PORTRAIT DE SAINT-ÉVREMOND FAIT PAR LUI-MÊME
C'est un philosophe également éloigné du superstitieux et de l'impie ; un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche, que d'inclination pour les plaisirs ; un homme qui n'a jamais senti la nécessité, qui n'a jamais connu l'abondance; il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans leur raison. Jeune, il a haï la dissipation, persuadé qu'il fallait du bien pour les commodités d'une longue vie. Vieux, il a de la peine à souffrir l'économie, croyant que la nécessité est peu à craindre, quand on a peu de temps à pouvoir être misérablei
Il se loue de la nature ; il ne se plaint point de la fortune; il hait le crime; il souffre les fautes; il plaint les malheureux; il ne cherche point dans les hommes ce qu'ils ont de mauvais, pour les décrier; il trouve ce qu'ils ont de ridicule, pour s'en réjouir; il se fait un plaisir secret de le connaître; il s'en ferait un p!us grand de le découvrir aux autres, si la discrétion ne l'en empêchait.
La vie est trop courte, à son avis, pour Vire toutes sortes de livres, et charger sa mémoire d'une infinité de choses, aux dépens ! de son jugement ; il ne s'attache point aux écrits les plus savants, | pour acquérir la science, mais -aux plus sensés, pour fortifier sa raison ; tantôt il cherche les plus délicats, pour donner de la délicatesse à son goût, tantôt les plus agréables, pour donner de l'agrément à son génie. 11 me reste à vous le dépeindre, tel qu'il est dans l'amitié et dans la religion : en l'amitié, plus constant qu'un philosophe, plus sincère qu'un jeune homme de bon naturel, sans expérience; à l'égard de la religion,
De justice et de charité, Beaucoup plus que de pénitence, Il compose sa piété.
Mettant en Dieu sa confiance, Espérant tout de sa bonté, Dans le sein de la Providence Il trouve son repos et sa félicité.
XLY
LETTRE À MADAME MAZAR1N.
J'ai toujours eu sur la conscience d'avoir soupçonné que vos yeux pouvaient s'user à la Bassette i.
1 Saint-Êvremond avait adressé à la duchesse une pièce de vers sur le jeu de la Bassette, qu'elle aimait beaucoup. Ce jeu de cartes était assez semblable au lansquenet.
Vos yeux, dont les mortelles armes
Coutoient aux nôtres tant de larmes :
Eux qui met! oient tout sous vos lois,
S'usent aujourd'hui sur an trois; Et votre âme attentive à la carte qui passe, Tremble secrètement du péril de la face.
Beaux yeux, quel est votre destin !
Périrez-vous, beaux yeux, à regarder Morin ?
C'est une question injurieuse qui m'a laissé un si grand scrupule, que pour me mettre l'esprit en repos, j'ai été obligé d'ajouter quelques vers, qui montrent que votre beauté est incapable de recevoir aucune altération.
Beaux yeux, quel est votre destin !
Périrez-vous, beaux yeux, à regarder Mori?i ? Non, d'un charme éternel le fond inépuisable Vous rend, malgré Morin, chaque jour plus aimable; Sa bassette a détruit, bien, repos, liberté; Tout cède à son désordre, hormis votre beauté : Tout se dérègle en vous, tout se confond par elle; Mais le dérèglement vous rend encor plus belle ; Et, lorsque vous passez une nuit sans sommeil, Plus brillante au matin que l'éclat du soleil, Vous nous laissez douter si sa chaleur féconde Vaut le feu de vos yeux pour animer le monde.
N'appréhendez pas, Madame, de perdre vos charmes à Newmarket: montez à cheval dès cinq heures du matin ; galopez dans la foule à toutes les courses qui se feront; enrouez-vous à crier plus haut que mylord Thomond aux combats de coqs ; usez vos poumons à pousser des Done1 à droite et à gauche ; entendez tous les soirs ou la comédie de Henri VIII2 ou celle de la reine Elisabeth5; crevezvous d'huîtres à souper, et passez les nuits entières sans dormir:
1 Expression anglaise qui répond à notre Va
2 Pièce de Shakespeare.
3 Pièce de Thomas Heywood, qui vivait sous les règnes d'Elisabeth et de Jacques Ier ,
votre beauté qui est échappée à la Bassette de M. Morin1 se sauvera bien des fatigues de Newmarket.
Venons au grand Morin. Parler de vos appas,
Est un discours perdu, vous ne l'écoutez pas.
 votre jeu fatal, famé la plus sincère
De tromper le tailleur fait sa première affaire ;
Et le noble tailleur, autant et plus loyal,
Sur l'argent du metteur fait un dessein égal.
Il s'applique, il s'attache à ce doux exercice
De voler son voisin sans craindre la justice.
Laissant d'un vieil honneur la scrupuleuse loi,
Et le grossier abus de toute bonne foi :
11 établit ses droits dans la seule industrie,
Et l'adresse des mains est sa vertu chérie.
Tel est le vrai banquier. Pour les nouveaux tailleurs,
Ils quitteront bientôt ou banque ou bonnes mœurs.
Otez au grand Morin son subtil avantage
La bas ette pour lui sera pis que la rage :
Quoi qu'on ose lui dire, il doit tout endurer,
Et chacun s'autorise à le désespérer.
Que sa langueur augmente avecque sa jaunisse,
Il faut, malgré son mal, qu'il fasse son office