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Chapitre XXXII

Des Beaux-Arts.

La saine philosophie ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à ^Florence ; et si l'Académie des sciences rendit des services à l'esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs 3.

Mais dans l'éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d'agrément, les Français furent les législateurs de l'Europe. Il n'y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et les causes plaidées de même dans le barreau.

Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin et saint Jérôme. Tl ne s'était pas encore trouvé de génie qui eût donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style et la dignité. Quelques vers de Malherbe faisaient sentir seulement qu'elle

(1) L'hôtel des Invalides '1670-16741 est l'œuvre de Libéral Brunnd. Le dôme de la chapelle fut élevé par Jules Hardouin, dit Mansard.

(2) « L'abbé de Saint-Pierre critique oet établissement, que presque toutes les nations onl imité ».<Note de Voltaire.)

(3) Jugement très absolu et très vague. Deseartes et Pascal, qu'on les considère comme savants ou comme philosophes, ont rendu d'éminents services à l'esprit humair.

était capable de grandeur et de force, mais c'était tout, les mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De Thou *, un chancelier de l'Hospital2, n'étaient plus les mêmes quand ils maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le français n'est encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait fait le seul mérite de Joinville, d'Amyot, de Marot, de Montaigne, de Régnier, de la Satire Ménippée. Cette naïveté tenait beaucoup à l'irrégularité, à la grossièreté3.

Jean de Lingendes4, évêque de Mâcon, aujourd'hui inconnu parce qu'il ne fit point imprimer ses ouvrages, fut le premier oçateur qui parla dans le grand goût; ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui l'imitèrent et le surpassèrent. L'oraison funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, surnommé le Grand dans son pays, prononcée ^par Lingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d'éloquence que Fléchier, longtemps après, en prit l'exorde tout entier, aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse oraison funèbre du vicomte de Turenne.

Balzac5 donnait du nombre et de l'harmonie à la prose. Il esterai que ses lettres étaient des harangues ampouipfc"

(1) Jacques -Auguste de Thou (1553-1617) a écrit en latin son grand ouvrage, Historîa mei temporis, en 138 livres.

(2) Michel de L'Hospital (1505-1573). Chancelier, célèbre pour la modération de ses idées. Partisan de la tolérance au milieu des guerres de religion, il résigna ses fonctions quelques années avant sa mort. Il a laissé des écrits importants en français et en latin.

(3) On est étonné aujourd'hui d'un jugement si superficiel, qui met Joinville à côté d'Amyot et de Montaigne et ne semble pas faire de différence entre des écrivains cependant si différents.

(4) Jean de Lingendes (1595-1665), évêque de Mâcon, a en effet prononcé l'oraison funèbre du duc de Savoie. Si Fléchier a fait à ce discours quelques emprunts, il ne lui a pris ni le texte, ni l'exorde tout entier.

Le hère aîné de Jean de Lingendes, Claude de Lingendes (1591-1660), jésuite, a aussi cultivé l'éloquence de la chaire et a laissé des sermons.

(5) Jean-Louis Guez de Balzac (1594-1695), le grand épistolier de France, l'Unique éloquent, comme disaient les contemporains. Il a fait l'aire à la phrase des progrès très considérables, il a forgé l'instrument dont allaient se servir après lui les Pascal et les Bossuet.

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lécs; il écrivait au premier cardinal de Iletz : « Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. » 11 écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant des eaux de senteur : « Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu des parfums. » Avec tous ces défauts, il charmait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira Balzac dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie de l'art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour Tavoir employée souvent hors de sa place.

Voiture 1 donne quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n'est pas le meilleur, puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un baladinage que deux tomes de lettres dans lesquelles il n'y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c'est plutôt un abus qu'un usage de l'esprit.

La langue commençait à s'épurer et à prendre une forme constante : on en était redevable à l'Académie française, et surtout àVaugelas2. Sa Traduction de Quinle-Curce, qui parut en 4646,' fut le premier bon livre écrit purement, et il s'y trouve peu d'expressions et de tours qui aient vieilli.

Olivier Palru3, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu'il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins l'ordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours : mérites absolument inconnus avant lui au barreau.

(1) Voiture, né à Amiens en 1598, mort en 1648, l'âme de l'Hôtel de Rambouillet, membre de l'Académie française dès sa fondation. Fils d'un marchand de vins, il fut toute sa vie très recherché pour son mérite personnel et montra à ses contemporains la puissance de l'esprit.

(2) Claude Favre de Yaugei.as, né à Meximieux. (Bugey) en 1585, mort en 1050. Hôte assidu de l'Hôtel de Rambouillet et membre de l'Académie, écrivit sur la langue française des Remarques encore plus appréciées que sa traduction de Quïnte-Curae.

(3) Pathu (1604-1081), avocat estimé, ami de Boilean, de La Fontaine. de Racine. Admis à l'Académie française en 1040, il, y introduisit l'usage des remerciements.

Un des ouvrages l qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld2. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que « l'aniour-propre est le mobile de tout », cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés, qu'elle est presque toujours piquante : c'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil ; il accoutuma à penser, et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat : c'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres.

Mais le premier livre de génie qu'on vit en prose, fui le recueil des Lettres provinciales3, en 1656. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées. Il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation du langage. L'évêque île Luçon, fils du célèbre Lîussy4, m'a dit qu'ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé

(1) On peut s'étonner que. en fait d'ouvrage qui ait habitué à penser, Voltaire ne cite pas le Discours de la Méthode, donné par Descartes en 1637. et qui exerça sur les esprits une si profonde influence.

(2) François, duc do La Roc.iikfoucaut.d (1613-1680), se fit connaître d'abord par son rôle dans la Fronde, où l'entraîna sa passion pour Mme de Longueville. Dans la seconde partie de sa vie, désenchanté et misanthrope, il écrivit ces fameuses Maximes, qui parurent en 1665 et qui so t l'expression d'un amer pessimisme.

(3) Biaise Pascal, né à Montferrand en 1623, mort à Paris en 1662. Après avoir excellé dans les sciences, pour lesquelles, dès sa première jeunesse, il avait montré d'extraordinaires aptitudes et, après avoir fait des découvertes de premier ordre, il se donna tout entier à la religion et à la défense des opinions ardentes et sévères de Port-Royal. C'est pour défendre ces opinions qu'il écrivit, en 1656 et 1657, les Lettres provinciales, oeuvre passionnée et souvent injuste, mais d'une grande valeur littéraire. On sait que Pascal mourut avant d'avoir terminé V Apologie de la religion chrétienne, à laquelle il travaillait et dont les admirables matériaux ont été publiés sous le titre de Pensées.

(4i Le comte de Bussy-Rabci in (1618-1693), célèbre pour sou esprit et pour l'usage indiscret qu'il en tit et qui lui valut la Bastille et un exil de seize ans. Il était cousin de Mme de Sévigné. Le fils de Bussy, évêque de Luçdn, mourut en 1736.

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avoir fait s'il n'avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : les Lettres provinciales. Elles ont beaucoup perdu de leur piquant lorsque les Jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes, méprisés l.

Le bon goût qui règne d'un bout à l'autre dans ce livre, et la vigueur des dernières lettres, ne corrigèrent pas d'abord le style lâche, diffus, incorrect et décousu qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.

Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le Père Bourdaloue2, vers l'an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le père Massillon3, évoque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.

Peut-être serait-il à souhaiter qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère 4. Le texte devient une espèce de devise, ou

(1) L'abolition des Jésuites ayant eu lieu en 1773, on voit que ce trait a été ajouté par l'auteur après cette date. Quant aux objets des disputes sur lesquelles roulent les Provinciales, ils intéressent toujours les chrétiens et même tous ceux qui s'inquiètent des questions morales.

(2) Bourdaloue (1632-1704), jésuite, sermonnaire du plus grand talent. Avant lui, Bossuet s'était placé au premier rang comme prédicateur et il avait pour émules Flechier et Mascaron, mais quand Bourdaloue vint à Paris, en 1669. il éclipsa les autres prédicateurs. Il est juste de remarquer, d'ailleurs, qu'à partir de cette époque, Bossuet était absorbé par ses fonctions de précepteur du Dauphin.

(3) « Massillon, né en Provence en 1663, de l'Oratoire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a le mieux connu le monde, plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable et dont l'éloquence sent l'homme de cour, l'académicien et l'homme d'esprit. Mort en 1742. » (Voltaire.)

(4) Parfois sans doute, si le texte n'est pas bien choisi, il peut y avoir

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plutôt d'énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a consacré.

L'habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le l'ère Bourdaloue trouva Introduite, et à laquelle il se conforma.

11 avait été précédé par Bossuet, depuis évèque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, s'était engagé, dans sa jeunesse, à épouser Mlle Desvieux1, fille d'un rare mérite. Ses talents pour la théologie et pour cette espèce d'éloquence qui le caractérise, se montrèrent de si bonne heure que ses parents et ses amis le déterminèrent à ne se donner qu'à l'Eglise: Aille Desvieux l'y engagea elle-même, préférant la gloire qu'il devait acquérir au bonheur de vivre avec lui. 11 avait prêché assez jeune devant le roi et la reine-mère, en 1662, longtemps avant que le P. Bourdaloue fût connu. Ses discours, soutenus d'une action noble et touchante, les premiers qu'on eût. encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom, à son père, intendant à Soissons2, pour le féliciter d'avoir un tel fils.

Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. 11 s'était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d'éloquence qui demande de l'imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu ;'i la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque

un certain artifice à sembler faire sortir de quelques mots tout un discours; mais, en principe, il est tout à fait lopique que l'orateur sacré parie sur un texte, puisqu'il parle an nom de Dieu et que, pour le chrétien. l'Écriture sainte est la parole de Dieu.

(1) Histoire aussi fausse que ridicule. Voltaire a cru trop facilement un on-dit, qui flattait peut-être sa malice.

12) Le père de Bossuet était conseiller au Parlement de Metz et non intendant de SJoissons.

chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L'oraison funèbre de la reine-mère, qu'il prononça en 1667, lui valut l'évèché de Condom; mais ce discours n'était pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles I", qu'il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés : c'est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sonLce qui intéresse davantage. L'éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faite verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s'arrêter après ces paroles : « O nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte, etc. ». L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.

Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d'éloquence. Le môme homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu'entre ses mains. Il appliqua l'art oratoire à l'histoire même, qui semble l'exclure1. Son Discours sur Vhistoire universelle, composé pour l'éducation du Dauphin, n'a eu ni modèle ni imitateurs. Si le système qu'il adopte pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n'a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l'accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d'une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations.

Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle

M) Bossuet. qui avait le génie d'un orateur, donna tout naturellement à l'histoire la forme oratoire, il ne chercha pas à créer un genre nouveau.

étaient dan- au genre inconnu à lvantiquité. Le Télémaqae est de ce nombre. Fénelon1, le disciple, l'ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui sou rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poème, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu'il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain ; morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu'il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d'instruction au duc de Bourgogne et aux autres entants de France, dont il fut précepteur, ainsi que Bossuet avait l'ait son Histoire universelle pour l'éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis de Fénelon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué à la bataille de Itocoux, m'a assuré le contraire. En effet, il n'eût pas été convenable2 que les amours de Calypso el d'Eucharis eussent été les premières leçons qu'un piètre eûl données aux enfants de France.

11 né fit cet ouvrage que lorsqu'il fut relégué dans sou archevêché de Cambrai. Plein de la lecture des Anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s'était fait un style qui n'était qu'à lui, et qui coulait de source avec abondance. J'ai vu son manuscrit original : il n'y a pas dix ratures : il le composa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas combien ce délassement était supérieur à ces occupations3. On prétend qu'un domestique lui en déroba une copie, qu'il fit imprimer : si cela est, l'archevêque de

(1) François île Salignac de Lamothe-FÉNELON { 1051-1715) avait vingtquatre ans de moins que Bossuet. En 1694, il publia les Maximes des Saints, ouvrage où il inclinait au quiétisme et que Bossuet combattit avec ardeur. Télémaque parut un peu plus tard (1699), par ^indiscrétion d'un domestique. Il est inexact que Fénelon n'y ait travaillé que dans sa disgrâce.

!2) Pudique indignation de Voltaire. Fénelon s'était bien proposé d'instruire le prince en l'amusant et, dans son roman moral, il prétendait le prémunir contre la séduction de l'amour.

(3) Toujours le même parti pris contre les discussions théologiques.

Cambrai dut à celte infidélité toute la réputation qu'il eut en Europe mais il lui dut aussi d'être perdu pour jamais à la cour. On crut voir dans Têlémaque une critique indirecte du gouvernement rie Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; ïdoméuée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi * ; quoique, après tout, il soit impossible d'avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l'Etat et non le ministre.

Les alliés qui, dans la guerre de 1688, s'unirent contre Louis XIV, qui depuis ébranlèrent son trône dans la guerre de 1701 se firent une joie de le reconnaître dans- ce même Tdoménée, dont la hauteur révolte tous ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur de ce style harmonieux, qui insinue d'une manière si tendre la modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables: j'en ai vu quatorze en langue anglaise. Il est vrai qu'après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de quelques-uns. quand la malignité humaine a cessé de s'assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d'un goût sévère ont traité le Têlémaque avec quelque rigueur. Tls ont blâmé les longueurs. les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre ; mais

(1) Fénelon s'est bien défendu d'avoir voulu faire des portraits. « Il aurait fallu, a-t-il écrit, que i'eusse été l'homme le plus ingrat pour y vouloir faire ries portraits satiriques et insolents. » Mais il a reconnu aussi qu'il avait voulu enfermer dans son livre tout un plan de réformes politiques et ses vues étaient loin d'être conforrofi? à celles de Louis XTY. « Il est vrai que j'ai m,is dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement et tous les défauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine... Plus on lira cet ouvrage, nlus on verra qae j'ai voulu tout dire, sans poindre personne di> suite. »

ce livre a toujours élé regardé comme un des beaux monuments d'un siècle florissant.

On peut compter parmi les productions d'un genre unique les Caractères de La Bruyère l. Il n'y avait pas chez les anciens plus d'exemples d'un tel ouvrage que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu'on y trouvait en foule, achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malézieu '-, celui-ci lui dit : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. » Ce livre baissa dans l'esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l'ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu'il ne sera jamais oublié. Le Télémaque a l'ait quelques imitateurs, les Caractères de La Bruyère en ont produit davantage. Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d'écrire un long ouvrage d'imagination qui plaise, et qui instruise à la fois.

L'art délicat de répandre des grâces jusque sur la philosophie fut encore une chose nouvelle, dont le livre des Mondes3 fut le premier exemple, mais exemple dangereux, parce que la véritable parure de la philosophie est l'ordre, la clarté et surtout la vérité. Ce qui pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d'être mis par la postérité au rang de nos livres classiques, c'est qu'il est fondé en partie sur la chimère des tourbillons de Descarles.

Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit

(1) Jean île La Bruykre, né à Pa^is en 1645, mort en 1696. La première édition des Caractères, en 1688, se drssimulait derrière une traduction des Caractères de Théophraste, mais l'ouvrage français, même sous sa première forme, était d'une grande originalité.

(2) Nicolas de Malézieu (1650-1729), précepteur du duc du Maine, joua un certain rôle a la cour de Sceaux. Il était de l'Académie française et de l'Académie des Sciences C'est de lui qu'est le mot souvent cité : « Les Français n'ont pas la tète épique. »

(3) Les Entretiens sur la pluralité des mondes, par Fontenelle, V, p. 181, n. t.

;"i68 VOLTAIRE

Bayle en donnant un dictionnaire * de raisonnement : c'est le premier ouvrage de ce genre où l'on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la destinée des livres ordinaires les arlicles de ce recueil qui ne contiennent que de petits faits indignes à la fois de Bayle, d'un lecteur grave et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu'il fût réfugié en Hollande, je ne fais que me conformer à l'arrêt du Parlement de Toulouse, qui en déclarant son testament valide en France, malgré la rigueur des lois, dit expressément « qu'un tel homme- ne peut être regardé comme un étranger ».

On ne s'appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître; on ne s'arrête qu'aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L'éloquence de Bossu et et de Bourdaloue, par exemple, n'était et ne pouvait être celle de Gicéron : c'était un genre et un mérite tout nouveau. Si quelque chose approche de l'orateur romain, ce sont les trois Mémoires que Pellisson - composa pour Fouquet. Ils sont, dans le même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d'affaires judiciaires et d'affaires d'Etat, traité solidement avec un art qOi paraît peu, et orné d'une éloquence touchante.

Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la Conspiration de Venise est comparable à celui de Sallusle3. On voit que l'abbé de Saint-Béal l'avait pris pour modèle, et peut-être l'a-f-il surpassé. Tous les autres

(1) Pierre Bayle, érudit français (1G47-1706), était protestant et enseigna à l'Académie de Sedan pendant six ans. Puis il se réfugia à Rotterdam, en Hollande, où il occupa quelque temps une chaire de philosophie et d'histoire. Quand il en fut privé, il se consacra à la préparation du Dictionnaire historique et critique, qui parut en 1(597. V. plus liant, p. 192, note 4.

(2) Paul Pellisson (1024-1693) s'honora par sa fidélité envers Fouquet. son ami et son protecteur, pour lequel il composa trois mémoires, ce qui lui valut cinq ans de Bastille.

(3) Histoire delà conjuration des Espagnols contre Venise, par l'abbé de S:iint-Réal (1639-1692). Le fait raconté est un événement survenu en 101S. Le récit de Saint-Kéal est regardé comme un roman

historique.

écrits dont on vient de parler semblent être d'une création nouvelle; c'est là surtout ce qui distingue cet âge illustre: car, "pour des savants ei des commentateurs, Je seizième et le dix-septième siècle en avaient beaucoup produit ; mais le vrai génie en aucun genre n'était encore développé.

Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n'auraient probablement jamais existé, s'ils n'avaient été précédés par la poésie? C'est pourtant la destinée de l'esprit humain dans toutes les nations : les vers furent partout tes premiers entants du génie et les premiers maîtres d'éloquence.

Les peuples sont ce qu'est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par l'aire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand ou savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe, et il y a grande apparence que sans Pierre Corneille le génie des prosateurs ne se serait pas développé l.

Cet homme est d'autant plus admirable qu'il n'était environne que de très mauvais modèles quand il commenta à donner des tragédies. Ce qui de%iit encore lui fermer le bon chemin, c'est que ces mauvais modèles étaient estimés, et, pour comble de découragement, ils étaieid favorisés par le cardinal de iiichelieu, le prolecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d'ordinaire sont rampants; et, par une hauteur desprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque depil un vrai génie, qui rarement se plie à la dépendance, il est bien rare qu un homme puissant, quand il est lui-même arli-te, protège sincèrement les bous artistes.

Corneille eut à combat lie son siècle, ses rivaux et le cardinal de Iiichelieu. Je ne répéterai poiid ici ce qui a été écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que L'Aca-

[i) II n'est pas prouvé que le Discours de la Méthode (dont Voltaire, d'ailleurs, ne parle pas ici), les Provinciales et les premiers sermons de Boasuet doivent beaucoup à Corneille.

demie, dans ses judicieuses décisions * entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l'amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre était une chose admirable. Vaincre son amour oui élé un défaut capital dans l'arl tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur. Mais l'art était inconnu alors à tout le monde, hors à l'auteur.

Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulait rabaisser. L'abbé d'Aubignac2 nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeacte.

Le Cid, après tout, était une imitation très embellie de (iuilhem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction. Cinna, qui le suivit, était unique. J'ai connu un ancien domestique de la maison de Coudé, qui disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cinna, versa des larmes à ces paroles d'Auguste :

Je suis -maître de moi comme de l'Univers:

Je le suis, je veux l'être. 0 siècles ! ô mémoire !

Conservez à jamais ma dernière victoire.

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux

De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous 1

— Soyons amis, Cinna ; c'est moi qui l'en convie.

C'étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d'admiration est une époque bien célèbre, dans l'histoire de l'esprit humain 3.

La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit, plusieurs années après, n'empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme ; ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché qu'il ne fût sublime. C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui

(t) Sur le jugement de l'Académie, V. p. 795.

(2) François d'Aubignac (1604-1676), auteur de la Pratique du Théâtre. — Richelieu, qui mourut le 4 décembre 1642, eut connaissance de certaines scènes de Polyeucte, qui fut joué en 1643. On connaît d'ailleurs, le jugement de l'Hôtel de Rambouillet sur cette tragédie.

(3) Sur Corneille, V p. 185, p. 420 et plus loin p. 796 et suiv.

ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.

Corneille s'était formé tout seul; mais, Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Kacinc. Une ode qu'il composa à l'âge de dix-huit ans1, pour le mariage du roi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s'est accrue de jour en jour et celle des ouvrages de Corneille a un peu'diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai; qu'il parle au cœur2, et que l'autre manque trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l'intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s'exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient éclairés.

Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du Cidi et en 1702, quand Athalie3, le chef-d'œuvre de la scène, fut représentée chez Mme la duchesse de Bourgogne4," les courtisans se crurent assez habiles pour la

(1) Racine, né en 1639, avait vingt et un ans au moment du mariage du roi, en 1660. Molière et Boileau ont sans doute plus contribué à former son génie que Louis XIV et Colbert. Il est certain que Racine dut beaucoup aux Grecs, qu'il admirait si l'oit, et il était loin de croire qu'il les eût surpassés. Dans son fameux parallèle, La Bruyère tient la balance égale entre nos deux grands tragiques. Voltaire ne dissimule pas sa préférence marquée pour Racine, ce qui est son droit; mais il ne rend pas justice à Corneille.

(2) V. p. 185. les vers .le Voltaire sur Racine dans le Temple du Goût.

(3) Athalie fut donnée en 1691, mais Mme de Maintenon, qui avait fait représenter Esther avec éclat par les jeunes filles de la Maison de Saint-Cyr. craignit de développer le goût des mondanités chez ses pensionnaires; aussi Alhalie ne fut-elle jouée que'devant un petit nombre de personnes, sans costumes et sans décor.

(4) Adélaïde de Savoie, qui avait épousé le duc de Bourgogne, petitfils de Louis XIV. Elle mourut en 1712, peu de jours avant son mari, d'une rougeole èpidémique.

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