‹ Œuvres choisiesChapitre 110 sur 199 · A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT · texte numérisé non relu

A M. LE PRÉSIDENT HÉNAULT

A Berlin, le 8 janvier 17ô2.

Une des plus grandes obligations qu'un homme puisse avoir à un homme, c'est d'être instruit ; j'ai donc pour vous, mon cher confrère, la plus tendre et la plus vive reconnaissance, je profiterai sur-le-champ de la plupart de vos remarques; mais il faut d'abord que je vous en remercie... Je jetterais mon ouvrage au feu, si je croyais qu'il fût regardé comme l'ouvrage d'un homme d'esprit.

T'ai prétendu faire un grand tableau des événements qui méritent d'être peints, et tenir continuellement les yeux du lecteur attachés sur les principaux personnages. Il faut une exposition, un nœud et un dénouement dans une histoire, comme dans une tragédie. Il y a d'ailleurs, dans ce vaste tableau, des anecdotes intéressantes. Je hais les petits faits ; assez d'autres en ont chargé leurs énormes compilations.

Je me suis piqué de mettre plus de grandes choses dans un seul petit volume qu'il n'y en a dans les vingt tomes de Lamberti2. Je me suis surtout attaché à mettre de l'intérêt dans une histoire que tous ceux qui l'ont traitée ont trouvé jusqu'à présent le secret de rendre ennuyeuse. Voilà pourquoi j'ai vu des princes qui ne lisent jamais et qui entendent médiocrement notre langue, lire ce volume avec avidité, et ne pouvoir le quitter.

Mon secret est de forcer le lecteur à se dire à lui-même : « Philippe V sera-t-il roi ? sera-t-il chassé d'Espagne ? la Hollande sera-t-elle détruite? Louis XIV succombera-t-il? »

(1) En lisant cette lettre, on se rappellera que le président Hénau^t, (V. p. 393. n. 4), membre de l'^oadémie française depuis 1723. lecteur de la reine, ami de Mme du Deffand, jouissait d'une assez grande influence.

(21 Les Mémoires de Lambekti n'ont que quatorze volumes. Peut-être Voltaire a-t-il écrit Lambert, qui venait de publier en trois ans vingtdeux volumes, dont 15 volumes d'Histoire générale et 3 volumes à.' Histoire littéraire du règne de Louis XIV, 1751.

En un mot. j'ai voulu émouvoir, même dans l'histoire. Donnez de l'esprit à Duclos1 tant que vous voudrez, mais gardez-vous bien de m'en soupçonner.

Peut-être j'ai mérité davantage le reproche d'être un philosophe libre ; mais je ne crois pas qu'il me soit échappé un seul Irait contre la religion. Les fureurs du calvinisme, les querelles du jansénisme, les illusions mystiques du quiétisme, ne sont pas la religion. J'ai cru que c'était rendre service à l'esprit humain de rendre le fanatisme exécrable, et les disputes théologiques ridicules2 ; j'ai cru même que c'était servir le roi et la patrie. Quelques jansénistes pourront se plaindre ; les gens sages doivent m'approuver.

La liste raisonnée des écrivains, etc., que vous daignez approuver serait plus ample et plus détaillée, si j'avais pu travailler à Paris ; je me serais plus étendu sur tous les arts ; c'était mon principal objet ; mais que puis-je à Berlin ".'

Savez-vous bien que j'ai écrit de mémoire une grande partie du second volume ? mais je ne crois pas que j'en eusse dit davantage sur le gouvernement intérieur. C'est là, ce me semble, que Louis XIV parait bien grand, et que je donne à la nation une supériorité dont les étrangers sont forcés de convenir.

Oserais-je vous supplier, monsieur, de m'honorer de vos remarques sur ce second volume ? ce serait un second bienfait. Vous qui avez bâti un si beau palais3, mettez quelques pierres à ma maisonnette. Consolez-moi d'être si loin de vous; vos bontés augmentent bien mes regrets. Jugez de la persécution de la canaille des gens de lettres, puisqu'ils m'ont forcé d'accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et des honneurs, et qu'ils m'ont réduit à travailler pour cette patrie même, loin de vos yeux.

Il) V. plus haut, p. 790, n. 3.

(2) Les discussions qui passionnent un Pascal, un Bossuet, un Fènelon, ne sont pas vaines et ridicules, comme Voltaire affecte de le donner à penser.

(3) L'Abrégé chronologie] ne de l'Histoire de France (1744).

i% \<>LTAlRE

Sur l'orthographe du « Siècle de Louis XIV ».

A Mme Denis.

A Berlin, le 18 janvier 1852.

... Ce qu'on vous a dit contre l'orthographe du Siècle de Louis XIV ne me convertira pas. Je suis toujours pour qu'on écrive comme on parle1; cette méthode serait bien plus facile pour les étrangers. Gomment est-ce qu'un palatin de Pologne distinguerait François 1er, ou saint François, d'avec un Français ? ne se croirait-il pas en droit de prononcer il voyait, il croyoit, au lieu de dire il voyait, il croyait ? Nous avons conservé l'habitude barbare d'écrire avec un o ce qu'on prononce avec un a; pourquoi ? parce qu'on prononçait durement tous ces o autrefois ; parce que \oy oit, lisoiï, rimait avec exploit. Nous avons adouci la prononciation, il faut donc adoucir aussi l'orthographe, afin que tout soit d'une même parure.

Pardon de la dissertation. Je suis bienheureux qu'on ne me fasse que ces chicanes. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Sur la représentation de « Rome sauvée ».

A M. DE ClDEVILLE.

A Potsckmi, le 10 mars 1752.

Mon cher et ancien2 ami, ce n'est pas l'ivresse passagère du public 3, ce nest pas un trépignement de pieds dans le parterre qui doit faire plaisir à un homme qui connaît son monde et qui a vécu ; c'est votre approbation, c'esl votre sensibilité, c'est voire amitié qui fait mouvrai succès et mon vrai bonheur. Je laisse le public faire sa petite amende honorable, en attendant qu'il me lapide à

[d) Sur l'orthographe de Voltaire, v-, p. 981.

(2) Ancien. V. Lex.

(3) Rome sauvée venait d'être jouée à Paris, le 24 février 1752

la première occasion, et je jouis dans le fond de mon cœur de la consolation d'avoir un ami tel que vous.

Savez-vous bien ce qui me remplit de la satisfaction la plus touchante et la plus pure? Ce n'est ni César, ni Cicéron, c'est Mme Denis; c'est elle qui est une Romaine. Quelle intrépidité et quelle patience, quelle chaleur et quelle raison elle a mises dans toutes les affaires dont sa respectable amitié s'est chargée ! Ses bonnes qualités doivent lui faire dans Paris une réputation, plus grande et plus durable que celle de Rome sauvée. On se lassera bien vite d'une 4 diable de tragédie sans amour, d'un consul en on, de conjurés en us, d'un sujet dans lequel le tendre Crébillon m'avait enlevé la fleur de la nouveauté. On peut applaudir, pendant quelques représentations, à quelques ressources de l'art, à la peine que j'ai eue de subjuguer un terrain ingrat ; mais, à la fin, il ne restera que l'aridité du sol. Comptez qu'à Paris, point d'amour, point de premières loges, et fort peu de parterre. Le sujet de Catllinn me paraît fait pour être traité devant le Sénat de Venise, le Parlement d'Angleterre et Messieurs de l'Université. Comptez qu'on verra bientôt disparaître à la Comédie de Paris les talons rouges2 et les pompons3. Si le Procureur général et la grand'Chambre ne viennent en premières loges, Cicéron aura beau crier : 0 tempora ! 0 mores '' / on demandera Inès de Castro et Turcaret 5.

Mais c'est beaucoup d'avoir plu aux connaisseurs, aux gens sensés et même aux cicéroniens. L'abbé d'Olivet me doit au moins un compliment en latin, et je n'en quitte pas M. le recteur des quatre facultés. Mon cher et ancien ami, il me serait bien doux de venir vous embrasser en français, de souper avec Mme Denis et avec vous, dans ma maison ou du moins de vous voir souper. Je demanderai

(Il Une diable dp tragédie. V. Notes gramm., i>. 983. II, 1. (2) Talons rouget. V. Lex.

:. Pompons. V. Lex.

(4) « O temps, ô moeurs! » exclamation de Cicéron dans la 1" Gatilinaire.

(5) Inès de CastroKtragédie de La Motte-IIoudard, 1723; — Turcaret, comédie de Lesa<;e, 1708.

assurément permission à l'enchanteur auprès duquel je suis de venir faire un petit tour dans ma patrie. Ma sauté en a grand besoin, mon cœur davantage.

Je prendrai le temps qu'il va voir ses armées et ses provinces; et, pendant qu'il courra nuit et jour, pour rendre heureux des Allemands, je viendrai l'être auprès de vous. Buvez à m'a santé, conservez-moi votre amitié, et soyez sur que tous les rois de la terre et tous les châteaux enchantés ne me feraient pas oublier un ami tel que vous.

Votre lettre 'est charmante, mais je vous trouve bien modeste de dater notre amitié de trente ans, mon cher Cidevillc : il y en a plus de quarante.

La querelle de Maupertuis et de Kœnig.

A \i\ii Demis.

A Potsdam, te 24 juillet 1752.

Vous avez la plus grande raison, vous et vos amis, de presser mon retour; mais vous ne m'en avez pas toujours pressé par des courriers extraordinaires, et ce qu'on mande par la poste est bientôt su i. Quand il n'y aurait que ce malheur-là dans l'absence (et il y en à tant d'autres !), il ne faudrait jamais quitter sa' famille et ses amis. L'établissement des postes est une belle chose, mais c'est pour les lettres de change. Le cœur n'y trouve pas son compte ; il n'est plus permis de l'ouvrir dès qu'on est éloigné.

La plus grande des consolations est interdite ; je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des voies sûres, qui sont rares. Voici mou état : Maupertuis2 a fait discrètement courir le bruit que je trouvais les ouvrages du roi fort mauvais ; il m'accuse de conspirer contre une puissance dangereuse, qui est l'amour-propre ; il débite sourdement que le roi m 'ayant envoyé de ses vers à cor-

(i\ Voir la lettre du 24 décembre 1751, y. 492 et la note 2. (2) V. i>. 4X2. note 2.

LE Y"Y \(,|. i;\ nu SSE 199

rigsr, j'avais répondu : « Ne 5€ lassera-t-il point de m'eirvoyer son linge sale à blanchir? >> Il tient cet étrange discours à l'oreille de dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m'apercevoir que le roi a été à la fin dans la confidence. Je ne fais que m'en douter ; je ne peux m'éclaircir. Ce n'est pas là nue situation bien agréable : mais ce n'est pas tout.

11 arriva ici, sur la fin de l'année passée, mi jeune homme, nommé La Beanmelle ' qui est, je crois, de Genève, et qui est envoyé rie Copenhague, où il était moitié prédicateur, moitié bel esprit. 11 est l'auteur d'un livre intitulé : Mes Pensées, livre où il dit librement son avis sur toutes les puissances de l'Europe. Maupertuis avec sa bonté ordinaire, et sans y entendre malice, alla persuader à ce jeune homme que j'avais dit au roi du mal de son livre et de sa personne, et (pie je l'avais empêché d'entrer au service de Sa Majesté. Aussitôt ce La Beaumelle, pour réparer le tort prétendu que j'ai fait à sa forlune, a préparé des notes scandaleuses pour le Siècle de Louis XIV, qu'il va faire imprimer je ne sais où ; ceux qui ont vu ces belles notes disent qu'il y a autant de sottises que de mots.

Quant à la querelle de Maupertuis et de Kœnig2, en voici le sujet :

Ce Kœnig est amoureux d'un problème de géométrie, comme les anciens paladins de leurs dames. Il fit, l'année passée, le voyage de La Haye à Berlin, uniquement pour aller conférer avec Maupertuis sur une formule d'algèbre, et sur une loi de la nature3 dont vous ne vous souciez guère. Il lui montra deux lettres d'un vieux philosophe du

(1) La Beaumelle (17261773) n'était pas de Genève, mais de Valleraugue. dans le bas Languedoc. Il s'attaqua à Voltaire, qui ne lui pardonna pas.

[2) Samuel KwNifl (17i2-i767), savant allemand, qui nvait enseigné les mathématiques à la marquise du Châtelet. Membre de l'Académie &88 Sciences de Paris, il était professeur de philosophie à La Haye. Il appartenait à l'Académie de Berlin, comme membre étranger.

| (3) Le principe de « la moindre quantité d'action •>

ÔOO yOLTAIRB

siècle passé, nommé Leibnilz, dont vous ne vous souciez pas davantage, et lui fit voir que Leibnitz avait parlé de la même loi, et combattait son sentiment. Maupertuis, qui est plus occupé de ce qu'il croit intrigues de cour que de vérités géométriques, ne lut pas seulement les lettres de Leibnilz.

Le professeur de La Haye lui demanda permission d'exposer son opinion dans les journaux de Lcipsick ; et avec cette permission, il réfuta, le plus poliment du monde, dans ces journaux, l'opinion de Maupertuis, et s'appuya de l'autorité de Leibnilz, dont il fit imprimeries fragments qui avaient rapport à cette dispute. Voïci ce qui est étrange :.

Maupertuis, aya.it parcouru et mal lu ce journal de Leipsick et ces fragments de Leibnitz, alla se mettre dans la tète que Leibnitz était de son opinion, et que Kœtiig avait forgé ces lettres pour lui ravir, à lui Maupertuis, la gloire d'avoir inventé une bévue. Sur ce beau fondement, il fait assembler les académiciens pensionnaires dont il distribue les gages ; il accuse formellement Kcenig d'être un faussaire, et fait passer un jugement contre lui, sans que personne opine, et malgré les oppositions du seul géomètre qui fût à cette assemblée.

11 fit encore mieux; il ne se trouva pas au jugement; mais il écrivit une lettre à l'Académie, pour demander la grâce du coupable, qui était à La Haye, et qui, ne pouvant être pendu à Berlin, fut seulement déclaré faussaire et fripon géomètre, avec toute la modération imaginable.

Ce beau jugement est imprimé. Voici maintenant le comble : notre modéré président écrit deux lettres à Mme la princesse d'Orange, dont kœnig est le bibliothécaire, pour la prier de lui imposer silence et pour ravir à son ennemi, condamné et flétri, la permission de défendre son honneur '.

.le n'ai appris que d'hier tous ces détails dans ma soli-

(1) Pour venger Kœnig, mais surtout pour se venger lui-même, Voltaire écrivit contre Maupertuis la Diatribe du docteur AAaAiu, médecin du pu pe, chef-d'œuvre de malice et de gaîté.

tude. On ne laisse pas de voir des choses nouvelles sous le soleil : on n'avait point encore vu de procès criminel dans une académie des sciences. C'est une vérité démontrée qu'il faut s'enfuir de ce pays-ci.

Je mets ordre tout doucement à mes affaires. Je vous embrasse tendrement.

Projet d'un petit dictionnaire à l'usage des rois.

A Mme Dl:ms.

A Berlin, le 18 décembre .1752.

Je vous envoie, ma chère enfanl, le*» deux contrais du duc de Wurtemberg; c'est une petite fortune assurée pour votre vie l. J'y joins mon testament. Ce n'est pas que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si solte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt .et le pied à l'élrier pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas grand crédit.

Comme je n'ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre2. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

Je vois bien qu'on a pressé Vorange ; il faut penser à

il: J'avais environ trois cent mille livres à placer. Je me gardai bien île mettre ce fonds dans les états de mon Alcine (Frédéric), je le plaçai avantageusement sur les terres que le duc de Wurtemberg possède eu France. » (Mémoires pour servir à la vie de M. Voltaire.)

(2) Les choses s"étaient gravement gâtées depuis le 24 juillet 1752. Frédéric ayant interdit la publication du Docteur Akakia, car il n« se souciait pas de voir bafouer le président de son Académie. Voltaire employa des subterfuges et le fit paraître quand même. Le roi donna ordre de brûler en secret tous les exemplaires qu'on put trouver à Berlin et. comme il en arrivait toujours de nouveaux, il fit garder à vue l'auteur par un grenadier, tandis que devant sa fenêtre le malencontreux pamphlet était brûlé par la main du bourreau.

sauver Yècorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois.

Mon ami signifie mon esclave.

Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus qu'indiffèrent.

Entendez par je vous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous.

Soupéz avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.

Le dictionnaire peut être long ; c'est un article à mettre dans V Encyclopédie.

Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai vu est-il possible? se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures ! et quelles brochures M Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire ! Que de contrastes ! Et c'esi là l'homme qui m'écrivait tant de choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe ! et je l'ai appelé le Salomon dû Nord!

Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis de même. — Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l'un ni l'autre 2.

Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L'embarras est de sortir d'ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du 1er novembre. Je ne peux demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n'y a pas moyen de dire : « Je vais à Plombières », au mois de décembre.

Il y a ici une espèce de ministre du saint v Évangile

(i) Frédéric, prenant contre Voltaire la défense de Maupertuis, avait écrit la Lettre d'un académicien de Berlin à un académicien de Paris. Il y traitait Voltaire de menteur effronté,

(2) Frédéric avait en effet écrit à Voltaire, dans sa lettre du 23 août 17)0 : « Vous êtes philosophe, je le suis de même; qu'y a t-il de plus naturel, de plus simple et de plus dans l'ordre, que des philosophe* faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude, par le même goût et par une façon de penser semblable, se donnant cette satisfaction ? » (V. |>. 47$, note 4.)

LE SfOTÀGË E> PRUSS1 503

nommé Pétard1, né comme moi en France; il demandait permission d'aller à Paris pour ses affaires', le roi lui fit répondre qu'il connaissait mieux ses affaires que luimême, el qu'il n'avait nul besoin d'aller à Paris.

Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n'est pas vrai, que cela est impossible, qu'on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c'est que je vous aime de tout mon cœur, et «pie vous faites ma consolation2.

(1) Jacques de Pérard, de l'Académie de Berlin, travailla, de 1746 à 1760. ii la Nouvelle Bibliothèque germanique.

(2) Le Ie' janvier 1753, Voltaire qui, huit jours auparavant, avait vu brûler son pamphlet par la main du bourreau, alla trouver le roi et, <• pour ses etrennes », lui rendit sa clef de chambellan, son cordon de l'ordre du Mérite et sa renonciation aux trimeslres arriérés de sa pension. La brouille cependant ne fut pas définitive. Frédéric fit les frais du raccommodement et promit de-tout réparer Voltaire, de son côté, protesta publiquement qu'il « n'avait jamais fait de libelle diffamatoire contre M. de Maupertuis ».

Mais, dès le mois de mars, il dçmanda à aller prendre les eaux de Plombières. Le roi répondit d'abord sur un ton assez rude; puis, à quelques jours de là, Voltaire ayant réitéré sa demande, il lui souhaita bon voyage.

Voltaire ne se le fit pas dire deux fois; dès le 26 mars, il quittait Berlin. A Leipzick. il lança la floche du Parthe, sous la forme d'un complément de la Diatribe du docteur Akakia. Maupertuis, exaspéré, répondit par des menaces que Voltaire se hâta de publier.

Il n'osa pas se rendre à Bayreuth, soupçonnant que son admiratrice, la margra\re, lui ferait les commissions de son frère et en particulier lui réclamerait le manuscrit des poésies du roi.

Il s'arrêta un mois à Gotha, où le duc et la duchesse lui firent l'accueil le plus flatteur. Il dédia à la duchesse le Poème de la Loi naturelle, auparavant offert à Frédéric, et il lui promit un Abrégé de l'histoire d'Allemagne, qu'il publia plus tard sous le titre d' Annales de l'Empire.

A [peine Voltaire était-il arrivé à Francfort (31 mai 1753), qu'il reçut la visite d'un sieur Freytag. représentant du roi de Prusse dans cette ville, qui venait lui réclamer, avec un fort accent tudesque, le manuscrit des poésies du roi, son maître; et comme Voltaire ne l'avait pas alors sous la main, il se vit retenu et gardé dans son hôtel du Lion d'Or.

504 voltaire

Recours à la protection de (Empereur.

À François Ier, Empereur d'Allemvgne. l

A Francfort, le 5 juin 1753.

Sire, c'est moins à l'Empereur qu'au plus honnête homme de l'Europe que j'ose recourir dans une circonstance qui l'étonnera peut-être et qui me fait espérer en secret sa protection.

Sa sacrée Majesté me permettra d'abord de lui faire voir comment le roi de Prusse me fit quitter ma patrie, ma famille, mes emplois dans un âge avancé. La copie ci-jointe2, que je prends la liberté de confier à la bonté compatissante de, sa sacrée Majesté, l'en instruira.

Après la lecture de celte lettre du roi de Prusse, on pourrait être étonné de ce qui vient de se passer secrètement dans Francfort.

J'arrive à peine dans cette ville, le 1er juin, que le sieur Freylag, résident de Brandebourg, vient dans ma chambre, escorté d'un officier prussien et d'un avocat, qui est du Sénat3, nommé Buker. Il me demande un livre imprimé, contenant les poésies du roi son maître, en vers français4.

C'est un livre où j'avais quelques droits5, et que le roi

(1) Ce prince était (ils du duc de Lorraine, dont i^hérita en 1729; six ans plus tard, il avait échangé le duché de Lorraine contre le duché de Toscane. Ayant épousé Marie-Thérèse, fille de l'empereur Charles VI il se porta comme prétendant à l'Empire en 1740, à la mort de son beau-père et fut reconnu empereur (1745). Voltaire, arrêté par ordre de Frédéric dans la ville libre de Francfort, en appelle à l'Empereur d'Allemagne, qu'U fait juge entre le roi de Prusse et lui, ou plutôt, il demande protection contre les excès de zèle de Freytag.

(2) Une copie de la lettre de Frédéric à Voltaire en date du 23 août 1750. (V. p. 47S, n. 4.)

(3| Le sénat de Francfort, une sorte de Conseil municipal.

(4) Le Palladion, poème burlesque écrit par Frédéric et contenant des traits satiriques contre des personnages étrangers. Frédéric craignait que Voltaire n'en abusât pour lui susciter des difficultés.

(5) Pour y avoir mis la main. — V. la lettr«L.du 2 septembre 1751, p 491.

de Prusse m'avait donné, quand il fit les présents de ses ouvrages.

J'ai dit au résident de Brandebourg que je suis prèlde1 remettre au roi son maître les faveurs dont il m'a honoré, mais que ce volume est peut-être encore à Hambourg, dans une caisse de livres prête à être embarquée; que je vais aux bains de Plombières, presque mourant, et que je le prie de me laisser la vie en mé laissant continuer ma route.

11 me répond qu'il va faire mettre une garde à ma porte ; il me force à signer un écrit par lequel je promets de ne point sortir jusqu'à ce que les poésies du roi son maître soient revenues et il me donne un billet de sa main conçu en ces termes :

« Aussitôt le grand ballot que vous dites d'être à Leipsick ou à Hambourg sera arrivé et que vous aurez rendu l'œuvre de poëshie à moi, que le roi redemande, vous pourrez partir où bon vous semblera. »

J'écris sur-le-champ à Hambourg pour faire revenir Vœuvre de poëshie pour lequel je me trouve prisonnier dans une ville impériale, sans aucune formalité, sans le moindre ordre du magistral, sans la moindre apparence de justice. Je n'importunerais pas sa sacrée Majesté, s'il ne s'agissait que de rester prisonnier jusqu'à ce que l'œuvre de poëshie, que M. Freytag redemande, fût arrivé à Francfort ; mais on me fait craindre que M. Freytag n'ait des desseins plus violents2, croyant faire sa cour à son maître, d'autant plus que to" te cette aventure reste encore dans le plus profond secret.

Je suis très loin de soupçonner un grand roi de se porter, pour un pareil sujet, à des extrémités que son rang et sa dignité désavoueraient, aussi bien que sa justice, contre un vieillard moribond qui lui avait tout sacrifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n'est point son sujet, qui n'est plus son chambellan, el qui est libre. Je me croirais criminel de Je respecter assez peu pour craindre de lui

1 Prêt de. V. Lex.

(2) Voyez plus loin (\<. •"•U7. note 3) ce qui s'est passé le 17 juin.

ôOG VOLTAIRE

une action odieuse.. Mais il n'est que trop vraisemblable que son résident se portera à des violences funestes, dans l'ignorance où il est des sentiments nobles et généreux de son maître.

C'est dans ce cruel état qu'un malade mourant se jette aux pieds de votre sacrée Majesté pour la conjurer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu'une telle situation me force d'implorer, qu'on ne fasse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Francfort.

Elle peut ordonner à son ministre en cette ville1 de me prendre sous sa protection ; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne.

Sa sacrée Majesté a mille moyens de protéger les lois de l'Empire et de Francfort ; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux que M. Freytag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d'un étranger dans la ville où sa sacrée Majesté a été couronnée.

Je voudrais, avant ma mort, pouvoir être assez heureux pour me mettre un moment à ses pieds. Son Altesse Royale Mme la duchesse de Lorraine2, sa mère, m'honorait de ses boutés. Peut-être d'ailleurs sa sacrée Majesté pousserait l'indulgence jusqu'à n'être pas mécontente, si j'avais l'honneur de me présenter devant Elle, et de lui parler.

Je supplie Sa Majesté. Impériale de me pardonner ta liberté que je prends de lui écrire, et, surtout, de la fatiguer d'une si longue lettre ; mais sa bonté et sa justice sont mon excuse.

Je la supplie aussi de faire grâce à mon ignorance, si j'ai manqué à quelque devoir dans cette lettre, qui n'est

(1) La ville libre de Francfort s'administrait elle-même et ne dépendait que de l'Empire. Les divers souverains d'Allemagne y entretenaient des résidents ; Frédéric, comme électeur de Brandebourg, avait son représentant, l'empereur un ministre

(2) Sreur du Régent, morte en 1744.

LE \ i»\ w.K Li\ PftUSSË '><>7

qu'une requèle secrète et soumise. Elle m'a déjà daigné donner une marque de ses bontés i, et j'en espère une de aa justice 2.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

Voltaire

Gentilhomme ordinaire de Sa Majesté très chrétienne.

Une mise au point.

A Mme Dkms 3.

A Majcncc, le 9 de juillet 1763.

11 y avait trois ou quatre ans que je n'avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu'à ce qu'elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Sladion '' me trouva fondant en larmes ; je pleurais votre départ et votre séjour; l'atrocité de ce que VOUS avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi; votre patience et votre courage m'en donnaient ; mais, après voire départ, je n'ai plus été soutenu.

(1) L'année précédente, Voltaire avait reçu de 1 Empereur une montre et une tabatière, en reconnaissance du Siècle de Louis XIV.

(2) L'Empereur n'eut pas à intervenir et iljs'en serait peut-être peu soucié. Les autorités municipales de Francfort adoucirent Freytag, qui laissa partir Voltaire le 7 juillet. #

\'.'<\ Mme Denis était venue attendre son oncle à Strasbourg. Le voyant retenu à Francfort, elle se rendit auprès de lui. Le 17 juin, les pûëshiêS de Frédéric arrivent, Voltaire les remet à Freytag et croit l'affaire finie. Mais Freytag veut attendre de nouveaux ordres du roi son maître et s'oppose au départ du voyageur. Celui-ci cherche à s'enfuir et il est bientôt i'ejoint et ramené à Francfort. Là, on le sépare de sa nièce, on les enferme dans une auberge, où on les garde comme des prisonniers, linfin des ordres de Frédéric étant venus de laisser partir Voltaire, l'oncle et la nièce quittent Francfort le 7 juillet. Mme Denis prend les devants, ce qui permet a Voltaire de lui adresser cette lettre, destinée beaucoup moins à elle qu'au public. Mme Denis ne se fit pas faute de la répandre et elle écrivait à son oncle, le 25 août : « 11 n'y a personne en France, je dis personne sans aucune exception, qui n'ait condamné cette violence mêlée de tant de ridicule et de cruauté. »

(4) Le comte de Stadion était conseiller intime de l'Empereur et c'est par lui que Voltaire avait fait parvenir sa requête auprès de François I".

Je crois^que c'est un rêve ; je crois que tout cela s'est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s'il est bien vrai qu'une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans aucune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu'un commis de Freylag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers1, le bourreau ne fut jamais seul avec elle ; il n'y a point d'exemple d'une indécence si barbare. Et quel était votre crime ? d'avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant, que vous regardiez comme votre père.

11 est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse de n'avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi ; il m'avaiWait arrêter pour ravoir son livre imprimé de poésies, dont il m'avait gratifié, et auquel j'avais quelque droit ; il me l'avait laissé comme le gage de ses bontés et comme la récompense de mes soins. 11 a voulu reprendre ce bienfait ; il n'avait qu'à dire un mot, ce n'était pas la peine de faire emprisonner un vieillard qui va prendre les eaux. 11 aurait pu se souvenir que, depuis plus de quinze ans, il m'avait prévenu par ses bontés séduisantes; qu'il •n'avait, dans ma vieillesse, tiré de ma patrie; que j'avais travaillé avec lui deux ans de suite à perfectionner ses talents; que je l'ai bien servi, et ne lui ai manqué en rien; qu'enfin il est bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre parti dans une querelle académique, et de finir, pour toute récompense, en me faisant demander ses poésies par des soldats.

J'espère qu'il connaîtra, tôt ou tard, qu'il a été trop loin ; que mon ennemi2 l'a trompé, et que ni l'auteur ni

(1) La marquise de BrinvilOers, convaincue de plusieurs empoisonnements, fut exécutée en 1676.

(2) Maupartuis.

le roi ne devaient pas jeter tant d'amertume sur la fin de ma vie. Il a pris conseil de sa colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. Mais que fera-t-il pour réparer l'outrage abominable qu'on vous a fait en son nom ? Milord Maréchal1 sera sans doute chargé de vous faire oublier, s'il est possible, les horreurs où un Freylag vous a plongée.

On vient de m'envoyer ici des lettres pour vous ; il y en a une de Mme de Fontaine 2 qui n'est pas consolante. On prétend toujours que j'ai été Prussien. Si on entend par là que j'ai répondu par de l'attachement et de l'enthousiasme aux; avances singulières que le roi de Prusse m'a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison : mais, si on entend que j'ai été son sujet, et que j'ai cessé un moment d'être Français, on se trompe. Le roi de Prusse ne l'a jamais prétendu, et ne me l'a jamais proposé. 11 ne m'a donné la clef de chambellan que comme une marque de bonté, que lui-même appelle frivole dans les vers qu'il fit pour moi, en me donnant cette clef et cette croix que j'ai remises à ses pieds. Cela n'exigeait ni serments, ni fonctions, ni naturalisation. On n'est point sujet d'un roi pour porter son ordre.

Il y aurait bien de l'injustice à ne pas me regarder comme Français, pendant que j'ai toujours conservé ma maison à Paris, et que j'y ai payé la capitation. Peut-on prétendre sérieusement que l'auteur du Siècle de Louis XIV n'est pas Français? Oserait-on dire cela devant les statues de Louis XIV et- de Henri IV? j'ajouterai même de Louis XV, paice que je suis le seul académicien qui fis son Panégyrique, quand il nous donna la paix, et luimême a ce Panégyrique traduit en six langues.

Il se peut faire que Sa Majesté prussienne, trompée par mon ennemi et par un mouvement de colère, ail irrité le roi mon maître contre moi : mais tout cédera à sa justice et à sa grandeur d'à me. Il sera Le premier à demander au roi mon maître qu'on nie laisse finir nies jours dans ma

I V. plus haut, p. 485. note 3.

.' Soeur 'ie Mme Denis.

MO VULTÂtRE

patrie ; il se souviendra qu'il a été mon disciple, et que je n'emporte rien d'auprès de lui que l'honneur de l'avoir mis en état d'écrire mieux que moi. Il se contentera de cette supériorité, et ne voudra pas se servir de celle que lui donne sa place, pour accabler un étranger qui l'a enseigné quelquefois, qui l'a chéri et respecté toujours. Je ne saurais lui imputer les lettres qui courent contre moi sous son nom ; il est trop grand et trop élevé pour outrager un particulier dans ses lettres ; il sait trop comme un roi doit écrire, et il connaît le prix des bienséances ; il est né surtout pour faire connaître celui de la bonté et de la clémence. C'était le caractère de notre bon roi Henri IV; il était prompt et colère, mais il revenait. L'humeur n'avait chez lui que des moments, et l'humanité l'inspira toute sa vie.

Voilà, ma chère enfant, ce qu'un oncle, ou plutôt ce qu'un père malade dicte pour sa fille. Je serai un peu consolé si vous arrivez en bonne santé.- Mes compliments à votre frère ' et à votre sœur. Adieu ; puissé-je mourir dans vos bras, ignoré des hommes et des rois !

(1) L'abbé Mignot (1730-1790).

Candide, 1759.

F.u-trt" tiré du'Siècie de Louis XTV, édition de 17(»8.

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