SAINT-ÉVREMOND A MADEMOISELLE DÉ LENCLOS
Monsieur Turretin m'a une grande obligation de lui avoir donné votre connaissance; je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vus ; ces yeux par qui je connaissais toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils brillaient un peu plus que de coutume, et qui nous faisaient dire :
Telle n'est point la Cythérée, etc. i.
Vous êtes encore la même pour moi ; et quand la nature, qui n'a jamais pardonné à personne, aurait épuisé son pouvoir à produire quelque altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours pour vous cette Gloire de Niquée, où vous savez qu'on ne changeait point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en suis assuré : le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement, pour bien connaître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'était la jeune et vive Ninon.
Telle n'étoit point Ninon,
Quand le gagneur de batailles 2,
Après l'expédition,
Opposée aux funérailles, Àttendoit avec vous, en conversation, Le mérite nouveau d'une autre impulsion.
Votre esprit à son courage, Qui paroissoit abattu,
1 Malhe be, dans YOde a la reine, mère du roî, sur sa bienvenue en France.
2 Le duc l'Enghien. Voy. YÉlégie à mademoiselle de Lenclos.
DE SAÏNT-ÉVREMOND.
Faisoit retrouver l'usage De sa première vertu.
Le charme de vos paroles Passoit ceux des Espagnoles, A ranimer tous les sens Des amoureux languissants.
Tant qu'on vit à votre service Un jeune, un aimable garçon 4, A qui Vénus fut rarement propice, Bussy n'en fit point de chanson 2.
Vous étiez même regardée Comme une nouvelle Médée, Qui pourroit en amour rajeunir un Eson. Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirabl S'il me rendoit un Jason, Un Argonaute capable De conquérir la Toison !
Le comte de Guiche.
Histoire amoureuse des Gaules, t. I, p. 100. Passim,