‹ Œuvres choisiesChapitre 20 sur 33 · AMODR DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

AMODR DE LA PATRIE

Elles sont nobles toutes les affections qui unissent les hommes entre eux et qui les portent à la vertu. Le cynique, qui a tant de sophismes contre tout sentiment généreux , a coutume de faire ostentation de sa philanthropie pour déprécier l'amour de la patrie.

Il dit : « 3Ia patrie , c'est le monde ; le petit coin où je suis né n'a aucun droit à ma prédilection , puisqu'il n'a rien qui l'élève au-dessus de tant d'autres pays , où les hommes sont ou également bons ou même meilleurs ; l'amour de la patrie n'est autre chose qu'une sorte d'égoisme commun parmi un certain nombre d'hommes pour les autoriser à haïr le reste de l'humanité. »

Mon ami, ne sois pas le jouet d'une philosophie aussi vile. Son caractère est de rabaisser l'homme, de nier ses vertus , d'appeler illusion , sottise ou perversité , tout ce qui tend à l'élever. Accumuler de magnifiques paroles pour blâmer toute noble tendance , toute excitation au bien de la société, c'est un art facile, mais méprisable.

Le cynisme tient l'homme dans la fange j la vraie phi-

losophie est celle qui aspire à l'en tirer ; elle est religieuse, et honore l'amour de la patrie.

Sans doute , nous pouvons dire aussi du monde entier qu'il est notre patrie. Tous les peuples sont des fractions d'une vaste famille, qui, par sa grande étendue, ne peut être régie par un même gouvernement, quoiqu'elle ait Dieu pour souverain maître. Considérer toutes les créatures de notre espèce comme une famille , nous rend bienveillants pour l'humanité en général. l^Iais cette vue n'en détruit pas d'autres également justes.

C'est encore un fait que l'humanité se divise par nations : chaque nation est cette agrégation d'hommes que la même rehgion , les mêmes lois , les mêmes mœurs , la même langue, la même origine, la même gloire, les mêmes plaintes et les mêmes espérances, tous ces éléments enfin, ou seulement la plupart de ces éléments, unissent par une sympathie particulière. Appeler un commun égoisme cette sympathie et cet accord d'intérêts entre les membres d'une nation , ce serait comme si la manie de la satire prétendait avilir l'amour paternel et l'amour filial, en les peignant comme une conjuration entre chaque père et ses enfants.

Souvenons-nous toujours que la vérité a plusieurs faces; qu'il n'est pas un sentiment vertueux qui n'ait besoin d'êlre cultivé. L'un d'eux , en devenant exclusif, peut-il devenir nuisible ? qu'il ne devienne pas exclusif, et il ne sera pas nuisible. L'amour de l'bumanité est excellent, mais il ne doit pas exclure l'amour du sol natal. L'amour du sol natal est excellent aussi , mais il ne doit pas exclure l'amour de l'humanité.

Honte à l'àme vile qui n'applaudit pas à la multiplicité d'aspects et de motifs que peut avoir, parmi les hommes ,

cet instinct sacré qui les porte à fraterniser dans un échange d'honneurs, de secours et de pohtesse !

Deux voyageurs européens se rencontrent dans une autre partie du globe j Tun sera né à Turin, l'autre à Londres. Ils sont Européens; cette communauté de nom établit entre eux un certain lien d'amour, je dirais presque un certain patriotisme , d'où naît un louable empressement à se rendre de bons offices.

Voici d'autre part quelques personnes qui ont peine à se comprendre ; elles ne parlent pas habituellement la même langue : vous ne croyez pas qu'il puisse y avoir du patriotisme entre elles, vous vous trompez. Ce sont des Suisses , celui-ci d'un canton italien , celui-là d'un canton français , cet autre d'un canton allemand. L'identité du lien politique qui les protège supplée au manque d'une langue commune, leui' inspire une mutuelle affection , et les fait contribuer, par de généreux sacrifices, au bien d'une patrie qui n'est pas une nation.

Vois en Italie ou en Allemagne un autre spectacle : ce sont des hommes vivant sous des lois différentes , et par cette raison devenus des peuples différents , quelquefois contraints à guerroyer les uns contre les autres. Mais ils parlent ou du moins ils écrivent tous la même langue; ils honorent les mêmes aïeux ; ils se glorifient de la même littérature; ils ont des goûts semblables , un besoin réciproque d'amitié , d'indulgence , de consolation. Ces motifs les rendent, entre eux, plus charitables, plus portés à rivaliser d'obligeance.

L'amour de la patrie, qu'il s'applique à un vaste pays ou à un petit, est toujours un sentiment noble. Il n'est aucune partie d'une nation qui n'ait ses propres gloires , des princes qui lui donnèrent une puissance relative , plus

OU moins considérable; des faits historiques mémorables ; de bonnes institutions ; des villes importantes ; quelque trait dominant qui honore son caractère; des hommes illustres par leur courage , par leur habileté en politique , ou par leur capacité dans les arts et dans les sciences. Chacun trouve là de bonnes raisons pour aimer avec quelque prédilection la province , la ville , le village où il est né.

Mais il faut prendre garde, soit que l'amour de la patrie s'étende au plus grand cercle, ou qu'il soit restreint au plus petit , de ne pas le faire consister dans le vain orgueil d'être né en tel ou tel lieu , et par là couver de la haine contre les autres villes , les autres provinces et les autres nations. Un patriotisme iUibéral, envieux, inhumain , au lieu d'être une vertu , est un vice.

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