ZADIG 4C
faut, dit Zadig, qu'il y ait, apparemment, un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. — Ah ! cela l'ait frémir la nature, dit la dame : mais il faut en passer par là. Je suis dévote ; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi, si je ne me brûlais pas. » Zadig, l'ayant tait convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla longtemps d'une manière^ lui faire aimer un peu la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. «Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas ?
Hélas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m'épouser. »
Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté1 pour ne.pas éluder celte déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs de tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tète à tète pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles : il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
(Chap. xi. i
Pour rendre service à son maître, Zadig fit un voyage dans l'île de Serendib"; il n'y fut pas longtemps sans y être regardé comme un homme extraordinaire. Le roi voulut le voir et l'entendre. C'est à lui que Zadig enseigna le moyen, célèbre depuis, de découvrir un ministre intègre.
La danse.
Ce bon prince était toujours loué, trompé et volé : c'était à qui pillerait ses trésors. Le receveur général de l'île de Serendib donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres. Le roi le savait, il avait changé de
(1) La riMiie «le Babylone, qui avait conçu pour Zadig une funeste passion.
trésorier plusieurs fois ; mais il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait toujours à Sa Majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. « Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous point le moyen de»me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? — Assurément, répondit Zadig ; je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. » Le roi charmé lui demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre, a 11 n'y a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme.
— Vous vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un receveur de mes finances ! Quoi ! vous prétendez que celui qui fera le mieux un entrechat1 sera le financier le plus intègre et le plus habile ! — .le ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, répartit Zadig, mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnête homme. » Zadig partait avec laut de confiance, que le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître les financiers. « Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig, les gens et les livres à prodiges m'ont toujours déplu : si Votre Majesté veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la plus aisée. » Nabussan, roi de Serendib, futjaien plus étonné d'enteudre que ce secret était simple, que si on le lui avait donné pour un miracle : « Or bien, dit-il, faites connue vous l'entendrez.
— Laissez-moi faire, dit Zadig; nous gagnerez à cette épreuve plus que vous ne pensez. » Le jour même, il fil publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut receveur des deniers de Sa gracieuse Majesté- Nabussan, fils de Nussanab, eussent à se rendre en habit de soie légère, le premier de la lune du croco-
(1 ) En Ire' hal. V. Lux.
ZA.DIG ir,3
dile1, dans Pantichambre du roi. Ils s'y rendirent au nombre de soixante-quatre2. On avait fait venir des violons dans un salon voisin ; tout était préparé pour le bal ; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un huissier vint, chercher et introduire chaque candidat, l'un après l'autre, parce passage dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étale tousses trésors dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu'on les fil danser. Jamais on ne dansa plus pesamment el avec moins de grâce ; ils avaient tous la tète baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés. « Quels fripons ! n disait tout bas Zadig. Un seul d'entre elix formait des pas avec agilité, la tète haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. « Ah ! l'honnête homme! le brave homme ! » disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier; et tous les autres furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches et pouvait à peine marcher \ Le roi fut fâché, pour la nature humaine, que de ces soixante et quatre danseurs il y eût soixante-trois filous. La galerie obscure fut appelée le Corridor de la tentation. On aurait, en Perse, empalé ces soixante-trois seigneurs4; en d'autres pays, on eût fait une chambre de justice, qui eût consommé en frais le triple de l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger : à Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor public, car Nabussan était fort indulgent.
(Cll.YP. XLV.j
(i) Les Orientaux désignent par les nom-- de différents animaux chacun-e des lunes de l'année.
(il A noter l'amusante précision do chiffre, procédé renouvelé de Rabelais.
(3) L'art du récit consiste à avoir réservé ce détail.
(il Comme la satire politique reprend ici ses droits '.
Zadig, comblé des libéralités du roi Nabussan, quitte 1 île de Serendib. En passant la frontière qui sépare l'Arabie de la Syrie, il tombe entre les mains d'un chef de brigands, nommé Arbojïad, espèce de féodal qui a su se rendre indépendant entre deux" Etats voisins. Là, il est traité avec égard à cause du courage qu'il a montré en se défendant contre les gens d'Arbogad. Au cours d'une conversation avec le seigneur du lieu, il apprend que le roi Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un grand coupe-gorge; quant à la reine Aslarté, on ne sait de quel aventurier elle est devenue la proie.
Zadig ne tarde pas trop à la retrouver de la manière la plus inattendue dans les chaînes d'un seigneur hyrcanien nommé Ogul. Celui-ci est une sorte de malade imaginaire, que Zadig guérit par une médication de sa façon. En récompense, il obtient la liberté d'Astarté, qu'il fait repartir pour Babylone.
La manière dont Zadig apprend la maladie d'Ogul et dont il la traite, n'est pas un des épisodes les moins piquants du roman. >
Le basilic.
Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit la liberté de s'approcher de l'une d'elles et de lui demander s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches. « Gardez-vous en bien, répondit la Syrienne ; ce que nous cherchons ne peut être touché que par des femmes. — Voilà qui est bien étrange, dit Zadig. Oserai-je vous prier de m'apprendre ce qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher ? — C'est un basilic 1, dit-elle. — Un basilic! madame ; et pour quelle raison, s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic '? — C'est pour notre seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très humbles esclaves. Le seigneur Ogul est malade ; son médecin lui a ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose2; et comme c'est un animal fort rare qui ne se laisse jamais prendre que par des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic. Laissez-moi chercher,
(H Basil ir. V Lex.
(2) L'eau rose. V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.
s'il vous plait, car vous voyez ce qu'il m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes. »
Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie...
Ici se placent la rencontre de Zadip el d'Astarté et le récit que la reine fait de ses malheurs.
Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se fit présenter à lui, et lui parla en ces termes : ii Que la santé, immortelle descende du, ciel pour avoir soin de tous vos jours ! je suis médecin : j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans l'eau rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser : je ne vous demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone, que vous avez depuis quelques jours ; et je consens à rester en esclavage à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique seigneur Ogul. » La proposition fut acceptée...
Cependant Zadig parla ainsi à Ogul : « Seigneur, on ne mange point mon basilic : toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores : je l'ai mis dans une petite outre bien enflée, et couverte d'une peau fine : il faut que vous poussiez cette outre de toute votre force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises ; et en peu de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. » Ogul, dès le premier jour fut essoufflé, et crut qu'il mourrait de fatigue ; le second, il fut moins fatigué, et dormit mieux : en huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et la gaieté de ses plus brillantes années. « Vous avez joué au ballon et vous avez été sobre, lui dit Zadig : apprenez qu'il n'y a point de basilic dans la nature ; qu'on se porte toujours bien avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi chimérique que la pierre philosophale... * ;)
Le premier médecin d'OguI, sentant combien cet homme
Philosophale V Lex.
VOLT \ IUE
était dangereux pour la médecine, s'unit, ave l'apothicaire du corps pour envoyer Zadig chercher des basilic > dans l'autre monde. Ainsi après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand.
(Ghap. xviii.)
Cependanl Aslarté avait été reçue à Babylqne < avec les transports qu'on a toujours pour une belle princesse qui a élè malheureuse •■. La tranquillité étant revenue dans le pays, les Babyloniens déclarèrent qu'Aslarté épouserait celui qu'on choisirait pour souverain. « On jura de reconnaître roi le plus vaillant et le' plus sage. »
Zadig ayant triomphé de tous ses rivaux par son adresse et son courage et ayant deviné les énigmes qui lui étaient proposées, « fut reconnu roi d'un consentement unanime et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de l'univers d'être son époux.
Unirai: a Mme Dknis (1748).
La vie de Paris et de Versailles1.
iviins pour nous, ma chère Kosalie ; Que l'amitié, que le sang qui nous lie Nous tienne lieu du reste de6 humains :
Ils sont si sols, si dangereux, si vains ! Ce tourbillon qu'on appelle le monde Est si frivole, en tant d'erreurs abonde, Qu'il n'est permis d'en aimer le fracas Qu'à l'étourdi qui ne le connaît pas.
Après dîné, l'indolente (Uycère Sort pour sortir, sans avoir rien à faire ; 10
On a conduit son insipidité2 Au fond d'un char, où, montant de côté,
L'Enfant prodigue. 17138
(1) Sur Mme Denis, v. p. 472, n. 2. — Cette épitre qui, comme la sui vante, est antérieure de quelques mois à la mort de Mme du Ch;'itelet, traduit les sentiments de lassitude et de désenchantement que Voltaire éprouvait alors. Fatigué du monde, déçu par la Cour et même par le public, il semblait prêt à se retirer pour « passer avec les sages le soir serein d'un jour mêlé d'orages ».
(2) Insipidité. V. Lex.