CHAPITRE IV
Les tragédies d'un sexagénaire.
L'Orphelin (Je U Chine (1755) et Tancrêde (1760)
Voltaire, « échappé de Berlin et tout meurtri des avanies de Francfort J», avait été fort bien accueilli par l'Electeur Palatin, qui le retint quinze jours à Schwetzingen et lit jouer devant lui quatre de ses pièces. Les applaudissements et la vue de la scène réveillèrent chez Voltaire le poète tragique. « Cela a ranimé ma vieille verve et je me suis mis, tout mourant que je suis, à des siner le plan d'une pièce nouvelle, toute pleine d'amour. J'en Buis honteux, c'est la rêverie d'un vieux fou i. »
Bien loin d'en rougir, l'auteur, au contraire, escomptait le succès de cette pièce, l'Orphelin de la Chine, pour s'ouvrir les portes de Paris. 11 composa cette tragédie en Alsace, à Colmar', dans le courant de 1754, « lorsque, dit Condorcet, espérant pouvoir vivre à Paris, il voulait qu'un succès au théâtre rassurât ses amis et forçât ses ennemis au silence ».
Mais pourquoi prendre ce sujet exotique ? Voltaire a toujours eu une certaine curiosité et même une certaine sympathie pour les choses de Chine. Il reconnaît lui-même en avoir conçu l'idée « à la lecture de l'Orphelin de Tchao, tragédie chinoise traduite parle P. de Prémare, qu'on trouve dans le recueil que le P. du Halde a donné au public 4 ».
On devine que, malgré son origine et son sujet, la tragédie de Voltaire est fort peu chinoise. La parenté de cette œuvre avec celle qui l'a inspirée « tient uniquement à ce que dans la pre-
(1) Henri Lion, les Tragédies île Voltaire. (21 Lettre à d'Argental, 16 août 175.?.
(3) Il y séjourna treize mois.
(4) Dédicace an maréchal de Richelieu.
L ORPÏtËLl» DE LA CÎ11NË 623
rhière partie de l'une comme de l'autre, il s'agit d'un enfant à sauver1 ». Dans l'une, c'est un enfant d,e grande famille; dans l'autre, celle de Voltaire, c'est l'héritier même du trône impérial.
Voltaire a voulu ménager un contraste entre les mœurs des Chinois, si vertueux et si sages, et celles des Tartares, cruels et farouches. 11 a voulu montrer un sauvage comme Gengis Khan, ébloui par l'éclat d'une civilisation supérieure.
« Voilà un grand exemple, écrit-il lui-même*, de la supériorité naturelle que donnent la raison et le génie sur la force aveugle et barbare ; et les Tartares ont deux fois donné cet exemple, car lorsqu'ils ont conquis encore ce grand empire, au commencement du siècle passé, ils se sont soumis une seconde fois à la sagesse des vaincus ; et les deux peuples n'ont formé qu'une nation, gouvernée par les plus anciennes lois du monde : événement frappant qui a été le premier but de mon ouvrage. »
La pièce, très française en ce qu'elle est, comme l'auteur le marque dès le début, toute pleine d'amour, nous paraît surtout remarquable par la noblesse des sentiments 3. On en jugera par une courte analyse et quelques extraits.