DE LA CONVERSATION
Quelque plaisir que je prenne à la lecture, celui de la conversation me sera toujours le plus sensible. Le commerce des femmes me fournirait le plus doux, si l'agrément qu'on trouve à en voir d'aimables, ne laissait la peine de se défendie de les aimer : je souffre néanmoins rarement cette violence. A mesure que mon âge leur donne du dégoût pour moi, la connaissance me rend délicat pour elles; et, si elles ne trouvent pas, en ma personne, de quoi leur plaire, par une espèce de compensation, je me satisfais d'elles malaisément. 11 y en a quelques-unes dont le mérite fait assez d'impression sur mon esprit ; mais leur beauté se donne peu de pouvoir sur mon Ame ; et, si j'en suis touché, par surprise, je réduis bientôt ce que je sens à une amitié douce et raisonnable, qui n'a rien des inquiétudes de l'amour.
Le premier mérite, auprès des dames, c'est d'aimer ; le second, est d'enlrer dans la confidence de leurs inclinations ; le troisième, de faire valoir ingénieusement tout ce qu'elles ont d'aimable. Si rien ne nous mène au secret du cœur, il faut gagner au moins leur esprit par des louanges ; car, au défaut des amants à qui tout cède, celui-là plaît le mieux, qui leur donne le moyen dese plaire davantage. Dans leur conversation, songez bien à ne les tenir jamais indifférentes : leur âme est ennemie de cette langueur. Ou faites-vous aimer, ou flattez-les sur ce qu'elles aiment, ou faites-leur trouver en elles de quoi s'aimer mieux ; car, enfin, il leur faut de l'amour, de quelque nalure qu'il puisse être : leur cœur n'est jamais vide de cette passion. Aidez un pauvre cœur à en faire quelque usage.
On en trouve, à la vérité, qui peuvent avoir de l'estime et de la tendresse, même sans amour; on en trouve qui sont aussi capables de secret et de confiance, que les plus fidèles de nos amis. J'en connais qui n'ont pas moins d'esprit et de discrétion que de charme et de beauté ; mais ce sont des singularités que la
nature, par dessein ou par caprice, se plaît quelquefois à nous donner : et il ne faut rien conclure, en faveur du général, par des endroits si particuliers, et des qualités si détachées. Ces femmes extraordinaires semblent avoir emprunté le mérite des hommes ; et peut-être qu'elles font une espèce d'infidélité à leur sexe, de passer ainsi de leur naturelle condition aux vrais avantages de la nôtre.
Pour la conversation des hommes, j'avoue que j'y ai été autrefois plus difficile que je ne suis ; et je pense y avoir moins perdu du côté de la délicatesse, que je n'ai gagné du côté de la raison. Je cherchais alors des personnes qui me plussent, en toutes choses : je cherche aujourd'hui, dans les personnes, quelque chose qui me plaise. C'est une rareté trop grande que la conversation d'un homme en qui vous trouviez un agrément universel ; et le bon sens ne souffre pas une recherche curieuse de ce qu'on ne rencontre presque jamais. Pour un plaisir délicieux qu'on imagine toujours, et dont on jouit trop rarement, l'esprit, malade de délicatesse, se fait un dégoût de ceux qu'il pourrait avoir toute la vie. Ce n'est pas, à dire vrai, qu'il soit impossible de trouver des sujets si précieux, mais il est rare que la nature les forme, et que la fortune nous en favorise. Mon bonheur m'en a fait connaître, en France, et m'en avait donné un, aux pays étrangers, qui faisait toute ma joie. La mort m'en a ravi la douceur : et, parlant du jour que mourut M. d'Àubigny, je dirai toute ma vie, avec une vérité funeste et sensible :
Quem semper acerbum, Semper honoratum, sic DU volidstis, habebo1.
Dans les mesures que vous prendrez, pour la société, faites état de ne trouver les bonnes choses que séparément ; faites état même de démêler le solide et l'ennuyeux, l'agrément et le peu de sens, la science et le ridicule. Vous verrez ensemble ces qualités, nonseulement en des gens que vous puissiez choisir ou éviter, mais en des personnes avec qui vous aurez des liaisons d'intérêt, ou
1 Yirg. Mneid. lib. V, v. 49-50.
DE SAINT-ÉYREMOSD.
d'autres habitudes aussi nécessaires. J'ai pratiqué un homme du plus beau naturel du monde, qui, lassé quelquefois de l'heureuse facilité de son génie, se jetait sur des matières de science et de religion, où il faisait voir une ignorance ridicule. Je connais un des savants hommes de l'Europe1, de qui vous pouvez apprendre mille choses curieuses ou profondes, en qui vous trouverez une crédulité imbécile pour tout ce qui est extraordinaire, fabuleux, éloigné de toute créance.
Ce grand maître du théâtre, à qui les Romains sont plus redevables de la beauté de leurs sentiments, qu'à leur esprit et à leur vertu ; Corneille, qui se faisait assez entendre sans le nommer, devient un homme commun, lorsqu'il s'exprime pour lui-même. Il ose tout penser pour un Grec, ou pour un Romain : un Français ou un Espagnol diminue sa confiance ; et quand il parle pour lui, elle se trouve tout à fait ruinée. Il prête à ses vieux héros tout ce qu'il a de noble dans l'imagination, et vous diriez qu'il se défend l'usage de son propre bien, comme s'il n'était pas digne de s'en servir.
Si vous connaissiez le monde parfaitement, vous y trouveriez une infinité de personnes recommandables par leurs talents, et aussi méprisables par leurs faibles. N'attendez pas qu'ils fassent toujours un bon usage de leur mérite, et qu'ils aient la discrétion de vous cacher leurs défauts. Vous leur verrez souvent un dégoût pour leurs bonnes qualités, et une complaisance fort naturelle pour ce qu'ils ont de mauvais. C'est à votre discernement à faire le choix qu'ils ne font pas, et il dépendra plus de votre adresse de tirer le bien qui se trouve en eux, qu'il ne leur sera facile de vous le donner.
Depuis dix ans que je suis en pays étranger, je me trouve aussi sensible au plaisir de la conversation, et aussi heureux à le "goûter, que si j'avais été en France. J'ai rencontré des personnes d'autant de mérite que de considération, dont le commerce a su faire le plus doux agrément de ma vie. J'ai connu des hommes aussi spirituels que j'en aie jamais vu, qui ont joint la douceur
1 Isaac Vossius, né à Leyde, en 1618 ; il passa en Angleterre et fut nommé par Charles II chanoine de Windsor, où il mourut en 1689,
de leur amitié à celle de leur entretien. J'ai connu quelques ambassadeurs si délicats, qu'ils me paraissaient faire une perte considérable, autant de fois que les fonctions de leur emploi suspendaient l'usage de leur mérite particulier.
J'avais cru, autrefois, qu'il n'y avait d'honnêtes gens qu'en notre cour; que la mollesse des pays chauds, et une espèce de barbarie des pays froids, n'en laissaient former, dans les uns et dans les autres, que fort rarement. Mais, à la fin, j'ai connu, p:»r expérience, qu'il y en avait partout ; et, si je ne les ai pas goûtés assez tôt, c'est qu'il est difficile, à un Français, de pouvoir goûter ceux d'un autre pays que le sien. Chaque nation a son mérite, avec un certain tour qui est propre et singulier à" son génie. Mon discernement trop accoutumé à l'air du nôtre, rejetait comme mauvais ce qui lui était étranger. Pour voir toujoms imiter uos modes, dans les choses extérieures, nous voudrions attirer l'imitation, jusqu'aux m inières que nous donnons à notre vertu. A la vérité, le fond d'une qualité essentielle est partout le même : mais nous cherchons des dehors qui nous conviennent; et ceux, parmi nous, qui donnent le plus à la raison, y veulent encore des agréments pour la fantaisie. La différence que je trouve de nous aux autres, dans ce tour qui distingue les nations, c'e>t qu'à parler véritablement nous nous le faisons nousmêmes, et la nature l'imprime en eux, comme un caractère dont ils ne se défont presque jamais.
Je n'ai guère connu que deux personnes, en ma vie, qui pussent bien réussir partout, mais diversement. L'un avait toute sorte d'agréments : il en avait pour les gens ordinaires, pour les gens singuliers, pour les bizarres même; et il semblait avoir, dans son naturel, de quoi plaire à tous les hommes. L'autre avait tant de belles qualités, qu'il pouvait s'assurer d'avoir de l'approbation, dans tous les lieux où l'on fait quelejue cas delà vertu. Le premier était insinuant, et ne manquait jamais de s'attirer les inclinations. Le second avait quelque fierté, mais on ne pouvait pas lui refuser son estime. Pour achever cette différence : on se rendait avec plaisir aux insinuations de celui-là, et on avait quelquefois du chagrin de ne pouvoir résister à l'impression du mérite de celui-ci. J'ai en avec tous les deux une amitié fort étroite; et
DE SAliNT-ËVKEMOND.
je puis dire que je n'ai jamais rien vu en l'un que d'agréable, et rien en l'autre que l'on ne dut estimer1.