‹ Œuvres choisiesChapitre 331 sur 454 · SCÈNE II. — FÉLIX, MORIN · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — FÉLIX, MORIN

MORIR. — Pourquoi, Félix, pourquoi ne t'es-tu pas trouvé à souper avec nous? Mon gendre futur t'auroit fait bien des amitiés, je l'avois prévenu.

FÉLIX. — Votre gendre? Non, j'avois à arranger bien des choses pour mon départ.

MORIN. — Je ne peux que l'approuver, quoiqu'il me fasse de la peine; mais il est si fâcheux de ne point connoître ses parents. Ah ! si tu les trouves, tu feras leur bonheur, jeune, fort, bien élevé....

FÉLIX. — Grâce à vous.

MORIN. — Et à toi-même : tu étois tout disposé à être un honnête homme, je n'ai jamais eu de peine à t'inspirer de bons sentiments, ils étoient en toi.

FÉLIX — Et vous dites que c'est en l'année mil sept cent quaranteneuf?

MORIN. — Oui, le dix-huit mai.

FÉ'^ix. — Il y (^ut donc alors un grand désastre; on me l'a raconté bien des fois, mais redites-le-moi encore. Quelquefois une circonstance.... oubliée....

MORiN. — Ah! le désastre'fut terrible : il étoit tard, j-'étois couché; tout d'un coilp j'entends un grand bruit, on crie; la chaussée du grand étang est rompue; il avoit fait la veille un orage affreux. Je me lève, je crie , je cours; toute la campagne étoit submergée; les hommes, les femmes, les bestiaux, étoient à la nage, les maisons étoient renversées, des granges entiùres, de gros arbres étaient emportés; je passai la nuit sur la montagne; le matin, comme je traversois un chemin creux, je vis embarrassée dans des branches de saule une femme sans connoissance, c'étoit ta nourrice; je la crus morte; tu étois sur elle : tu dormois, pauvre petit! je te prends dans mes bras, tu te mets à sourire, je te portai dans ma cabane, et j'allai chercher du secours pour enlever cette bonne femme, qui ne reprit connoissance que le lendemain, et la raison ne lui revint que huit jours après. Je n'a', jamais vu un si grand malheur. A deux lieues d'ici on trouva une dame noyée, dans sa voiture; quelque temps après je trouvai une valise, mais c'est une autre affaire : enfin, on a interrogé ta nourrice plus de cent fois; comme elle ne parloit qu'allemand, ce ne fut que longtemps après que nous siîmes qu'elle étoit du village de Noussdorff.

FÉLIX. — Oui , de Noussdorff.

MORIN. — Que c'étoit un grand monsieur qui avoit fait marché avec elle, qu'il l'a conduite à une dame qui passoit; cette dame l'a emmenée aussitôt pour te nourrir; et il n'y avoit que quinze jours qu'elle étoit avec toi lorsque ce malheur arriva.

FÉLIX. — Et l'on n'a pu en savoir davantage.

MORIN. — Non; du reste, interroge-la encore, tu peux l'envoyer chercher, puisqu'elle est dans le village; mais elle n'en sait pas plus que je ne t'en ai dit.

FÉLIX.— Ah, père Morin ! que je vous ai d'obligations! et j'aurois été assez malhonnête.... non, non, je ne serai point ingrat.

MORIN. — Tu ne peux pas l'être : dès l'âge de six ans tu m'as été utile; depuis l'âge de quinze, tu m'as toujours valu deux garçons de ferme, sans compter ta fidélité; ainsi je ne fais tort à personne en te donnant ce que voilà dans ce petit sac.

FÉLIX. — Quoi! qu'est-ce que c'est que cela?

MORIN. — Quatorze années à vingt écus.

* FÉLIX. — Gardez-les.

MORIN. — Non, ils sont à toi : ma maison est toujours la tienne; si • es recherches ne sont pas heureuses, reviens ici, tu y seras reçu comme mon enfant : si tu l'étois, j'en serois glorieux.

FÉLIX. — Et ce paquet-ci?

' MORIN. — Ce sont toutes les hardes dont tu étois enveloppé lorsque je t'ai trouvé : un hochet d'argent avec un petit anneau d'or , de la dentelle, un ruban rouge, et le procès-verbal de ta trouvaille fait et signé par feu notre pasteur.

FÉLIX. — Adieu, mon père; adieu, Pierre Morin.

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