‹ Œuvres choisiesChapitre 338 sur 454 · ACTE II, SCENE X · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE X

après avoir trouvé cet argent, j'allai consulter notre pasteur; voici 'es conditions qu'il m'imposa, qu'il me donna par écrit, et que j'ai juré d'observer.

MORiNViLLE. — Voyous donc ces belles conditions 1

LA MORiNiÈRE. — Cela doit être beau!

SAiNT-MORiN. — Bien édifiant.

MORiN.— Vous l'avez connu, mes enfants, c'étoit un homme de bien.

M. DE VERSAC. — Écoutons uu bon radotage.

MORIN. — Les voici, cet écrit est de sa main.

a Conditions auxquelles Pierre s'engage d'employer l'argent qu'il a trouvé, et dont il va acheter des terres.

a 1° De les faire valoir en sa conscience, comme un bon métayer pour son propriétaire, comme un administrateur pour une communauté, comme un tuteur pour son pupille. »

M. DE VERSAC. — Après, après?

MOBiN. — a 2" De faire toute perquisition, et de ne se refuser à aucune, pour retrouver celui ou celle à qui ledit bien acheté de ladite somme peut appartenir.

a 3° De le rendre en entier, » ....de le rendre en entier!

MORINVILLE. — Nous attendons.

MORiN. — a De le rendre en entier, et sans nulle retenue, à celui qu'il reconnoîtra en être le propriétaire, lequel propriétaire doit se contenter dudit bien tel qu'il se comportera lors de sa remise, quand même il seroit de moindre valeur que la somme trouvée; et s'il l'excède, j'exhorte ledit propriétaire à récompenser le métayer, suivant les soins qu'il en aura pris, et à lui en laisser la conduite, s'il est homme de bien et craignant Dieu.

a 4° Ledit Pierre chargera ses héritiers des mêmes conditions, à moins qu'il n'y ait trente ans et plus qu'il possède ledit bien. »

LA MORINIÈRE. — Oui, mais il y a cent ans.

MORIN. — a A moins qu'il n'y ait trente ans et plus qu'il possède ledit bien, » et il n'y en a que vingt-sept, vous le savez : « à moins qu'il n'y ait trente ans et plus qu'il possède ledit bien , sans nulle apparence de revendication, et alors je crois qu'il lui est permis d'en disposer comme de chose à lui appartenante. » Hé bien? qu'en ditesvous? dois-je respecter cela?

M. DE VERSAC. — Moi, je ne connois de respectable que les dettes du jeu.

MORINVILLE. — Je dis que cet acte est nul; il n'est pas signé.

LA MORINIÈRE. — Ni daté.

MORINVILLE. — Mon père, je vous conseille de ne lui en pas parler, vous seriez cause de quelque màiûeUi.

MORiN. — Quel malheur donc?

MORINVILLE. — S'il roprenoit tout ce bien -ci, je lui ferois mettre l'épée à la main.

LA MORINIÈRE. — Et moi , je lui ferois un procès dont il ne verroit jamais la fin : nous avons une loi précise et formelle, qui vous décharge ie ces conditions, la loi de partibus inventis.

M. DE VERSAC. - Et s'il n'y en a pas, avec des amis on en peut faire une.

SAINT-MORIN. — Sans doute, ce que dit La Morinière est fort bien, mais je n'approuve pas la violence de Morinville, violence que cepen dant j'aurois peut-être, si j'étois militaire; mais il y a une proijité, une droiture, un honneur qui doit faire la liase de nos actions et à laquelle il ne faut jamais manquer; ainsi, raisonnons, mon père : de puis que vous êtes établi, combien bon an, mal an, pouvez-vous avoir donné aux pauvres de la paroisse?

MORiN.— Je ne le sais pas : le bien que je fais est la première chose que j'oublie.

SAINT-MORIN. — Combien nourrissez-vous de ménages à peu près?

MORiN. — Quatre, cinq, six, je ne sais.

SAINT-MORIN. — Mettons-les chacun à deux cents livres.

MORIN. — Il y en a qui me rendent, mais cela va bien là.

SAINT-MORIN. — Hé bien ! c'est mille livres par an : combien y a-t-il que vous êtes établi ?

MORIN. — Vingt-six ans.

SAINT-MORIN. — C'est vingt-six mille livres données aux pauvres, ainsi vous avez outrepassé la somme que vous avez trouvée de douze ou quatorze mille livres : allons, mon père, il n'y a pa-« ■^ bon sens : le ciel bénira ce gentilhomme, il a fait la charité.

MORINVILLE. — C'cst bien.

LA MORINIÈRE. C'est justo. {Cependant M. de Versac prend l'écrit^ le déchire, et le met dans sa poche.)

M. DE VERSAC. — Je vois que c'est au mieux.

MORIN. — Et moi, je vois, je vois que dans le monde il n'est point d'ctat qui ne se soit arrangé avec sa conscience et qui ne se soit fait lies moyens pour se dispenser d'être juste; au reste, voilà mes conditions, je vous les ai lues; si ce monsieur est l'homme en question, je les observerai, soyez-en sûrs : où sont-elles i où sont-elles donc? Où est-ce que j'ai mis cet écrit?

M. DE VERSAC. — Quoi ! ce papier?

MORIN. — Oui.

M. DE VERSAC. — Ce papier qui étoit là?

MORIN. — Oui.

M. DE VERSAC. — J'en ai fait des bourres pour mon fusil ; i! est inutile.

MORIN. — Monsieur de Versac, vous auriez bien dû n'y pas toucher : heureusement je le sais par cœur. Mais ce monsieur est resté presque seul.

SAINT-MORIN. — Il est avec ma "œur.

MORIN- — Je vais le trouver.

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