LXXXVIII
Le premier jour d'août 1830 parut. Il allait y avoir dix ans que j'avais perdu ma liberté , huit ans et demi que je subissais le carcere duro.
C'était un dimanche; nous allâmes, comme les autres jours de fête , dans l'enceinte accoutumée. Nous regardâmes encore , du haut du petit mur, la vallée au-dessous
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de nous, et le cimetière où reposaient Oroboni et Villa; nous parlâmes encore du repos que nos ossements y trouveraient un jour, rsous nous assîmes encore sur le banc accoutumé, pour attendre que les pauvres condamnées vinssent à la messe qu'on leur disait avant la nôtre. Elles étaient conduites dans le même petit oratoire où nous allions entendre la messe suivante. Il était contigu au lieu de la promenade.
Il est d'usage en Allemagne que, pendant la messe, le peuple cliante des hymnes en langue vivante. Comme l'empire d'Autriche est un pays mêlé d'Allemands et de Slaves, et que dans les prisons du Spielberg le plus grand nombre des condamnés ordinaires appartient à l'un ou à l'autre de ces peuples , on y chante les hymnes une fête en langue allemande, et l'autre en langue slave. Ainsi chaque fête on y fait deux sermons , en se servant alternativement des deux langues. C'était pour nous un bien doux plaisir que d'entendre ces cantiques et l'orgue qui les accompagnait.
Parmi les femmes , il y en avait dont la voix allait au cœur. Les malheureuses! Il y en avait de très-jeunes. De mauvaises passions , de mauvais exemples , les avaient entraînées au crime! J'entends encore raisonner au fond de mon âme leur chant si religieux du Sanclus : IJeilig! heilig ! heilig l Je versai encore une larme en les entendant.
A dix heures les femmes se retirèrent, et nous, nous allâmes à la messe. Je vois encore ceux de mes compagnons d'infortune qui entendaient la messe sur la tribune de l'orgue , dont une seule grille nous séparait, tous pâles, maigres , traînant avec peine leurs fers !
Après la messe nous retournâmes dans nos tanières. Un quart d'heure après on nous apporta notre dîner.
Nous apprêtions notre couvert, qui consistait à mettre une petite planche sur celles qui nous servaient de lit , et à prendre nos cuillers de bois , lorsque M. Wegrath , sousintendant, entra dans notre prison.
— Je regrette, Messieurs, d'interrompre votre dîner, dit-il; mais ayez la complaisance de me suivre, M. le ilirecteur de la police est de l'autre côté.
Comme ce dernier ne venait ordinairement que pour des choses désagréables , comme des perquisitions ou des inquisitions , nous suivîmes avec beaucoup de mauvaise humeur le bon sous-intendant jusqu'à la salle d'audience.
Là nous trouvâmes le directeur de la police et le surintendant ; le premier nous fit un salut plus gracieux que de coutume.
Il prit un papier en main , et dit avec des mots entrecoupés , dans la crainte peut-être de produire une trop forte surprise en s'exprimant plus nettement :
— Messieurs,... j'ai le plaisir,... j'ai l'honneur.... de vous annoncer.... que S. M. l'empereur a fait encore.... une grâce —
Et il hésitait à nous dire quelle grâce c'était. Nous pensâmes qu'il s'agissait de quelque diminution de peine, telle que d'être exempts de l'ennui du travail , d'avoir quelques livres de plus, d'avoir des aliments moins dégoûtants.
Mais vous ne comprenez donc pas? dit-il.
Non , Monsieur. Ayez la bonté de nous expliquer de
quelle espèce de grâce il s'agit.
C'est la liberté pour vous deux , et pour un troisième
que vous embrasserez bientôt.
Il semble qu'à cette nouvelle notre joie eût dû éclater ; mais notre pensée se reporta aussitôt sur nos parents, dont nous n'avions pas entendu parler depuis si long-
temps ; et le doute que peut-être nous ne les trouverions plus sur la terre nous attrista tellement, que cela détruisit le plaisir que nous devait causer l'assurance de notre liberté.
— Vous restez muets , Messieurs? dit le directeur de la police. Je m'attendais à vous voir transportés de joie.
— Je vous prie, répondis-je, de faire connaître à l'empereur toute notre reconnaissance; mais si nous n'avons pas de nouvelles de nos familles , il nous est impossible de ne pas craindre qu'il nous manque des personnes bien cbères. Cette incertitude nous accable , même en ce moment qui devrait être pour nous celui de la plus grande joie.
11 donna alors à Maroucelli une lettre de son frère, qui le consola. A moi, il me dit qu'il n'y eu avait pas de ma famille ; et cela me fit d'autant plus craindre que quelque malheur ne lui fût arrivé.
— Messieurs, reprit- il, retournez dans votre chambre, et dans peu je vous enverrai ce troisième qui a aussi été gracié.
Nous y allâmes, et nous attendîmes avec anxiété ce troisième. jN'ous aurions voulu qu'ils le fussent tous, et cependant ce ne pouvait être qu'un seul. — Si c'était le pauvre vieux Munari ! ou un tel ! ou tel autre ! Il n'y en avait pas un pour lequel nous ne fissions des vœux.
Enfin la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer ce compagnon ! c'était Andréa Tonnelli de Brescia.
JNous nous embrassâmes : nous ne pouvions plus diuer.
Nous causâmes jusqu'au soir, plaignant les amis qui restaient.
Au coucher du soleil, le directeur de la police revint pour nous tirer de ce malheureux séjour : nos cœurs gémissaient en passant près des prisons de tant de compa-
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gnons bien chers, que nous ne pouvions emmener avec nous. Qui sait combien de temps ils devaient encore y languir? qui sait combien d'entre eux devaient y être la proie d'une mort lente ?
On mit sur les épaules de chacun de nous un manteau de soldat et un bonnet sur la tête ; et ainsi avec nos vêtements de forçats , mais délivrés de nos chaînes , nous descendîmes la funeste colline , et nous fûmes conduits à la ville , dans les prisons de la police.
Il faisait un superbe clair de lune. Les rues, les maisons , les gens que nous rencontrions , tout me paraissait si agréable et si étrange, depuis tant d'années que je n'avais joui d'un pareil spectacle !
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Nous attendîmes dans les prisons de la police un commissaire impérial qui devait venir de Vienne pour nous accompagner jusqu'aux frontières. Cependant, comme nos malles avaient été vendues , nous nous pourvûmes de linge et de vêtements , et nous déposâmes le costume delà prison.
Au bout de cinq jours le commissaire arriva , et le directeur de la police, en nous consignant entre ses mains, lui remit en même temps l'argent que nous avions apporté au Spielberg, et celui que l'on avait retiré de la vente
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de nos effets et de nos livres. Cet argent nous fut ensuite rendu aux frontières.
Notre voyage fut fait aux frais de l'empereur ; rien n'y fut épargné.
Le commissaire était M. von Noë, gentilhomme employé au secrétariat du ministre de la police. On ne pouvait nous donner quelqu'un d'une éducation plus accomplie. Il nous traita constamment avec tous les égards possibles.
Je partis de Briinn ayant une difficulté de respiration très-pénible. Le mouvement de la voiture augmenta tellement le mal, que, le soir, je haletais d'une manière effrayante, et l'on craignait que je ne suffoquasse d'un instant à l'autre. J'eus en outre une fièvre ardente pendant toute la nuit , et le commissaire doutait , le jour suivant, que je pusse continuer le voyage jusqu'à Vienne. Je lui dis que oui , et nous partîmes. La violence du mal était extrême; je ne pouvais ni manger, ni boire, ni parler.
J'arrivai à demi mort à Vienne. On nous donna un bon logement à la direction générale de la police. On me mit au lit , et on appela un médecin , qui ordonna une saignée, dont j'éprouvai du soulagement. Une diète absolue et beaucoup de digitale furent pendant huit jours mon seul traitement; je me rétablis. Le médecin était M. Singer; il eut pour moi des attentions vraiment amicales.
J'étais dans la plus grande impatience de partir, d'autant plus que la nouvelle des trois journées de Paris avait pénétré jusqu'à nous.
L'empereur avait signé le décret de notre mise en liberté le jour même que cette révolution éclatait 1 Assurément il ne l'eiît pas révoqué maintenant; mais il n'était pas invraisemblable , les circonstances étant devenues cri-
tiques pour toute l'Europe , que l'on craignit des mouvements populaires aussi en Italie , et que rAutriche ne voulût pas alors nous laisser rentrer dans notre patrie. Nous étions bien persuadés que nous ne retournerions plus au Spielberg; mais nous avions peur que quelqu'un ne suggérât à l'empereur l'idée de nous déporter dans quelque ville de l'Empire , éloignée de la péninsule.
J'affectai de paraître mieux portant que je ne l'étais en effet, et je priai que l'on hàtàt le départ. Cependant j'avais un désir bien ardent de me présenter à S. Exe. M. le comte de Pralormo , envoyé de la cour de Turin à celle d'Autriche, à la bonté duquel je savais être trèsredevable. 11 s'était employé avec le plus généreux et le plus constant empressement pour obtenir ma délivrance. Mais la défense que je ne visse qui que ce fût n'admit point d'exception.
Je fus à peine convalescent , qu'on nous fit la galanterie de nous envoyer une voiture pour quelques jours , afin que nous pussions nous promener un peu dans Vienne. Le commissaire était obligé de nous accompagner et de ne nous laisser parler à personne. Nous vîmes la belle église de Saint-Étienne , les délicieuses promenades de la ville, la villa voisine de Litchtenstein , et en dernier lieu la villa impériale de Scbœnbrûun.
Tandis que nous étions dans les magnifiques avenues de Schœnbriinn, l'empereur vint à passer, et le commissaire nous fit retirer, pour que la vue de nos chétives personnes ne l'attristât pas.
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Nous partîmes enfia de Vienne , et je pus me traîner jusqu'à Bruck. Là mon asthme reprit toute sa violence. Nous demandâmes le médecin. C'était un certain M. Jiidmann, homme de beaucoup de mérite. Il me lit faire une saignée , rester au lit , et continuer la digitale. Au bout de deux jours, je fis des instances pour que l'on continuât le voyage.
Nous traversâmes l'Autriche et la Styrie , et nous arrivâmes en Garinthie , sans qu'il y eût rien de nouveau ; mais à un village nommé Feldkirchen , à peu de distance de Klagenfurt, arrive un contre-ordre. Nous devions nous arrêter là jusqu'à nouvel avis.
Je laisse à penser combien cet événement nous fut désagréable j j'avais en outre le chagrin d'être celui qui causait tant de préjudice à mes deux compagnons. S'ils ne pouvaient rentrer dans leur patrie , ma fatale maladie en était la cause.
Nous restâmes cinq jours à Feldkirchen , et là aussi le commissaire fit son possible pour nous récréer. 11 y avait un petit théâtre; il nous y conduisit. Il nous donna un jour le divertissement d'une chasse. Notre hôte et plusieurs jeunes gens du pays, avec le propriétaire d'une belle forêt , étaient les chasseurs , et nous , placés convenablement, nous jouissions du spectacle.
Enfin arriva un courrier de Vienne, avec ordre au commissaire de nous conduire à notre destination. Je me
réjouis avec mes compagnons de cette heureuse nouvelle ; mais en même temps je tremblais de voir s'approcher le jour d'une découverte fatale , celle que je n'avais plus ni père ni mère , qui sait quels autres encore de ceux qui m'étaient chers !
Et ma tristesse croissait à mesure que nous approchions de l'Italie.
De ce côté , l'entrée n'en est pas agréable à l'œil. Des superbes montagnes de l'Allemagne , on descend dans une plaine de lltalie qui , pendant un long espace , est stérile et triste ; de telle sorte que les voyageurs qui ne connaissent pas encore notre péninsule , et qui passent par là , rient de la magnifique idée qu'ils s'en étaient faite , et s'imaginent avoir été abusés par ceux qui la leur ont tant vantée.
La laideur de ce pays contribuait à m'attrister. J*étais attendri en revoyant notre ciel , en rencontrant des faces humaines qui n'avaient pas les formes septentrionales , en entendant sortir de toutes les bouches des paroles de notre langue ; mais c'était une émotion qui m'invitait plus aux larmes qu'à la joie. Que de fois je pleurai dans la voiture , en me couvrant le visage avec les mains , et en feignant de dormir ! Que de fois, ayant une fièvre brûlante, je ne fermai pas l'œil de la nuit , tantôt donnant de toute mon àme les plus ardentes bénédictions à ma douce Italie , et remerciant le Ciel de lui être rendu ; tantôt me tourmentant de n'avoir pas de nouvelles de ma famille , et me créant des malheurs imaginaires ; tantôt pensant que, dans peu, je serais forcé de me séparer , peut-être pour toujours , d'un ami qui avait tant souffert avec moi , et qui m'avait donné tant de preuves d'amour fraternel ! Ah! de si longues années de tombeau n'avaient pas
éteint en moi l'énergie du sentiment; mais cette énergie était si faible pour la joie, et si grande pour la douleur!
Que j'aurais voulu revoir Udine , et cette auberge où ces deux généreux amis avaient feint d'être des domestiques , et nous avaient furtivement serré la main !
Mous laissâmes cette ville à notre gauche , et nous passâmes outre.
Pordenone , Conegliano , Ospedaletto , Vicenza , Verona et Mantoue , m'offraient tant de souvenirs ! Dans la première de ces villes était né un jeune homme de mérite , qui avait été mon ami , et qui avait péri dans les désastres de Russie. Conegliano était, au dire des secondini des Plombs , le pays où Zanze avait été conduite. A Ospedaletto s'était mariée une angélique et infortunée créature , qui alors u'j était plus , mais que j'avais longtemps révérée et que je révérais encore. Dans tous ces lieux enfin me revenaient des souvenirs plus ou moins chers, et à Mantoue plus que dans aucune autre ville. Il me semblait que c'était hier que j'y étais venu avec Lodovico, en 1815! hier que j'y étais venu avec Porro , en 1820! Les mêmes rues, les mômes places, les mêmes palais , et tant de changements dans la société ! tant de mes connaissances enlevées par la mort! tant d'exilées ! Une génération d'adultes que j'avais vus dans l'enfance !
Et ne pouvoir pas courir à telle ou telle maison ! ne pouvoir parler de tel ou tel à personne !
Pour comble de douleur, 3Iantoue était le lieu où Maroncelli et moi de^ions nous séparer ! Nous y passâmes l'un et l'autre une nuit bien triste ! J'étais agité comme un homme qui est à la veille d'entendre sa condamnation.
Le matin je me lavai le visage, et je regardai au miroir si on pouvait voir que j'avais pleuré. Je pris du mieux que je pus l'air calme et riant, j'adressai à Dieu une courte prière, encore dois-je avouer qu'elle était pleine de distraction ; et , entendant que Maroncelli remuait déjà ses béquilles et parlait au domestique, j'allai l'embrasser. Nous paraissions tous deux remplis de courage pour cette séparation ; nous nous parlions avec un peu d'émotion, mais d'une voix forte. L'officier de gendarmerie qui doit le conduire aux frontières de la Romagne est arrivé , il faut partir j nous ne savons presque que nous dire : un embrassement , un baiser, puis un embrassement encore... Il monte en voiture, disparaît ; je restai comme anéanti.
Étant retourné dans ma chambre , je me jetai à genoux , fondis en larmes , et priai en sanglotant pour le pauvre mutilé , séparé de son ami.
J'ai connu bien des hommes excellents , mais aucun plus affectueusement sociable que Maroncelli , aucun qui s'entendit mieux que lui à tous les égards de la politesse , qui fût plus exempt d'accès d'une humeur sauvage , qui se souvint plus constamment que la vertu se compose de l'exercice continuel de la tolérance , de la générosité et de la sagesse. — 0 toi ! mon compagnon de tant d'années de douleur, puisse le Ciel te bénir en quelque lieu que tu sois , et te donner des amis qui m'égalent en affection et me surpassent en bonté.
Un embrasscment .un Isaiser.puis un emlDrassement encore.
Nous partîmes de Mantoue dans la même matinée, pour aller à Brescia , où on remit en liberté Andréa Tonelli , mon autre compagnon de captivité. Cet infortuné y apprit qu'il avait perdu sa mère. Ses larmes de désespoir me déchirèrent le cœur.
Quoique je fusse accablé par tant de sujets de douleur, je ne pus m'empècher de rire dans l'occasion suivante.
Sur une table de l'auberge était une afliche de théâtre j je la pris, et je lus : Francesca da Rimini^ opéra, etc.
— De qui est cet opéra? dis-je à un domestique.
— Qui l'a rais en vers et qui l'a mis en musique , c'est ce que je ne sais pas, répondit-il; mais, en somme, c'est toujours celte Francesca da Rimini que tout le monde connaît.
— Tout le monde? vous vous trompez ; moi qui viens de l'Allemagne, comment puis-je connaître votre Francesche ?
Ce domestique (c'était un jeune homme à figure dédaigneuse véritablement brescienne) me regarda d'un air de pitié méprisante.
— Comment vous pouvez connaître? Monsieur, il ne s'agit pas de Francesche il ne s'agit que d'une seule et unique Francesca da Rimini, c'est-à-dire de la tragédie de M. Silvio Pellico. On l'a mise ici en opéra, en la gâtant un tant soit peu ; mais c'est égal , c'est toujours celle-là.
— Ah ! Silvio Pellico? Je crois avoir déjà entendu ce nom-là. N'est-ce pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort, puis au carcere cluro^ il y a huit ou neuf ans?
Oh ! que n'ai- je jamais fait cette plaisanterie ! il regarda autour de lui , puis ramena son regard sur moi en grinçant de ses trente-deux belles dents , et s'il n'eût entendu quelque bruit, je crois qu'il m'assommait.
Il s'en alla en grommelant: — Mauvais sujet? Mais avant mon départ il découvrit qui j'étais. Il ne savait plus alors interroger, ni répondre, ni marcher; il ne savait plus que me regarder , se frotter les mains , et dire à tout le monde , hors de propos : — Sior sï ! sior si l On eût dit qu'il éternuait.
Deux jours après, le 9 septembre, j'arrivai à Milan avec le commissaire.
En approchant de cette ville , quand je revis la coupole du dôme, que je repassai dans l'avenue de Loretto, qui avait été autrefois mon habituelle et chère promenade ; quand je rentrai par la porte Orientale , et que je me retrouvai au Cours, que je revis ces maisons, ces temples, ces rues , j'éprouvai à la fois les sentiments les plus doux et les plus pénibles. C'était un violent désir de m'arrêter quelque temps à Milan , d'y embrasser ceux de mes amis que j'y trouverais encore; un immense regret à la pensée de ceux que j'avais laissés au Spielberg, de ceux qui erraient sur la terre étrangère et de ceux qui n'étaient plus ; une vive reconnaissance en me rappelant l'amitié que m'avaient témoignée en général les Milanais ; un léger mouvement de mépris contre quelques-uns d'entre eux qui m'avaient calomnié, tandis qu'ils avaient toujours été l'objet de ma bienveillance et de mon estime.
Nous allâmes loger à la Bella Venezia. C'état là que
tant de fois j'avais assisté , avec mes amis , à de joyeux banquets ; là que j'avais visité tant d'estimables étrangers ; là qu'une dame âgée et respectable , prévoyant les malheurs qui m'arriveraient si je restais à Milan, me sollicita en vain de la suivre en Toscane. 0 souvenirs pleins d'émotions ! ô passé mêlé de tant de plaisirs et de douleurs , et qui avez fui si rapidement !
Les garçons de l'auberge découvrirent aussitôt qui j'étais. La nouvelle s'en répandit , et vers le soir je vis plusieurs personnes s'arrêter sur la place et regarder aux fenêtres. L'une d'elles (j'ignore qui elle était) parut me reconnaître, et me salua en élevant les deux bras.
Hélas! où étaient les enfants de Porro, mes enfants? Pourquoi ne les vis-je pas?
Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur. Quelle sensation en revoyant cette maison , ma première prison î Que de douleurs elle me rappelait ! Ah ! je me ressouvins de toi avec tendresse , ô ]\[elchiorre Gioja! et des pas précipités que je te voyais faire de long en large entre ces étroites murailles , et des heures que tu passais immobile à ta petite table , écrivant tes nobles pensées , et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse avec laquelle tu me regardais lorsque ces signes te furent interdits! Et je
pensai à ta tombe , ignorée peut-être du plus grand nombre de ceux qui t'aimèrent , comme elle est ignorée de moi ! et je priai pour le repos de ton àme !
Je me souvins aussi du petit muet , de la voix touchante de Madeleine, des palpitations que me donnait ma compassion pour elle , des voleurs mes voisins , du prétendu Louis XVII , du pauvre condamné qui se laissa prendre mon billet , et que je crus entendre hurler sous le bâton.
Tous ces souvenirs , et bien d'autres , m'oppressaient comme un songe pénible ; mais j'étais bien plus oppressé encore en me rappelant les deux visites que mon pauvre père m'avait faites , dix ans auparavant , dans cette prison. Comme le bon vieillard se faisait illusion en espérant que je pourrais le rejoindre bientôt à Turin ! Auraitil pu supporter l'idée de dix ans de prison pour son fils , et d'une telle prison ! Mais lorsque ses illusions se seront évanouies , aura-t-il eu , et ma mère aussi , la force de supporter une douleur si déchirante? Me sera-t-il donné de les revoir encore l'un et l'autre ? peut-être un seul des deux ? et lequel?
0 doute cruel et toujours renaissant! J'étais pour ainsi dire à la porte de la maison de mes parents, et je ne savais pas encore s'ils étaient en vie , s'il me restait même une seule personne de ma famille !
Le directeur de la police m'accueillit très-poliment , et permit que je restasse à la Bella Venezia , avec le commissaire impérial, au lieu de me faire garder ailleurs. Il me défendit néanmoins de me montrer à personne , ce qui me détermina à partir le matin suivant. J'obtins seulement la permission de voir le consul piémoutais , pour lui demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé
chez lui ; mais ayant été pris de la lièvre , et étant obligé de me mettre au lit , je le fis prier de venir me voir.
Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre : combien je lui en fus reconnaissant !
Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné : quant à ma mère, à mon autre frère et âmes deux sœurs, je restai dans une cruelle incertitude.
Rassuré en partie , mais pas assez encore , j'aurais voulu, pour soulager mon àme, prolonger beaucoup ma conversation avec le consul. Il ne m'épargna pas les témoignages de sa courtoisie , mais il dut cependant me quitter.
Resté seul, j'aurais eu besoin de pleurer, et je ne le pouvais pas. Pourquoi la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes , tandis que d'autres fois , et même le plus souvent, lorsqu'il me semble que les pleurs me seraient d'un doux soulagement, les invoqué-je en vain? Cette impossibilité d'exhaler mon affliction augmenta ma fièvre ; j'avais un grand mal de tète.
Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était un sergent de la police de Vienne, remplissant auprès du commissaire les fonctions de domestique. Il n'était pas vieux ; mais le hasard voulut qu'il me donna à boire d'une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon cher Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg , je lui demandai , d'un ton d'orgueil impérieux , la cruche d'eau , et qu'il me la présenta.
Chose étrange ! ce souvenir, joint aux autres, rompit la pierre de mon cœur, et les larmes jaillirent.
242 MES PRISOiNS.
Le matin du 10 septembre, j'embrassai mon excellent commissaire , et je partis. Nous ne nous connaissions que depuis un mois , et il me semblait déjà que c'était pour moi un ami de beaucoup d'années. Son àme était pleine du sentiment du beau et de l'honnête. Il n'était ni scrutateur , ni artificieux ; non qu'il manquât de l'esprit nécessaire, mais parce qu'il avait en lui cette noble candeur qui se trouve dans les hommes droits.
Quelqu'un , durant le voyage , dans un lieu où nous étions arrêtés , me dit secrètement : — Méfiez-vous de cet ange gardien ; s'il n'était de ceux des ténèbres , on ne vous l'aurait pas donné.
— Cependant vous vous trompez, lui dis-je; j'ai la plus intime persuasion que vous vous trompez.
— Les plus rusés , reprit-il , sont ceux qui paraissent les plus simples.
— S'il en était ainsi , il ne faudrait plus croire à la vertu de personne.
— Il y a de certaines positions sociales dans lesquelles on peut trouver une éducation élevée pour les manières , mais point de vertu ! point de vertu ! point de vertu !
Je ne pus répondre autre chose , sinon :
— Exagération ! mon cher Monsieur , exagération 1
— Je suis conséquent, insista-t-d.
Mais nous fûmes interrompus. Et je me soutins du cave à consequenliariis de Leibnitz.
Malheureusement la plupart des hommes raisonnent
avec cette logique fausse et terrible : — IMoi , je suis le drapeau A , qui , j'en suis certain , est celui de la justice ; celui-là suit le drapeau B, qui, j'en suis certain encore, est celui de l'injustice : donc il est un méchant.
Eh 1 non, ô logiciens furibonds ! quel que soit le drapeau que vous suiviez , ne raisonnez pas avec tant d'inhumanité ! Souvenez- vous que , partant d'une donnée défavorable quelconque (et où est la société ou l'individu qui n'en présente de telles?), et procédant avec une rigueur frénétique de conséquence en conséquence , il est facile , n'importe à qui , d'arriver à cette conclusion : — Hors de nous quatre, tous les hommes méritent d'être brûlés vifs. Et si l'on scrute de plus près, chacun des quatre dira : — Tous les hommes méritent d'être brûlés vifs , excepté moi.
Ce rigorisme si commun est tout à fait antiphilosophique. Une défiance modérée peut être sage ; une défiance outrée ne l'est jamais.
Depuis l'avis qui m'avait été donné sur cet ange gardien , je m'appliquai à l'étudier avec plus d'attention que je ne l'avais fait auparavant, et je fus plus convaincu chaque jour que son caractère était inoffensif et généreux.
Quand il y a un ordre social établi , qu'il soit plus ou moins bon , tous les emplois qui s'y rattachent, et qui ne sont pas déclarés infâmes par la conscience publique ; tous les emplois qui promettent une noble coopération au bien général, et dont les promesses sont crues par un grand nombre de personnes ; tous les emplois dans lesquels il serait absurde de nier qu'il y ait eu d'honnêtes gens, peuvent toujours être remplis par d'honnêtes gens.
244 MES PRISOINS.
J'ai lu qu'un quaker ajant les soldats en horreur, en vit une fois un qui se jeta dans la Tamise pour sauver un malheureux qui se noyait , et qu'il dit : — Je serai toujours quaker , mais les soldats sont aussi de bonnes créatures.
Stundberger m'accompagna jusqu'à la voiture, où je montai avec le brigadier de gendarmerie auquel j'avais été confié. Il pleuvait et l'air était froid.
— Que Monsieur s'enveloppe bien dans son manteau , me disait Stundberger , qu'il se couvre mieux la tète , qu'il tâche de ne pas arriver chez lui malade ; il lui faut si peu de chose pour se refroidir ! Combien je regrette de ne pouvoir lui offrir mes services jusqu'à Turin !
Et il me disait tout cela avec tant de cordialité et d'une voix si émue !
— Dorénavant, ajouta-t-il, Monsieur n'aura peut-être plus d'Allemands auprès de lui ; il n'entendra peut-être plus parler cette langue , que ies Italiens trouvent si dure , et peu lui importera probablement : Monsieur a eu tant de malheurs à supporter parmi les Allemands , qu'il n'aura pas trop d'envie de se ressouvenir de nous. Et moi, pourtant, de qui Monsieur oubliera bien vite le nom, moi, je prierai toujours pour lui.
— Et moi pour toi, lui dis-je en lui serrant la main pour la dernière fois.
Le pauvre homme cria encore : Guten morgen ! gute reise! leben sie wohU (Bonjour , bon voyage ! portez-vous bien ! ) Ce furent les derniers mots allemands que j'entendis prononcer, et ils résonnèrent agréablement à mon oreille, comme s'ils eussent appartenu à ma propre langue.
J'aime passionnément ma patrie, mais je ne hais aucune autre nation. La civilisation , la richesse, la puissance , la gloire , sont diverses chez les diverses nations , mais dans toutes il y a des âmes qui obéissent à la haute vocation de l'homme : aimer , compatir et faire du bien.
Le brigadier qui m'accompagnait me raconta qu'il avait été l'un de ceux qui arrêtèrent mon malheureux ami Confalonieri. 11 me dit comment il avait essayé de fuir, comment il avait manqué son coup , comment il avait été arraché des bras de sa femme, et comment les deux époux, malgré leur affliction, avaient supporté ce malheur avec dignité.
La fièvre me brûlait en écoutant cette déplorable histoire, il semblait qu'une main de fer me serrât le cœur.
Le conteur , homme sans façon , et qui se laissait aller à la conversation, ne s'apercevait pas que, bien que je n'eusse rien contre lui , je ne pouvais regarder sans frissonner les mains qui s'étaient jetées sur mon ami.
Il déjeuna à Buffalora ; j'étais trop attristé , je ne pris rien.
Autrefois, il y a déjà bien des années, quand j'allais à la campagne à Arluno avec les fils du comte Porro , je venais quelquefois me promener jusqu'à Buffalora, le long du Tésin.
Je me réjouis de voir terminé le beau pont dont j'avais
vu les matériaux épars sur la rive lombarde. L'opinion commune était alors que ce travail ne se terminerait pas. Je tressaillis de joie en traversant de nouveau ce fleuve, et en touchant encore le sol piémontais. Ah! bien que j'aime toutes les nations , Dieu sait quelle est ma prédilection pour l'Italie ; mais , de tous les noms des contrées de cette Italie que j'aime tant, Dieu sait aussi combien est plus doux pour moi celui du Piémont , celui du pays de mes pères !
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Vis-à-vis Buffalora est Saint-Martin. Là le brigadier lombard parla aux carabiniers piémontais, me salua ensuite , et repassa le pont.
— Allons à jNovare, dis-je au voiturin.
— Ayez la bonté d'attendre un moment , interrompit un carabinier.
Je vis que je n'étais pas encore libre, et je m'en affligeai , craignant que l'on ne retardât mon arrivée à la maison paternelle.
Après plus d'un quart d'heure parut un Monsieur qui me demanda la permission de venir à Aovare avec moi. Il avait manqué une autre occasion , et il n'y avait pas d'autre voiture que la mienne , et il était bien heureux que je lui permisse d'en profiter , etc.
Ce carabinier déguisé était d'une humeur aimable , et
me tint bonne compagnie jusqu'à Novare. Quand nous fûmes arrivés dans cette ville , tout en feignant de vouloir nous faire descendre dans une auberge , il fit conduire la voiture à la caserne des carabiniers, et là on me dit qu'il y avait un lit pour moi dans la chambre d'un brigadier , et que je devais y attendre des ordres supérieurs.
Je pensais pouvoir partir le lendemain. Je me mis au lit , et , après avoir causé un peu avec mon hôte le brigadier, je m'endormis profondément. Depuis longtemps je n'avais si bien reposé.
Je m'éveillai vers le matin , et me levai promptement ; les premières heures me parurent longues. Je déjeunai, je causai , je me promenai dans ma chambre et sur la terrasse, je jetai un coup d'oeil sur les livres de mon hôte, et enfin on m'annonça une visite.
Un officier fort aimable venait me donner des nouvelles de mon père , et me dire qu'il y avait à INovarc une lettre de lui, et qu'elle allait m'ètre bientôt apportée. Je lui sus un gré infini de son obligeance.
Il se passa encore quelques heures qui me parurent éternelles , et la lettre enfin arriva.
Oh ! quelle joie de revoir ces caractères chéris ! quelle joie d'apprendre que ma mère, mon excellente mère, vivait! que mes deux frères et ma sœur vivaient aussi. Hélas ! la plus jeune , cette Marietta qui s'était faite religieuse de la Visitation , et de laquelle j'avais eu clandestinement des nouvelles dans ma prison , était morte depuis neuf mois.
Il m'est doux de croire que je suis redevable de ma liberté à tous ceux qui m'aiment , et qui ne cessaient d'in-
tercéder pour moi auprès de Dieu, et particulièrement à une sœur qui mourut avec les signes de la plus haute piété. Que Dieu la dédommage de toutes les angoisses que son cœur a souffertes à cause de mes malheurs !
Les jours se passaient, et la permission de partir de Novare n'arrivait pas. Enfin, le 16 septembre au matin, cette permission me fut donnée , et toute surveillance de carabinier cessa. Oh ! combien il y avait d'années qu'il ne m'était arrivé de pouvoir aller où je voulais sans être accompagné par des gardes !
Je touchai quelque argent , je reçus les politesses d'une personne de la connaissance de mon père , et je partis vers trois heures de l'après-midi. J'avais pour compagnons de voyage une dame , un négociant , un graveur et deux jeunes peintres, dont l'un était sourd-muet. Ces peintres venaient de Rome , et j'eus le plaisir d'apprendre qu'ils connaissaient la famille de 3Iaroncelli. 11 est si doux de pouvoir parler de ceux qu'on aime avec des personnes auxquelles ils ne sont pas indifférents !
Nous passâmes la nuit à Vercelli. L'heureux jour du 17 septembre se leva. On poursuivit le voyage. Oh! comme les voitures sont lentes! nous n'arrivâmes à Turin que le soir.
Qui jamais, qui jamais pourrait décrire la consolation de mon cœur et de ces cœurs chéris, quand je revis , quand j'embrassai mon père , ma mère , mes frères?... Il y manquait ma bonne sœur Joséphine, que son devoir retenait à Chieri , mais , à la nouvelle de mon bonheur, elle se hâta de venir passer quelques jours en famille. Rendu à ces cinq objets de ma tendresse, j'étais et je suis de tous les mortels le plus digne d'envie.
Ah ! de mes malheurs passés et de ma félicité présente, comme de tout le bien et de tout le mal qui peut m'être réservé encore, que la Providence soit bénie ! Les hommes et les choses , qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas , sont entre ses mains d'admirables instruments dont elle sait se servir pour des fins dignes d'elle.