‹ Œuvres choisiesChapitre 28 sur 33 · HAOTE IDÉE DE LA VIS , ET FORGE D'AME POUR MOURIR · texte numérisé non relu

HAOTE IDÉE DE LA VIS , ET FORGE D'AME POUR MOURIR

Beaucoup de livres parlent des obligations morales d'une manière plus étendue et avec plus d'éclat : pour moi , ô jeune homme , je n'ai voulu t'offrir qu'un manuel qui te les rappelât toutes brièvement.

J'ajoute maintenant : Que le poids de ces obligations ne t'épouvante pas ; il n'est insupportable qu'aux paresseux. Ayons de la bonne volonté, et nous découvrirons dans chacun de nos devoirs une mystérieuse beauté qui nous invitera à les aimer ; nous sentirons une merveilleuse puissance qui augmentera nos forces à mesure que nous gravirons le sentier ardu de la vertu ; nous trouverons que l'homme est bien plus grand qu'il ne le parait , pour peu qu'il veuille , et veuille fortement , atteindre le but sublime de sa destination , qui est de se purifier de toutes les inclinations viles , de cultiver au plus haut degré les meilleures , et de s'élever ainsi à l'immortelle possession de Dieu.

Aime la vie ; mais ne l'aime pas pour des plaisirs vulgaires et pour de misérables ambitions. Aime- la pour ce

qu'elle a d'important, de grand, de divin! Ai me- la , l)arce qu'elle est l'arène du mérite , parce qu'elle est chère au Tout-Puissant , qu'elle lui est glorieuse , qu'elle nous est à nous glorieuse et nécessaire ! Aime-la en dépit de ses douleurs , et même pour ses douleurs , puisque ce sont elles qui l'ennoblissent, puisque c'est par elles que germent, croissent et se fécondent dans l'esprit de l'homme les pensées généreuses et les généreuses volontés !

Rappelle-toi que cette vie , à laquelle tu dois une si haute estime, te fut donnée pour peu de temps. Ne la dissipe pas en plaisirs frivoles. >'e donne au délassement que ce qui est nécessaire à ta santé et au soulagement des autres. Ou plutôt ne te délasse qu'en faisant de nobles actions , c'est-à-dire en servant tes semblables avec une magnanime fraternité, et en servant Dieu avec amour et avec une obéissance filiale.

Et enfin , en aimant ainsi la vie , pense à la tombe qui t'attend : se dissimuler la nécessité de mourir est une faiblesse qui diminue notre zèle pour le bien. JN'e hàtc pas par ta faute ce moment solennel ; mais ne cherche pas à l'éloigner par lâcheté. Expose tes jours pour le salut des autres, s'il est nécessaire, et surtout pour le salut de ta patrie. Quel que soit le genrede mort qui t'est destiné, sois prêt à recevoir cette mort avec une fermeté digne , et à la sanctifier de toute la sincérité, de toute l'énergie de la foi.

En observant tout ceci , tu seras homme et citoyen , dans le sens le plus sublime de ces mots ; tu seras utile à la société , et tu feras ton propre bonheur.

ILDEGARDE

CHANT Héroïque

ILDEGAUDë

Pars bona, mulicr l)ona

Eccli. XXVI, 3

ES regards , ô mon Camille , se tournent sans cesse vers le château du superbe irnand , dis-moi pourquoi ?

— Je l'ai beaucoup aimé , chère épouse ; quand, ainsi qu'aujourd'hui, une neige abondante couvre le sol, je me retrace toujours les Kju^'^ plaisirs de notre enfance , où , tantôt avec la pcr- "^^^ mission de son père et du mien, tantôt nous

1 Mon Ildegarde esl l'un de ces petits poèmes que j'avais con(;us dans des années bien éloignées, et auxquels je donnai le nom de Canliquat. Celui-ci > déjà achevé en grande partie, était honoré des bienveillants suffrages de noire Monli et de Byron. Il fut perdu , avec mes autres essais , dans des circonstances douloureuses. J'ai tâché de le refaire, dix ans après, quoique je sache qu'il est difficile de retrouver dans un âge avancé les heureuses inspirations de la jeunesse.

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échappant furtivement, nous nous rencontrions sur les bords du Pellice glacé. Là, nous glissions , nous passions des heures entières à rire , à nous agacer, à nous battre ; souvent nous tombions sur la glace ; puis , le front couvert de sang et de meurtrissures , nous retournions au logis, gais et triomphants. Si alors l'un de nous portait sur son visage l'empreinte d'une chute: — As-tu pleuré? lui demandait son père. — Aon, répondait le blessé ; et le vieillard , à cette réponse , l'attirait dans ses bras, le caressait, en louant l'amour du danger et le joyeux mépris des maux qui ne blessent que le corps et ne peuvent rien sur une ànie courageuse.

Un jour, c'était comme en ce moment, la neige de décembre tombait à gros flocons , nous étant tous deux échappés aux regards de nos parents et de nos domestiques , nous descendîmes chacun notre coUine , puis nous nous réunîmes aux glaces chéries. Après avoir bien glissé, bien folâtré, après avoir joué, en poussant de grands cris de joie, répétés au loin par les échos , à qui lancerait mieux de petites boules de neige durcies par nos mains vers les différents buts que présentaient les hauteurs et les abîmes , nous nous embrassâmes , moins pressés par la fatigue que par la faim, et chacun de nous remonta son coteau , aspirant au souper.

En nous quittant ainsi , nous nous retournions de temps en temps pour nous regarder, et lorsque, parvenus à une grande distance l'un de l'autre, nous ne pouvions plus nous apercevou', nous nous saluions encore par des cris affectueux. Ces cris, on les entendait des deux châteaux; aussi ma mère, incertaine s'ils étaient poussés par la joie ou par la douleur, se levait en tremblant , et se montrait au balcon de la tour. Ah ! ce soir-là ,

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Cil effet, les adieux d'irnaud s'étaient échangés tout à coup en cris d'effroi : — Au loup! au loup! répétait -il avec l'accent de la détresse. Je l'entends, je me représente le péril de mon ami ; une sueur froide m'inonde ; frémissant d'inquiétude , je redescends rapidement la colline, traverse la glace du Pellice, puis, gravissant les monts opposés, j'appelle: — Mon Irnand!.. mon Irnand !..

Il s'était réfugié sur un orme , et en un clin d'oeil il fut près de moi ; mais le loup , revenant sur ses pas , s'avance vers nous. Tous deux nous montons sur l'arbre, et fort longtemps nous sommes forcés de garder cet abri, car l'animal ne cessait pas de rôder autour de nous.

Oh ! comme en ce moment mon tendre compagnon me serrait dans ses bras , en me reprochant ma témérité!

— Je n'ai tant crié au loup , me répétait-il sans cesse , que dans l'espoir que tu fuierais , que tu éviterais cette funeste rencontre , et , au lieu de cela , pour secourir ton ami, tu viens risquer inutilement une vie si chère, tu viens t'exposer à être broyé avec lui sous d'horribles dents !

Il pleurait en parlant ainsi; et moi aussi je pleurais, je baisais ses yeux charmants baignés de larmes. Oh ! que ces émotions étaient profondes et délicieuses pour tous deux! comme nous nous sentions unis par l'amitié! et avec quelle sincérité nous attestions qu'il nous serait doux de mourir l'un pour l'autre !

Enfin, du haut de notre arbre, nous voyions çà et là descendre des collines des torches ardentes. C'était le père d'Irnand , c'était mon père , qui , suivis de leurs serviteurs , venaient à la recherche de leurs cliers enfants

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égarés. A leur approche le loup se sauva. Alors nous descendîmes joyeux de l'arbre hospitalier, et, en gambadant sur la neige , nous courûmes au devant de nos pères , racontant avec un intarissable babil , moi , la peur que j'avais eue pour mon Irnand bien-aimé; lui, ma témérité , et la preuve qu'elle lui donnait de ma courageuse amitié. Oh! que nous fûmes heureux durant cette soirée ! comme Irnand se montrait fier de moi , et moi de lui ! quels éloges nos parents prodiguaient à notre aflfection fraternelle !

C'est ainsi que s'écoulèrent les jours fortunés de notre enfance, embellis par mille petits incidents qui nous fournissaient de nouvelles preuves de notre fidélité réciproque , de notre généreuse amitié !.. Et ce lien si étroit , qui unissait les deux âmes les plus sincères, le temps devait les briser ! . .

Ici, un gémissement échappa au chevalier Camille.

— Cher époux , lui dit Ildegarde à la noire chevelure, à la taille majestueuse, pardonne-moi, je te prie, une question : Ne fût-ce pas chez toi, peut-être, une faute d'orgueil?.. As-tu noblement tenté quelque démarche de réconciliation auprès de ce guerrier que Dieu et les anges semblent bénir ?

— 0 ma bien-aimée , tu connais mal le cœur de ton Camille, car une lune entière n'a pas encore parcouru les cieux depuis notre union j mais que ton visage ne se couvre pas pour cela de rougeur, compagne chérie , assurément je ne veux pas t'adresser un reproche : avec le temps tu apprendras quelle puissance les affections exercent sur mon àme. Tu me demandes si j'ai fait quelque démarche? Hélas ! dix fois j'ai sacrifié ma dignité pour reconquérir cet amij tout a été inutile; il

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n'est plus ce qu'il e'tait autrefois : un funeste orgueil le tyrannise, et,... tu le vois, je ne puis continuer sans frémir... Irnand n'a plus pour moi que du mépris!...

En recueillant ces mots, Ildegarde perd tout à coup ses vives couleurs : c'est une monstruosité à ses yeux qu'il puisse exister quelqu'un au monde qui ait conçu du mépris pour le bon Camille , pour ce héros si illustre par ses chevaleresques exploits ; et , le pressant dans ses bras, elle jette des regards indignés sur le château d'Irnand ; puis , les ramenant avec tendresse sur son époux chéri , elle semble lui dire , par ce muet langage : Si quelqu'un ose te mépriser, que l'estime de ton Ildegarde soit pour toi un dédommagement.

Du reste , les causes réelles de l'inimitié des deux braves chevaliers sont demeurées inconnues ; car les troubadours italiens les racontent d'une manière diverse dans leurs chants. Les uns, prenant la défense d'Irnand, disent qu'il partit très-jeune pour l'Allemagne, et qu'il dévoua son bras à un des aspirants au trùne impérial. Les autres , se montrant plus favorables pour Camille , assurent qu'il s'enthousiasma pour un prétendant, mais qui était illégitime. Camille et Irnand espérèrent s'entraîner dans le parti que chacun d'eux avait embrassé : l'un des deux , on ne sait lequel , offensa son ami jusqu'à l'injure; dès lors la fureur des factions embrasa leurs cœurs naguère si tendrement unis , et y nourrit un mépris insultant.

L'iniquité de la cause de ses adversaires , leurs atroces barbaries paraissaient si incontestables à Irnand , qu'il ne pouvait se persuader qu'une pensée honnête put animer aucun de ceux qui s'étaient attachés à un parti aussi odieux. De son côté , Camille trouvait que l'infamie

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de l'autre cause était flagrante. On ignore quel esl celui en qui l'affection fraternelle s'affaiblit le plus tôt , ou si quelque autre germe de haine n'est pas venu exciter leur animosité ; mais on les vit tous deux , dans leurs camps , s'animer comme des lions.

Cependant les horreurs de la guerre et les vicissitudes de la fortune donnaient lieu , dans l'un et l'autre parti , à d'éclatantes actions, à de grandes vertus; et, forcés cent fois de s'admirer, Camille et Irnand se disaient intérieurement : Mon ami est un misérable, et pourtant c'est toujours un héros !

Mais déjà ces années de sang ont passé , déjà bien des illusions se sont flétries dans l'àme ardente et guerrière des deux chevaliers, et la concorde, hélas! n'est pas venue rapprocher leurs vaillantes mains.

Comme Camille , Irnand goûte le bonheur auprès d'une épouse chérie, qui déjà lui a donné plusieurs enfants. Elle porte le doux nom d'Éline. L'atmosphère du Piémont , où elle vit , n'est pas celle de sa patrie : elle est de sang romain, et son père, constant ennemi des rebelles , a terminé sa vie avec gloire sur un champ de bataille. iNée avec une àme ardente , un esprit aimable, mais enthousiaste , Eline , loin de supposer qu'Irnand puisse être injuste dans la haine qu'il porte à Camille , se représente ce dernier, qu'elle ne connaît pas , comme indigne de toute réconciliation et fomentant sans cesse quelque trahison nouvelle. Aussi , lorsque son mari s'abandonne à des frémissements de fureur contre son voisin , jamais elle ne dit un mot tendant à le calmer.

Étrange bizarrerie du cœur humain ! Irnand , bien qu'il fût plus fier que Camille, bien qu'il fût enclin à

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d'injurieux soupçons, n'avait pas de moments plus doux que ceux où , se retraçant son heureuse enfance , il se rappelait telle ou telle noble parole , telle ou telle généreuse action de cet ami qui lui est maintenant devenu si odieux. Dans ces moments, et ils se reproduisaient fréquemment , il se plaisait à se représenter quels délices l'amitié pourrait encore leur offrir à tous deux ; mais il avait à peine deviné le désir secret de son cœur, que , se reprochant une indulgence excessive , il recommençait à s'exaspérer et à s'imposer plus d'obstination dans sa haine, dans son mépris.

Irnand avait vu d'ailleurs chez tant de chevaliers de honteux changements de principes ! Les uns , d'abord partisans du prince légitime , s'étaient ensuite perfidement réunis à son adversaire; les autres, après avoir élevé jusqu'aux nues un guerrier téméraire qui prétendait au trône, insultaient à sou malheur depuis sa chute. A cette époque l'impudence de semblables apostasies ne se renouvelait que trop : aussi les âmes plus élevées s'en indignaient ; et , dans la crainte de paraître parjures, elles persistaient aveuglément dans l'obéissance jurée, quelque périlleuses que dussent être les conséquences de leur obstination.

Lors donc qu'Irnand regarde du haut de son domaine le château de Camille , et qu'il se rappelle combien de fois dans ces salles, dans ces galeries, sur ces murailles, sur le versant de ces coteaux, sur cette crête escarpée, dans ce délicieux vallon, il s'est entretenu, avec cet ami si cher, de ses saintes joies, de ses saintes douleurs , il s'irrite tout à coup ; et , frappant son front avec vivacité : — Loin de moi, dit-il, ces souvenirs insensés î C'est un opprobre que d'honorer d'un soupir

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ces jours trompeurs qui me montraient le traître si aimable.

Moins dominé par l'orgueil , Camille avait usé de l'intervention conciliatrice de plusieurs dames et barons , raaislrnand était demeuré sourd aux paroles des uns et des autres ; quant à la douce Ildegarde , à laquelle pesait surtout cette discorde barbare , elle tremblait sans cesse que les deux furieux ne courussent aux armes.

— Mon bien-aimé , disait- elle à son époux , ces dames et ces barons , dont tu me parles , ne se sont peut être montrés que de froids médiateurs. Oh! qu'il eût été digne de Camille de se présenter lui-même, avec une touchante confiance , devant cet ennemi irrité !

— Que dis-tu ? moi innocent , moi me jeter lâchement à ses pieds ! . .

— 0 mon ami , ta compagne pourrait-elle jamais te conseiller une lâche action? Te voir aller vers ce guerrier, non en suppliant , mais avec une noble assurance , c'est là tout mon désir. D'après le portrait que tu me traces de lui ordinairement , il serait incapable de violer l'hospitalité en insultant celui qui demanderait l'entrée de son château.

Pendant quelques jours , Camille hésite s'il doit suivre ce pieux conseil , puis il dit à Ildegarde :

— ]Non, chère épouse, je ne puis m'humilier à ce pointj cependant je ne veux pas renoncer à l'espoir d'une réconciliation. Écoute : jamais je n'ai envoyé à cet esprit superbe un messager qui fût chargé de lui porter directement les paroles d'un homme d'honneur. Peut-être dédaigne-t-il les médiateurs étrangers ; peut-être qu'en voyant devant lui un de mes écuyers , en entendant les paroles amies que ce dernier lui dira de ma part , se lais-

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sera-t-il attendrir, et qu'il ne voudra pas aussi se laisser vaincre en générosité.

Cette épreuve, Camille la tenta j puis il attendit le retour de son messager. Impatient, il parcourait avec agitation les diverses salles de son château , et chaque moment lui semblait un retard insupportable.

— Ce furieux dédaignerait- il donc de recevoir mon envoyé! se disait -il: ou bien, soupçonnant dans ma démarche quelque but perfide ou la basse flatterie d'un esprit intimidé, oserait-il me répondre par une atroce insulte, en violant par des chaînes ou par la mort le caractère sacré de mon ambassadeur ?. . . Misérable ! malheur à toi , s'il eu était ainsi ! Mon cœur a pu descendre jusqu'à la mansuétude; mais fais un signe, et tu le verras remonter à la haine, à une haine terrible, plus grande que la tienne, à une haine éternelle !... Qu'ai -je dit? >'on, jamais cette âme, livrée à un immense orgueil, ne descendra à une insigne bassesse. Et moi, comment ai-je pu être assez abject pour oser lui prêter une action aussi honteuse ?. . . Ah ! plutôt il se sera attendri ; il comblera mon écuyer de mille marques honorables de bienveillance; il le pressera de questions affectueuses ; peut-être même voudra-t-il le suivre ici ; peut-être n'est-il retenu quelques instants encore que par des affaires pressantes... Oh ! je n'ai su être magnanime qu'à demi : comme me le conseillait lldegarde moi-même , et non un messager, je devais aller chez Irnand. A ma vue, il n'aurait pas eu besoin de longs discours ; il se serait jeté dans mes bras , et, sans explications inutiles, douloureuses, nous nous serions encore appelés amis 1 . . .

Agité par des pensées si diverses , Camille , voulant

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cacher son trouble à lldegarde, fuit sa douce rencontre. Il marche à grands pas , il s'assied , il se relève ; poussé tour à tour par la colère et par l'affection , il se dirige avec anxiété d'une fenêtre à l'autre; puis, sortant par la grande porte de fer du château , il ne voit même pas le chien qui s'approche de lui , secouant la queue et abaissant humblement la tète, dans l'espoir d'obtenir une caresse de la main de son maître.

Enfin , des créneaux de la terrasse , Camille , dont le sang bouillait , croit apercevoir son écuyer : — C'est lui ! c'est lui! dit-il. Alors il ne peut plus se contenir; traversant le pont à la hâte , il descend précipitamment la colline ; une incroyable curiosité le pousse au devant de son envoyé.

— Pourquoi as-tu tant tardé? lui crie-t-il.

— Seigneur , répond le fidèle héraut en redoublant ses pas , à peine fus-je introduit dans la demeure de votre ennemi...

Camille pâlit en entendant ce nom d'ennemi. Son écuyer continue :

— A peine fus-je introduit , que je lui exposai vos sentiments.

— De quelle manière ?

— Comme vous me l'aviez prescrit. « Chevalier, lui •« dis-je, après les agitation? d'une longue lutte, mon '( maître cède au besoin de vous rappeler son amitié, et « de faire disparaître, autant qu'il dépend de lui, cette n froideur qu'ont fait naître entre votre cœur et le sien « de déplorables circonstances...»

Je voulais poursuivre, mais le superbe Irnand m'interrompit par un rire amer, et s'écria :

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« Ce n'est pas de la froideur, c'est un sang abominable « qui sépare nos deux cœurs ! »

J'achevai néanmoins d'exposer vos desseins généreux , et d'abord il parut vaincu par de puissantes émotions. Mais toujours il apprêtait son sourire sardonique , affectait de me lancer des regards de colère et de mépris. Peut-être attendait -il de ma bouche des discours plus humbles encore. Assurément je ne voulais pas qu'il me prêtât l'intention de le braver, et je sus conserver sur mon front et dans ma voix tous les signes du respect; toutefois je sus aussi y conserver de la noblesse , et il s'imagina que je le raillais.

« Tes yeux sont trop hardis, jeune homme, dit-il en m'interrompant , baisse-les !

" — INon, lui répondis-je; un messager de Camille ne « connaît pas la crainte.

■^ — Le téméraire t'a-t-il donc envoyé pour m'insulter , « s'écria-t-il en hurlant ; pour soumettre ma patience à « une lâche épreuve? pour essayer si je voudrais ternir « ma réputation sans tache en touchant ta vile peau de « mon épée, ou en y imprimant mes fouets? Ketirc-toi, « imbécile amateur de coups et d'outrages; va dire à ton « maître que Thomme qui se repent de sa félonie, que « l'homme désireux de retrouver l'amitié d'un soldat li- « dèle, ne met point d'équivoque dans ses discours, et « qu'il dit franchement : Le chemin que j'ai suivi était « le chemin de la honte. »

De telles paroles , continua l'écuyer, m'enflammèrent d'indignation; j'avais votre honneur à défendre, et je m'écriai avec transport : « 3Ion maître ne marchera ja- « mais , et n'a jamais marché dans une voie honteuse ! »

Il m'interrompit; et, comme pour me couvrir des

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torrents de son éloquence impétueuse, il retraça dans tous ses détails l'iiistoire déplorable de la guerre du trône. A l'entendre, ce fut là une conjuration d'illustres scélérats , qui étaient convenus entre eux , par un contrat infâme , de jouer, de dépouiller le peuple , aux pieds duquel ils rampaient. Et vous,... je frémis de le redire...

— Moi? Eh bien 1 dis. . .

— Il vous appelait un homme vil, stipulant avec les autres dans l'infamie , dans les rapines. . .

— Il n'a point dit cela 1 il n'a point dit cela 1

— Il l'a dit, je le jure.

— Et tu n'as pas coupé la parole à ce misérable?

— Je l'ai fait, seigneur; je l'ai couvert de honte; je l'ai forcé de rougir, et il me répliqua :

« Je ne dis pas qu'il prit part à ces gains infâmes , je « dis seulement qu'il semblait les partager ; et , ajouta-t-i! , « pour se laver d'une telle souillure, des explications « ambiguës ne suffisent pas. Qu'il se rétracte solennelle- « ment; qu'il prouve que son cœur fut aveuglé, mais « qu'il est resté pur ; qu'il prouve qu'il a détesté les per- « fidies des rebelles , qu'il a détesté les œuvres iniques « qui font la désolation et la ruine de l'empire. »

J'ai pensé, seigneur, qu'il y aurait lâcheté à n'opposer à tant d'insolence qu'une modeste réplique, et, je vous l'avoue, je sais à peine ce que je lui répondis; je ne l'ai pas insulté , mais ce furent des paroles de feu qui tombèrent de mes lèvres sur les calomniateurs , et je lui fis entendre un tel éloge de mon maître , qu'il en fut frappé et qu'il me loua.

« Ya, bon serviteur, me dit-il, j'aime ta hardiesse, « mais non l'hypocrisie de ton seigneur. "

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— Juste Ciel ! s'écria Camille , il a dit hypocrisie I tes oreilles ne t'ont pas trompé?...

— Il l'a dit, je vous l'atteste.

A ces mots, le chevalier se tord les mains en rugissant , et, avec un mélange de volupté et de fureur, il brise eu mille morceaux un anneau qa'lrnand lui avait donné , met en pâlissant le pied sur les éclats tombés à terre , et les roule dans la boue. — C'en est fait! dit-il. Et des larmes de colère s'échappent de ses yeux ; sans répondre, sans prêter plus longtemps l'oreille , il se serait précipité à l'heure même pour combattre Irnand ; le Ciel ne le permit pas.

Camille est forcé de voler sans nul retard à la défense* d'une sœur assiégée dans son château par des brigands fameux, sur les hauteurs solitaires du Montferrat, où la pauvre veuve gémit avec ses jeunes enfants.

Voilà donc lldegarde demeurée seule, formant des vœux pour le salut , pour le succès et le retour de son époux ; mais en même temps elle tremble que , quand le guerrier reviendra vainqueur du Montferrat, il ne déclare la guerre au maître du château voisin.

Un jour que ses regards étaient fixés sur ce château , une pensée se présenta tout à coup à son esprit :

— Si j'y allais moi-même? dit-elle; si ma noble confiance parvenait à toucher le cœur de l'altière Romaine et de l'inflexible baron?...

Il y a certains caractères paisibles (et tel était celui d'ildegarde) qui se montrent en même temps très-hardis lorsqu'ils ont conçu une idée généreuse; sans parailre beaucoup agir, ils la réalisent, quelles que soient les difficultés qu'elle présente.

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Le matin suivant, après avoir entendu la messe célébrée dans sa chapelle, et fortifié l'esprit timide de la femme auprès de l'Esprit tout-puissant qui gouverne les mondes et donne delà force aux atomes, Ildegarde, tranquille , s'avança sur son palefroi éclatant de blancheur. Deux serviteurs et une de ses femmes l'accompagnaient.

Lorsqu'elle fut arrivée au pied des hautes murailles du château d'Irnand, le souvenir des perfidies alors trop fréquentes entre les barons vint un moment exciter dans son cœur de vives palpitations; elle songea quelle serait la douleur désespérée de Camille si le seigneur chez qui elle se rendait, se laissant égarer par la haine, venait à démentir la haute réputation de loyauté qu'il s'était acquise jusque-là. La pâleur sur le Iront, elle tourna les yeux sur sa suivante et sur ses deux serviteurs ; tous trois étaient pâles comme elle , et ils osèrent lui faire cette question : — Devons-nous reculer? — Insensés ! répondit-elle en souriant. Et elle continua sa route.

Pendant ce temps , Éline s'occupait , dans une vaste salle du château , à tirer d'une quenouille ornée d'or et de pierreries un lin délicat qu'elle mouillait entre les extrémités de deux doigts d'une blancheur éblouissante ; puis, tournant avec grâce le fuseau d'ivoire, elle chantait des airs chevaleresques , d'un accent que le Ciel refuse à une bouche subalpine.

Beaux comme elle, un petit garçon et une petite fille étaient assis à ses côtés; leurs pupilles, ombragées par de noires et longues paupières , lançaient sur leur mère des regards de tendresse , et ils répétaient , avec l'accompagnement harmonieux de l'écho , les derniers mots de la strophe qu'elle chantait; puis la voix grave du père renforçait encore le refrain. En ce moment , Irnand pré-

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parait un arc pour la chasse; mais souvent l'arc était oublié en regardant, en écoutant Eline et ses enfants.

Ces chants vifs et harmonieux viennent retentir aux oreilles dlldegarde. La figure riante, quoique le cœur tremblant , elle quitte les arçons et dit son nom aux pages du château.

Irnand est au comble de la surprise. Cependant il n'a jamais refusé d'entendre une femme, de lui témoigner des égards; et, quelle que soit lldegarde, il va la recevoir avec une courtoisie respectueuse et la conduit auprès d'Éhue. Celle-ci se lève, dépose sa quenouille dorée, et invite lldegarde à s'asseoir.

— Mon aimable voisine , dit alors cette dernière , depuis longtemps je désire jouir de votre présence et vous communiquer un de mes souhaits.

— Quel souhait? lui demande Klinc.

— D'obtenir votre amitié , de me consoler auprès de vous de mes douleurs.

— Quoi! vous êtes malheureuse?... Comment?

Et déjà, dans leurs jugements précipités, Éline et le chevalier supposent qu'elle fuit Camille, qui peut-être revient de son expédition; car, à leurs yeux, celui qui fut un monstre envers tant d'autres doit aussi être tel envers sa compagne.

Tous deux s'approchent d'elle, et Irnand lui dit :

— Mon bras ne vous manquera pas si vous avez besoin d'un défenseur.

Mais , ô surprise ! la douce lldegarde reprend aussitôt, et d'une manière bien différente de ce qu'ils pensaient :

— Il n'est pas sous le soleil de femme plus chérie de son époux que je ne le suis du mien. 0 bonne Éline , moi aussi , quand mon seigneur est au château , quand je

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file en chantant, je le vois souvent à mes côtés, accompagnant mes chants de sa voix. Bien des fois les meutes ardentes font entendre leurs aboiements dans la cour ; le temps , couvert de légers nuages , se montre propice à la chasse , et pourtant il reste aussi avec moi ; il accorde jusqu'au jour suivant une trêve au sanglier. Tous deux nous ignorons l'ennui : si parfois il nous a surpris , ce ne fut jamais quand nos cœurs battaient l'un près de l'autre. Ah! combien pour lui , pour moi, s'embellira encore le charme de notre vie solitaire lorsque (si le Ciel compatissant daigne sourire à cette douce espérance) un ou plusieurs enfants , comme ceux-ci , s'élèveront autour de nous.

A ces mots , Ildegarde s'arrête; et, soit par un aimable artifice, soit par l'entraînement d'une âme sensible et émue, soit enfin qu'elle cédât à un sentiment mêlé de naturel et de réflexion , elle prend les deux enfants l'un à sa droite , l'autre à sa gauche , et les caresse avec une effusion de joie si maternelle, que les parents tressaillent d'attendrissement , et se sentent d'autant mieux disposés pour elle, qu'elle se montre plus affectueuse envers leurs enfants.

— 0 ma voisine ! comme cette chère petite vous ressemble en beauté! dit ensuite Ildegarde en posant de nouveau ses lèvres sur les joues rosées du petit ange et les couvrant de baisers. Puis , avec une simplicité touchante , elle passe et repasse sa main sur la chevelure du petit garçon; et, l'attirant par l'une des boucles ondoyantes qui ornent son front , elle l'embrasse et lui dit : — Sais-tu que tu es tout semblable au portrait qu'un peintre fidèle m'a fait de ton père dans les jours de son enfance? Il avait comme toi des cheveux d'or bouclés , le front large , les yeux vifs. . .

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En parlant ainsi, la bonne lldegarde, par un mouvement réfléchi ou involontaire , lève un regard timide sur le chevalier, remarque qu'il se trouble au souvenir de Camille, et , ne prenant plus alors aucun détour, elle dit avec candeur quelle amertume cruelle lui cause la division des deux amis.

— Chère Éline, continue-t-elle , quand même, par l'orgueil indomptable de l'un d'eux, cette discorde serait sans terme, ne pouvons-nous pas nous aimer, nous? ne pouvons-nous pas déplorer ensemble un sort si funeste, chérir nos époux , et ne point partager ces ressentiments qui blessent la justice ?

Un oui s'échappe du cœur d'Élinc , et elles se pressent dans les bras l'une de l'autre.

A cette vue , à ces accents , Irnand tressaille et s'émeut ; il voudrait se disculper, il voudrait prouver à lldegarde qu'il n'est nullement responsable de l'animosité qui s'est élevée entre lui et Camille. Homme étrange! il accuse ce dernier d'ingratitude , et la plainte amère qu'il exprime ne paraît pas s'exhaler de la haine, mais de l'amitié jalouse : il ne pardonne pas à l'homme qu'il aimait de s'être choisi une idole dans une autre nation , d'avoir pu, pour des ennemis , oublier un frère si tendre , son compagnon d'enfance , son Irnand !

Cette situation ne peut échapper à la finesse d' lldegarde. Aussi, avec une éloquence à la fois douce et insinuante, elle peint Camille , dans ces temps passés , comme le partisan, abusé peut-être, mais toujours généreux, d'un drapeau séduisant; comme un guerrier noble et dévoué, qui croyait tout immoler à la vertu, jusqu'aux délices les plus chères de l'amitié. Elle dit avec quelle ardeur cette amitié existe toujours dans le cœur de Camille ,

362 ILDEGARDE.

combien il soupire après les jours de paix où son Irnand adouci l'aimera de nouveau ; elle parle du retour de son époux, du vif désir qu'il éprouvera , en revoyant les rives natales du Pellice , de hâter cette réconciliation tant souhaitée; elle rappelle les démarches qu'il a déjà fait faire pour l'obtenir; comment il envoya sou propre écuyer, qu'Irnand repoussa. Elle n'omet pas non plus de dire les regards mélancoliques et comme fascinés que jetait Camille sur le château de son premier ami , sur tel ou tel arbre marqué par un souvenir ; sur ce vallon , sur cette colline où ils se rencontraient ; sur les flots du torrent où ils avaient nagé tant de fois ; sur les glaces où ils glissaient des heures entières, riant , se poussant , puis tombant au milieu de la lutte , et où enfin ils se quittaient , souvent le front couvert de sang et de meurtrissures, pour retourner dans leurs familles joyeux et triomphants....

— Oh ! qu"as-tu fait? cher époux, s'écrie alors l'ardente Eomaine ! Est-ce là l'ennemi que tu t'étais forgé pour le haïr? Moi aussi je le haïssais, tel que tu mêle peignais; mais ce monstre , qui était à nos yeux un objet d'horreur, non, non, ce n'est pas ce bon chevalier, à qui tous les souvenirs d'enfance sont si chers , qui t'aime toujours , et qu'lldegarde n'aimerait pas avec tant d'ardeur s'il était méchant.

— Serait-il vrai?., balbutie Truand, dont les yeux se remplissent de larmes délicieuses... Il m'aimerait encore?.. Ce n'est pas par dérision qu'il m'a envoyé ces froids amis qui plaidaient si mal sa cause , et ce héraut qui m'aigrissait par sa hardiesse ! . . Eh ! qu'ai-je jamais voulu, sinon d'être aimé de celui que j'aimais? Je jurais de le haïr, et je n'y parvenais pas Mais, si votre

ILDEGAllDE. 363

bouté VOUS abusait, IldegaiJe ? si, tout en conservant quelque tendre souvenir de son ami, tout en l'aimant encore , pour ainsi dire , dans le passé , il le haïssait néanmoins tel qu'il est aujourd'hui? s'il osait l'appeler le vil compagnon d'hommes méprisables ? si enfin , regardant comme insensée votre démarche à mon château , il laissait écliapper ce cri de son àme courroucée : Je ne puis aimer Irnand! non, je ne puis l'aimer ! ! ]

lldegarde parvient à dissiper des doutes si pénibles, en rappelant tel mot , tel regret échappés à Camille sur l'ancienne amitié qui l'unissait au chevalier; et celui-ci s'écrie alors :

— C'est donc moi qui étais l'orgueilleux! eii bien! je dois expier mon injustice. Mon ami court loin de moi les dangers de la guerre, je vole à son secours avec toutes mes forces.

11 dit, et aussitôt il rassemble ses gens, embrasse la tremblante Éline ainsi que ses enfants , monte en selle, et part.

Longtemps les deux voisines, soutenues par l'espéj'ance, se consolèrent à Tcnvi, et se visitèrent tour à tour en attendant l'arrivée des deux seigneurs , ou du moins celle d'un messager qui leur apportât de leurs nouvelles; cependant l'une et l'autre, dans les moments solitaires qu'elles passaient au fond de leurs cbàteaux , s'abandonnaient secrètement aux plus vives inquiétudes, et pleuraient avec angoisse.

— Oh! pourquoi ai-je coiniu lldegarde? disait alors Éline en frémissant ; elle sera peut-être la cause funeste de la mort de mon seigneur ! . .

— Mon Dieu , s'écriait de son côté l'épouse de Camille, sauve mon bien-aimé, ou, si lu veux me le ravir, fais que

364 JLDEGARDE.

bientôt je le suive dans la tombe, et que pour moi Éline ne reste pas veuve , que pour moi ses enfants ne restent pas orphelins î

Enfin Finconsolable Éline ne résiste plus à la violence de ses regrets. Un soir que, suivant sa coutume, elle était montée avec Ildegarde sur la crête de la colline , d'où la vue s'étendait sur une plus grande partie de la route sablonneuse que devaient suivre les deux amis ou leur messager, n'apercevant rien venir encore, tout à coup elle éclate en sanglots déchirants, puis, pressant ses enfants dans ses bras , elle repousse les témoignages d'affection que son amie cherche à lui donner.

— Va, malheureuse, laisse-moi, lui dit-elle, laisse-moi à mes enfants ! Tu leur as enlevé un père , et à moi , celui pour lequel j'avais quitté sans tristesse la terre chérie de mes aïeux ! Je ne puis vivre sans lui ; quel sera donc le sort réservé à ces pauvres petites créatures délaissées, lorsqu'un fer meurtrier les aura privées de leur père , et que la douleur viendra aussi leur arracher leur mère ? Oh ! l'inimitié d'Irnand pour ton funeste Camille était écrite dans le ciel ! Maudit soit l'instant où , inspirée par un conseiller infernal, j'ai marché joyeuse à ma ruine! maudit soit le nom de sœur que je t'ai donné !

A ces plaintes furieuses, Ildegarde gémit, sans pouvoir trouver une parole qui apaise la douleur d'Éline ; vainement elle essaye de lui donner de nouvelles marques d'affection; toujours repoussée plus durement, toujours plus accablée d'amers reproches , elle respecte le désespoir de son amie , et descend tristement derrière elle la colline, comme une suivante grondée qui pleure et n'ose répondre. De temps à autre , cependant , elle s'arrête , et prête une oreille attentive , en jetant au loin ses regards

ILDEGARDE. 365

dans la vallée, où il lui semble qu'une voix se fait entendre! mais, hélas! ce n'est que celle du laboureur, qui , ramenant ses bœufs , marche gaiement auprès de sa vieille mère , chargée de quelques bottes d'herbes , et de sa robuste compagne , portant avec légèreté un fardeau plus lourd de grosses racines.

Les jours suivants, Éline, toujours furieuse, continua de se rendre sur la même colline, suivie de la bonne lldegarde , qu'elle ne cessait plus d'outrager, et , après le coucher du soleil , elle rentrait dans son château , folle de colère et de douleur.

Enfin, un jour que, comme de coutume, l'une et l'autre , réunies au même lieu , se consumaient d'impatience et d'inquiétude , en jetant d'avides regards sur la vallée, un bruit lointain se fait entendre. Aussitôt le chien qui les accompagne dresse ses oreilles velues , pousse un aboiement extraordinaire , et s'élance impétueusement à travers les prairies , franchissant les haies épaisses , les larges fossés , les rochers à pics ; puis , disparaissant et se taisant par intervalle, sans s'arrêter, il aboie de nouveau.

— Ce sont eux ! ce sont eux ! s'écrient à la fois les deux femmes , palpitant tour à tour d'espérance et d'anxiété... Mais si aux soldats qui reviennent , manquait un des deux chefs, ou peut-être l'un et l'autre? Doute effroyable!... Malheureuses! qui nous tirera d'incertitude?..

Et en même temps , dans une agitation fébrile , elles précipitent leurs pas vers la plaine , où bientôt elles croient distinguer le bruit que fait un coursier dans sa vitesse. . . Ce bruit redouble ; il leur semble que c'est celui de deux , et non d'un seul coursier. — Ah ! que ce soient

366 ILDEGARDE.

ceux des deux barons ! iMais un épais nuage de poussière les empêche de rien distinguer... Enfin, ô joie ineffable ! elles entendent la voix de Camille et celle d'Irnand... Oui , les voilà ! ce sont eux ! Dans leur impatience , ils voient, ils devancent leurs troupes, ils s'élancent des arçons , ils embrassent leurs bien-aimées î 0 quel moment indicible ! Chacune d'elles verse des larmes délicieuses , et , après avoir accablé des plus tendres caresses les objets de leur vive affection, elles se jettent avec transport dans les bras l'une de l'autre.

— C'est le désespoir qui m'irritait : pardonue-moi , Ildegarde ! s'écrie Éline.

Et Ildegarde lui coupe la parole en l'embrassant avec toute l'effusion de l'amitié.

Cependant Irnand , après avoir pris ses deux enfants dans ses bras , après les avoir couverts de ses baisers paternels , les présente à Camille , et jouit avec bonheur de la tendresse que leur témoigne cet excellent ami ; puis, pendant que tous ensemble remontent la colline, ils s'abandonnent à des exclamations , à des mots sans suite , à des sanglots , à des éclats de rire fous, s'adressent réciproquement une foule de questions dont ils n'attendent pas les réponses, commencent des récits qu'ils n'achèvent pas , et , au milieu de cette surabondance de sentiments et de pensées , ils arrivent sans que nul d'entre eux ait appris ce qu'il désire savoir.

Enfin ils sont entrés dans le château d'Irnand ; ils s'asseient dans la grande salle. Aussitôt les filles et les pages s'empressent d'apporter des coupes profondes , et font jaillir des bouteilles hospitalières un vin généreux , où bouillonne une écume pourprée; puis les verres retentissent au choc des joyeux toasts; et les barons, le cœur

ILDEGARDE. 367

un peu fortifié , élevant à l'envi leur voix puissante , reprennent leur récit d'une manière plus suivie, plus intelligible.

— 0 mon Ildegarde ! s'écrie Camille , quel bon génie t'inspira , te poussa , dans un moment si opportun , à renouer entre Irnand et moi le lien chéri que j'avais si follement rompu !

— C'est moi qui étais l'insensé, c'est moi qui étais le barbare , interrompt Irnand.

Mais Camille lui met la main sur la bouche , et reprend :

— Oui , c'est un génie propice qui t'inspira , chère Ildegarde , car j'étais perdu si la puissance de l'amitié n'était venue me délivrer. Je défis d'abord le misérable assiégeant; mais il rassembla de nouvelles bandes. Enfermé dans le château de ma sœur, j'étais chaque jour l'objet des railleries et des bravades de cet infâme. Yainemeut je faisais contre lui des sorties continuelles; les efforts de ma valeur ne pouvaient rien contre un si grand accroissement d'ennemis.

Pour comble de maux , déjà les vivres et les armes nous manquaient ; déjà toutes nos espérances étaient perdues , et l'horrible tourment de la faim poussait nos soldats à la désertion, et tout le monde finit par s'écrier : — Rendons-nous! rendons- nous ! Le brigand d'ailleurs promettait la vie à tous les assiégés , excepté à ma sœur, à ses enfants et à moi. Employant tour à tour la menace et la prière, je haranguais les perfides qui voulaient ouvrir les portes de la forteresse : — Jusqu'à demain, ingrats , leur disais-je , jusqu'à demain retardez votre trahison. A ma voix , un reste de pitié et de respect ébranla le cœur de la plupart d'entre eux. — Eh bien !

368 ILDEGARDE.

jusqu'à demain donc, s'écrièrent-ils; mais si avant l'aurore Dieu n'opère pas un miracle en votre faveur, il faudra que nous cherchions à nous sauver.

0 quelle épouvantable nuit ! quelles heures rapides ! Comme il était affreux, le son de l'airain qui les marquait ! Comme l'approche de l'aurore nous semblait désespérante ! Quelle terreur muette sur la figure de ma sœur et de ses enfants, et combien elle contrastait avec la dignité que nous mettions dans nos discours pour nous préparer au supplice dont nous étions menacés ! En ce moment funeste, je me disais en moi-même : Ah ! que n'ai-je su me conserver toute la vie l'amitié de mon Irnand ?

Mais , ô prodige ! tout à coup nous entendons un grand bruit en dehors des murailles. Que sera-ce? C'est un combat ! Et avec qui? — C'est la main de Dieu! c'est la main de Dieu 1 s'écrient mes soldats. Dans leur repentir, ils implorent à mes pieds leur pardon, en renouvelant leur serment de fidélité ; je les pousse à une sortie vigoureuse, et durant plus d'une heure nous faisons un effroyable carnage de nos ennemis.

— Ah ! si tu ne m'avais forcé à admirer tant d'impétuosité et de valeur, interrompt Irnand, ces mêmes ennemis me battaient; car déjà un grand nombre de mes gens prenaient la fuite ; déjà le désespoir s'emparait de moi : ton attaque mit le désordre dans l'armée des assaillants, et c'est à toi que je dus mon salut.

C'est ainsi qu'en rappelant mutuellement leurs exploits les deux chevaliers se renvoient tour à tour les éloges. A la fin Éline s'écrie :

— C'est Ildegarde qui mérite toutes les louanges ! fléchissez le genou devant elle , et baisez-lui la main.

ILDEGARDE. 369

Aussitôt les chevaliers fléchissent le genou , baisent la main d'Iklegarde , et lui demandent comment ils devront expier leur haine et leur fureur passées. L'épouse de Camille leur impose alors pour pénitence de célébrer dans les deux châteaux une fête annuelle , que l'on appellera la fête de l'Amilié, et dans laquelle les troubadours devront dire combien de calomnieux soupçons enfante la colère , combien les faux amis accroissent les divisions par leurs détours, et quelle puissance exerce la femme qui sait intercéder auprès des cœurs ulcérés.

— Et de moi, pour mon injuste colère, quelle pénitence exigez- vous ? demande à son tour Kline, en joignant les mains d'une manière suppliante et en s'agenouiliant aussi devant lldcgarde.

— 0 ma bien-aimée , répond cette dernière , qu'il me soit permis , si j'ai des enfants , de les appeler ïrnand ou Eline, et que le premier lils qui te naîtra porte le nom de mon Camille.

'IX D'il.DHC.AHDl-

SILYIO PELLICO

A madame de B"*.

Turin, 21 juin I83i.

Madame

Il faut qu'il y ait en vous une bonté extrême pour croire rendre hommage à une grande vertu en m'écrivanl. Je vous assure, Madame, que je rougis d'être si favorablement jugé par ceux à qui mes longues souffrances ont inspiré de la sympathie et de l'indulgence pour moi. I^la résignation dans le malheur vous parait plus méritoiie qu'elle ne l'a été. Ce n'est pas étonnant que l'on lâche de se résigner à la volonté de Dieu, quand on a le bonheur d'être persuadé de sa |)résence et de sa justice infaillible , toute pleine de miséricorde envers ceux qui le prient. Cette foi , je l'ai acquise dans les fers ; je la possède , mais

non par mes mérites ; ce fut un don de Dieu. C'est lui seul qu'il faut admirer et bénir . Quant à ce que vous nommez ma bienveillance universelle, ma charité, hélas! c'est encore une illusion de votre imagination généreuse : il n'y a pas de jour que je ne me sente sévère et égoïste.

Vous désirez , Madame , quelques détails sur ma position actuelle. Elle est heureuse : mon père et ma mère vivent et m'aiment; je les aime aussi beaucoup. jMes deux frères n'ont pas été comme le frère de l'enfant prodigue, qui fut peiné de son retour; ils se s(mt réjouis de me revoir, ils s'en réjouissent chaque jour; ils me comblent d'amitié. J'ai une sœur excellente , qui ne demeure pas à Turin, mais qui vient nous voir, que nous allons voir. J'ai un petit nombre d'amis respectables et aimables. J'ai tout ce que j'ai désiré , car je n'ai jamais convoité des richesses, et leur privation ne m'afflige pas. Ma santé est faible , mais patience ! elle est cependant moins mauvaise qu'elle n'était au Spielberg. Je partage mon temps entre la littérature, la société et un peu de prière. Je ne suis pas très-attaché à la vie , et néanmoins je jouis d'exister.

Vous êtes donc de Lyon, Madame, ainsi que M. votre mari? J'ai passé de beaux jours dans votre ville ; son souvenir m'est toujours cher.

Agréez mes sentiments de reconnaissance pour les témoignages d'indulgence que vous me donnez; mais, si vous voulez être juste, diminuez de quelques degrés l'estime que vous daignez m' accorder.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,

votre très-humble serviteur,

SiLvio Pellico.

Nota. Dans le cachet de la lettre originale se trouvait gravée cette devise latine : Credo, spero. — Je crois, j'espère.

LETTRES IINÉDITES. 375

A la même.

Turin, 17 septembre 1834.

Madame ,

Voulez -vous bien vous charger de faire parvenir à MM. les rédacteurs du Conseiller des familles la réponse que je leur adresse? Je sais que ce sont des hommes trèsestimables. On m'a surtout parlé de M. d'E*** comme d'un ami fort zélé de la religion et de la morale.

Je suis enchanté que l'aimable demande que ces Messieurs m'ont faite ait été pour vous , Madame , une occasion de m'honorer de quelques lignes. 11 y a tant de bonté dans vos expressions ! Je vous en suis bien reconnaissant. Mes parents sont touchés de ce que vous dites de bienveillant à leur égard et des salutations que vous daignez leur faire ; ils vous présentent leurs devoirs.

C'est aujourd'hui le jour solennel où , après dix ans d(3 captivité, j'eus le bonheur de revoir ce père et cette mère si aimants et qui avaient tant souffert à cause de moi. Que Dieu a été bon de me rendre à eux! qu'il est bon de me les conserver encore! Yoilà quatre ans que je jouis de ce bonheur; vraiment je ne crois pas qu'il y ait de mortel plus heureux que moi. Ah! pourtant, je le se-

376 LETTRES IINÉDITES.

rais bien plus si tous mes compagnons de fers étaient en liberté ! Il y en a encore neuf au Spielberg. Que Dieu leur fasse miséricorde! Vous qui êtes si bonne, veuillez aussi prier pour eux.

Le malheur que vous avez eu, Madame, est l'un de ceux pour lesquels le monde n'a point de consolation à donner. Je vous plains de tout mon cœur; mais une fille au Ciel n'est cependant pas un trésor perdu ! vous le retrouverez. Offrez ce grand sacrifice à Celui qui peut donner de douces larmes à la douleur et qui attache toujours des bénédictions aux peines qu'il nous envoie.

Je vous prie de présenter mes respects cà M. de B*** et d'agréer l'assurance de mon estime la plus parfaite.

Votre très-humble serviteur,

SilvioPellico.

A 11. le comte île B*".

Turin , 12 mars 1840

Monsieur et très-cher ami ,

Votre souvenir n'avait jamais cessé de m'être cher, jugez avec quelle émotion j'ai reçu votre lettre, avec (luellcs larmes j'ai lu la notice sur ce fils si bon et si saint, dont le Seigneur a voulu de vous le sacrifice. Que

de malheurs vous avez essuyés ! Je vous remercie de m'avoir fait part de ce qui s'est passé dans votre vie si remplie de douleurs et de bénédictions. Vos trésors sont deux enfants au Ciel , d'autres charmants enfants sur la terre , leur excellente et digne mère , une tante qui est un ange pour vous, tous objets de tendresse qui vous appartiennent. 3Iais ces richesses toutes de l'àme sont les seules qui vous restent ! hors de là , vous n'avez eu , vous n'avez que des croix. Je prends la plus vive part à vos peines, et je prie Dieu de tout mon cœur de vous les adoucir en rendant la santé à madame de B***, à qui je présente ici mon respectueux hommage; je prie aussi Dieu de soutenir votre santé , de l'améliorer, de faire prospérer messieurs vos fds , de bénir toute votre famille et cette si bonne, si excellente madame de V***, qui vous aime comme une mère. Yeuillez me mettre à ses pieds et lui dire que je me recommande à ses saintes prières; je n'oublierai ni elle, ni aucun de vous dans les miennes. — Dieu m'a aussi visité par de longues douleurs; aimons et bénissons sa volonté adorable ! Nous lui sommes tous redevables de tant de grâces ! et , quoique nous n'aimions pas les croix , car nous sommes faibles , ce Père miséricordieux ne nous les envoie que parce qu'il nous aime. Tantôt il conserve , il épure par ce moyen la vertu la plus constante ; tantôt il triomphe par là de la légèreté et de l'ingratitude des âmes les plus coupables. J'étais dans cette malheureuse catégorie. Ma jeunesse n'avait été que délire , orgueil , vaine philosophie , fluctuation d'une doctrine à l'autre, confiance dans ma misérable intelhgence. Dans cette folle activité de mes pensées mondaines, le temps me manquait pour réfléchir, pour sentir Dieu. 11 me fallait des jours de prison , dix années de tombeau.

Dans cet affreux repos j'eus le temps de démêler la vérité, d'aimer sa beauté divine. Je ne saurais assez louer le Seigneur; sa colère apparente n'était qu'amour. — Il m'accorda ensuite la grâce de revoir mon pays et mes bien-aimés parents. Je possédai encore six ans ma mère, sept ans mon père. Ces âmes saintes m'ont béni en mourant. 3Ion plus vif désir est de les rejoindre , car je suis fatigué de la terre et bien souffrant. Madame de R*** vous aura envoyé quelquefois le bonjour de ma part. Quoique j'aie cinquante-un ans, qui me pèsent comme un siècle, j'ai encore le même cœur, qui était si touché de cette bonté toute caractéristique de la maison de B***. Je me vois encore à la Croix- Rousse , dans ces années déjà si éloignées , où nos imaginations riantes savaient si peu ce que sont les grandes tribulations de la vie. Nous reverrons-nous au Ciel? Le plus grand nombre de nos compagnons de pèlerinage ont déjà été jugés pour toujours ! 11 y en a quelques-uns dont le salut est pour nous plus que de l'espérance. Votre enfant est de ceux que Dieu a certainement couronnés. Pleurons-le, mais saintement , remerciant Dieu des vertus qu'il lui a données pour son bonheur. Je vous rends grâces de la notice que vous m'avez envoyée ; je la conserve précieusement. Elle peint bien cet ange si digne d'être regretté , mais si digne aussi d'un monde meilleur que le nôtre. — Il attirera , n'en doutez pas , des bénédictions sur chacun de vous. — Prions pour lui , puisqu'il le faut ; mais vous avez tout lieu de croire qu'il vous protège déjà dans le séjour des élus. Oh ! que je voudrais vous consoler ! — Hélas ! les paroles de l'homme sont impuissantes, stériles. Il n'y a que Jésus-Christ, le Dieu de toute consolation, qui puisse nous soutenir, nous fortifier par les prodiges de sa charité divine. Recourons

LETTRES INEDITES. 379

à lui. — Aimons, supplions sa sainte Mère de nous apprendre à l'aimer.

Adieu, Monsieur, adieu , cher ami, puisque vous m'honorez de ce nom. Tâchons mutuellement de nous aider par nos prières. — Je vous enverrai le livre que vous avez l'aimable bonté de me demander. Je désire vivement que vous puissiez me dire que la santé de madame de B*** s'est rétablie, que la vôtre l'est aussi. — Je vous embrasse, ainsi que vos chers enfants. Faites agréer mes humbles respects à leur excellente mère et à madame de V***. — Merci encore, mille fois merci de ce que vous m'honorez de votre souvenir presque fraternel. Je suis et serai toujours votre dévoué serviteur et ami ,

SiLvio Pellico.

Au même.

Turin, 5 mai 1840.

Monsieur le comte et bien cher ami.

Ce digne et cher M. de B*** était si bon pour tout le monde, si bon pour moi! Je l'aimais. Je joins de tout mon cœur mes prières aux vôtres; chaque jour au pied de l'autel je me souviendrai de son âme , des âmes de ceux qui vous ont appartenu. Je vous remercie de vos

prières pour mon pauvre père. Sanctionnons notre sainte amitié..., je voulais écrire ancienne, et ma plume a écrit sainte; pourquoi ne le serait-elle pas? — Sanctionnons notre amitié en demandant réciproquement à Dieu sa grâce entière pour tous ceux de nos parents ou amis qui seraient encore en purgatoire. Souvenons-nous-en à la messe au Mémento des morts. — Monsieur votre oncle était arrivé à un grand âge. Il me semble que nous étions hier à ses côtés , et plus de trente années se sont écoulées. — Quelque usées que soient les réflexions sur la rapidité du temps , c'est une pensée qui me frappe toujours davantage. Elle n'est pas sans tristesse, mais j'y trouve des consolations , j'y trouve Dieu. La vie est bonne puisqu'elle nous vient de lui , puisque nous y apprenons à l'adorer. Bénissons - la , aimons -la; mais bénissons, aimons aussi cette douce éternité qui vient si vite mettre un terme à notre épreuve, à nos déchirantes douleurs. — Ce n'est pas que je ne craigne l'enfer, je le crains , et cependant , grâces à Dieu , l'espérance est plus forte , beaucoup plus forte. J'ose vous avouer, mon ami, que le sort de ceux qui meurent en bons catholiques a pour moi un charme qui adoucit prodigieusement la tristesse que j'en ressens. J'aime alors à penser que les années sont rapides , que mon jour approche, je désire ce dénouement sublime, éternel, divin. Ah! priez Dieu qu'il n'y ait pas présomption de ma part, qu'il n'y ait pas non plus lassitude pusillanime de la vie , désir de ne pas boire si longuement le calice. Que la volonté de notre Père s'y accomplisse, et non la nôtre ! — Je n'ai pas encore vu les lignes de M. de G***, dont vous me parlez. Son indulgence à mon égard est excessive ; je lui en sais gré , je lui dois la bonne lettre que vous m'avez écrite, et qui m'a

LETTRES ITN ÉDITES. 381

fait tant de bien j car il y a assurément quelque chose de fraternel entre ces deux amis de la Croix-Rousse , appelés à se rencontrer pour s'aimer, appelés à tant souffrir, à se plaindre mutuellement, à se chercher de nouveau, à s'échanger le nom de frère , à s'appuyer sur les prières l'un de l'autre.

Tout ce que vous me dites m'est cher ; je vous en remercie. Que j'aime cette vénération filiale que vous portez à cette bonne madame de V***, que je révère aussi ! Mettez-moi à ses pieds à côté de vous. Demandez à sou âme de mère quelques prières, quelques bénédictions aussi pour moi. Je prie le Seigneur de vous la conserver et de la combler de grâces , ainsi que tout ce qui l'entoure.

Mes humbles hommages à madame de B***. J'embrasse vos cinq enfants et leur père. Puissiez- vous tous avoir des jours plus heureux ! Je le souhaite de tout mon cœur.

Je joins ici la petite étiquette; dans la demande que vous m'en faites il y a un trésor de bienveillance que je sens. — Adieu. Yisitons-nous souvent en Jésus-Christ.

Je suis bien sincèrement votre ancien serviteur et ami ,

SiLvio Pellico.

382 LETTRES liNÉDITES.

An même.

Turin, i4 décembre 1840.

Monsieur le comte et biein cher ami,

Depuis que jai reçu la triste nouvelle de la perte que vous fîtes de madame votre sœur, j'ai voulu bieu des fois vous exprimer la part que j'y pris. Tantôt je comptais sur des occasions qui me manquèrent , tantôt j'étais condamné au silence par ma mauvaise santé. Je tombai malade à Acqui; je me remis à Turin , mais comme on se remet quand on a peu de force et des douleurs qui se succèdent. Souvent la respiration me manque , et je me croirais à ma fin. Je me recommande à vos prières , non pour vivre ici-bas , mais pour apprendre à souffrir et à mourir, conformément à la sainte volonté de Dieu. Je me souviens sans cesse de vous , Monsieur, que j'aime comme un frère. Je prie pour vous, pour votre respectable famille, pour ces âmes chéries que vous avez vues disparaître de la terre. Ah! que je voudrais que, après avoir été éprouvé par tant de malheurs , vous eussiez de grandes consolations ! que je voudrais que la fortune sourît au moins à vos enfants! Leur bonheur serait le vôtre. Je suis toujours en peine à l'égard de madame de R***, dont je n'ai pas de nouvelles. Vous me disiez. Monsieur, qu'elle était malade, j'espère que Dieu lui a rendu sa santé. Ces inondations affreuses doivent avoir été aussi pour elle un grand sujet de frayeur et d'inquiétude. Je vais lui écrire ;

je désire tant qu'elle n'ait pas essentiellement souffert de cette calamité. Adieu, Monsieur. Yeuillez présenter mes respectueux devoirs à madame la comtesse de B*** et à cette excellente madame de Y*** , que je ne saurais oublier. J'embrasse vos dignes et chers enfants. Bonne année , bonnes années ! Beaucoup de bénédictions ! Embrassonsnous quelquefois au pied de la croix , jusqu'à ce que nous nous retrouvions au Ciel , pour ne plus nous quitter.

Votre très-humble et très-affectionné serviteur, SiLVIO Pellico.

Au même.

Turin, 30 septembre I84i.

Monsieur le comte et bien cher ami,

Votre bonne lettre m'est arrivée au moment où je me disais : Ke ferais-je pas bien d'écrire à M. de B*** pour lui prouver que je suis vivant? J'allais le faire, et je le fais avec infiniment plus de plaisir, ayant une lettre de vous sous mes yeux. Que vous êtes bon, Monsieur! que vos expressions me touchent ! C'est bien toujours ce même M. A*** que j'aimais à la Croix-Bousse, tout cœur, tout ùme ! La fausse nouvelle de ma mort a été un quiproquo pris à Milan. Quelqu'un parla du décès de mon pauvre frère Louis , arrivé il y a sept mois. On crut

qu'il s'agissait de moi , qu'il s'agissait d'une mort récente ; on s'empressa d'en publier la nouvelle ; le comte Porro la crut; il en écrivit quelques mots à un de ses amis. Yoilà comment cela devint une affaire d'articles nécrologiques. J'y ai gagné : quelques âmes excellentes , surtout la vôtre, m'ont nommé avec regret. Vous, Monsieur, madame de B***, madame de Y***, vos enfants, madame de R***, je suis sûr que vous avez tous prié pour moi avec une grande charité. Ce trésor de prières n'est pas perdu ; il m'attirera des bénédictions , des secours pour ce reste de vie que Dieu m'accorde encore ; il m'obtiendra la grâce de bien mourir. Je vous en remercie ; je voudrais bien savoir prier efficacement pour vous tous ; je le fais de mon mieux. Dites-le à ces dames , afin qu'elles daignent continuer à se souvenir de moi aux pieds du divin Sauveur et de sa très-sainte mère ; dites-le à vos chers enfants. Je vous aime tous. — Vous me parlez d'une autre nouvelle bien plus triste qui vous a troublés ; je partage votre joie de ce qu'elle est fausse. Il est des vies précieuses pour la conservation desquelles il est juste de faire des vœux ; mais l'amitié que vous me portez vous trompe à mon égard. Je suis un poids inutile sur la terre , un être de nulle importance , de nulle conséquence. Ne demandez pas à Dieu la prolongation de mon existence ici-bas; pourquoi une feuille qui ne produit rien ne tomberait -elle pas en automne? Demandez seulement que j'accomplisse la volonté de Dieu, et que nous ayons le bonheur de nous revoir là-haut , quand par sa miséricorde nous serons tous transformés en quelque chose de bon. En pensant au grand nombre d'àmes qui se perdent éternellement, je crains la mort; cependant j'avoue que le plus souvent mon espérance surpasse mes craintes.

Elle est fondée sur tant de gag:es de la bonté divine ! Notre sainte Eglise nous aide de tant de manières ! Je tâche de me préparer à ce passage; voilà la demande que je vous prie de faire : que je m'y prépare bien , que j'apprenne à aimer notre adorable Sauveur, que j'expire en l'aimant. Ma santé est faible , mais je n'ai pas de grandes souffrances. I^Ion sort est aussi heureux que je pourrais le désirer dans ce monde. Madame la marquise de B***, qui me donne depuis neuf ans une généreuse hospitalité, est une sainte ; elle passe sa vie à servir Dieu , à fonder des établissements, à les vivifier par son zèle, à exercer sa charité de mille façons. Pourquoi Dieu m'aurait-il mis dans cette atmosphère de vertus , si ce n'est pour m'attirer à lui? C'est là une de mes grandes raisons pour beaucoup espérer. Adieu, mon ancien ami ; je vous prie de présenter mes hommages à madame de B***, à madame de V***, que j'oserais aussi appeler mon ancienneamie. Je n'ai pas l'honneur de connaître madame la comtesse de A'***, votre nièce; je lui suis infiniment reconnaissant d'avoir aussi prié pour moi ; veuillez aussi me mettre à ses pieds, .l'embrasse vos deux enfants, je vous embrasse. Pourquoi M. de B***, qui visite les Allemands et les Belges, ne viendrait-il pas un jour voir les Italiens? Que je le verrais volontiers, lui et son frère! que je vous verrais tous volontiers! Si j'avais plus de santé, un des pèlerinages que je ferais encore, serait d'aller jusqu'à Lyon. Vous y viendriez voir madame de B***. N'est-ce pas un beau rêve? mais c'est un rêve. Je ne puis plus voyager, tout réveille facilement mes souffrances , le repos m'est devenu nécessaire. Adieu encore; je finis par ces mots que j'appris d'une àme sainte : Aimons Dieu, aimons-nous.

SiLvio Pellico,

An même.

Turin, 24 juillet 1845.

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