‹ Œuvres choisiesChapitre 16 sur 454 · ACTE II, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IV

M. VANDERK FILS. — Vous VOUS êtes titré de chevalier, d'ancien baron de Savières, de Clavières, de....

M. VANDERK PÈRE. — Je le SUis.

M. VANDERK FILS. — Vous êtes donc gentilhomme?

M. VANDERK PÈRE. — Oui.

M, VANDERK FILS. — Oui!

M. VANDERK PÈRE. — Vous doutez de ce que je dis?

M. VANDERK FILS. — Non , mon père: mais est-il possible?

M. VANDERK PÈRE. — Il u'est pas possiblc que je sois gentilhomme!

M. VANDERK FILS. — Je ne dis pas cela Mais est-il possible, fiissiezvous le plus pauvre des nobles, que vous ayez pris un état?

M. VANDERK PÈRE. — Mon fils , lorsqu'uu homme entre dans le monde, il est le jouet des circonstances.

M. VANDERK FILS. — En est-il d'assez fortes pour descendre du rang le plus distingué au rang....

M. VANDERK PÈRE. — Achevez : au rang le plus bas.

M. VANDERK FILS. — Je DC voulois pas dire cela.

M. VANDERK PÈRE. — Écoutez : le compte le plus rigide qu'un père * doive à son fils, est celui de l'honneur qu'il a reçu de ses ancêtres: asseyez-vous. ( Le père s'assied ; le fils prend un siège , et s'assied ensuite.) J'ai été élevé par votre bisaïeul : mon père fut tué fort jeune à | la tête de son régiment. Si vous étiez moins raisonnable, je ne vous confierois pas l'histoire de ma jeunesse; et la voici» Votre mère, fille d'un gentilhomme voisin, a été ma seule et unique passion. Dans l'âge où l'on ne choisit pas, j'ai eu le bonheur de bien choisir. Un jeune officier, venu en quartier d'hiver dans la province, trouva mauvais qu'un enfant de seize ans, c'étoit mon âge, attirât les attentions d'un autre enfant: votre mère n'avoit pas douze ans; il me traita avec une hauteur.... je ne le supportai pas, nous nous battîmes.

M. VANDERK FILS. — Vous VOUS battîtes ?

M. VANDERK PÈRE. — Oui, mOU fils.

M. VANDERK FILS. — Au pistolet?

M. VANDERK PÈRE. — NoD, à l'épée. Je fus forcé de quitter la province : votre mère me jura une constance qu'elle a eue toute sa vie; je m'embarquai. Un bon Hollandais, propriétaire du bâtiment sur lequel j'étois, me prit en affection. Nous fûmes attaqués, et je lui fus utile (c'est là où j'ai connu Antoine). Le bon Hollandais m'associa à son commerce, il m'offrit sa nièce et sa fortune. Je lui dis mes engagements, il m'approuve, il part, il obtient le consentement des parents de votre mère, il me l'amène avec sa nourrice : c'est cette bonne vieille qui est ici. Nous nous marions; le bon Hollandais mourut dans mes bras; je pris k sa prière et son nom et son commerce : le ciel a béni ma fortune, je ne peux pas être plus heureux, je suis estimé : voici votre sœur bien établie, votre beau-frère remplit avec honneur une des premières places dans la robe. Pour vous, mon fils, vous serez digne de moi et de vos aïeux : j'ai déjà remis dans notre famille tous les biens que la nécessité de servir le prince avoit fait sortir dos mains de nos ancêtres : ils seront à vous ces biens ; et si vous pense?

, qu9 j'aie fait par le commerce une tache à leur nom, c'est à vous d» ! l'effacer; mais dans un siècle aussi éclairé que celui ci, ce qui peut i donner la noblesse n'est pas capable de l'ôter.

M. VANDERK FILS. — Ah, mon père! je ne le pense pas; mais le préjugé est malheureusement si fort....

M. VANDERK PÈRE. — Un préjugé! un tel préjugé n'est rien aux yeux de la raison.

M. .VANDERK FILS. — Cela n'empêche pas que le commerce ne soit considéré comme un état....

M. VANDERK PÈRE. — Quel état, mon fils, que celui d'un homme qui d'un trait de plume se fait obéir d'un bout de l'univers à l'autre 1 Son nom, son seing n'a pas besoin, comme la monnaie d'un souverain, que la valeur du métal serve de caution à l'empreinte, sa personne a tout fait; il a signé, cela suffit.

M. VANDERK FILS. — J'en convieus; mais....

M. VANDERK PÈRE. — Ce u'ost pas uu temple , ce n'est pas une seule nation qu'il sert; il les sert toutes, et en est servi : c'est l'homme de l'univers.

M. VANDERK FILS. — Cela peut être vrai ; mais enfin en lui-même qu'a-t-il de respectable?

M. vanderk père. — De respectable I ce qui légitime dans un gentilhomme les droits de la naissance; ce qui fait la base de ses titres; la • droiture, l'honneur, la probité.

M. VANDERK FILS. — Votre conduite, mon père.

M. VANDERK PÈRE. — Quclques particuliers audacieux font armer les rois, la guerre s'allume, tout s'embrase, l'Europe est divisée; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou chinois, n'en est pas moins l'ami de mon cœur : nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble las nations et les ramènent à la paix "X par la nécessité du commerce; voilà, mon fils, ce que c'est qu'un / honnête négociant.

M. VANDERK FILS. — Et le gentilhomme donc, et le militaire?

M. v.VNDERK PÈRE. — Je ne connais que deux états au-dessus du commerçant (en supposant encore qu'il y ait quelque différence entre ceux qui font le mieux qu'ils peuvent dans le rang où le ciel les a placés) : Je ne connais que deux états, le magistrat qui fait parler les lois et le guerrier qui défend la patrie.

M. VANDERK FILS. — Je suis donc gentilhomme!

M. VANDERK PÈRE. — Oui, mou fils : il est peu de bonnes maisons auxquelles vous ne teniez et qui ne tiennent à vous.

M. VANDERK FILS. — Pourquoi douc me l'avoir caché?

M. VANDERK PÈRE. — Par uue prudence peut-être inutile : j'ai craint que l'orgueil d'un grand nom ne devînt le germe de vos vertus-, j'ai désiré que vous les tinssiez de vous-même. Je vous ai épargné jusqu'à cet instant les réflexions que vous venez de faire, réflexions qui dans un âge moins avancé se seroient produites avec plus d'amertume.

M. VANDERK FILS. — Je ne crois pas que jamais....

M. VANDERK PÈRE. — Qu'est-CC?

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