CHAPITRE PREMIER
Enfance et première jeunesse de Voltaire (1694-1715).
Le père de Voltaire. — La famille de Voltaire était originaire du Poitou. Son père, François Arouet (1649-1722), devint notaire au Chàtelel, le 10 février 1675. Tout le monde convient de sa capacité et de son honorabilité. C'était un homme d'esprit et de savoir, recevant très bonne compagnie. Il était le notaire des Saint-Simon, des Sully, des Caumartin, des Praslin, qui le traitaient on ami1. Après avoir résigné sa charge en 1692, il obtint en 1701 l'office de payeur des épices et de -receveur
(1) Le duc de Richelieu et la duchesse de Saint-Simon tinrent sur les onts baptismaux son tîls aine. Armand, en 1685.
VoLTAir.r.
des amendes à la Chambre des comptes. En cette qualité il eut un logement dans la Cour vieille du Palais vis-à-vis de la Sainte Chapelle. Il devint alors le voisin de Boileau, dont il devait plus tard dresserle testament, etqui habitait, en face du Palais, la maison canoniale de Gillot, l'un des auteurs de la Satire Ménippée.
La mère de Voltaire. — Arouet avait épousé, en 1683, Marguerite d'Aumard, issue d'une famille noble du Poitou et dont le père avait été lui-même greffier criminel au Parlement. C'était une femme fort vive, agréable et spirituelle, de qui son fils tenait certainement beaucoup. Son salon était fréquenté par les gens de lettres et les gens du monde. Elle eut cinq enfants, dont trois seulement vécurent :
Armand, né en 168», et surnommé plus tard « le Janséniste » ;
Marguerite-Catherine, quidevait épouser plus tard M. Mignotet devenir mère de Mme Denis ;
Enfin, le 21 novembre 1691, François -Ma rie, qui devait être Voltaire.
Naissance de Voltaire. — 11 naquit à Paris'. Son acte de baptême, rédigé en l'église Saint-André-des-Arls et daté du 22 novembre, déclare l'enfant « né le jour précédent ».
Une tradition assez accréditée veut que Voltaire soit né près de Sceaux, à Châtenay, où son père avait en effet une propriété. On a prétendu que le jeune Arouet y serait né le 20 fé\ rier 161)4, qu'il aurait été ondoyé et que, neuf mois plus tard, on l'aurait présenté à Saint-André-des-Arts, comme un nouveau-né, pour le baptême.
Mais M. Fillon a retrouvé une lettre d'un cousin poitevin qui fixe à la fois la date et le lieu de la naissance de Voltaire. Pierre Bailly écrit le 24 novembre :
« Mon père, nos cousins ont un autre fils, né d'il y a trois •jours ; Mme Arouet me donnera pour vous et la famille les dragées du baptême. Elle a esté très malade ; mais on espèrequ'elle va mieux. L'enfant n'a pas grosse mine, s'étant senti de la cheute de sa mère. »
Voltaire était encore très jeune quand sa mère mourut, à l'âge de quarante ans, en 1701. Trois ans plus tard, il entrait comme pensionnaire au collège Louis-le-Grand dirigé par les Jésuites *.
Les deux éducations de Voltaire. — L'éducation de Voltaire par de tels maîtres est un problème au premier abord assez
(1) Voltaing lui-même a dit dans VEpitre à Boileau, (V. p. 945), en s'adress&nt à l'auteur des Satires:
« Dans la cour du Palais, je naquis ton voisin. » Sa qualité de Parisien rapproche Voltaire de Molière, de Boileau, de La Bruyère, comme aussi, au xix" siècle, de Miehelet, de Musset, etc.
(2) Le collège de Clermont s'appelait, depuis 1681, collège Louis-le- Grand.
déconcertant. Cependant, outre que les maîtres les plus habiles ont toujours à compter avec la nature propre de l'élève, il con- \k'iit de remarquer que Voltaire reçut presque simultanément ilcux éducations bien différentes, l'une au collège, l'autre dans la société du Temple, où de bonne heure l'introduisit son parrain, l'abbé de Chàteauneuf1.
1° Celle des Jésuites. — Au collège, l'écolier surprit ses maîtres par la vivacité de son esprit, il les charma par ses dispositions pour la poé^ sic, il paraît les avoir inquiétés par son humeur frondeuse et surtout par la liberté de certaines reparties. « Malheureux ! se serait écrié le P. Lejay , tu seras un jour l'étendard du déisme en France . » Un autre aurait dit plus simplement: «Cet enfant est dévoré de la soif de la célébrité. »
Un portrait de Voltaire à seize ans a été tracé, non sans malveillance, par Jean-Baptiste Rousseau. 11 raconte qu'au mois a'août 1710, assistant à la distribution des prix, il remarqua un jeune homme qui se distinguait par-ses succès et demanda au P. Tarteron qui il était. « 11 me dit que c'était un petit garçon qui avait des dispositions surprenantes pour la poésie et me proposa de me l'amener, à quoi je consentis. Il me l'alla chercher et je le vis revenir un moment après avec un jeune écolier qui me parut avoir seize ou dix-sept ans, d'une mauvaise physionomie, mais d'un regard vif et éveillé, et qui vint m'embrasser de fort bonne grâce 2. » En tenant compte, au moins pour un mot {mauvaise physionomie), de ce que c'est un ennemi qui
(1) François de Chattagner, abbé de Chàteauneuf (1645-1708), ami de la famille Arouet, homme d'esprit, fort répandu dans les sociétés mondaines.il a laissé d'intéressantes études sur la musique des anciens.
(2) Elie Harel, Voltaire, particularités curieuses de sa vie et de sa mort, pp. 41-42. Lettre de M Rousseau.
Le Collège Louis-le-Grand au xvui° siècle, vu de l'extérieur, d'après une estampe contemporaine.
parle, on trouve dans ces lignes un témoignage assez piquant. Les Jésuites pardonnaient beaucoup au jeune Arouet à cause de son goût pour la poésie. Un jour que sa tabatière lui avait été confisquée, on promit de la lui rendre contre une pièce de vers. Un quart d'heure après, il remettait cette petite composition :
dieu, ma pauvre tabatière !
Adieu, je ne te verrai plus ; Ni soins, ni larmes, ni prière Ne te rendront à moi ; mes efforts sont Adieu, ma pauvre tabatière ; [perdus. Adieu, doux fruit de mes écus !
L'Enfant pro- ,
digue ». es il faut a prix d argent te racheter encore,
J'irai plutôt vider les trésors de Plutus. Mais ce n'est pas ce dieu que l'on veut que j'implore ; Pour te revoir, hélas! il faut prier Phœbus... Qu'on oppose entre nous, une forte barrière ! Me demander des vers, hélas ! je n'en puis plus. Adieu, ma pauvre tabatière ; Adieu, je ne te verrai plus.
Une autre fois, en 1710 ou 1711, un invalide se présente au P. Porée et le prie de lui faire une petite requête rimée pour intéresser le Dauphin à son sort. Le P. Porée adresse le pauvre homme au jeune Arouet, qui, en une demi-heure, écrit les vers suivants :
Noble sang du plus grand des rois, Son amour et son espérance, Vous qui, sans régner sur la France, Régnez sur le cœur des François, Pourrez-vous souffrir que ma veine, Par un effort ambitieux, Ose vous donner une étrenne, Vous qui n'en recevez que de la main des dieux? La nature, en vous faisant naître, Vous étrenna de ses plus doux attraits
Et fit voir dans vos premiers traits
(1) Reproduction d'une lettre ornée de l'Enfant prodigue, comédie de Voltaire, édition de 1738.
Que le fils de Louis était digne de l'être. Tous les dieux à l'envi vous firent le urs présents : Mars vous donna la force et le courage ;
Minerve, dès vos jeunes ans, Ajouta la sagesse au feu bouillant de l'âge ; L'immortel Apollon vous donna la beauté, Mais un dieu plus paissant, que j'implore en mes peines,
Voulut me donner mes étrénnes
En vous donnant la libéralité.
Si les Jésuites eurent peu d'action sur leur élève au point de vue religieux, ils eurent une assez grande influence sur la formation de bon esprit, qu'ils marquèrent fortement du sceau classique : il leur dut, avec une vive admiration pour les grands auteurs de l'antiquité, Virgile surtout, un goût pur, étroit, mais forme, une remarquable facilité d'amplilication, une élégance un peu superficielle, mais brillante.
Il garda de ses maîtres un souvenir respectueux
et il eut soin de conserver avec quelques-uns d'entre eux, en particulier le P. Porée, le P. Tqurnemine, le P. Thoulié, qui fut plus tard son confrère à l'Académie sous le nom d'abbé d'Olivet, des rapports excellents, où la reconnaissance et l'affection tenaient une place assez grande à côté d'une habile diplomatie.
V rouet noua sur les bancs du collège un certain nombre d'amitiés qui lui furent précieuses à plus d'un titre. 11 connut là les frères d'Argenson, dont il n'eut garde de se laisser oublier plus tard ; il eut pour camarades d'Argental et Cideville, qui furent pour lui des amis si dévoués, b'yot de la Marche, Le Gouz de Guerland.
Le Collège Lo uis-1 e-Grand au xvnr siècle (vue intérieure), d'après une estampe contemporaine.
2° L'autre éducation. — L'abbé de Cliàteauneuf était un de ces
nombreux, épicuriens qui fréquentaient la société du Temple. Autour du Grand Prieur, Philippe de Vendôme, et de son frère, l'illustre maréchal, se réunissait un groupe d'esprits cultivés et raffinés, qui mêlaient à l'élégance de leurs manières et à une certaine indépendance vis-à-vis du gouvernement, une grande liberté en matière religieuse et morale. L'abbé de Chaulieu et le marquis de La Fare 4 étaient les deux poètes les plus en vue de cette petite cour. L'abbé de Chàteauneuf trouva tout naturel d'introduire dans cette société son filleul dés l'âge de douze ans (1706).
L'année précédente, l'étrange parrain n'avait-il pas eu l'idée de présenter l'enfant à la célèbre Ninon de Lenclos ! Celle-ci était alors âgée de quatre-vingt-dix ans et mourut peu après, mais sans oublier d'inscrire dans son testament le jeune Arouet, à qui elle légua 2.000 francs pour acheter des livres.
Tant qu'il fut écolier, le jeune homme ne put se montrer au Temple que les jours de congé et durant les vacances, mais il devait se dédommager bientôt. Au sortir du collège (1711). son père voulut qu'il suivit des cours de droit. 11 fut si choqué, ditil lui-même, delà manière dont on enseignait la jurisprudence, que cela le tourna entièrement du côté des belles-lettres. « J'ai refusé, at-il écrit, la charge d'avocat du roi à Paris, que ma famille, qui a exercé longtemps des charges de judicalure en province, voulait m'acheter2. » Dès lors, il ne bougea plus de chez Chaulieu, La Fare, l'abbé Courtin, l'abbé Servien, M. de Sully. Tous ces gens, abbés ou non, n'avaient rien d'austère. Le maréchal de Vendôme était mort en Espagne, en 1712, et son frère le Grand Prieur était eu exil.
Le voyage en Hollande (1713). — Cependant Arouet père, effrayé des fréquentations de son fils, voulut l'éloigner à tout prix. Il l'envoya d'abord à Caen, où son talent naissant fut remarqué', puis en Hollande à la suite du marquis de Châteauneuf, frère de l'abbé, chargé d'une mission officielle auprès des États généraux (1713).
Le spectacle de cette république, si sérieuse, si active, lit une impression profonde sur le jeune Arouet. Mais son séjour dans le pays fut surtout marqué par l'épisode romanesque de son amour pour une jeune Française, fille d'un réfugié français, Olympe Dunoyer. L'idylle fut brusquement interrompue par une démarche de Mme Dunoyer, qui se plaignit an marquis de Châtcauneuf des assiduités du jeune homme. Le marquis s'empressa de le renvoyer à son père, avec nue lettre très vive.
(Il l/abbé de ChauHeu (163ÎM720) et le marquis de La Fare (1644-1713)
.■l ne. il tous deux poètes mondains et auteurs de poésies légères. (2) Cité par Desnojreterres.
Celui-ci, furieux, songea d'abord à obtenir contre son fils une lettre de cachet, puis à le faire embarquer pour les îles. 11 se contenta de le faire entrer dans l'étude de M' Alain, procureur au ChAtelet, « près les degrés de la place Mauberl ». De son passage dans cette étude Arouet retira un double fruit. 11 prit du droit et de la procédure une connaissance sommaire, mais pratique, qui devait lui servir plus tard, et puis il fit la connaissance de Thiériot *.
A peine âgé de vingt ans, Arouet avait pris part au concours poétique de l'Académie. Il avait composé", sur un sujet pieux *, une ode qu'il envoya à J.-B. Rousseau et pour laquelle il espérait bien le prix : dans sa déception de ne pas l'obtenir, il s'essaya dans le genre satirique (le Bourbier) et dans le conte graveleux, au grand mécontentement de son père.
Le séjour à Saint-Ange. — C'est alors que M. de Caumartin demanda comme une grâce à M. Arouet de lui laisser emmener son fils à Saint-Ange, château situé à trois lieues de Fontainebleau.
M. de Caumartin, marquis de Saint-Ange, était un ancien intendant des Finances et conseiller d'État. Saint-Simon 3 le représente comme « un homme qui savait tout en histoire, en généalogie, en anecdotes de cour, avec une mémoire qui n'oubliait rien de ce qu'il avait vu ou lu ». Le jeune Arouet devait profiter beaucoup des causeries sans prix de l'aimable vieillard. Caumartin ne tarissait pas sur le grand Henri et le sage Rosny. C'est à lui que Voltaire dut la première idée de la Henriade, en attendant toutes les obligations qu'il eut plus tard envers lui pour le Siècle de Louis XIV.
Le séjour d' Arouet à Saint-Ange ne fut donc ni sans agrénimt ni sans utilité. Revenu à Paris, il retrouva avec délices la société du Temple. Parmi les convives des joyeux soupers se distinguait l'abbé Servien, fils du surintendant Abel Servien. Comme Chaulieu, La Fare, Courtin, on le voyait surtout à l'Opéra. C'est là qu'un soir il avait fait scandale en retournant un couplet trop flatteur pour le roi et en le chantant d'un air qui fit tant rire que le spectacle en fut interrompu 4. L'abbé fut exilé, mais pour peu de temps. Quand il revint, il fut enfermé à Vincennes. Arouet composa une épître pour le consoler.
Le jeune poète approchait de cet âge dont Bossuet a parlé
(1) Sur Thiériot (1696-1772). un des amis les plus intimes de Voltaire, V. page 306 et la note 1.
(2) Le sujet proposé était la construction du chœur de Notre-Dame de Paris, ordonnée en exécution du vœu de Louis XIII.
(3) Mémoires, éd. Chéruel, I, p. 409.
(4) Saint-Simon, X, p. 224; XI, pp. 29 et 30.
en termes si énergiques * : « Cet âge, dit-il, qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordre,... et qui n'a honte que de la modération et de la pudeur: etpudet non esse impudentem. » L'éducation qu'il avait reçue dans la société de son choix avait surexcité ses dispositions naturelles: les circonstances extérieures allaient bientôt en provoquer la manifestation.
(1) Panégyrique de saint Bernard (1" point).
Gul-de-lampe tiré de l'édition de la Henriade, d>- 1728.
En-tête tiré de la première édition d'OEdipe,