ZADIG
onces d'or1, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il avait vu. Jl fallait d'abord payer cette amende ; après quoi il fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand desterham; il parla en ces termes :
« Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité qui avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, et beaucoup d'affinité avec l'or-, puisqu'il m'est permis de parler devant celle auguste assemblée, je vous jure par Orosmarle que je n'ai jamais vTThi-chiennc respectable de la reine, ni le cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé : je me prome-' nais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le vénérable eunuque et le très illustre grand veneur. J'ai vu sur le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne doid les mamelles étaient pendantes et qu'ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D'autres traces, en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu boiteuse, si je l'ose dire.
« A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me promenant dans les roules de ce bois, j'ai aperçu les marques des fers d'un cheval; elles étaieni toutes a égale distance. « Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. » La poussière des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de large, était un peu enlevée à
(i) L'once valait chez les Romains un douzième île livre et dans l'ancienne Fiance un seizième iJu même poids, environ 31 grammes.
En comptant le gramme d'or monnayé a 3 fr. 10, on trouve que Zadig était condamné à payer 3&.4i0 francs.
(2) On remarquera la malice de tous ces éloges en style oriental, qui, appliqués prosaïquement aux juges du dix-huitième siècle, ^e tournent en autant de traits de satire.
droite el à gauche, à trois pieds et demi du milieu de La route. « Ce cheval, ai-je dit, a une queue de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de gauche, a balayé cette poussière. » J'ai vu -nus les arbres qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées; el j'ai connu que ce cheval y avait louché, et qu'ainsi il ;iv;iiJ cinq pied- de haut. Quant à son mors, il doit être d'or à vingt-trois carals; car il eu a frotté les bosselles contre une pierre que j'ai reconnue être une pierre de touche, et dont j'ai a fait l'essai. J'ai jugé enfin parles marques que ses fers ont laissées sur des cailloux d'une autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin. »
Tous les juges admirèrent le profond el subtil discernement de Zadig ; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne parlait que de Zadig dans ies antichambres, dans la chambre et dans le cabinet ; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on devait lo brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs vinrent chez lui en grand appareil lui reporter ses quatre cents onces ; ils eu retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour ies frais de justice: et leurs valets demandèrent des honoraire-;.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop savant, et se promit bien à la première occasion, de ne point dire ce qu'il avait vu.
Celle occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'État s'échappa ; il passa sous les fenêtres de sa maison. On interrogea Zadig; il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à cinq cents onces d'or, el il remercia ses juges de leur indulgence, selon la coutume de Babylone. « Grand Dieu ! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre a la fenêtre ! et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! »
Chap. ni.i
/von. • 45ô
Cependant la sagesse et la générosité de Zadig le désignent à laconfiance du roi. i)ni en fait son premier ministre. Il exerce ses fonctions d'une manière parfaite.
Le ministre.
« Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois i-l ne fii sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point les voix du divan ' el chaque vizir- ppuvail avoir mi avis sans lui déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'étail pas lai qui jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la tempérait; el quand on manquait de lois, son équité en faisait qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.
C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, qu'il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. Il croyait que les lois étaient faîtes pour secourir les citoyens, autant que pour les intimider. Son principal talent était de démêler la vérité, qee ton? les hommes cherchent à obscurcir. Des les premiers jouis de son administration, il mit ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était mort aux Indes : il avait f,1it ses héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur soeur; el il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un loinbeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dol de sa sieur; chacun disait : « C'est l'aîné qui aime le mieux son père; h' cadél aime mieux sa sœur : c'est à l'aîné qu'appartiennenl les trente mille pièces. »
Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dil à l'aîné : < Notre père n'es! point mort, il esl guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. — Dieu soit loué! répondit le jeune homme : mais voilà un tombeau qui m'a coulé cher! 0 Zadig dil ensuite la même chose au
(/' . V. Lex.
(g) Vizir. V. Lex.
-ir.ti MILTAIRE
cadet. « Dieu soit loué ! répondit-il ; je vais rendre à mon père tout ce que j'ai, mais je voudrais qu'il laissât à ma sœur ce que je lui ai donné. — Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces ; c'est vous qui aimez le mieux votre père. »
Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre l'ftimadoulet i de Médie, nommé lrax. C'était un grand sei-^ gneur dont le fond n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la vanité et par la volupté. 11 souffrait rarement qu'on lui parlât et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les tortues ont moins de paresse ; il ne respirait que la fausse gloire et les faux plaisirs. Zadig entreprit de le corriger. 11 lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze voix et vingt-quatre violons, un maître d'hôtel avec six cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait inviolablement observée, et voici comme les choses se passèrent.
Le premier jour, dès que le voluptueux lrax fut éveillé, le maître de musique entra, suivi des voix et des violons : on chanta une cantate qui dura deux heures, et de trois minutes en trois minutes, le refrain était :
<( Que son mérite est extrême !
Que de grâces, que de grandeur !
Ah ! combien monseigneur Doit être content, de lui-même ! »
Après l'exécution de la cantate, un chambellan lui ht une harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. La harangue finie, on le conduisait à table au son des instruments. Le dîner dura trois heures ; dès qu'il ouvrit la bouche pour parler, le premier chambellan dil : a 11 aura raison. » Les deux autres chambellans firent
( I ) Ilitnadoulel. V. Lc\
/ \ lue 457
de grands éclats de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire. Après dîner, on lui répéta la cantate.
Cette première journée lui parut délicieuse : il crut que le roi des rois l'honorait selon ses mérites ; la seconde lui parut moins agréable; la troisième, fut plus gênante; la quatrième fut insupportable ; la cinquième fut un supplice. Enfin, outré d'entendre toujours chanter : « Ah ! combien monseigneur doit être content de lui-même ! » d'entendre toujours dire qu'il avait raison et d'être harangué chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son maître d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes et fut plus heureux, car, comme dit Stadder, toujours du plaisir n'est pas du
plaisir.
(Chap. vi.)
•• Le malheur de Zadig vint de son bonheur même. » En butte à la jalousie, bientôt il dut s'enfuir de Babylone.
Sur le po:nl d'arriver en Egypte, il voit une femme éplorée, poursuivie par un furieux qui l'accable de reproches et de coups. Emu d'indignation et de pitié, Zaclig intervient et aussitôt est pris à partie par le brutal. Un combat s'engage. Zadig vainqueur veut faire grâce à son adversaire, mais celui-ci ayant voulu abuser de sa générosité pour le frapper en traître, Zadig le tue.
L'esclavage.
Comme ih entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré par le peuple. Chacun criait : « Voilà celui qui a enlevé la belle Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis. — Messieurs, dit-il, Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point assassiné : je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer parce que je lui avais demandé très humblement grâce pour la belle Missouf qu'il battait impitoyablement. Je suis un étranger
458 voit \ i R r
qui- viens chercher un asile dans l'Egypte; cl il n'y a pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie
commencé par enlever nue femme el par assassiner un homme. »
Les Égyptiens étaient alors justes el humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville : on commença par le faire panser de sa blessure, el ensuite on l'interrogea, lui et son domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable1 dn sangd'un homme : la loi le condamnait à être esclave. On vendit au profit de la bourgade ses deux chameaux; ou distribua aux habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fui exposée eu vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu plus chèrement que le maître : o'n ne faisait pas de comparaison entre ces deux hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet : on les attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds : et en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. Zadig en chemin, consolait son domestique et l'exhortait à la patience: mais, selon sa coutume, il faisait des réflexions sur la vie humaine. « .le vois, lui disail-il, que les malheurs de ma destinée se répandent sur la tienne... Allons, ne perdons point courage, tout ceci finira peut-être : il faut bien que les marchands arabes aient des esclaves : et pourquoi ne le serais-je pas comme un autre, puisque je suis un homme comme un autre? (le marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services...
(GlIAP. X.)
Zadig ne tarda pas à s'attirer les bonnes grâces et même l'amitié de --on maître, à qui il sut faire gagner un procès difficile
Entre temps il devint le bienfaiteur de l'Arabie en extirpant une cmilume barbare, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps.
(i) Coupable. V. Lcx.
Fac-siaiilé de l'écriture de Voltaire.
(Lettre à la marquise de Malause à propos ,1e la représentation de Rome Sauvée, sur le théâtre de Sceaux, 1750.)
Le bûcher.
11 y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes l, menaçait d'envahir., tout l'Orient. Lorsqu'un homme marié élait mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se bridait en public sur le corps de son mari. C'était une fête solennelle, qui s'appelait le bûcher du veuvage : la tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume étart contraire au bien du genre humain ; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l'État, ou du rrioins élever les leurs, et il le fit convenir qu'il fallait, si L'on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit : « Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession2 de se brûler ; .qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien abus? — La raison est plus ancienne, reprit Zadig ; parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve. »
11 se fit présenter à elle, et, après s'être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et sur son courage. « Vous aimiez donc prodigieusement votre mari ? ditil. — Moi? point du tout, répondit la dame arabe; c'était un brutal, un jaloux, un homme insupportable ; mais je suisfermementrésolue de 3 me jeter sur son bûcher. — Il
(1) Brachmanes, V. Lex.
(2) Possession. V. Lex.
(3) Dp. V. Xotes gramm., p. 989, VIII, 5.