M»!,TAIRE
condamner. Le temps a vengé l'auteur; mais ce grand homme est mort sans jouir du succès de son admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Mme de Sévigné1, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que « Racine n'ira pas loin ». Elle en jugeait comme du café, dont elle dit « qu'on se désabusera bientôt ». Il faut du temps pour que les réputations mûrissent.
La singulière destinée de ce siècle rendit .Molière2 contemporain de Corneille et de Racine. Il n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies; Corneille lui-même avait donné le Menteur, pièce de caractèjre et d'intrigue, prise du théâtre espagnol, comme le Cid; et Molière n'avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d'œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault3. pièce à la fois de caractère et d'intrigue et même modèle d'intrigue. Elle est de 1664; c'est la première comédie où l'on ait peint ceux que l'on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers ; et il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule.
Ce défaut dura longtemps. Molière l'attaqua souvent et
(1) Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696).
(2) Molière (1622-1673) avait seize ans de moins que Corneille et dixsept ans de plus que Racine. Il joua les tragédies de Corneille et présida aux débuts de Racine qui, d'ailleurs, se brouilla bientôt avec lui (1665). 11 dispamt longtemps avant nos deux poètes tragiques.
(3) Quinault (1637-1688), une des victimes^de Boileau. 11 avait pris une place en vue sur notre théâtre pendant la retraite de Corneille après Pcrtharite, (1652) et ses tragédies doucereuses satisfaisaient le nouveau goût du public. C'est surtout par ses opéras . Atya (1676), Armirle (1686). etc., qu'il justifie la bonne opinion que Voltaire a de lui. 1>;i Mère roquette est une comédie de 1665; Molière s'était déjà moque des marquis daDs les I'rèeieuses ridirules, dans les Fâcheux et dans V Impromptu de Versailles.
il contribua à défaire le public de ces importants subalternes1, ainsi que de l'affectation des précieuses, du pédanlisine des femmes savantes, de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à son siècle : on sait assez ses autres mérites.
C'était un temps digne de l'attention des temps à venir que celui ou les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli 2 toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu'il ne s'agit ici que des arts) les voix des Bossuèt et des Bourdaloue se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame 3, si célèbre parson goût, à un Coudé, à un Turenne, à un Colbert. et à cette foule d'hommes supérieurs qui parurent en toirt genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld4, allait au théâtre de Corneille.
Despréaux •" s'élevait au niveau de tant de grands hommes; non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s'arrêteront point sur les Embarras de Paris, et sur les noms des Cassaigne et des Cotin ; mais il instruisait cette postérité par ses belles Épîtres, et surtout parson Arl poétique, où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.
La Fontaine6, bien-moins châtié dans son style, bien
1 Importants subalternes. V. Notes gramm., p 983., III, 1° b.
(i\ Lulli, né à Florence en 1633, venu à l'âge de seize ans à Paris, où il resta jusqu'à sa mort, en iG87.ll composa un grand nombre d'opéras, dont Ouinault, en général, fournissait les paroles.
(3) Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans (1644-1670), avait épousé Monsieur, frère du roi. On sait qu'elle mourut en quelques heures, à vingt-six ans, et que Bossuet prononça son oraison funèbre.
(41 Antoine Arnauld (1612-1694). célèbre théologien de Port-Royal.
(5) Nicolas Boileau-DeSPRÉAOÏ (1636-1711). Voltaire a toujours fait une grande différence entre les « premières satires » de Boilean et ses Kpitres. Cependant, même dans ses œu-vres de délTut comme aussi bien dan- /<• Lutrin, il y a une verve mordante et une imagination réaliste qui ne sunt pas à dédaigner. V. pp. ls6, 363. 945.
(6) Jean de La Fontaine {1621-1695; ne donna qu'en 1668 le premier recneil de ses Fables, le second en 167S, le dernier en 169'i II travail-
574 Voltaiiu;
moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes.
Ouinault, dans un genre tout nouveau, et d'autant plus difficile qu'il parait plus aisé, fut digne d'être placé avec tous ses illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. 11 manquait à Boileau d'avoir sacrifié aux grâces; il chercha en vain toute sa vie i à humilier un homme qui n'était connu que par elles. Le véritable éloge d'un poète, c'est qu'on retienne ses vers : on sait par cœur des scènes entières de Quinault ; c'est un avantage qu'aucun opéra d'Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n'est plus du goût d'aucune nation; mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore, dans toute l'Europe, à ceux qui possèdent notre langue et qui ont le goût cultivé. Si l'on trouvait dans l'antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu ! mais Quinault était moderne.
Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine2. Son extrême simplicité poussée jusqu'à l'oubli de soi-même, l'écartait d'une cour qu'il ne cherchait pas ; mais le duc de Bourgogne l'accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince. 11 était, malgré son génie, presque aussi simple que les héros de ses fables. Un prêtre de l'Oratoire, nommé Pouget, se fit un grand mérite d'avoir traité cet
lait beaucoup.plus .ses vers que Voltaire ne pourrait le faire croire ; avec beaucoup plus de génie, il est plus artiste que Boileau. V. pp. 186 et 425.
(1) Voltaire est revenu bien des fois sur ce reproche qu'il adresse à Boileau (V. plus loin, p. 945). Outre que Voltaire décerne à Quinault des éloges que la postérité n'a guère ratifiés, il a tort de représenter Boileau comme animé d'une sorte de jalousie frénétique, à l'égard de Quinault.
(2) Louis XIV ne pardonnait à La Fontaine ni le scandale de ses Contes, ni les désordres de sa conduite. II goûtait peu d'ailleurs la poésie familière des Fables et l'irrégularité d'allure des vers de La Fontaine.
homme de mœurs si innocentes comme s'il eût parlé à la Brinvilliers et à la Voisin l. Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l'Arioste et de la reine de Navarre. Si la volupté esl dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent celte volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son aimable fable des Animaux malades de la peste, qui s'aceusent de leurs fautes : on y pardonne tout aux lions, aux loups et aux ours, et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d'herbe.
Dans l'école de ces génies, qui seront les délices et l'instruction des siècles à venir, il se forma une foule d'esprits agréables dont on -a une infinité de petits ouvrages délicats qui font l'amusement des honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux qu'on ne met pas à côté des Poussin, des Le Sueur, des Le Brun, des Lemoine et des Vanloo2.
Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la foule des génies médiocres et eurent beaucoup de réputation : l'un était La Motte-Houdard 3, homme d'un esprit plus sage et plus étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant
(1) La Brinvilliers et la Voisin, célèbres empoisonneuses qui furent exécutées, la première en 1676 et la seconde en 1688. La Fontaine, dont les Contes, malgré l'apologie de Voltaire, sont un livre licencieux, et dont la vie a été fort relâchée, édifia ses contemporains par la sincérité de sa conversion et l'humilité de sa pénitente. L'abbé Pouget, qui a laissé une relation de cette conversion, a exercé son ministère avec zèle, mais non avec dureté, comme le lui reproche Voltaire.
(2) Nicolas Poussin (15y4-1665). le plus grand des peintres français du dix-septième siècle, a passé presque toute sa vie à Rome. — Eustache Le Sueur (1617-1655), admirable peintre religieux, a peint, entre autres. la vie de saint Bruno en vingt-deux tableaux. — Charles Le Brun (1619- 1690}, auteur des Batailles d'Alexandre, jouit d'une grande influence auprès ds Louis XIV. Directeur de l'Académie de peinture, il engagea le roi à fonder l'École française de Rome. (V. p. 181, n° 3).
Lemoine (1688-1737) peignit le Salon d'Hercule, à Versailles. — J.-B. Vanloo (16Si-1745i, a exécuté les portraits de Louis XV et de Marie I.eczinska. On remarquera ue ces deux derniers peintres appartiennent au dix-huitième siècle, et Don au dix-septiime.
(3) Houdard de La Motte (1672-1731) est surtout célèbre aujourd'hui par sa traduction abrégée de ['Iliade et par ses discussions avec Mme Dacier au sujet d'Homère. Il prit part à la Querelle des Anciens et des Modernes. Il est un des poètes qui ont médit de la rime. V. plus haut, p. 178, n. 2.
souvent de feu et d'élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu'il n'est permis de négliger qu'en faveur du sublime. 11 donna, d'abord de belles stances plutôt que de belles odes ; son talent déclina bientôt après; mais beaucoup de beaux morceaux, qui nous restent de lui en plus d'un genre, empêcheront toujours qu'on ne le mette au rang des auteurs méprisables. 11 prouva que dans. l'ai I d'écrire on peut être encore quelque chose au second rang.
L'autre était Rousseau l, qui, avec moins d'esprit, moins de finesse et de facilité que La Motte, eut beaucoup plus de talent pour l'art des vers. Il ne fit des odes qu'après La Motte; mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d'images. 11 égala dans ses Psaumes l'onction et l'harmonie qu'on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marof. Il réussit moins bien dans les opéras, qui demandent de la sensibilité; dans les comédies, qui veulent de la gaieté; et dans les épitres morales, qui veulent de la vérité : tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.
Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu'il employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité. Mais heureusement ce mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu'on parlait il y a deux cents ans n'a été qu'une mode passagère. Quelques-unes de ses épitres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités reconnues : le vrai seul est aimable 2.
11 dégénéra beaucoup dans les pays étrangers3 : soit que
(i) Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741) V. p. 44. n. 1. Est-il besoin de remarquer que ces deux poètes de second ordre se rattachent moins au siècle 3e Louis XIV qu'à l'époque suivante? V. le jugement déjà exprimé p. 14.
(2) « Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. »
Boileau, Épître IX (A. Seignelay), v. 43. (3 II résida de longues années à Vienne et à Bruxelles.
LE SIECLE ni; LOUIS \ i \
l'âge et les malheurs eussent affaibli son génie, soit que, son principal mérite consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus nécessaire et plus rare qu'on ne pense, il ne fût plus à portée des mêmes secours. 11 pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs celui de n'avoir plus de critiques sévères.
raDi
Wfn
Pi
■r VonB
Jeàh-Baptistb Rousseau, d'après le portrait peial par .). A.ved, c-t gravé par G. -F. Schmidt.
Ses longues infortunes i eurent leur source dans un amour-propre indomptable, et trop mêlé de jalousie et d'animosité. Son 'exemple doit être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le considère ici que comme un écrivain qui n'a pas peu contribué à l'honneur des lettres.
Il ne s'éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces artistes illustres, et à peu près vers le temps
(1) Voltaire, ailleurs, a dit de lui : ■• De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très fameux. »
VouTAim:.
de la mort de Louis XIV la nature sembla se reposer.
La route était difficile au commencement du siècle, parce que personne n'y avait marché; elle l'est aujourd'hui parce qu'elle a été battue. Les grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont dit ce qu'on ne savait pas. Ceux qui leur succédèrent ne peuvent guère dire que ce qu'on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la multitude de ces chefs-d'œuvre.
Le siècle de Louis \IY a donc en lout la destinée des siècles de Léon X, d'Auguste, d'Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps illustres tant de fruits du génie avaient été longtemps préparées auparavant. On a cherché en vain dans Jes causes morales et dans les causes physiques Ja raison de celte tardive fécondité, suivie d'une longue stérilité ' : la véritable raison est que chez les peuples qui cultivent les beaux-arts il faut beaucoup d'années pour épurer la langue el le goût. Quand les premiers pas sont faits, alors les génies se développent; l'émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux efforts, excitent tous les talents ; chaque artiste saisit en son genre les beautés naturelles que ce genre comporte.
Quiconque approfondit la théorie des arts purement de. génie doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne pense. L'abbé Dubos2, homme d'un très grand sens, qui écrivait son Trailé sur la poésie et sur la peinture vers l'an 1719, trouva que dans toute l'histoire de France il n'y avait de vrai sujet de
(1) On ne voit pas que le dix-huitième siècle soil une époque stérile, le dix-neuvième non plus. Voltaire lui-même a contribué, par ses meilleurs ouvrages, à donner tort à sa théorie trop exclusive.
(2) L'abbé Dubos (1070-1742), secrétaire perpétuel de l'Académie française, avait composé entre autres une Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules. V. plus haut, p. ::^5, note i.
poème épique que la destruction de la Ligue par Henri le Grand *. Il devait ajouter que les embellissements de l'épopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècle étaient proscrits parmi les Français; les dieux de la fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, les sortilèges, les métamorphoses, les aventures romanesques n'étant plus de saison, les beautés propres au poème épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se trouve jamais quelque artiste qui s'empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu'on a tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.
■Il en est de même dans l'art de la tragédie. FI ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier à l'infini d'une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
La hante comédie a les siennes. Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L'abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères ; mais il faudrait que la nature en fit. Il s'imagine que ces petites différences qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées aussi heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont, ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne manque pas d'employer.
L'éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout
(t) C'est le sujet choisi par Voltaire dans la Henriade, mais est-ce le seul? La vie de Jeanne d'Aj-c, dans laquelle Voltaire n'a vu qu'un thème à ses plaisanteries déplacées, est le plus magnifique sujet d'épopée
580 VOLTA1RF
cela devient lieu commun : on est réduit ou à imiter ou à s'égarer. Un nombre suffisant de tables étant composé par un La Fontaine, tout ce qu'on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les 'mêmes aventures. Ainsi donc le génie n'a qu'un siècle, après quoi il faut qu'il dégénère.
Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l'histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du jugement et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l'exemple de Louis XIV, l'attention de n'employer que les meilleurs artistes; car on peut, en peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets; on peint encore la sainte Famille, quoique Raphaël ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter Cinna, Andromaque, l'Art poétique, le Tartufe.
Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le présent, il est devenu si facile, d'écrire des choses médiocres, qu'on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore bien pis, de livres sérieux inutiles ; niais, parmi cette multitude de médiocres écrits, mal devenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une partie des citoyens s'occupe sans cesse à amuser l'autre, il se trouve de temps en temps d'excellents ouvrages, ou d'histoire, ou de réflexion, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'esprits.
La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l'Europe : tout y a contribua ; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l'éloquence, la méthode dans les pays étrangers; un Bayle * surtout, qui, écrivant en Hollande, s'est fait lire de toutes les nations ; un Rapin de Toyras, qui a donné en français
(1) Sur Bayle, v. p. 568, ni.
LE SIECLE DE LOI 1- \ IV ,-)(sl
la seule bonne Histoire d'Angleterre ' ; un Saint-Evremond 2, dont toute la cour de Londres recherchait le commerce; la duchesse de Mazaria3, »qui l'on ambitionnait de plaire; Mmed'Olbreuse *, devenue duchesse de Zell, qui porta en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L'esprit de société est le partage "naturel des Français; c'est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin, La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus fle facilité, de net télé et de délicatesse tous les objets de la conversation des honnêtes gens; et par là elle contribue dans toute l'Europe à un des plus grands agréments de la vie.
(1) Rapin 4e Toyras (1661-1725),- protestant qui dut s'exiler après la ■Révocation de l'Edit de Nantes. Il se réfugia en Angleterre. Son Histoire {l'Angleterre, en 8 volumes, parut en 1724.
S Saint- Evremoud (1013-1703) avait dû quitter la France pour des plaisanteries, dont le roi fut blessé, en 1661. L'autorisation de revenir lui fut refusée pendant vingt-huit ans. Quand elle lui fut offerte plus tard il ne voulut plus en profiter. C'était un homme d'esprit, quia laissé des écrits distingués.
(3) Hortense Mancini, duchesse de Mazarin (1046-1699), à la suite ■l'aventures diverses, s'était réfugiée à Londres en 1675, où elle était entourée d'un cercle d'admirateurs, parmi lesquels Charles II lui-même.
(4) Mlle d'OIbreuse, fille d'un gentilhomme français qui, après la Révocation de l'Edit de Nantes, s'établit dans le Brandebourg. Elle épousa le duc de Zell, Georges-Guillaume. Leur fille, Sophie de Zell épousa l'électeur de Hanovre, qui devint roi d'Angleterre sous le nom de George Ier.
La" Henriade, 1*70.
si^^^^^*^^^
tjfà
gu |j «sd
^'/^^^I^^Sî\vwS*îâ,-î^
M&cJj
fj^f% *
ViJ/1 5^^^^?!^$^ " JtWL—- &i fâtêx
gy^
p!ilS*TOS
En- tête tiré de la Henriade, éditioivde 1730.