RÉPONSE DE LA FONTAINE A S.'.INT-ÉVREMOND
Ni vos lcçcns, ni celles des neuf Sœurs,
N'ont su charmer la douleur qui m'accable :
Je souffre un mal qui résiste aux douceurs,
Et ne saurois rien penser d'agréable.
Tout rhumatisme, invention du diable,
Rend impotent et de corps et d'esprit ;
Il m'a fallu, pour forger cet écrit,
Aller dormir sur la tombe d'Orphée ;
Mais je dors moins que ne fait un proscrit,
Moi, dontTOrphée étoit le dieu Morphée.
Si me faut-il répondre a vos beaux vers,
A. votre prose, et galante et polie.
Deux déités par leurs charmes divers,
Ont d'agréments votre lettre remplie :
Si celle-ci n'est autant accomplie,
Nul ne s'en doit étonner à mon sens; ■ ,
Le mal me tient, Hortense vous amuse.
Cette déesse, outre tous vos talents,
Vous est encore une dixième Muse :
Les neuf m'ont dit adieu jusqu'au printemps.
Voilà, monsieur, ce qui m'a empêché de vous remercier ans sitôt que je le devais, de l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire. Moins je méritais une lettre si obligeante, plus j'en dois être reconnaissant. Vous me louez de mes vers et de ma morale, et cela de si bonne grâce, que la morale a fort à souffrir, je veux dire la modestie.
L'éloge qui vient de vous, Est glorieux et bien doux :
Tout le monde vous propose Pour modèle aux bons auteurs ; Vos beaux ouvrages sont cause, Que j'ai su plaire aux neuf Sœurs :
Cause en partie, et non toute, * Car vous voulez bien sans doute, Que j'y joigne les écrits D'aucuns de nos beaux esprits.
J'ai profité dans Voiture, Et Marot par sa lecture M'a fort aidé, j'en conviens :
Je ne sais qui fut son maître; Que ce soit qui le peut être, Vous êtes tous trois les miens
J'oubliais maître Fiançois1, dont je me dis encore le disciple, aussi bien .aie celui demaître Vincent et celui de maître Clément2. Voilà bien des maîtres pour un écolier de mon âge. Comme je ne suis pas fort savant en certain art de railler, où vous excellez, je prétends en aller prendre de vous des leçons, sur les bords de THippocrène (bien entendu qu'il y ait des bouteilles qui rafraîchissent). Nous serons entourés de nymphes et de nourrissons du Parnasse, qui recueilleront sur leurs tablettes les moindres choses que vous direz. Je les vois d'ici qui apprennent, dans vo!re école, à juger de tout avec pénétration et finesse.
Vous possédez cette science ; Vos jugemensen sont les règles et les lois; Outre certains écrits que j'adore en silence, Comme vous adorez Hortense et les deux rois,
Au même endroit où vous dites que vous voulez rendre un culte secret à ces trois puissances, aussi bien à madame Mazarin qu'aux deux princes, vous me faites son portrait en disant qu'il est impossible de le bien faire, et en me donnant la liberté de me figurer des beautés et des grâces à ma fantaisie. Si j'entreprends d'y toucher, vous défiez en son nom la vérité et la fable, et tout
1 Piabclais.
2 Voiture et Marot.
ce que l'imagination peut fournir d'idées agréables et propres à enchanter. Je vous ferais mal ma cour, si je me laissais rebuter par de telles difficultés. 11 faut vous représenter votre héroïne, autant que Ton peut. Ce projet est un peu vaste pour un génie aussi borné que le mien. L'entreprise vous conviendrait mieux qu'à moi, que l'on a cru jusqu'ici ne savoir représenter que des animaux. Toutefois afin de vous p^ire, et pour rendre ce portrait le plus approchant qu'il sera possible, j'ai parcouru le pays des Muses, et n'y ai trouvé en effet que de vieilles expressions que vous dites que l'on méprise. De là, j'ai passé au pays des Grâces, où je suis tombé dans le même inconvénient. Les Jeux et les Ris sont encore des galanteries rebattues, que vous connaissez beaucoup mieux que je ne fais. Ainsi le mieux que je puisse faire est de dire tout simplement que rien ne manque à votre, héroïne de ce qui plaît, et de ce qui plaît un peu trop
Que vous dirai-je davantage?
Hortense eut du ciel en partage La grâce, la beauté, l'esprit ; ce n'est pas tout : Les qualités du cœur ; ce n'est pas tout encore : Pour mille autres appas le monde entier l'adore,
Depuis l'un jusqu'à l'autre bout.
L'Angleterre en ce point le dispute à la France : Votre héroïne rend nos deux peuples rivaux.
0 vous, le chef de ses dévots,
De ses dévots à toute outrance,
Faites-nous l'éloge d'Hortense !
Je pourrois en charger le dieu du double Mont,
Mais j'aime mieux Saint-Evremond.
Que direz-vous d'un dessein qui m'est venu dans l'esprit? Puisque vous voulez que la gloire de madame Mazarin remplisse tout l'univers, et que je voudrais que celle de madame de Bouillon allât au delà, ne dormons, ni vous, ni moi, que nous n'ayons mis fin à une si belle entreprise. Faisons-nous chevaliers delà Table-Ronde ; aussi bien est-ce en Angleterre que cette chevalerie a commencé. Nous aurons deux tentes en notre équipage ; et au haut de ces deux tentes, les deux portraits des divinités que nous adoroiiSé
Au passage d'un pont ou sur le bord d'un bois,
Nos hérauts publiront ce ban à haute voix :
M A RI ANE sans pair, HORTENSE sans seconde,
Veulent les cœurs de tout le monde Si vous en êtes cru, le parti le plus fort
Penchera du côté d'Hortense ; Si Ton m'en croit aussi, Mariane d'abord
Doit faire incliner la balance.
Ilortense ou Mariane, il faut y venir tous :
Je n'en sais point de si profane
Qui, d'Hortense évitant les coups,
Ne cède à ceux de Mariane.
Il nous faudra prier monsieur l'ambassadeur
Que sans égard à notre ardeur H fasse le partage; à moins que des deux belles
Il ne puisse accorder les droits, Lui dont l'esprit foisonne en adresses nouvelles
Pour accorder ceux des deux rois.
Nous attendrons le retour des feuilles, et celui de ma santé; autrement il me faudrait chercher en litière les aventures. On m'appellerait le Chevalier du rhumatisme; nom qui, ce me semble, ne convient guère à un chevalier errant. Autrefois que toutes saisons m'étaient bonnes, je me serais embarqué, sans raisonner.
Rien ne m'eût fait souffrir, et je crains toute chose ; En ce point seulement je ressemble à l'Amour : Vous savez qu'à sa mère il se plaignit un jour
Du pli d'une feuille de rose.
Ce pli l'avoit blessé. Par quels cris forcenés
Auroit-il exprimé sa plainte, Si de mon rhumatisme il eût senti l'atteinte? Il eût été puni de ceux qu'il a donnés.
C'est dommage que M. Waller nous ait quittés, il aurait été du voyage. Je ne devrais peut-être pas le faire entrer dans une lettre aussi peu sérieuse que celle-ci. Je crois toutefois être obligé de vous rendre compte de ce qui lui est arrivé, au delà du fleuve d'Oubli. Vous regarderez cela comme un songe, et c'en est peutêtre un; cependant la chose m'est demeurée dans l'esprit, comme je vais vous la dire.
Les beaux esprits, les sages, les amants, Sont en débat dans les Champs-Elysées : Ils veulent tous en leurs départements Waller pour hôte, ombre de mœurs aisées. Pluton leur dit ; « lai vos raisons pesées, Cet homme sut en quatre. arts exceller, Amour et vers, sagesse et beau parler ; Lequel d'eux tous Vaura dans son domaine — Sire Pluton, vous voilà bien en peine ; S'il possédoit ces quatre arts, en effet, Celui d'amour, c'est chose toute claire, Est un métier qui les autres fait faire. »
J'en reviens à ce que vous dites de ma morale, et suis fort aise que vous ayez de moi l'opinion que vous en avez. Je ne suis pas moins ennemi que vous du faux air d'esprit que prend un libertin. Quiconque l'affectera, je lui donnerai la palme du ridicule.
Rien ne m'engage à faire un livre,
Mais la raison m'oblige à vivre En sage citoyen de ce vaste univers ; Citoyen qui, voyant un monde si divers,
Rend à son auteur les hommages
Que méritent de tels ouvrages.
Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons,
11 est vrai, sont peu nécessaires ;
Mais qui dira qu'ils sont contraires
A ces éternelles leçons ?
On peut goûter la joie en diverses façons ; Au sein de ses amis répandre mille choses, Et recherchant de tout les effets et les causes ; À table, au bord d'un bois, le long d'un clair ruisseau, Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau : Pourvu que ce dernier se traite à la légère,
Et que la nymphe ou la bergère N'occupe notre esprit et nos yeux qu'en passant.
Le chemin du cœur est glissant ; Sage Saint-Evremond, le mieux est de m'en taire, Et surtout n'être plus chroniqueur de Cythère,
Logeant dans mes vers les Chloris,
DE SAÏNT-ÉVREMOND.
Quand on les chasse de Pari?.
On va faire embarquer ces belles ; Elles s'en vont peupler l'Amérique d'amours ! :
Que maint auteur puisse avec elles
Passer la ligne pour toujours !
Ce seroit un heureux passage Ah î si tu les suivois, tourment qu'à mes vieux jours L'hiver de nos climats promet pour apanage ! Triste fils de Saturne, hôte obstiné du lieu, Rhumatisme va-t'en. Suis-je ton héritage? Suis-je un prélat? Crois-moi, consens à notre adieu : Déloge enfin, ou dis que tu veux être cause Que mes vers, comme toi, deviennent mal plaisants. S'il ne tient qu'à ce point, bientôt l'effort des ans, Fera sans ton secours cette métamorphose ; De bonne heure il faudra s'y résoudre sans toi. Sage Saint-Evremond, vous vous moquez de moi : De bonne heure! Est-ce un mot qui me convienne encore ! A moi qui tant de fois ai vu naître laurore, Et de qui les soleils se vont précipitant Vers le moment fatal que je vois qui m'attend.
Madame de la Sablière se tient extrêmement honorée de ce que vous vous êtes souvenu d'elle , et m'a prié de vous en remercier. J'espère que cela me tiendra lieu de recommandation, auprès de vous, et que j'en obtiendrai plus aisément l'honneur de votre amitié. Je vous la demande, monsieur, et vous prie de croire que personne n'est plus véritablement que moi, Votre, etc.
1 Dans le temps que M. de La Fontaine écrivit cette lettre, on fit enlever à Paris un grand nombre de courtisanes qu'on embarqua pour l'Amérique (Des Maizeaux).