‹ Œuvres choisiesChapitre 13 sur 33 · OC · texte numérisé non relu

OC

Les chirurgiens avaient cru que l'infirmerie du Spielberg était pourvue de tout ce qui était nécessaire, excepté des instruments qu'ils avaient apportés ; mais , l'amputation finie , ils s'aperçurent qu'il leur manquait diverses choses indispensables , telles que de la toile gommée , de la glace , des bandelettes , etc.

Le malheureux mutilé dut attendre pendant deux heures que tout cela fût apporté de la ville. Enfin il put s'étendre sur son lit, et on appliqua de la glace sur le moignon.

Le lendemain , ils débarrassèrent ce moignon des caillots de sang qui s'y étaient formés, le lavèrent, tirèrent la peau en bas , et placèrent l'appareil.

Pendant plusieurs jours on ne donna au malade que quelques demi tasses de bouillon, avec un jaune d'œuf battu ; et quand le danger de la fièvre traumatique fut passée , on commença à le restaurer peu à peu par un

MES PRISOINS. 221

régime plus substantiel. L'empereur avait ordonné que, jusqu'au rétablissement des forces du malade , on lui donnât une bonne nourriture de la cuisine du surintendant.

La guérison s'opéra en quarante jours , après lesquels nous fûmes reconduits dans notre ancienne prison, que l'on avait agrandie en la réunissant, au moyen d'une ouverture dans le mur , à celle qu'avait d'abord habitée Oroboni, et ensuite Villa.

Je transportai mon lit à la place même qu'avait occupée celui où Oroboni était mort. Cette identité de lieu m'était chère; il me semblait que je m'étais rapproché de mon ami. Je rêvais souvent de lui ; il me semblait que son esprit venait réellement me visiter, et me rassérénait l'âme par de célestes consolations.

Le spectacle horrible de tant de tourments soufferts par Maroncelli avant l'amputation de sa jambe , pendant et après l'opération, me donna plus de fermeté. Dieu, qui m'avait accordé assez de santé tout le temps qu'avait duré la maladie de mon ami, parce que mes soins lui étaient nécessaires , me l'ôta aussitôt qu'il put se tenir sur ses béquilles.

J'eus plusieurs tumeurs glanduleuses qui me firent beaucoup souffrir : j'en guéris; mais à ces douleurs succédèrent des oppressions de poitrine que j'avais déjà éprouvées autrefois , et qui maintenant me suffoquaient plus que jamais; puis des vertiges et des dyssenteries spasmodiques.

— Mon tour est venu , me disais-je; serai-je moins patient que mon compagnon?

Je m'appliquai donc autant que je pus à imiter sa vertu .

Il est sans doute des devoirs particuliers pour chaque condition humaine. Ceux d'un malade sont la patience , le courage , et tous les efforts possibles pour être agréable à ceux qui l'approchent.

Maroncelli , aACC ses pauvres béquilles , n'avait plus son agilité d'autrefois ; il s'en affligeait , dans la crainte de ne pas me servir aussi bien. Il craignait, en outre, que , pour lui épargner du mouvement et de la fatigue , je n'eusse pas recours à ses services aussi souvent que j'en avais besoin.

Cela arrivait effectivement quelquefois ; mais je faisais en sorte quïl ne s'en aperçût pas. Quoiquil eût repris ses forces , il n'était pas pour cela exempt de souffrances. Comme tous les amputés, il éprouvait de douloureuses sensations dans les nerfs , comme si la partie coupée était encore vivante. Il souffrait au pied , à la jaDibe , au genou qu'il n'avait plus. Ajoutez à cela que l'os avait été mal scié, qu'il pénétrait dans les chairs nouvelles, et y formait souvent des plaies. Ce ne fut qu'au bout d'une année environ que le moignon fut suffisamment endurci et ne s'ouvrit plus.

Mais de nouveaux maux assaillirent l'infortuné, et presque sans intervalle. Il eut d'abord une arthrite , qui commença par les jointures des mains , et qui martyrisa ensuite, pendant plusieurs mois, toute sa personne; puis

le scorbut. Ce dernier fléau lui couvrit bientôt le corps de taches livides qui le rendaient épouvantable.

Je cherchais à me consoler en me disant : — Puisqu'il faut mourir dans cette prison , il vaut mieux que le scorbut soit venu à l'un de nous ; c'est un mal contagieux , et qui nous conduira au tombeau sinon en même temps , du moins à peu de distance l'un de l'autre.

Nous nous préparions tous deux à la mort , et nous étions tranquilles. Neuf ans de captivité et de grandes souffrances nous avaient enfin familiarisés avec l'idée de la destruction totale de deux corps aussi ruinés , et qui avaient tant besoin de repos. Nos âmes, se confiant en la bonté divine , espéraient se réunir dans un lieu où cessent toutes les colères des hommes , et où nous demandions à Dieu qu'il réunit aussi un jour à nous , mais dépouillés de tout ressentiment, ceux qui ne nous aimaient pas.

Pendant les années précédentes , le scorbut avait fait de grands ravages dans ces prisons. Lorsque le gouvernement apprit que 3Iaroncelli était attaqué de ce mal terrible, il craignit une nouvelle épidémie scorbutique, et consentit à la demande du médecin , qui déclarait qu'il n'y avait pour Maroncelli de remède efficace que le grand air, et conseillait de le tenir renfermé le moins possible. Comme son compagnon de chambre, et malade moimême d'une cachexie, je jouis du même avantage.

Nous restions dehors tout le temps que le lieu de la promenade n'était pas occupé par d'autres, c'est-à-dire depuis une demi-heure avant le jour, pendant une couple d'heures; puis durant le dîner, si cela nous plaisait; ensuite pendant trois heures de la soirée, jusque après le coucher du soleil : cela pour les jours ouvrables. Quant aux jours de fête , comme il n'y avait pas de promenade

pour les autres prisonniers , nous étions dehors du matin au soir, excepté à l'heure du dîner.

Un autre infortuné , âgé d'environ soixante-dix ans , et d'une santé entièrement ruinée , fut joint à nous, dans la pensée que l'air extérieur lui ferait aussi du bien. C'était Constantin Munari, vieillard aimable, passionné pour les études littéraires et philosophiques, et dont la société nous fut très-agréable.

En faisant remonter le temps de ma peine non plus à l'époque de mon arrestation , mais à celle de ma condamnation , les sept ans et demi finissaient en 1 82& , dans les premiers jours de juillet , selon la date de la signature de l'empereur, ou bien le 22 août, selon la date de la publication de la sentence.

Ce terme passa encore , et toute espérance s'éteignit.

Jusque alors Maroncelli, Munari et moi, nous espérions quelquefois encore revoir le monde, notre chère Italie, nos parents , et tout cela était pour nous le sujet d'entretiens pleins de regrets , de piété et d'amour.

Août passa , septembre aussi , puis toute cette année , et nous nous habituâmes à ne plus rien espérer sur la terre , si ce n'est l'inaltérable continuation de notre amitié réciproque, et l'assistance de Dieu pour consommer dignement le reste de notre long sacrifice.

Oh ! l'amitié et la religion sont deux biens inestimables; elles embellissent jusqu'aux heures du prisonnier pour qui a cessé de luire toute probabilité de grâce ! Dieu est véritablement avec les malheureux , avec les malheureux qui aiment !

Après la mort de Villa, l'abbé Paulowich ayant été nommé évêque, nous eûmes pour confesseur l'abbé Wrba , morave , professeur de Nouveau Testament à Briinn, élève distingué de Vlnstitut sublime de Vienne.

Cet Institut est une congrégation fondée par le célèbre Frint , alors curé de la cour. Les membres de cette congrégation sont tous des prêtres, qui, déjà théologiens lauréats, poursuivent, sous une sévère discipline, le cours de leurs études, pour arriver au plus haut degré de savoir que l'on puisse atteindre. Le fondateur a eu la noble intention de répandre continuellement une science forte et véritable parmi le clergé catholique d'Allemagne, et cette intention a généralement été remplie.

Wrba , demeurant à Briinn , pouvait nous donner une plus grande partie de son temps que Paulowich. Il devint pour nous ce qu'avait été le P. Baptiste , excepté qu'il ne lui était pas permis de nous prêter des livres. Nous avions souvent ensemble de longues conférences très-profitables à ma piété , ou , si cela est trop dire , il me le semblait du moins, et j'en éprouvais une bien grande consolation.

Il tomba malade en 1829j puis, ayant été obligé de prendre d'autres engagements, il ne put plus venir auprès de nous. Cela nous affecta profondément; mais nous eûmes le bonheur de le voir remplacé par un homme également instruit et excellent , l'abbé Ziak , vicaire.

Parmi plusieurs ecclésiastiques allemands qui nous

226 MES PRISOINS.

furent destinés, nous n'en trouvâmes pas un seul de mauvais, pas un qui eût voulu se faire l'instrument de la politique (et cela est si facile à découvrir), pas un au contraire qui n'eût les mérites réunis d'un grand savoir, d'une foi catholique hautement professée , et d'une philosophie profonde. Oh ! comme de tels ministres de l'Église sont respectables !

Le petit nombre de ceux que je connus me fit concevoir une opinion très-avantageuse du clergé catholique allemand.

L'abbé Ziak avait aussi de longues conférences avec nous. Tl me servait d'exemple pour supporter avec sérénité mes douleurs. De continuelles fluxions aux dents, à la gorge , aux oreilles , le tourmentaient , et néanmoins il était toujours souriant.

Cependant le grand air fit disparaître peu à peu les taches scorbutiques de Maroncelli ; Munari et moi nous étions également beaucoup mieux.

Page 1