‹ Œuvres choisies;Chapitre 60 sur 64 · MADAME MAZARIN · texte numérisé non relu

MADAME MAZARIN

Monsieur, monsieur Morin, V enfant de la maison De monsieur de Verneuil, de monsieur de Bezon, Sans petit compliment en forme de prière, Je vous dirai tout net d'une franche manière : Il faut tailler, Morin, et tailler promptement, Ou sortir aussitôt de mon appartement.

Il taille, eût-il la mort peinte sur le visage ; Mais d'une main fidèle il ne perd pas l'usage; Et son œil attentif, par un soin diligent, Aide la Provençale 2 à s'attirer l'argent.

Laissez, ô grand Morin î parler toute la terre. Que chacun, par dépit, vous déclare la guerre : Que certains enchanteurs, irrités contre vous, Fassent passer la mer à tous vos billets doux (Billets que la noirceur d'une magie étrange A transformés à Londres en des billets de change.) Ne vous alarmez point : un plus grand enchanteur S'est déclaré déjà pour votre protecteur; De Merlin et Morin le secret parentage Vous donnera sur eux un entier avantage : C'est par lui qu'à Saint-James vous taillez hardiment ;

1 Morin était de Béziers, et il avait quelquefois joué avec M. le duc de Verneuil et avec M. de Bezons. Le premier était gouverneur de Languedoc et l'autre en était intendant. (Des Maizeaux.)

2 Manière de mêler les cartes à la bassette, venue de la Provence,

C'est par lui qu'à White-Hall vous dormez sûremer.l 1 ; Par lui de Nevvmarket les routes détournées Dans l'ombre de la nuit vous seront enseignées, Et de son char volant les magiques ressorts Transporteront Morin et Morice à Windsor2. Du géant Malambrun l'ordinaire monture, Chevillard n'eût jamais une si douce allure; Et Ton ne vit jamais ce renommé coursier Porter si digne maître et si rare écuyer. Loin, félons malandrins, sorciers, races damnées, Sur le bon Don Quichotte autrefois déchainées! Loin, maudits enchanteurs, restes de la Voisin5, Députés de Satan pour tourmenter Morin l Sortez d'ici, méchants ; abandonnez une île Où tant de gens de bien ont cherché leur asile ! Vos pièges décevants sont ici superflus ; Fourbes, retirez-vous, et ne revenez plus !

Mais plutôt, cher Morin, forcez cette canaille D'adorer dans vos mains les vertus de la taille Produisez devant eux un miracle nouveau, Plus fort que leur magie, et plus grand et plus beau; Découvrez à leurs yeux les monceaux de guinées, Des banques par vos lois sagement gouvernées ; Un valet bien soumis à l'ordre de vos doigts, Qui, pour vous obéir, perdra les quatre fois : Ce fidèle valet acquittera les dettes Qui viennent de Paris ou qu'à Londres vous faites. Une dame, attachée à tous vos intérêts, Fera pour vous autant qu'auront fait les valets ; Elle saura fournir à la magnificence Que vous nous faites voir tous les jours de naissance; Elle vous fournira frange, point de Paris, Boucles de diamants et boutons de rubis ; Elle vous fournira des repas pour les dames Qui savent contenter vos amoureuses flammes.

1 Morin, obligé d'échapper à ses créanciers, n'était tranquille que dans les lieux privilégiés.

2 Morin était parfois obligé de ne voyager que la nuit ; Morice était un valet de chambre de madame de Mazarin.

5 La Voisin, qui fut brûlée en France pour sortilèges.

Nymphes, dont le mérite et le charme divin Vous ont fait oublier feu la dame Morin ; Quatre rois aujourd'hui devenus tributaires, Font leur soin principal d'avancer vos affaires ; Travaillent, à Tenvi, d'un zèle assez égal, A qui remplira mieux votre trésor royal. Enfin, dans votre Etat, tout ce qui fait figure, Ou ce qui n'en fait point, est votre créature; Et, par cette raison, madame Mazarin Vous nomme et nommera toujours le grand Morin.

Après m'ètre élevé au genre sublime, pour donner des louanges aux vertus de mon héros, vous trouverez bon, Madame, que je descende à la naïveté du style ordinaire, pour vous rendre compte de la volalille de votre maison.

Le Pretty 1 ne se porte pas mal : mais comme c'est un oiseau fort bien né, et qui vient assurément de bon lieu, il se plaint modestement d'être abandonné à une servante, au sortir des mains délicates de mademoiselle Silvestre. Ce n'est pourtant pas là son plus grand chagrin : il ne voit plus Madame; il ne peut plus voler après elle, ou la suivre à la trace, sur ses petits pieds : voilà sa douleur. On n'oublie rien pour le consoler; on lui donne du thé tous les matins, mais ce n'est pas sur votre lit. Il a règlement son bœuf à dîner, mais ce n'est pas sur votre table : rien ne peut consoler son affliction, que l'espérance de votre retour.

Ma première visite se fait au pretty; la seconde aux poules, qui sont bien les plus honnêtes poules que j'ai vues de ma vie. Elles préfèrent un vieux coq tout couvert de plaies, un vieux soldat estrop'é, qui pourrait demander place aux Invalides de Newmarket; elles le préfèrent à un jeune galant qui a la plus belle crête et la plus belle queue du monde. Il faut que je me satisfasse de ma condition, telle qu'elle est; mais si j'avais à choisir, j'aimerais mieux être vieux coq, parmi ces vertueuses poules, que vieil homme parmi les dames. Cette considération me fait vibiter vos poules deux fois le jour ; et là, par une fausse idée, je m'applique en quelque façon la nature et le bonheur de votre coq. 11 marche avec une gravité extraordinaire : glorieux du respect qu'on lui

1 Perroquet de madame Mazarin ; pretty en anglais signifie joli.

rend et fort content de lui-même. Nous n'avons point de terme en notre langue qui puisse bien exprimer cette satisfaction grave et composée qui se répand sur tout l'extérieur ; TUfano des Espagnols y serait tout à fait propre ; mais je ne sais si M. Poussy 1 permettrait qu'on s'en servît pour d'autres que pour lui.

Si vous me donnez quelque commission, ajoutée à celle que j'ai reçue pour avoir soin de la volatille, il n'y a personne au monde qui s'en acquitte si ponctuellement que moi. Ma guenon devient plus maigre que je ne voudrais ; et sans l'attachement que j'ai auprès d'elle, elle serait morte il y a longtemps

A LA MÊME, LE PREMIER JOUR DE l'an 1683.

Je vous souhaite une heureuse année, quand je ne puis en avoir de bonnes, ni en espérer de longues. C'est une méchante condition, Madame, d'être mal satisfait du présent, et d'avoir tout à craindre de l'avenir : mais je me console de ce malheur, par la pensée que j'ai de me voir bientôt en état de vous servir. Vou? savez que vous n'avez point de serviteur si dévoué que moi en ce monde. Mes vers vous apprendront que je ne serai pas moins attaché à vos intérêts dans l'autre. Comptez donc sur mon ombre, comme sur ma personne ; et soyez assurée d'une fidélité éternelle jointe à une égale di-erction. Je ne viendrai point vous importa* ner au jeu par ma présence; je ne viendrai point vous effrayei par des apparitions; je ne vous troublerai point par des songes, el n'inquiéterai, en quelque manière que ce puisse être, le peu d'heures que la Bassette vous laisse pour le sommeil.

Voilà des effets de ma discrétion, apprenez ceux de mon zèle. Je vais déclarer la guerre à Hélène et à Cléopâtre pour l'amour de vous: je vais réduire des rebelles, et remettre des indociles dans

1 Le chat de madame Mazarin.

le devoir. Mais pour cela, Madame, j'ai besoin d'une instruction que je vous demande dans mes vers : vous ne sauriez me l'accorder trop promptement. Autant de temps que vous tarderez à me la donner, autant de retardement apporterez- vous à votre gloire.

Je m'aperçois que ma raison *, Trop longtemps au corps asservie, Est prête à quitter sa prison, Pour goûter le bonheur d'une plus douce vie.

Bientôt je verrai ces beautés Qui sont dans les Champs-Elysées, D'un repos éternel et de biens enchantés^ Heureusement favorisées.

Je verrai dans ces lieux charmants Les Hélènes, les Cléopâtres, Dont les fameux événements Font tant de bruit sur nos théâtres,

Là, s'informant de vos beaux yeux,

Et de tous les traits d'un visage

Qui nous est donné parles dieux,

Comme le plus parfait ouvrage ;

Elles sauront que vos appas Auroient ôté Paris à son aimable Hélène ; Qu'Antoine, que César, près de vous n'auraient pas Regardé seulement le sujet de leur peine ; Et vous auriez sauvé d'un funeste trépas Deux héros malheureux que perdit cette reine.

Rome a là des objets également connus :

Sa Virginie et sa Lucrèce ; Mais, pour avoir suivi de farouches vertus, Elles gardent encor certain air de rudesse ; Et leurs rares attraits, odieux à Vénus, Ne jouiront jamais de la douce mollesse.

Sachant que j'ai l'honneur d'être connu de vous, Elles voudront savoir si quelque amour trop vaine

1 Ces stances sont imitées de Pépigramme de Maynard au cardinal de Richelieu : Armand, l'âge affaiblit mes yeux, etc.

De jeu, d'amusement, ou de plaisir trop doux, N'ont pas gâté l'esprit d'une dame romaine.

Je leur dirai que votre cœur Est digne de leur république ; Ferme et constant comme le leur, Mais plus noble et plus magnifique.

Je dirai que du plus beau corps, Et de l'âme la plus parfaite, Nous voyons en vous les accords ; Et je ne dirai pas un mot de la Bassette.

Je leur dirai que Brute et Collatin

Sont forts de votre connaissance ; Que d'Appius vous savez le destin,

Et comment finit sa puissance :

Mais pour Coné, Mazenot et Morin 4,

Ils seront passés sous silence.

De là, j'irai chercher les beautés de nos jours, Marion, Montbazon, modernes immortelles,

A qui nous donnerons toujours L'honneur d'avoir été de leur temps les plus belles

Je pense voir leurs déplaisirs, Je vois déjà couler leurs larmes ; Et le sujet de leurs soupirs, C'est d'entendre parler tous les jours de vos charmes

Vous qui venez du séjour des mortels , Me dira-t-on dans une humeur chagrine, Nous cherchez-vous pour parler des auteh Dressés partout à votre Mazarine ?

Ali ! cest nous faire un enfer de ces lieux Quon destinoit aux âmes fortunées :

Le mal que nous causent ses yeux Est plus grand mille fois que celui des damnes.

« Ombres, goûtez le bien d'avoir jadis été Les merveilles de notre France.

Les trois tailleurs de Bassette de madame Mazarin.

Heureuse est une vanité

Que la mort met en assurance i

« Si le jour vous étoit resté, Vous en auriez haï la triste jouissance, Ou, du moins, auriez- vous cherché l'obscurité, Pour ne pas voir l'éclat de la divine Hortense.

« Mais que servent enfin tous ces chagrins jaloux ?

Le grand maître de la nature Ne pourra-t-il former rien de plus beau que vous,

Sans attirer votre murmure?

« Hélène auroit plus de raison De murmurer et de se plaindre, Que madame de Montbazon ; Cependant elle sait sagement se contraindre .

« Celle qui put armer cent et cent potentats, Qui d'Hector et d'Achille anima la querelle;

Qui fit livrer mille combats, Où les dieux partagés étoient pour ou contre elle : Hélène, à Mazarin ne le dispute pas ; Et vous auriez un cœur rebelle, Vous qui borniez l'honneur de vos appas Au peu de bruit que fait une rut ile ? »

A ces mots, sans rien contester, Nos ombres baisseront la tête ; Et, docile pour m'écouter, Chacune aussitôt sera prête.

Je dirai que vos yeux pourraient tout enflammer, Et, comme ceux d'Hélène, armer toute la terre ;

Mais vous aimez mieux la charmer

Que la désoler par la guerre.

Je leur dirai que tous nos vœux S'adressent à vous seule au milieu de nos dames ; Que nos plus forts liens se font de vos cheveux ; Que le front, le sourcil, ont leur droit sur nos âmes.

Je dirai que tous les amants Voudroienl mourir sur une bouche

Qu'environnent mille agréments, Et de qui le charme nous touche.

De la gorge et du cou (ce miracle nouveau) L'orgueilleuse beauté sera bien exprimée : Les bras, les mains, les pieds dignes d un corps si beau, Auront aussi leur part à votre renommée.

La chose jusque-la ne peut mieux se passer, Et leur confusion ne peut être plus grande :

Mais si, voulant m'embarrasser,

Elles me font une demande ;

Si Marion veut s'informer De cet endroit caché qui se dérobe au monde,

Et que je n'ose ici nommer,

Que voulez- vous que je réponde?

Là, ma connaissance est à bout,

Et je devrois connoître tout.

0 belle, ô généreuse Hortense !

Sauvez-moi de cette ignorance.

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