ACTE II, SCÈNE V
SCËNE V. — ISAURE, VERGI.
ISAURE. —Ah, malheureux Vergi! qu'êtes-vous venu faire en ces lieux?
VERGI. — Vous voir, et mourir.
ISAURE. — Ah! partez, mais ne mourez pas, ma vie est attachée à la vôtre.
VERGI. — Puis-je le croire?
ISAURE. — Vergi, pourquoi m'avez-vous dégagée de mes serments?
VERGI. — Vous paroissiez le désirer.
ISAURE. — Deviez-vous m'écouter?
VERGI. — Ne pouvant vous donner des richesses, devois-je vous en priver?
ISAURE. — J'en aurois une d'un plus grand prix.
VERGI. — Soyez heureuse.
ISAURE. — Je ne puis plus l'être.
VERGI. — Vous le serez. Je tremble cependant pour vos jours, et ce sont ces craintes autant que le désir de vous voir qui m'ont fait hasarder mon entrée ici.
ISAURE. — Pourquoi pensez-vous que j'aie sujet de craindre?
VERGI. — La mort précipitée des trois femmes qui vous ont précédée fait frémir, et sire Raoul....
ISAURE. — Il me traite avec la plus grande bonté.
'/ERGi. — De la bonté 1
ISAURE. — Vous voyez, il part en me témoignant la plus haute confiance; tous ses trésors sont entre mes mains; ici je puis jouir de tout, excepté cependant....
VERGI. — Excepté, dites-vous 1 Est-il des exceptions pour ce qu'on aime?
ISAURE. — Excepté la jouissance de cette clé qui ouvre ce cabinet : la voilà, cette clé.
VERGI. — Elle est bien brillante.
ISAURE. — Oui : elle donne une idée bien singulière de ce qu'elle tient renfermé.
VERGI. — A n'en juger que par elle....
ISAURE. — Que croyez-vous, Vergi, que renferme ce cabinet?
VERGI. — Hé mais, pourquoi?
ISAURE. — Ah ! sans doute ce n'est qu'un badinage de sire Raoul; il veut éprouver si ma curiosité....
VERGI. — Pourquoi, belle Isaure, chercheriez-vous à la satisfaire? Ne me consultez pas, mais seulement les ornements de cette salle : tous les tableaux qui y sont semblent donner des leçons pour exhorter à ne point céder à la curiosité.
ISAURE. — Ces tableaux, je ne les avois pas remarqués.
VERGI. — Regardez cette femme changée en statue; celle-ci au désespoir d'avoir indiscrètement ouvert la botte qui lui a été confiée; et ce tableau représentant un des événements de l'histoire de Psyché.
ISAURE. - Quelle est cette Psyché '
VERGi. — Elle étoit belle comme vous; l'Amour l'aimoit comme je vous aime
isAURE. — Il étoit donc bien aimé!
VKRGi. — Il n'exigea d'elle que de n'être pas curieuse, et elle le fut.
ISAUBE. — Est-ce donc une si grande faute?
vERGi. — Oui, lorsqu'elle est faite malgré les prières et les conseils réitérés d'un objet tendrement aimé.
ISAURE. — Et s'il ne l'est pas?
vESGi. — N'importe.
I3AURE. — Ah, Vergi! j'ai à me faire un reproche bien plus grave que celui que Psyché a pu se faire.
VERGI. — Lequel ?
ISAURE. — Chaque instant que nous passons ensemble est une atteinte à mes devoirs; votre imprudence en venant ici, et la mienne en vous y recevant, expose mon honneur et mes jours bien plus que ne le feroit cette curiosité satisfaite.
VERGi. — Vos jours, belle Isaure ! vos jours!... je pars.... Adieu.
ISAURE. — Aaisu. (Elle met ses mains sur ses yeux; elle s'assied, accoudée sur la table où est cette clé brillante.)