SUR IA RELIGION
Je pourrais descendre à beaucoup d'autres singularités, qui regardent la justice ; mais il est temps de venir à la religion, dont le soin nous doit occuper, avant toutes choses. C'est affaire aux insensés, de compter sur une vie qui doit finir et qui peut finir à toute heure.
La simple curiosité nous ferait chercher, avec soin, ce que nous deviendrons après la mort. Nous nous sommes trop chers, pour consentir à notre perte tout entière. L'amour-propre résiste, en secret, à l'opinion de notre anéantissement. La volonté nous fournit, sans cesse, le désir d'être toujours : et l'esprit, intéressé en sa propre conservation, aide ce désir de quelque lumière, dans une chose d'elle-même fort obscure. Cependant le corps, qui se voit mourir sûrement, comme s'il ne voulait pas mourir seul, prête des raisons, pour envelopper l'esprit dans sa ruine; tandis que l'âme s'en fait une, pour croire qu'elle peut subsister toujours.
Pour pénétrer dans une chose si cachée, j'ai appelé au secours de mes réflexions les lumières des anciens et des modernes : j'ai voulu lire tout ce qui s'est écrit de Y Immortalité de l'âme ; et, après l'avoir lu avec attention, la preuve la plus sensible que j'aie
trouvée de l'éternité de mon esprit, c'est le désir que j'ai de toujours être.
Je voudrais n'avoir jamais lu les Méditations de M. Descartes. L'estime où est, parmi nous, cet excellent homme, m'aurait laissé quelque créance de la démonstration qu'il nous promet : mais il m'a paru plus de vanité, dans l'assurance qu'il en donne, que de solidité, dans les preuves qu'il en apporte; et, quelque envie que j'aie d'être convaincu de ses raisons, tout ce que je puis faire, en sa faveur et en la mienne, cest de demeurer dans l'incertitude où j'étais auparavant.
J'ai passé d'une étude de métaphysique à l'examen des religions ; et, retournant à cette antiquité qui m'est si chère, je n'ai vu, chez les Grecs et chez les Romains, qu'un culte superstitieux d'idolâtres, ou une invention humaine, politiquement établie, pour bien gouverner les hommes. Il ne m'a pas été difficile de reconnaître l'avantage de la religion chrétienne, sur les autres; et, tirant de moi tout ce que je puis, pour me soumettre respectueusement à la foi de ses mystères, j'ai laissé goûter à ma raison, avec plaisir, la plus pure et la plus parfaite morale qui fut jamais.
Dans la diversité des créances, qui partage le christianisme, la vraie catholicité me tient, à elle seule, autant par mon élection, si j'avais encore à choisir, que par habitude, et par les impressions que j'en ai reçues. Mais cet attachement à ma créance ne m'anime point, contre celle des autres, et je n'eus jamais ce zèle indiscret qui nous fait haïr les personnes, parce qu'elles ne conviennent pas de sentiment avec nous. L'amour-propre forme ce faux zèle, et une séduction secrète nous fait voir de la charité pour le prochain, où il n'y a rien qu'un excès de complaisance pour notre opinion.
Ce que nous appelons aujourd'hui les religions, n'est à le bien prendre, que différence dans la religion et non pas religion différente. Je me réjouis de croire plus sainement qu'un huguenot : cependant, au lieu de le haïr, pour la différence d'opinion, il m'est cher de ce qu'il convient de mon principe. Le moyen de convenir à la fin en tout, c'est de se communiquer toujours par quelque chose. Vous n'inspirerez jamais l'amour de
la réunion, si vous n'ôtcz la haine de la division auparavant. On peut se rechercher, comme sociables, mais on ne revient point à des ennemis. La feinte, l'hypocrisie dans la religion, sont les seule choses qui doivent être odieuses ; car qui croit de bonne fois quand il croirait mal, se rend digne d'être plaint, au lieu de mériter qu'on le persécute. L'aveuglement du corps attire la compassion. Que peut avoir celuideVesprit, pour exciter de la haine? Dans la plus grande tyrannie des anciens, on laissait à l'entendement une pleine liberté de ses lumières ; et il y a des nations, aujourd'hui, parmi les chrétiens, où l'on impose la loi de se persuader ce qu'on ne peut croire. Selon mon sentiment, chacun doit être libre dans sa créance, pourvu qu'elle n'aille pas à exciter des factions qui puissent troubler la tranquillité publique. Les temples sont du droit des souverains : ils s'ouvrent et se ferment, comme il leur plaît; mais notre cœur en est un secret, où il nous est permis d'adorer leur maître *.
Outre la différence de doctrine, en certains points, affectée à chaque religion, je trouve qu'elles ont toutes comme un esprit particulier qui les distingue. Celui de la catholicité va singulièrement à aimer Dieu, et à faire de bonnes œuvres. Nous regardons ce premier être, comme un objet souverainement aimable, et les âmes tendres sont touchées des douces et agréables impressions qu'il fait sur elles. Les bonnes œuvres suivent nécessairement ce principe : car si l'amour se forme, au dedans, il fait agir au dehors, et nous oblige à mettre tout en usage, pour plaire à ce que nous aimons. Ce qu'il y a seulement à craindre, c'est que la source de cet amour, qui est dans le cœur, ne soit altérée, par le mélange de quelque passion tout humaine. Il est à craindre aussi qu'au lieu d'obéir à Dieu, en ce qu'il ordonne, nous ne tirions, de notre fantaisie, des manières de le servir, qui nous plaisent. Mais si cet amour a une pureté véritable, rien au monde ne fait goûter une
1 L'empereur Constance Chlore, tout païen qu'il était, se contenta de faire abattre les temples des chrétiens: il ne voulut pas qu'on leur fît d'autre violence. « Constantinus, ne dissentire a majorum praeceptis videretur, conventicula, id est parietes, qui restitui poterant dirui passus est; verum autem Dei templum quod est in hominibus, incolume servavit. » (Lact. dû Mort. Pers., § 15
plus véritable douceur. La joie intérieure des âmes dévotes vient d'une assurance secrète, qu'elles pensent avoir, d'être agréables à Dieu; et les vraies mortifications, les saintes austérités, sont d'amoureux sacrifices d'elles-mêmes.
La religion réformée dépouille les hommes de toute confiance au mérite. Le sentiment de la prédestination, dont elle se dégoûte, et quelle n'oserait quitter, pour ne se démentir pas, laisse une âme languissante, sans affection et sans mouvement; sous prétexte de tout attendre du ciel, avec soumission, elle ne cherche pas à plaire, elle se contente d'obéir; et, dans un culte exact et commun, elle fait Dieu l'objet de sa régularité, plutôt que de son amour. Pour tenir la religion dans sa pureté, les calvinistes veulent réformer tout ce qui paraît humain ; mais souvent ils retranchent trop de ce qui s'adresse à Dieu, pour vouloir trop retrancher de ce qui part de l'homme. Le dégoût de nos cérémonies les fait travailler à se rendre plus purs que nous. Il est vrai qu'étant arrivés à cette pureté, trop sèche et trop nue, ils ne se trouvent pas euxmêmes assez dévots, et les personnes pieuses, parmi eux, se font un esprit particulier, qui leur semble surnaturel, dégoûtées qu'elles sont d'une régularité qui leur paraît trop commune.
Il y a deux sortes d'esprits, en matière de religion : les uns, vont à augmenter les choses établies; les autres, à en retrancher toujours. Si l'on suit les premiers, il y a danger de donner à la religion trop d'extérieur, et de la couvrir de certains dehors, qui n'en laissent pas voir le fond véritable. Si on s'attache aux derniers, le péril est, qu'après avoir retranché tout ce qui est superflu, on ne vienne à retrancher la religion elle-même. La catholique pourrait avoir un peu moins de choses extérieures ; mais rien n'empêche les gens éclairés de la connaître, telle qu'elle est, sous ces dehors. La réformée n'en a pas assez ; et son culte, trop ordinaire, ne se distingue pas, autant qu'il faut, des autres occupations de la vie. Aux lieux où elle n'est pas tout à fait permise, la difficulté empêche le dégoût ; la dispute forme une chaleur qui l'anime. Où elle est la maîtresse, elle produit, seulement, l'exactitude du devoir, comme ferait le gouvernement politique ou quelque autre obligation.
Pour les bonnes mœurs, elles ne sont, chez les huguenots, que
DE SALNT-ÉVR&MOiND.
des effets de leur foi, et des suites de leur créance. Nous demeurons d'accord que tous les chrétiens sont obligés à bien croire, à bien vivre : mais la manière de nous exprimer, sur ce point, est différente; et, quand ils disent que les bonnes œuvres sont des œuvres mortes sans la foi, nous disons la foi sans les bonnes œuvres est une foi morte.
Le ministre Morus1 avait accoutumé de dire, parmi ses amis : « que son Église avait quelque chose de trop dur, dans son opinion, et qu'il conseillait de ne lire jamais les Épîtres de saint Paul, sans finir par celle de saint Jacques, de peur, disait-il, que la chaleur de saint Paul, contre le mérite des bonnes œuvres, ne nous inspirât insensiblement quelque langueur à les pratiquer. »
On pourrait dire, à mon avis, que saint Pierre et saint Jacques avaient eu raison de prêcher, à des gens aussi corrompus qu'étaient les Juifs, la nécessité des bonnes œuvres, car, c'était leur prescrire ce qui leur manquait, et dont ils pouvaient se sentir convaincus eux-mêmes. Mais ces apôtres auraient peu avancé leur ministère, par le discours de la grâce, avec un peuple qui avait vu les miracles faits en sa faveur, et qui avait éprouvé, mille fois, les assistances visibles d'un Dieu.
Saint Paul n'agissait pas moins sagement, avec les gentils, étant certain qu'il eût converti peu de gens à Jésus-Christ, par le discours des bonnes œuvres. Les gentils étaient justes et tempérants : ils avaient de l'intégrité et de l'innocence : ils étaient fermes et constants, jusqu'à mourir pour la patrie. Leur prêcher les bonnes œuvres, c'était faire comme les philosophes qui leur enseignaient à bien vivre. La morale de Jésus-Christ était plus pure, je l'avoue, mais elle n'avait rien qui pût faire assez d'impression, sur leurs esprits. Il fallait leur prêcher la nécessité de la grâce, et anéantir, autant qu'on pouvait, la confiance qu'ils avaient en leur vertu.
11 me semble que, depuis la réformation, dont le désordre des gens d'Église a été le prétexte, ou le sujet : il me semble, dis-je, que depuis ce temps-là, on a voulu faire rouler le christianisme,
1 Alexandre Morus, l'un des plus célèbres ministres et prédicateurs protestants du dix-septième siècle, né à Castres, en 1616, et mort à Paris, en
sur la doctrine des créances. Ceux qui ont établi la réformation, ont accusé nos scandales et nos vices, et aujourd'hui, nous faisons valoir, contre eux, les bonnes œuvres. Les mêmes qui nous reprochaient de vivre mal, ne veulent tirer avantage, présentement, que de l'imagination qu'ils ont de bien croire. Nous confessons la nécessité de la créance ; mais la charité a été ordonnée par Jésus- Christ, et la doctrine des mystères n'a été bien établie que longtemps après sa mort. Lui-même n'a pas expliqué si nettement ce qu'il était, que ce qu'il a voulu ; d'où l'on peut conclure qu'il a mieux aimé se faire obéir que de se laisser connaître. La foi est obscure; la loi est nettement exprimée. Ce que nous sommes obligés de croire est au-dessus de notre intelligence : ce que nous avons à faire est de la portée de tout le monde. En un mot, Dieu nous donne assez de lumière pour bien agir : nous en voulons, pour savoir trop ; et, au lieu de nous en tenir à ce qu'il nous découvre, nous voulons pénétrer dans ce qu'il nous cache.
Je sais que la contemplation des choses divines fait, quelquefois, n heureux détachement de celles du monde; mais souvent ce n'est que pure spéculation, et l'effet d'un vice, fort naturel et fort humain. L'esprit, intempérant dans le désir de savoir, se porte à ce qui est au-dessus de la nature, et cherche ce qu'il y a de plus secret, en son auteur, moins pour l'adorer, que par une vaine curiosité de tout connaître. Ce vice est bientôt suivi d'un autre, la curiosité fait naître la présomption ; et, aussi hardis à définir, qu'indiscrets à rechercher, nous établissons une science, comme assurée, de choses qu'il nous est impossible même de concevoir. Tel est le méchant usage de l'entendement et de la volonté. Nous aspirons ambitieusement à tout comprendre, et nous ne le pouvons pas. Nous pouvons religieusement tout observer, et nous ne le voulons point. Soyons justes, charitables, patients, par le principe de notre religion; nous connaîtrons et nous obéirons tout ensemble.
Je laisse à nos savants à confondre les erreurs des calvinistes, et il me suffit d'être persuadé que nous avons les sentiments les plus sains. Mais, à le bien prendre, j'ose dire que l'esprit des deux religions est fondé différemment sur de bons principes, selon que l'une envisage la pratique du bien plus étendue, et que l'autre se
DE SAIIST-EVREMOND.
fait une règle plus précise d'éviter le mal. La catholique a, pour Dieu, une volonté agissante et une industrie amoureuse, qui cherche éternellement quelque secret de lui plaire. La huguenote, toute en circonspection et en respect n'ose passer au delà du précepte qui lui est connu, de peur que des nouveautés imaginées ne viennent à donner trop de crédit à la fantaisie.
Le moyen de nous réunir n'est pas de disputer toujours sur la doctrine. Comme les raisonnements sont infinis, les controverses dureront autant que le genre humain qui les fait : mais si, laissant toutes les disputes qui entretiennent l'aigreur, nous remontons, sans passion, à cet esprit particulier qui nous distingue, il ne sera pas impossible d'en former un général , qui nous réunisse.
Que nos catholiques fixent ce zèle inquiet, qui les fait un peu trop agir d'eux-mêmes : que les huguenots sortent de leur régularité paresseuse, et animent leur langueur, sans rien perdre de leur soumission à la Providence. Faisons quelque chose de moins, en leur faveur; qu'ils fassent quelque chose de plus, pour l'amour de nous. Alors, sans songer au libre arbitre, ni à la prédestination, il se formera insensiblement une véritable règle, pour nos actions, qui sera suivie de celle de nos sentiments.
Quand nous serons parvenus à la réconciliation de la volonté, sur le bon usage de la vie, elle produira bientôt celle de l'entendement, sur l'intelligence de la doctrine. Faisons tant que de bien agir ensemble , et nous ne croirons pas longtemps séparément.
Je conclus de ce petit discours, que c'est un mauvais moyen pour convertir les hommes, que de les attaquer par la jalousie de l'esprit. Un homme défend ses lumières, ou comme vraies, ou comme siennes; et de quelque façon que ce soit, il forme cent oppositions, contre celui qui le veut convaincre. La nature, donnant à chacun son propre sens, paraît l'y avoir attaché, avec une secrète et amoureuse complaisance. L'homme peut se soumettre à la volonté d'autrui, tout libre qu'il est : il peut s'avouer inférieur, en courage et en vertu ; mais il a honte de se confesser assujetti au sens d'un autre. Sa répugnance la plus naturelle est de reconnaître, en qui que ce soit, une supériorité de raison,
Notre premier avantage, c'est d'être nés raisonnables : notre
première jalousie, c'est de voir que d'autres veuillent l'être plus que nous. Si nous prenons garde aux anciennes conversions qui se sont faites, nous trouverons que les âmes ont été touchées, et les entendements peu convaincus. C'est dans le cœur que se forme la première disposition à recevoir les vérités chrétiennes. Aux choses qui sont purement de la nature, c'est à l'esprit de concevoir, et sa connaissance précède l'attachement aux objets. Aux surnaturels, l'âme s'y prend, s'y affectionne, s'y attache, s'y unit, sans que nous les puissions comprendre.
Dieu a mieux préparé nos cœurs à l'impression de sa grâce, que nos entendements à celle de sa lumière. Son immensité confond notre petite intelligence : sa bonté a plus de rapport à notre amour. 11 y a je ne sais quoi, au fond de notre âme, qui se meut secrètement, pour un Dieu que nous ne pouvons connaître; et de là vient que, pour travailler à la conversion des hommes, il nous faut établir, avec eux, la douceur de quelque commerce, où nous puissions leur inspirer nos mouvements : car, dans une dispute de religion, l'esprit s'efforce en vain de faire voir ce qu'il ne voit pas : mais, dans une habitude douce et pieuse, il est aisé à l'âme de faire sentir ce qu'elle sent.
A bien considérer la religion chrétienne, on dirait que Dieu a voulu la dérober aux lumières de notre esprit, pour la tourner sur les mouvements de notre cœur. Aimer Bien et son prochain, la comprend toute, selon saint Paul. Et qu'est-ce autre chose, que nous demander la disposition de notre cœur, tant à l'égard de Dieu, qu'à celui des hommes? C'est nous obliger, proprement, à vouloir faire par les tendresses de l'amour, ce que la politique nous ordonne, avec la rigueur des lois, et ce que la morale nous prescrit, par un ordre austère de la raison.
La charité nous fait assister et secourir, quand la justice nous défend de faire injure; et celle-ci empêche l'oppression, avec peine, quand celle-là procure, avec plaisir, le soulagement. Avec les vrais sentiments que notre religion nous inspire, il n'y a point d'infidèles, dans l'amitié : il n'y a point d'ingrats, dans les bienfaits. Avec ces bons sentiments, un cœur aime innocemment les objets que Dieu a rendus aimables ; et ce qu'il y a d'innocent, en nos amours, est ce qu'il y a de plus doux et de plus tendre.
Que les personnes grossières et sensuelles se plaignent de notre religion, pour la contrainte qu'elle leur donne; les gens délicats ont à se louer de ce qu'elle leur épargne les dégoûts et les repentirs. Plus entendue que la philosophie voluptueuse, dans la science des plaisirs ; plus sage que la philosophie austère, dans la science des mœurs : elle épure notre goût pour la délicatesse, et nos sentiments pour l'innocence. Regardez l'homme, dans la société civile ; si la justice lui est nécessaire, vous verrez qu'elle lui est rigoureuse. Dans le pur état de la nature, sa liberté aura quelque chose de farouche ; et, s'il se gouverne par la morale, sa propre raison aura de l'austérité. Toutes les autres religions remuent, dans le fond de son âme, des sentiments qui l'agitent, et des passions qui le troublent. Elles soulèvent contre la nature des craintes superstitieuses, ou des zèles furieux, tantôt pour sacrifier ses enfants, comme Agamemnon, tantôt pour se dévouer soi-même, comme Décie1. La seule religion chrétienne apaise ce qu'il y a d'inquiet: elle adoucit ce qu'il y a de féroce ; elle emploie ce que nous avons de tendre, en nos mouvements, non-seulement avec nos amis et avec nos proches, mais avec les indifférents, et en faveur même de nos ennemis.
Voilà quelle est la fin de la religion chrétienne, et quel en était autrefois l'usage. Si on en voit d'autres effets aujourd'hui, c'est que nous lui avons fait perdre les droits qu'elle avait sur notre cœur, pour en faire usurper à nos imaginations sur elle. De là est venue la division des esprits, sur la créance, au lieu de l'union des volontés, sur les bonnes œuvres ; en sorte que ce qui devait être un lien de charité, entre les hommes, n'est plus que la matière de leurs contestations, de leurs jalousies, et de leurs aigreurs.
De la diversité des opinions, on a vu naître celle des partis ; et l'attachement des partis a produit les persécutions et les guerres. Des millions d'hommes ont péri, à contester de quelle manière on prenait, au sacrement, ce qu'on demeurait d'accord d'y prendre. C'est un mal qui dure encore, et qui durera toujours, jusqu'à ce que la religion repasse, de la curiosité de nos esprits à la tendresse de nos cœurs, et que, rebutée de la folle présomption
1 Publ. Decius Mus, qui se dévoua aux dieux infernaux, en 340 a van* Jésus-Christ.
de nos lumières, elle aille retrouver les doux mouvements de notre amour.
SUR LA MORALE D'ePICURE, A LA MODERNE LÉONTIUM.
Vous voulez savoir si j'ai fait ces réflexions sur la doctrine cTÉpicure, qu'on m'attribue. Je pourrais m'en faire honneur, mais je n'aime pas à me donner un mérite que je n'ai point, et je vous dirai ingénument qu'elles ne sont pas de moi1. J'ai un grand désavantage, en ces petits traités qu'on imprime sous mon nom. Il y en a de bien faits que je n'avoue point, parce qu'ils ne m'appartiennent pas; et parmi les choses que j'ai faites, on a mêlé beaucoup de sottises, que je ne prends pas la peine de désavouer. A l'âge où je suis, une heure de vie bien ménagée , m'est plus considérable que l'intérêt d'une médiocre réputation. Qu'on se défait de l'amour-propre difficilement ! Je le quitte comme auteur, je le reprends comme philosophe: sentant une volupté secrète à négliger ce qui fait le soin de tous les autres.
Le mot de volupté me rappelle Épicure ; et je confesse que, de toutes les opinions des philosophes, touchant le souverain bien, il n'y en a point qui me paraisse si raisonnable que la sienne. Il serait inutile d'apporter ici des raisons, cent fois dites par les épicuriens : que l'amour de la volupté, et la fuite de la douleur, sont les premiers et les plus naturels mouvements qu'on remarque aux hommes ; que les richesses, la puissance, l'honneur, là vertu, peuvent contribuer à notre bonheur : mais que la jouis-
1 Mademoiselle de Lenclos. Le nom de moderne Leontium lui avait été donné par Saint-Évremond. Cette Léontium avait été disciple et amie d'Épicure. Voyez son article dans le dictionnaire de Bayle.
2 Ces réflexions sont de Sarazin. On les trouve dans ses Nouvelles œuvres, Paris, 1674.
sance du plaisir, la volupté, pour tout dire, est la véritable fin où toutes nos actions se rapportent. C'est une chose assez claire ^ d'elle-même, et j'en suis pleinement persuadé. Cependant, je ne connais pas bien quelle était la volupté d'Épicure : car je n'ai jamais vu de sentiments si divers, que ceux qu'on a eus sur les mœurs de ce philosophe. Des philosophes, et de ses disciples même, l'ont décrié comme un sensuel et un paresseux, qui ne sortait de son oisiveté que par la débauche. Toutes les sectes se sont opposées à la sienne. Des magistrats ont considéré sa doctrine comme pernicieuse au public. Cicéron, si juste et si sage dans ses opinions; Plutarque, si estimé par ses jugements, ne lui ont pas été favorables : et, pour ce qui regarde les chrétiens, les Pères l'on fait passer pour le plus grand et le plus dangereux de tous les impies. Voilà ses ennemis : voici ses partisans.
Métrodore, Hermacus, Ménécée, et beaucoup d'autres qui philosophaient avec lui, ont eu autant de vénération que d'amitié pour sa personne. Diogène Laërce ne pouvait pas écrire sa Vie plus avantageusement, pour sa réputation. Lucrèce a été son adorateur; Sénèque, tout ennemi de sa secte qu'il était, a parlé de lui avec éloge. Si des villes l'ont eu en horreur, d'autres lui ont érigé des statues ; et parmi les chrétiens, si les Pères l'ont décrié, M. Gassendi et M. Bernier le justifient.
Au milieu de toutes ces autorités, opposées les unes aux autres, quel moyen y a-t-il de décider? Dirai-je qu'Épicure est un corrupteur des bonnes mœurs, sur la foi d'un philosophe jaloux, ou d'un disciple mécontent, qui aura pu se laisser aller au ressentiment de quelque injure? D'ailleurs, Épicure, ayant voulu ruiner l'opinion qu'on avait de la Providence, et de l'immortalité de l'âme, ne puis-je pas me persuader raisonnablement que le monde s'est soulevé contre une doctrine scandaleuse, et que la vie du philosophe a été attaquée, pour décréditer plus facilement ses opinions? Mais si j'ai de la peine à croire ce que ses ennemis et ses envieux en ont publié, aussi ne croirai-je pas aisément ce qu'en osent dire ses partisans.
Je ne crois pas qu'il ait voulu introduire une volupté plus dure que la vertu des stoïques. Cette jalousie d'austérité me paraît extravagante, dans un philosophe vohiptueux, de quelque manière
qu'on tourne sa voluplé. Beau secret de déclamer contre une vertu, qui ôte le sentiment au sage, pour établir une volupté, qui ne lui souffre point de mouvement ! Le sage des stoïciens est un vertueux insensible ; celui des épicuriens un voluptueux immobile. Le premier est dans les douleur?, sans douleurs ; le second goûte une volupté, sans volupté. Quel sujet avait un philosophe, qui ne croyait pas l'immortalité de l'âme, de mortifier ses sens ? Pourquoi mettre le divorce, entre deux parties composées de même % matière, qui devaient trouver leur avantage dans le concert et l'union de leurs plaisirs ?
Je pardonne à nos religieux la triste singularité de ne manger que des herbes, dans la vue qu'ils ont d'acquérir par là une éternelle félicité ; mais, qu'un philosophe qui ne connaît d'autres biens que ceux de ce monde : que le docteur de la volupté se fasse un ordinaire de pain et d'eau, pour arriver au souverain bonheur de la vie, c'est ce que mon peu d'intelligence ne comprend point. Je m'étonne qu'on n'établisse pas la volupté d'un tel Épicure, dans la mort ; car. à considérer la misère de sa vie, son souverain bien devait être à la finir. Croyez-moi, si Horace et Pétrone se l'étaient figuré, comme on le dépeint, ils ne l'auraient pas pris pour leur maître, dans la science des plaisirs.
La piété qu'on lui donne pour les dieux, n'est pas moins ridicule que la mortification de ses sens. Ces dieux oisifs, dont il ne voyait rien à espérer ni à craindre ; ces dieux impuissants, ne méritaient pas la fatigue de son culte. Et qu'on ne me dise point qu'il allait au temple, de peur de s'attirer les magistrats, et de scandaliser les citoyens ; car, il les eût bien moins scandalisés, pour n'assister pas aux sacrifices, qu'il ne les choqua, par des écrits qui détruisaient des dieux établis dans le monde, ou ruinaient au moins la confiance qu'on avait en leur protection.
Mais quel sentiment avez-vous d'Epicure, me dira-t-on ? Vous ne croyez ni ses amis, ni ses ennemis : ni ses adversaires, ni ses partisans; quel peut être le jugement que vous en faites ? Je pense qu'Épicure était un philosophe fort sage, qui, selon les temps et les occasions, aimait la volupté en repos, ou la volupté eu mouvement ; et de cetle différence de volupté, est venue celle de la réputation qu'il a eue. Tiniocrate, et ses autres ennemis, l'ont
attaqué par les plaisirs sensuels: ceux qui l'ont défendu, n'ont parlé que de sa volupté spirituelle. Quand les premiers l'ont accusé de la dépense qu'il faisait à ses repas, je me persuade que l'accusation était bien fondée : quand les autres ont fait valoir ce petit morceau de fromage qu'il demandait, pour faire meilleure chère que de coutume, je crois qu'ils ne manquaient pas de raison. Lorsqu'on dit qu'il philosophait avecLeontium, on dit vrai: lorsqu'on soutient qu'il se divertissait avec elle, on ne ment pas. Ily a temps de rire, et temps de pleurer, selon Salomon: temps d'être sobre, et temps d'être sensuel , selon Épicure. Outre ccl; , un homme voluptueux l'est-il également toute sa vie? Dans la religion, le plus libertin devient quelquefois le plus dévot; dans ! étude de la sagesse, le plus indulgent aux plaisirs se rend quelquefois le plus austère. Pour moi, je regarde Épicure autrement, dans la jeunesse et la santé, que dans la vieillesse et la maladie.
L'indolence et la tranquillité, ce bonheur des malades, et des paresseux, ne pouvait pas être mieux exprimé qu'il ne l'est dans ses écrits: la volupté sensuelle n'est pas moins bien expliquée ^ dans un passage formel qu'allègue Cicéron expressément1. Je sais qu'on n'oublie rien, pour le détruire, ou pour l'éluder : mais des conjectures peuvent-elles être comparées, avec le témoignage de Cicéron, qui avait tant de connaissance des philosophes de la Grèce et de leur philosophie? 11 vaudrait mieux rejeter, sur l'inconstance de la nature humaine, l'inégalité de notre esprit. Ouest l'homme si uniforme qui ne laisse voir de la contrariété, dans ses discours et dans ses actions? Salomon mérite le nom de Sage-, autant qu'Épicure, pour le moins, et il s'est démenti également, dans ses sentiments, et dans sa conduite. Montaigne, étant jeune encore, a cru qu'il fallait penser éternellement à la mort, pour s'y préparer: approchant de la vieillesse, il chante, dit-il, la palinodie: voulant qu'on se laisse conduire doucement à la nature, qui nous apprendra assez à mourir.
Monsieur Bernier, ce grand partisan d'Epicure, avoue aujourd'hui qu'après avoir philosophé cinquante ans, il doute des choses qu'il avait cru les plus assurées2. Tous les objets ont des
1 Cicéron, Tuscuîan., queest. HT, 18.
2 Voyez les Doutes de M, Bernier sur quelques-uns des principaux chapitres
faces différentes, et l'esprit, qui est dans un mouvement conti- | nuel, les envisage différemment, selon qu'il se tourne; en sorte que nous n'avons, pour ainsi parler, que de nouveaux aspects, pensant avoir de nouvelles connaissances. D'ailleurs, l'âge apporte de grands changements, dans notre humeur, et du changement de l'humeur se forme bien souvent celui des opinions. Ajoutez, que les plaisirs des sens font mépriser, quelquefois, les satisfactions de l'esprit, comme trop sèches et trop nues ; et que les satisfactions de l'esprit, délicates et raffinées, font mépriser, à leur tour, les voluptés des sens, comme grossières. Ainsi, l'on ne doit pas s'étonner que, dans une si grande diversité de vues, et de mouvements, Épicure, qui a plus écrit qu'aucun philosophe, ait traité différemment la même chose, selon qu'il peut l'avoir différemment pensée ou sentie.
Quel besoin y a-t-il de ce raisonnement général, pour montrer qu'il a pu être sensible à toutes sortes de voluptés ? Qu'on le considère dans son commerce avec les femmes, et on ne croira pas qu'il ait passé tant de temps avec Leontium, et avec Themistô à ne faire que philosopher. Mais, s'il a aimé la jouissance, en voluptueux, il s'est ménagé, en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, contraire aux efiorts : ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant toujours la luxure pour un vice ; il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire : Sic prœsentibus voluptatibus iitaris, utfuturis non noceas. Il dégageait les voluptés, de l'inquiétude qui les précède, et du dégoût qui les suit. Comme il tomba dans les in-
âe son abrégé de la philosophie de Gassendi, imprimés d'abord séparément, et ensuite insérés dans la seconde édition de Y Abrégé de la philosophie de Gassendi. Lyon, 1084, t. II, p. 379. Bernicr dédia ces Doutes à madame de la Sablière, et, dans sa dédicace, on trouve ce même aveu que reproduit ici M. de Saint-Évremond : « Il y a, dit-il, trente à quarante ans que je philosophe, fort persuadé de certaines choses, et voilà que je commence à en douter : c'est bien pis, il y en a dont je ne doute plus, désespéré de pouvoir jamais y- rien comprendre. » (Des Maizcaux.)
1 Presque toutes les éditions portent Temista; c'est Themistô qu'il faut lire. Elle était de Lampsaque, et se rendit presque aussi célèbre que l'Athénienne Leontium par son attachement pour Épicure et par son esprit. (Noie de M. Ch. Giraud.)
firmîtés, et dans les douleurs, il mit le souverain bien dans l'indolence : sagement, à mon avis, pour la condition où il se trouvait , caria cessation de la douleur est la félicité de ceux qui souffrent. Pour la tranquillité de l'esprit, qui faisait l'autre partie de son bonheur, ce n'est qu'une simple exemption de trouble : mais, qui ne peut plus avoir de mouvements agréables, est heureux de pouvoir se garantir des impressions douloureuses.
Après tant de discours, je conclus que l'indolence et la tranquillité doivent faire le souverain bien d'Épicure infirme et languissant. Pour un homme qui est en état de pouvoir goûter les plaisirs, je crois que la santé se fait sentir elle-même, par quelque chose de plus vif que l'indolence, comme une bonne disposition de l'âme veut quelque chose de plus animé qu'un état tranquille. Nous vivons au milieu d'une infinité de biens et de maux, avec des sens capables d'être touchés des uns, et blessés des autres : sans tant de philosophie, un peu de raison nous fera goûter les biens, aussi délicieusement qu'il est possible, et nous accommoder aux maux, aussi patiemment que nous le pouvons.