SCÈNE I. ^ SAINT-AMANT, FARET
SAINT-AMANT
Faret, qui ne rirait de notre académie? f À-t-on vu de nos jours une telle infamie? j Passer huit ou dix ans à réformer six mots ! Par Dieu, mon cher Faret, nous sommes de grands sots.
1 Après la campagne de Rocroy (1643), M. de Saint-Évremond fit une espèce de satire contre PAcadémie française qu'on publia en 1650 sous le titre de : Comédie des Académistes, pour la ré formation de la langue française. Elle avait couru longtemps manuscrite... de sorte que quand elle fut imprimée M. de Saint-Evremond ne s'y reconnaissait plus. En 1680, la duchesse de Mazarin engagea Pauteur à revoir cette pièce et à la corriger.
FARET
Tant sots qu'il vous plaira ; mais les premiers de France
Sont les admirateurs de notre suffisance.
Quoi ! trouvez-vous mauvais que de pauvres auteurs
Devant les ignorants s'érigent en docteurs?
S ils peuvent se donner du crédit, de l'estime.
L'erreur des abusés n'est pas pour eux un crime.
Après tout, où trouver de ces rares savants
Dont le nom immortel percera tous les ans ?
Si pour l'Académie il faut tant de science,
Vous et moi pourrions bien ailleurs prendre séance.
SAINT-AMANT
Oui ; mais je n'aime pas que monsieur de Godeau,
Excepté ce qu'il fait, ne trouve rien de beau ;
Qu'un fat de Chapelain aille en chaque ruelle
D'un ridicule ton réciter sa Pucelle ;
Ou que, dur et contraint en ses vers amoureux,
Il fasse un sot portrait de l'objet de ses vœux ;
Que son esprit stérile et sa veine forcée
Produisent de grands mots, qui n'ont sens ni pensée.
Je voudrais que Gombault, TEstoile et Colletet,
En prose comme en vers eussent un peu mieux fait ;
Que des Amis rivaux 1 Boisrobert ayant honte,
Revînt à son talent de faire bien un conte.
Enfin
FARET
Vous avez tort de mépriser Godeau 2 :
Il a l'esprit fertile, et le tour assez beau. Tout le défaut qu'il a, soit en vers soit en prose, C'est qu'en trop de façons il dit la même chose.
1 Comédie de Boisrobert.
2 « Je tombe d'accord, dit M. de Maucroix dans une lettre à Despréaux, que M. Godeau écrivait avec beaucoup de facilité... Mais pour vous dire la Vérité, dès notre jeunesse même nous nous sommes aperçus que M. Godeau île varie pas assez. La plupart de ses ouvrages sont comme des logogri plies, car il commence toujours par exprimer les circonstances d'une chose, et puis il y joint le mot. On ne voit point d'autres figures dans son Benedicite, dans son Laudate et dans ses Cantiques. » (Des Maizeaux.)
L'Estoile fait des vers avec le cardinal 1 : Colletet est bon homme, et n'écrit pas trop mal ; Boisrobert est plaisant autant qu'on saurait l'être ; Il s'est assez bien mis dans l'esprit de son maître 4 tous ses madrigaux il donne un joli tour, Et ferait des leçons aux Grecs de leur amour 3. Baudouin fait des vers au-dessous des images, Mais Davila traduit est un de ses ouvrages 4.
Gombauld pour un châtré ne manque pas de feu
J'entends quelqu'un qui monte : arrêtons-nous un peu : Je commence à le voir, c'est l'évêque de Grasse.
SAINT-AMANT
Il faut se retirer, et lui quitter la place :
Nous reviendrons tantôt ; allons, mon cher Far et,
Trouver proche d'ici quelque bon cabaret 5.
1 L'Estoile, Colletet, Boisrobert étaient du nombre de ceux qui travaillaient à des pièces de théâtre par ordre du cardinal de Richelieu, et souvent même avec lui. (Pellisson, Histoire de V Académie française.)
2 Boisrobert était alors en sa plus grande faveur auprès du cardinal de Richelieu, et son plus grand soin était de délasser l'esprit de son maître après le bruit et l'embarras des affaires, tantôt par ses agréables contes, qu'il faisait mieux que personne du monde, tantôt en lui rapportant toutes les petites" nouvelles de la cour et de la ville ; et ce divertissement était si utile au cardinal, que son premier médecin, Citois, avait coutume de lui dire : « Monseigneur, nous ferons tout ce que nous pourrons pour votre santé, mais toutes nos drogues sont inutiles si vous n'y mêlez un peu de Boisrobert. » (Pellisson, Hist. de VAcad.)
3 Boisrobert était accusé du vice de non-conformité; témoin ces deux vers de Ménage, dans sa Requête des Dictionnaires :
Cet admirable Patelin Aimant le genre masculin.
Ainsi que le dit Pellisson, Boisrobert était né à Caen, dans la paroisse de Froide-Rue. Le témoignage de Huet, de Halley et de Patrix ne laisse point de doute à ce sujet. (M. Hippeau )
4 Davila a écrit en italien l'histoire des guerres civiles de France depuis la mort de Henri II jusqu'à la paix de Yervins : Baudouin l'a traduite en français, et c'est le plus supportable de ses ouvrages.
5 M. de Saint-Amant, remarque M. Pellisson, a célébré Faret dans ses vers comme un illustre débauché, cependant il ne l'était pas, à beaucoup près autant qu'on le jugerait par là. Bien qu'il ne haït pas la bonne chère et , le divertissement, il dit lui-même en quelque endroit de ses œuvres que la