire plus pour vous, que d'exposer à votre censure la rudesse d'un vieux goût qui a fait voir le raffinement du vôtre? Vous avez raison, messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d'Aristote et d'Horace, des rêveries de Heinsius et de Grotius, des caprices de Corneille et de Ben Jonson, des fantaisies de Rapin l, et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens, c'est la mode. Que sert une raison qui n'est point reçue, et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît?

J'avoue qu'il y a eu des temps où il fallait choisir de beaux sujets, et les bien traiter : il ne faut plus aujourd'ui que des caractères ; et je demande pardon au poëte de la comédie de M. le duc de Buckingham, s'il m'a paru ridicule, quand il se vantait d'avoir trouvé l'invention de faire des comédies sans sujet2. J'ai les mêmes excuses à vous faire, messieurs : comme vous avez le même esprit, je vous ai tous offensés également ; ce qui m'oblige à vous donner une pareille satisfaction. Mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous, sur la comédie; j'espère que vous me ferez, à l'avenir, un traitement plus favorable en tout, et que madame Mazarin me sera moins opposée qu'elle n'est.

Que vous ai-je fait, madame la duchesse, pour me traiter de la façon que vous me traitez? 11 n'y a que moi, et le diable de Quevedo, à qui l'on impute toutes les qualités contraires. Vous

1 René Rapin, jésuite, né en 1621, mort en 1687 ; auteur du poëme latin des Jardins (Hortorum libri IV) et d'autres ouvrages estimés de critique.

2 Voyez la comédie du duc de Buckingham, intitulée : the Hehearsalr cesl-à-dirc la Répétition des rôles

me trouvez fade clans les louanges, vous me trouvez piquant dans les vérités : si je veux me taire, je suis trop discret; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contestation vous choque ; quand je m'empêche de disputer, ma retenue vous paraît méprisante et dédaigneuse. Dis-je des nouvelles ? je suis mal informé ; n'en dis-je pas? je fais le mystérieux. À l'hombre, on se défie de moi comme d'un pipeur, et on me trompe comme un imbécile. On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu'ont les autres. Tout le monde crie, tout le monde Sè plaint, et je suis le seul à souffrir.

Je vous ai l'obligaiion de toutes ces choses, madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu'il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise, mépriser ceux que j'honore, offenser ceux que je crains. Quartier ! madame la duchesse ; je me rends. Ce n'est pas vaincre que d'avoir affaire à des gens rendus. Portez vos armes contre les rebelles, forcez les opiniâtres, et gouvernez avec douceur les soumis : la différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra (et ce grand jour n'est pas loin) que le comte de Mélos ne murmurera plus à l'hombre, et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi, j'ai abandonné les Visionnaires1) et le Menteur. Racine est préféré à Corneille, et les caractères remportent sur les sujets. Je ne renonce pas seulement à mon opinion, madame; je maintiens les vôtres avec plus de fermeté que M. de Villiers n'en peut avoir à soutenir la beauté de ses parentes. J'ai changé l'ordre de mes louanges et de mes censures. Dès les cinq heures du soir, je blâmerai ce que vous jugerez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d'être loué. Pour dernier sacrifice, je continuerai, tant qu'il vous plaira, la maudite société que nous avons eue, M. l'ambassadeur de France, M. le comte de Castelmelhor2, et moi. Proposez quelque chose de plus difficile ; vos ordres, madame, le feront exécuter.

1 Comédie de Desmarets de Saint-Sorlin.

2 c< Dom Louis de Vasconcellos y Sousa, comte de Castelmelhor, premier ministre et favori d'Alphonse, roi de Portugal. Après la révolution qui arriva en Portugal en 1607, il fut obligé de se retirer à Turin, d'où il obtint permission de passer en Angleterre. 11 y demeura dix ou douze ans, et retourna ensuite en Portugal.» (Des Maizeaux.,

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