‹ Œuvres choisiesChapitre 77 sur 454 · SCÈNE xxiir · texte numérisé non relu

SCÈNE xxiir

LA MARQUISE. — Dubois, Termez Ce papier et caclictez-le ; voici mon étui.

LE MARQUIS. — Pourquoi donc, madame? cela est inutile.

LA MARQUISE. — Vous me pardonnerez. J'ai l'attention si paresseuse: les femmes n'ont que la présence d'esprit de la minute, et elle est passée cette minute.

LE MARQUIS. — Vous croycz rire; mais ce que vous dites là, je l'ai dit cent fois.

LA MARQUISE. — Oh ! je vous crois. J'espère, moi, de mon côté, que vous voudrez bien m'accorder une heure pour réfléchir, et examiner si vous n'avez rien oublié.

LE MARQUIS. — Dcux jouTS, si VOUS l'exigez.

LA MARQUISE. — Non , je ne veux pas plus de temps qu'il ne m'en faut pour vous raconter l'histoire de ma journée; et la voici : je me suis ennuyée, mais très-ennuyée; je me suis mise sur le balcon, la pluie m'en a chassée; j'ai voulu lire, j'ai voulu broder, faire de la musique, l'ennui jetoit un voile si noir sur toutes mes idées, que je me suis remi.se à regarder sur le grand chemin. J'ai vu passer un cavalier, qui pressoit fort sa monture; il m'a saluée : il m'a pris fantaisie de ne pas dîner seule. Je lui ai envoyé dire que Mme la comtesse de Wordacle le prioit d'entrer chez elle.

LE MARQUIS. — Pourquoi la comtesse de Wordacle?

LA MARQUISE. — Une idée : je ne voulois pas qu'il sût que je suis femme de M. de Clainville (en élevant la voix), de M. de Clainville, qui a des terres dans cette province.

LE MARQUIS. — Pourquoi?...

LA MARQUISE. — Je VOUS le dirai : il a accepté ma proposition. J'ai vu un cavalier qui se présente très-bien; il est de ces hommes dont la physionomie honnête et tranquille inspire la confiance. 11 m'a fait le compliment le plus flalleur; il n'a échappé aucune occasion de me prouver que je lui avois plu, il a même osé me le dire; et soit que naturellement il soit hardi avec les femmes, ou peut-être, malgré moi, a-t-il vu dans mes yeux tout le plaisir que sa présence me faisoit.... Enfin, que vous dirai-je? excusnz ma sincérité, mais je connois l'empire que j'ai sur votre âme, dans l'instant le plus décidé d'une conversation assez vive vous êtes arrivé, et je n'ai eu que le temps de le faire passer dans ce cabinet, d'où il m'entend, si le récit que je vous fais lui laisse assez d'attention pour nous écouter. Alors vous êtes entré; je vous ai proposé ce pari assez indiscrètement; je ne supposois pas que vous l'accepteriez, et j'ai eu tort, fatigué comme vous devez l'être, de vous avoir arrêté.... (Le marquis par degrés prend un air sérieux, froid et see.)

LE MARQUIS. — Madame....

LA MARQUISE. — Mais.... monsieur.... je m'aperçois.... Le cerf que vous avez couru vous a-t-il mené loin?

LE MARQUIS. — Non, madame.

LA MARQUISE. — Vous me paroissez avoir quelque chagrin.

LE MARQUIS. — Non, madame, je n'en ai point. Mais ce monsieur doit s'ennuyer dans ce cabinvt

GOTTE, à part. — Ah, ciell

LA MARQUISE. — N'en parlons plus, je vois que cela vous a fait quelque peine, et j'en suis mortifiée. Je.... je.... je souhaiterois être seule. ( Dubois et Gotte se retirent d'un air embarrassé dans le fond du théâtre. Gotte a l'air plus effrayé. )

LE MARQUIS. — Je le crois.

LA MARQUISE. — Je désirerois....

LE MARQUIS. — Et mol je désire entrer dans ce cabinet, et voir l'homme qui a eu la témérité....

GOTTE. — Ah ! quelle imprudence!

LA MARQUISE, jouant l'embarras. — Permettez-moi, monsieur, de vous proposer un accommodement....

LE MARQUIS. — Un accommodemcnt , madame? Je ne vois pas quel accommodement... .

LA MARQUISE. — Si j'ai perdu le pari, donnez-m'en la revanche.

LE MARQUIS. — Madame, il n'est pas question de plaisanter.

LA MARQUISE, — Je ne plaisante point : je vous demande ma revanche.

LE MARQUIS. — Et moi , madame, je vous demande la clef de ce cabinet, et je vous prie de me la donner.

LA MARQUISE. — La clof, monsieur ?

LE MARQUIS. — Oui, la clef, la clef!

LA MARQUISE. — Et si je ne l'ai pas?

LE MARQUIS. — Il cst un moyen d'entrer, c'est de jeter la porte en dedans.

LA MARQUISE. — MoHsieur, point de violence : ce que vous projetez vous sera aussi facile , lorsque vous m'aurez accordé un moment d'audience.

LE MARQUIS. — Je VOUS écoute, madame.

LA MARQUISE. — Asseyez-vous, monsieur.

LE MARQUIS. — Nou , madame.

LA MARQUISE. — Avant de vous emporter à des extrémités, qui sont indignes de vous et de moi, je vous prie de me faire payer les vingt louis du pari, parce que vous avez perdu.

LE MARQUIS. — Ah! morbleu ! madame, c'en est trop!

LA MARQUISE. — Arrêtez, monsieur; dans ce pari vous avez oublié de parler d'une clef, d'une clef, d'une clef; vous ne doutez pas qu'elle ne soit de fer. Vous l'avez bien nommée depuis avec une fureur et un emportement que je n'attendois pas; mais il n'est plus temps. J'ai voulu faire un badinage de ceci, et vous faire demander à vousmême le morceau de fer que vous aviez oublié; mais je vois, et trop tard, que je ue devois pas m'exposer à la singularité de vos procédés. Lisez, monsieur. {Elle prend le papier, rompt le cachet, et le lui donne tout ouvert. H le prend avec dépit, et ht d'un air indécis, distrait et confus.) Quant à cette clef que vous demandez, tenez, monsieur, \fl voici cette clef; ouvrez ce cabinet, ouvrez-le vous-même, regardez partout, justifiez vos soupçons, et accordez-moi assez d'esprit pour penser que, lorsque j'ai la prudence d'y faire cacher quelqu'un, ja ne dois pas avoir la sottise de vous le dire.

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