ACTE II, SCENE I
Ahi! j'ai le cou démis; Qui peut m'avoir mis Sur ce plaisant tapis?
Je n'étois pas gris; Mais je suis habillé :
Me serois-je éveillé?
D'un pareil tour je suis émerveillé.
Oui, je me souviens bien
De l'entretien Qu'eut ma femme, à la fin, Sur ce devin.
Je me suis fâché, Je me suis couché, Je me suis levé, J'aurai rêvé.
Margot! elle auroit bien dû me le dire : quelle heure peut-il être? Il est bien cinq heures. Margot, lève-toi, allume la lampe; mais si avant de la réveiller je buvois un petit coup de cette affaire? il ne faut pas que les femmes sachent tout.
AHrETTE.
En grand silence, Faisons dépense D'un doigt de brandevin.
Oui, pour l'ouvrage.
Ce doux breuvage Donne en partage Plus de courage ; Tout homme sage En boit chaque matin.
Se sent-on lourd, chagrin.
Et dans l'esprit enfin Quelque nuage?
En un moment la tête se dégage :
Pour le travail on est plein de courage. On est gaillard, et pour se mettre en train, Rien n'est plus sain.
(Il boit.)
LA MARQUISE. — Qu'ost-ce que j'entends là? ma petite chienne sera tombée. Lisette! Lisette! venez ici, ma mère, venez, maman. {Elle Idte poxir trouver la sonnette.) Mais je ne trouve pas le cordon de ma sonnette.
MAtTRE JACQUES. — Elle parle toute seule; à ta santé, Margot (Il boit.)
De mon pot je vous en réponds.
Mais de Margot, non, non.
(Il boit encore.)
LA MARQUISE. — Mais quelle insolence! ce coquin de cocher m'étour-
(lit tous les matins, je le mettrai dehors; mais je ne trouve pas cette sonnette.
MAlTRE JACQUES. — Je Cfois qu'elle est folle. Margot.
LA MARQUISE. — Mais je ne la trouve pas. Lucile! Lucile!
maItbe JACQUES. — Du fil, du fil : il faut qu'elle ait quelque chose ;i coudre.
AIR : Palsembleu , M. le curé.
Puisque tu veux te préparer Si matin pour ton ménage, Attends, Margot, je m'en vais t'éclairer, Tu feras mieux ton ouvrage.
(Il cherche et bat le briquet.)
LA MARQUISE. — Q\ii est-ce donc qui fait du feu dans mon appartement? Lucile! Lucile! Marton! Mais voilà qui est affreux. (Maître Jacques alhnne la lampe, va à son lit, tire le bout du rideau, la fait voir tout habillée et sur son séant; elle ouvre de grands yeux, et se jette hors du lit.) Ah! ciel! où suis-je?
MAlTRE JACQUES.
Air : Dans le fond d'une écurie.
Je te vois émerveillée.
Ton air me semble bourru; Moi j'ai dormi tout vêtu Te voilà tout habillée; A la fin m'as-tu bien vu?
Tu n'es pas trop éveillée.
A la fin m'as-tu bien vu?
Hé bien! me reconnais-tu?
LA MARQUISE. — Oul, je te rcconnois, infâme; tu es ce coquin de savetier qui demeure en face du château. MAlTRE JACQUES. — Tu as bien de la mémoire. LA MARQUISE. — Tu te nommes maître Jacques.
MAtXRE JACQUES.
AIR : Vous qui feignez d'aimer.
Quoi ! tu t'en ressouviens î
LA MARQUISE
Cela n'est pas équivoque.
MAtTRE JACQUES.
Oui, Margot, j'en conviens.
LA MARQUISE
Finissons ce colloque.
Sans nuls raisonnements, Vite, je veux apprendre Pourquoi ces changements; Si tu mens, Je te ferai pendre.