DE QUELQUES I IVRES ESPAGNOLS, ITALIENS ET FRANÇAIS
Ce que l'amour a de délicat me flatte ; ce qu'il a de tendre me sait toucher : et, comme l'Espagne est le pays du monde où l'on aime le mieux, je ne me lasse jamais de lire, dans les auteurs es-
pagnols, des aventures amoureuses. Je suis plus touché de la passion d'un de leurs amants, que je ne serais sensible à la mienne, si j'étais capable d'eu avoir encore ; l'imagination de ses amours me fait trouver des mouvements pour lui, que je ne trouverais pas pour moi-même.
11 y a peut-être autant d'esprit, dans les autres ouvrages des auteurs de cette nation, que dans les nôtres; mais c'est un esprit qui ne me satisfait pas, à la réserve de celui de Cervantes, en Don Quichotte, que je puis lire toute ma vie, sans en être dégoûté un seul moment. De tous les livres que j'ai lus, Don Quichotte est celui que j'aimerais mieux avoir fait : il n'y en a point, à mon avis, qui puisse contribuer davantage à nous former un bon goût, sur tontes choses. J'admire comme, dans la bouche du plus grand fou de la terre, Cervantes a trouvé le moyen de se faire connaître l'homme le plus entendu, et le plus grand connaisseur qu'on se puisse imaginer : j'admire la diversité de ses caractères, qui sont les plus recherchés du monde, pour les espèces, et dans leurs espèces les plus naturels. Quevedo parait un auteur tort ingénieux ; mais je l'estime plus d'avoir voulu brûler tous ses livres, quand il lisait Don Quichotte, que de les avoir su laire.
Je ne me connais pas assez aux vers italiens, pour en goûter la délicatesse, ou en admirer la force et la beauté. Je trouve quelques Histoires, en cette langue, au-dessus de toutes les modernes, et quelques traités de politique au-dessus même de ce que les anciens en ont écrit. Pour la morale des Italiens, elle est pleine de concetti, qui sentent plus une imagination qui cherche à briller, qu'un bon sens formé par de profondes réflexions.
J'ai une curiosité fort grande pour tout ce qu on fait de beau en français, et un grand dégoût de mille auteurs, qui semblent n'écrire que pour se donner la réputation d'avoir écrit. Je n'aime pas seulement à lire, pour me donner celle d'avoir beaucoup lu ; et c'est ce qui me fait tenir particulièrement à certains livres, où je puis trouver une satisfaction assurée.
Les essais de Montagne, les poésies de Malherbe, les tragédies de Corneille et les œuvres de Voiture, se sont établis comme un droit de me plaire toute ma vie. Montagne ne fait pas le même effet, dans tout le cours de celle des autres. Comme il nous ex-
DE SAINT-ÊVREMOND.
pliffue particulièrement l'homme, les jeunes et les vieux aiment à se trouver en lui, par la ressemblance des sentiments. L'espace qui sépare ces deux âges, nous éloigne de la nature, pour nous donner aux professions ; et alors nous trouvons, dans Montagne, moins de choses qui nous conviennent. La science de la guerre fait l'occupation du général ; la politique, du ministre ; la théologie, du prélat; la jurisprudence, du juge. Montagne revient à nous, quand la nature nous y ramène, et qu'un âge avancé, où l'on sent véritablement ce qu'on est, rappelle le prince, comme ses sujets, de l'attachement au personnage, à un intérêt plus proche et plus sensible de la personne.
Je n'écris point ceci par un esprit de vanité, qui porte les hommes à donner au public leurs fantaisies. Je me sens, en ce que je dis, et me connais mieux par l'expression du sentiment que je forme de moi-même, que je ne ferais par des pensées secrètes, et des réflexions intérieures. L'idée qu'on a de soi, par la simple attention à se considérer au dedans, est toujours un peu confuse : l'image qui s'en exprime au dehors est beaucoup plus nette, et fait juger de nous plus sainement, quand elle repasse à l'examen de l'esprit, après s'être présentée à nos yeux. D'ailleurs, l'opinion flatteuse de notre mérite perd la moitié de son charme, sitôt qu'elle se produit. Les complaisances de l'amour-propre venant à s'évanouir insensiblement, il ne nous reste qu'un dégoût de sa douceur, et de la honte pour une vanité aussi follement conçue que judicieusement quittée.
Pour égaler Malherbe aux anciens, je ne veux rien de plus beau que ce qu'il a fait. Je voudrais seulement retrancher de ses ouvrages ce qui n'est pas digne de lui. Nous lui ferions injustice de le faire céder à qui que ce fut ; mais il souffrira, pour l'honneur de notre jugement, que nous le fassions céder à luimême.
On peut dire la même chose de Corneille. H serait au-dessus de tous les tragiques de l'antiquité, s'il n'avait été fort au-dessous de lui en quelques-unes de ses pièces : il est si admirable dans les belles, qu'il ne se laisse pas souffrir ailleurs médiocre. Ce qui n'est pas excellent en lui me semble mauvais ; moins pour être mal, que pour n'avoir pas la perfection qu'il a su don-
ner à d'autres choses. Ce n'est pas assez à Corneille de nous plaire légèrement ; il est obligé de nous toucher. S'il ne ravit nos esprits, ils emploieront leurs lumières à connaître, avec dégoût, la différence qu'il y a de lui à lui-même. Il est permis à quelques auteurs de nous émou voir simplement. Ces émotions inspirées par eux, sont de petites douceurs assez agréables, quand on ne cherche qu'à s'attendrir. Avec Corneille, nos âmes se préparent à des transports; et, si elles ne sont pas enlevées, il les laisse dans un état plus difficile à souffrir que la langueur. Il est malaisé de charmer éternellement, je l'avoue ; il est malaisé de tirer un esprit de sa situation, quand il nous plaît; d'enlever une âme hors de son assiette : mais Corneille, pour l'avoir fait trop souvent, s'est imposé la loi de le faire toujours. Qu'il supprime ce qui n'est pas assez noble pour lui; il laissera admirer des beautés qui ne lui sont communes avec personne.
Je pardonnerais aussi peu à Voiture un grand nombre de lettres qu il devrait avoir supprimées, si lui-même les avait fait mettre au jour 1 ; mais il était comme ces pères, également bons et discrets, à qui la nature laisse de la tendresse pour leurs enfants, et qui aiment, en secret, ceux qui n'ont point de mérite, pour n'exposer pas au public, par cette amitié, la réputation de leur jugement. Il pouvait donner tout son amour à quelques-uns de ses ouvrages ; car ils ont je ne sais quoi de si ingénieux et de si poli, de si fin et de si délicat, qu'ils font perdre le goût des sels attiques, et des urbanités romaines ; qu'ils effacent tout ce que nous voyons de plus spirituel chez les Italiens, et de plus galant chez les Espagnols.
Nous avons quelques pièces particulières, en français, d'une beauté admirable : telles sont les oraisons funèbres de la reine d'Angleterre, et de madame, par M. de Condom2. Il y a, dans ces discours, un certain esprit répandu partout, qui fait admirer l'auteur, sans le connaître, autant que les ouvrages, après les avoir lus. Il imprime son caractère en tout ce qu'il dit ; de sorte
. 1 Les Œuvres de Voilure ont été publiées en 1650, in-i°, par son neveu Pinchénc, assisté de G nrart et de Chapelain.
2 J:-B. Bossuct, premièrement évéque de Condom et ensuite évéque de Meaux II est mort ie 12 d'avril 1704.
que, sans l'avoir jamais vu, je p.isse aisément de l'admiration de son discours à celle de sa personne,