LETTRE DE LA FONTAINE A LA DUCHESSE DE BOUILLON
Madame,
Nous commençons ici de murmurer contre les Anglais, de ce qu'ils vous retiennent si longtemps. Je suis d'avis qu'ils vous rendent à la France, avant la fin de l'automne, et qu'en échange nous leur donnions deux ou trois îles dans l'Océan. S'il ne s'agissait que de ma satisfaction, je leur céderais tout l'océan même ; mais peut-être avons-nous plus de sujet de nous plaindre de Madame votre sœur, que de l'Angleterre. On ne quitte pas madame la duchesse Mazarin comme Ton voudrait. Vous êtes toutes deux envi-
DE SAINT-ÉVREMOm
rônnées de ce qui fait oublier le reste du monde, c'est-à-dire d'enchantements, et de grâces de toutes sortes,
Moins d'amour, de ris et de jeux, Cortège de Vénus, sollicitoient pour elle,
Dans ce différend si fameux,
Où Ton déclara ïa plus belle
La déesse des agréments. *
Celle aux yeux bleus, celle aux bras blancs, Furent au tribunal par Mercure conduites :
Chacune étala ses talens.
Si le même débat renaissoit en nos temps, 9
Le procès auroit d'autres suites, Et vous, et votre sœur, emporteriez le prix
Sur les clientes de Paris.
Tous les citoyens d'Amathonte
Auroient beau parler pour Cypris ;
Car vous avez, selon mon compte,
Plus d'amour, de jeux et de ris.
Vous excellez en mille choses, Vous portez en tous lieux la joye et les plaisirs : Allez en des climats inconnus aux zéphirs,
Les champs se vêtiront de roses.
Mais comme aucun bonheur n'est constant dans son cours, Quelques noirs aquilons troublent de si beaux jours. C'est-là que vous savez témoigner du courage, Vous envoyez au vent ce fâcheux souvenir : Vous avez cent secrets pour combattre Forage ; Que n'en aviez-vous un qui le sût prévenir !
On m'a mandé que Votre Altesse était admirée de tous les Anglais, et pour l'esprit et pour les manières, et pour mille qualités qui se sont trouvées de leur goût. Cela vous est d'autant plus glorieux, que les Anglais ne sont pas de forts grands admirateurs: je me suis seulement aperçu qu'ils connaissent le vrai mérite et en sont touchés.
Votre philosophe a été bien étonné, quand on lui a dit que Descartes n'était pas l'inventeur de ce système que nous appelons la Machine des animaux; et qu'un Espagnol l'avait prévenu *.
1 Voyez le Dictionnaire de Bayle, à l'article Péreira.
Cependant, quand on ne lui en aurait point apporté de preuves i je ne laisserais pas de le croire, et ne sais que les Espagnols qui pussent bâtir un château tel que celui-là. Tous les jours je découvre ainsi quelque opinion de Descartes, répandue de côté et d'autre, dans les ouvrages des anciens, comme celle-ci : qu'il n'y a point de couleurs au monde. Ce ne sont que de différents effets de lumière sur de différentes superficies. Adieu les lys et les roses de nos Amintes. Il n'y a ni peau blanche, ni cheveux noirs; notre passion n'a pour fondement qu'un corps sans couleur : et après cela, je ferai des vers pour la principale beauté des femmes ?
Ceux qui ne seront pas suffisamment informés de ce que sait Votre Altesse, et de ce qu'elle voudrait savoir, sans se donner d'autre peine que d'en entendre parler à table, me croiront peu judicieux de vous entretenir ainsi de philosophie; mais je leur apprends que toutes sortes de sujets vous conviennent, aussi bien que toutes sortes de livres, pouvu qu'il soient bons.
Nul auteur de renom n'est ignoré de vous ;
L'accès leur est permis à tous. Pendant qu'on lit leurs vers, vos chiens ont beau se battre, Vous mettez le hola en écoutant l'auteur 1 ;
Vous égalez ce dictateur
Qui dictoit tout d'un temps à quatre.
C'était, ce me semble, Jules César ; il faisait à la foh quatre dépêches sur quatre matières différentes. Vous ne lui devez rien de ce côté-là ; et il me souvient qu'un matin vous lisant des vers, je vous trouvai en même temps attentive à ma lecture, et à trois querelles d'animaux. 11 est vrai qu'ils étaient sur le point de s'étrangler. Jupiter le Conciliateur n'y aurait fait œuvre. Qu'on juge par là, Madame, jusqu'où votre imagination peut aller, quand il n'y a rien qui la détourne. Vous jugez de mille sortes d'oùvrages, et en jugez bien.
Vous savez dispenser à propos votre estime ; Le pathétique, le sublime, Le sérieux et le plaisant, Tour à tour vous vont amusant.
1 Snint-Évremond n'a pas fait attention à cet hiatus.
DE SAIST-ÉVREMOND.
Tout vous duit, l'histoire et la table, Prose et vers, latin et françois :
Par Jupiter, je ne connois Rien pour nous de si souhaitable.
Parmi ceux qu'admet à sa cour Celle qui des Anglois embellit le séjour, Partageant avec vous tout l'empire d'Amour, Anacréon et les gens de sa sorte, Comme Waller, Saint-Evremond et moi, Ne se feront jamais fermer la porte.
Qui n'admettroit Anacréon chez soi?
Qui banniroit Waller et La Fontaine?
Tous deux sont vieux, Saint-Evremond aussi : Mais verrez-vous aux bords de l'Hippocrène Gens moins ridés, dans leurs vers, que ceux-ci? Le mal est que Ton veut ici De plus sévères moralistes :
Anacréon s'y tait devant les jansénistes. Encor que leurs leçons me semblent un peu tristes, Vous devez priser ces auteurs Pleins d'esprit, et bons disputeurs.
Vous en savez goûter de plus d'une manière ; Les Sophocles du temps, et l'illustre Molière, Vous donnent toujours lieu d'agiter quelque point • Sur quoi ne disputez-vous point ?
A propos d' Anacréon, j'ai presque envie d'évoquer son ombre ; mais je pense qu'il vaudrait mieux le ressusciter tout à fait. Je m'en irai pour cela, trouver un gymnosophiste, de ceux qu'alla voir Apollonius Tyaneus. Il apprit tant de choses d'eux, qu'il ressuscita une jeune fille. Je ressusciterai un vieux poëte. Vous et madame Mazarin nous rassemblerez/Nous nous rencontrerons en Angleterre. M. Waller, M. de Saint-Evremond, le vieux Grec, et moi. Croyez-vous, Madame, qu'on pût trouver quatre poètes mieux assortis :
Il nous feroit beau voir parmi de jeunes gens, Inspirer le plaisir, la tristesse combattre; Et de fleurs couronnés ainsi que le Printemps, Faire trois cents ans à nous quatre.
Après une entrevue comme celle-là, et que j'aurai renvoyé Anacréon aux Champs-Elysées, je vous demanderai mon audience de congé. Il faudra que je voie auparavant cinq ou six Anglais, et autant d'Anglaises (les Anglaises sont bonnes à voir, à ce que l'on dit.) Je ferai souvenir notre ambassadeur de la rue Neuve-des- Petits-Champs 1 et de la dévotion que j'ai toujours eue pour lui. Je le prierai, et M. de Bonrepaux, de me charger de quelques dépêches. Ce sont à peu près toutes les affaires que je puis avoir en Angleterre. J'avais fait aussi dessein de convertir madame Hervart, madame de Gouvernet et madame Eland, parce que ce sont dos personnes que j'honore ; mais on m'a dit que je ne trouverais pas encore les sujets assez disposés. Or, je ne suis bon, non plus que Perrin Dandin2, que quand les parties sont lasses de contester. Une chose que je souhaiterais avant toutes, ce serait que l'on me procurât l'honneur défaire la révérence au monarque, mais je n'oserais l'espérer. C'est un prince qui mérite qu'on passe la mer afin de le voir, tant il a de qualités convenables à un souverain et de véritable passion pour la gloire. Il n'y en a pas beaucoup qui y tendent, quoique tous le dussent faire, en ces places-là.
Ce n'est pas un vain fantôme Que la gloire et la grandeur; Et Stuard, en son royaume, Y court avec plus d'ardeur Qu'un amant à sa maîtresse.
Ennemi de la mollesse, Il gouverne son État En habile potentat ; De cette haute science L'original est en France.
Jamais on n'a vu de roi Qui sût mieux se rendre maîtro, Fort souvent jusqu'à l'être Encor ailleurs que chez soi.
L'art est beau, mais toutes têtes N'ont pas droit de l'exercer • Louis a su s'y tracer
1 L'hôtel de la Sablière y était situé, ainsi que celui de madame Hervart.
2 Voyez Rabelais, liv III, ch. xxxix.
Un chemin, par ses conquêtes.
On trouvera ses leçons Chez ceux qui feront l'histoire :
J'en laisse à d'autres la gloire, Et reviens à mes moutons.
Ces moulons, Madame, c'est Votre Altesse et madame Mazarin. Ce serait ici le lieu de faire aussi son éloge, afin de le joindre au vôtre; mais comme ces sortes d'éloges sont une matière un peu délicate, je crois qu'il vaut mieux que je m'en abstienne. Vous vivez en sœurs : cependant il faut éviter la comparaison.
L'or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce seroit un ange, Ne contenteroit pas en semblables desseins Deux belles, deux héros, deux auteurs, ni deux saints.
. Je suis avec un profond respect, etc.
XLVIÏI
RÉPONSE DE SAINT-ÉVREMOND À LÀ LETTRE DE LA FONTAINE A MADAME LA DUCHESSE DE BOUILLON.
Si vous étiez aussi touché du mérite de madame de Bouillon, que nous en sommes charmés, vous l'auriez accompagnée en An gleterre, où vous eussiez trouvé des dames qui vous connaissent autant par vos ouvrages, que vous êtes connu de madame de là Sablière, par votre commerce et votre entretien. Elles n'ont pas eu le plaisir de vous voir, qu'elles souhaitaient fort : mais elles ont celui de lire une lettre assez galante et assez ingénieuse, pour donner de la jalousie à Voiture, s'il vivait encore. Madame de Bouillon, madame Mazarin, et M. l'ambassadeur, ont voulu que j'y fisse une espèce de réponse. L'entreprise est difficile ; je ne laisserai pas de me mettre en état de leur obéir,
Je ne parlerai point des rois :
j Ce sont des dieux vivants, que j'adore en silence;
Loués à notre goût et non pas à leur choix, ( Ils méprisent notre éloquence.
Dire de leur valeur ce qu'on a dit cent fois Du mérite passé de quelqu'autre vaillance, Donner un tour antique à de nouveaux exploits : C'est, des vertus du temps, ôter la connoissance. J'aime à leur plaire en respectant leurs droits ; Rendant toujours à leur puissance A leurs volontés, à leurs lois, Une parfaite obéissance.
Sans moi leur gloire a su passer les mers, Sans moi leur juste renommée Par toute la terre est semée :
Ils n'ont que faire de mes vers.
Madame de Bouillon se passerait bien de ma prose, après avoir lu le bel éloge que vous lui avez envoyé. Je dirai pourtant qu'elle a des grâces qui se répandent sur tout ce qu'elle fait et sur tout ce qu'elle dit; qu'elle n'a pas moins d'acquis que de naturel, de savoir que d'agrément. En des contestations assez ordinaires, elle dispute toujours avec esprit; souvent à ma honte, avec raison : mais une raison animée qui paraît de la passion aux connaisseurs médiocres, et que les délicats même auraient peine à distinguer de la colère, dans une personne moins aimable.
Je passerai le chapitre de madame Mazarin, comme celui des rois, dans le silence d'une secrète adoration. Travaillez, monsieur, tout grand poète que vous êtes, travaillez à vous former une belle idée, et malgré l'effort de votre esprit, vous serez honteux de ce que vous aurez imaginé, quand vous verrez une personne si admirable.
Ouvrages de la fantaisie,
Fictions de la poésie,
Dans vos chefs-d'œuvres inventés, Vous n'avez rien d'égal à ses moindres beautés.
Loin d'ici figures u<ées,
Loin, comparaisons méprisées :
Ce seroit embellir la lumière des cieux,
Que de la comparer à l'éclat de ses yeux.
Belle grecque, fameuse Hélène,
Ne quittez point les tristes bords
Où règne votre ombre hautaine :
Vous êtes moins mal chez les morts,
Vous ne souffrez pas tant de peine Que vous en souffririez, à voir tous les trésors
Que nature, d'une main pleine,
A répandus sur ce beau corps.
Quand le ciel vous rendroit votre forme première, Que vos yeux aujourd'hui reverroient la lumière, A quoi vous serviroient et ces yeux et ce jour, Qu'à vous en faire voir qui donnent plus d'amour? Vous passez votre temps en vos demeures sombres
A conter aux nouvelles ombres,
Amours, aventures, combats;
A les entretenir là-bas
De la vieille guerre de Troie, Qui sert d'amusement au défaut de la joie.
Mais ici que trouveriez-vous
Qui n'excitât votre courroux?
Vous verriez devant vous des charmes, Maîtres de nos soupirs et de nos tendres larmes ;
Vous verriez fumer leurs autels
De l'encens de tous les mortels,
Tandis que morne et solitaire,
L'âme triste, l'esprit confus,
Vous vous sauveriez chez Homère, Et passeriez les nuits avec nos Vossius,
A chercher dans un commentaire Vos mérites passés qu'on ne connoîtroit plus.
Belle grecque, fameuse Hélène,
Ne quittez pas les tristes bords
Où règne votre ombre hautaine :
Tout règne est bon, et fût-ce chez les morts. Et vous, beautés, qu'on loue en son absence, Attraits nouveaux, doux et tendres appas, Qu'on peut aimer où Mazarin n'est pas, Empêchez-la de revenir en France, Par tous moyens traversez son retour.
Jeunes beautés, tremblez au nom d'IIorfcense,
Si la mort d'un époux la rend à votre cour, Vous ne soutiendrez pas un moment sa présence. Mais à quoi bon tout ce discours Que vous avez fait sur Hélène, COMBATS, AVENTURES, AMOURS, Ces TRISTES BORDS, et cette OMBRE HAUTAINE ? Sans vous donner excuse ni détours, Je vous dirai, monsieur de La Fontaine, Que tels propos vous sembleroient bien courte. Si tel objet animoit votre veine.
La règle gêne, on ne la garde plus, On joint Hélène au docte Vossius, Comme souvent, de loisir, sans affaires, On sait dicter à quatre secrétaires.
Les premières beautés ont droit au merveilleux : La basse vérité se tient indigne d'elles ; Il faut de l'incroyable, il faut du fabuleux Pour les héros et pour les belles.
La solidité de M. l'ambassadeur Ta rendu assez indifférent pour les louanges qu'on lui donne : mais quelque rigueur qu'il tienne à son mérite, quelque sévère qu'il soit à lui-même, il ne laisse pas d'être touché secrètement de ce que vous avez écrit pour lui. Je voudrais que ma lettre fût assez heureuse, pour avoir le même succès auprès de vous.
Vous possédez tout le bon sens Qui sert à consoler des maux de la vieillesse; Vous avez plus de feux que n'ont les jeunes gens Eux, moins que vous de goût et de justesse.
Après avoir parlé de votre esprit, il faut dire quelque chose de voire morale.
S'accommoder aux ordres du Destin; Aux plus heureux ne porter point d'envie, Du faux esprit que prend un libertin, Avec le temps, coimoitre la folie ; Et dans les vers, jeu, musique, bon vin, Passer en paix une innocente vie :
G'est le moyen d'en reculer la fin.
DE SAÏNT-ÉVREMOND
M. Waller, dont nous regrettons la perte, a poussé la vigueur de l'esprit jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans 1 :
Et dans la douleur que m'apporte
Ce triste et malheureux trépas, Je dirois en pleurant que toute Muse est morte,
Si la vôtre ne vivoit pas.
0 vous, nouvel Orphée, ô vous de qui la veine Peut charmer des Enfers la noire souveraine, Et le dieu son époux, si terrible, dit-on,
Daignez, tout-puissant La Fontaine, Des lieux obscurs où notre sort nous mène Tirer "Waller au lieu d'Anacréon !
Mais il n'est permis de demander ces sortes de soulagements qu'en poésie ; on sait qu'aucun mérite n'exempte les hommes de la nécessité de mourir, et que la vertu d'aucun charme, aucune prière, aucuns regrets ne peuvent les rendre au monde, quand ils en sont une fois sortis.
Si la bonté des mœurs, la beauté du génie, Pouvoient sauver quelqu'un de cette tyrannie,
Que la Mort exerce sur tous,
Waller, vous seriez parmi nous.
Arbitre délicat, en toute compagnie,
Des plaisirs les plus doux.
Je passe de mes regrets pour la muse de M. Waller, à des souhaits pour la vôtre.
Que plus longtemps voire muse agréable Donne au public ses ouvrages galans î Que tout chez vous puisse être conte et fable, Hors le secret de vivre heureux cent ans !
Il ne serait pas raisonnable que je fisse tant de vœux pour les autres, sans en faire quelqu'un pour moi.
Puisse de la beauté le plus parfait modèle,
À mes vers, à mes soins, laisser leurs faibles droits !
Que l'avantage heureux de vivre sous ses lois
Me tienne lieu de mérite auprès d'elle ! Que le feu de ses yeux m'inspire les esprits
1 M. Waller mourut le 51 docloke 1G87.
Qui depuis si longtemps m'ont conservé la vie ! Qu'une secrète ardeur anime mes écrits!
Que me serviroit-il de parler d'autre envie !
Où cesse l'amoureux désir, Il faut que la raison nous serve de plaisir