MO^' BIEN CHER AMI
M. P*** m'a apporté hier votre lettre , nous avons causé de vous, de madame la comtesse de B***, de vos bons et beaux enfants. J'ai été enchanté de voir quelqu'un qui vous connaît et qui vous aime. Je suis hors du lit , mais bien souffrant. Depuis quelques jours je suis à Turin; l'air de la campagne ne m'a fait aucun bien. J'ai partout de la peine à respirer. Que la volonté de Dieu soit faite ! La souffrance , la santé , tout ce qui nous vient de ce Père excellent est pour notre avantage si nous le voulons. Cette pensée adoucit mes maux et me donne même une espèce de joie dans mes infirmités. J'aime à vivre ainsi, et j'espère que j'aimerai à mourir quand mon heure sonnera. Priez Dieu pour votre vieil ami; je n'oublie ni vous ni votre chère famille. Mon esprit est bien souvent au milieu de vous.
Vous aurez vu dans les journaux une protestation que j'ai faite; elle était nécessaire; car le langage d'affection avec lequel G*** parle de moi dans une éloquente dédicace pouvait faire croire que nos opinions se ressemblaient.
Je déplore ses préventions, j'aime tous les ordres religieux que Rome a sanctionnés. G*** est un homme ardent, de bonne foi , passionné pour notre sainte religion , passionné aussi pour les idées de liberté, de progrès, etc. De grands contrastes sont dans son àme. Il s'abandonne trop à sa véhémence, à sa hardiesse. Il faut prier pour ces hommes impétueux , qui peuvent faire tant de bien et tant de mal. Ma protestalion n'est point hostile, n'a rien d'offensant ? Pourquoi recourt-on si facilement aux attaques violentes ?
Gémissons , mais ne maudissons jamais.
Hélas! le jeune diacre, votre ami, est l'auteur, m'assure-t-on, d'un livre que j'ai lu avec peine. Que ce petit ouvrage diffère du précédent , qui était si bon ! Sous son titre il y a un ton de mépris et d'insulte qui me parait toujours une dissonance avec l'esprit de Jésus- Christ ; il y a cette logique haineuse et cruelle qui repousse; il y a exagération de jeune homme. Je n'en déduis rien de désavantageux pour l'auteur, car il exagère de bonne foi , il brûle de zèle. Je sens seulement que le langage qu'il tient ici est âpre , malveillant , irrité , tranchant. Les saintes colères des hommes mûris dans la vertu et dans la piété sont respectables , mais c'est à eux qu'il faut les laisser. L'ecclésiastique jeune ne doit pas s'armer de foudre; sa tûche est de croître en vertu, en science, en humilité, en charité, en force; cette force ne doit pas être celle de la colère, mais celle de l'amour. Vous, mon ami, qui lui êtes si attaché, dites-lui tout cela , dites Ic-lui de ma part. Votre cœur si ciu'étien , si aimant , saura lui faire un reproche qui ne le blesse pas et qui lui soit salutaire. Dites-lui que les vérités n'entrent dans les âmes qu'avec l'amour. Les jeunes
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saints élaieiit humbles , doux ; on n'en connaît pas d'audacieux, de grondeurs. Les paroles de sarcasme et de malveillance sont malheureusement accréditées , surtout en France ; cela ne sied guère aux hommes mûrs , cela sied encore moins à la jeunesse. J'ajoute que cela ne sied guère à des philosophes, et sied encore moins à des catholiques. 11 me semble même que maintenant que les invectives et les mépris abondent de tous côtés , il y a quelque chose de trop commun à prendre cette route : la charité et l'humiUté sont de meilleur goût. N'ètes-vous pas de mon avis? Je désire que votre jeune diacre le soit aussi. Me pardonnera-t-il ma franchise? Oui, j'en suis sûr, et je lui serre la main avec amitié.
Adieu , très-cher ami ; veuillez faire agréer mes resl>ects à madame de B***. Mille choses à vos enfants. Visitons-nous souvent aux pieds de Jésus et de Marie.
Priez pour votre
SiLvio Pellico.