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CHAPITRE III

De Berlin à Ferney, d'après la Corresponde ice.

Voltaire ayant quitté Berlin le 26 mars 1753, était arrivé, nous lavons vu, le 31 mai, à Francfort, où l'attendaient les avanies de Freytag. Il en partit le 7 juillet avec Mme Denis, qui prit les devants et à qui il adressait de Mayence, le 9 juillet, la lettre qu'on a lue plus haut, p. 507, .

V Mannheim, l'Électeur palatin le reçut et l'emmena dans son château de Seliwetzingen, où, pendant quinze jours, l'illustre voyageur fut l'Objet de l'accueil le plus flatteur.

Le 16 août, Voltaire arrivait à Strasbourg. N'osant rentrer à P;iris, il se rendit à Colmar, où il resta treize mois. Une visite de trois semaines à l'abbaye de Senones (à cinq lieues de Saint- Dié, où il mit à contribution la bibliothèque du célèbre bénédictin Dom Calmet, et une saison à Plombières auprès de ses amis d'Argental, coupèrent ce séjour.

Voltaire fit sonder par ses amis les dispositions de la cour. Bien qu'il ne fût l'objet d'aucune interdiction explicite, il se rendit compte qu'il ne pouvait sans danger résider à l'intérieur du royaume. L'Alsace même lui devint intenable après la publication subreptice de son Histoire universelle par le libraire hollandais Néaulme. (V. p. 635.)

Il partit pour aller prendre les eaux d'Aix, en Savoie. Dans un court passage à Lyon, il trouva un accueil très chaud auprès de la population, mais une grande froideur chez le cardinal de Tencin.

Il se décida donc à se réfugier à Genève, où il arriva le 11 dé-

Carte des environs de Genève, indiquanfla situation géographique de Ferney.

Remarquer au nord de Genève le lieu dit Saint-Jean, où se trouvait la propriété des Délices.

cembre 1754. Il y était attiré par les Troncliin, le célèbre médecin Théodore Tronchin et le cousin de celui-ci, Robert Tronchin, procureur général. La beauté du pays, mais plus encore la liberté dont il comptait y jouir, l'avantage d'être hors du royaume, mais tout près, dans un pays où l'on parle le français, le décidèrent à s'y établir. Cependant il ne songea point à se fixer dans la ville même; il acheta, près de Lausanne, la propriété de Monrion pour en faire sa résidence d'hiver, et aux portes de Genève, dans un site admirable, la propriété de Saint-Jean, qu'il appela ses « Délices » (février "1755). Il n'avait d'abord l'intention d'y passer que l'été, mais bientôt il s'installa si bien aux Délices qu'il en fit sa demeure, en attendant Ferney.

A peine installé aux Délices, Voltaire y faisait aménager un théâtre pour jouer la comédie, ou plutôt ses tragédies, avec ses amis. Il se promettait d'y attirer les Genevois plus ou moins austères, qui n'avaient point de théâtre dans leur ville ; il comptait bien les amener peu à peu à réparer une lacune si regrettable.

En 1758, il devait acquérir, sur le territoire de France, à moins de deux lieues au nord-ouest de Genève, le domaine de Ferney, mais il n'y résida qu'à partir de 17(in.

Nous verrons plus loin quelques-uns des incidents qui marquèrent le séjour du philosophe aux Délices; les-premiers rapports avec Rousseau, l'émotion qu'il ressentit. en apprenant la catastrophe de Lisbonne en 1755, l'argument qu'il en tira tout de suite contre l'optimisme de Leibnitz et du même coup contre l'idée de Providence, comme aussi l'irritation produite chez l'auteur de Mérope par la résistance du Consistoire de Genève au projet d'établir un théâtre dans cette ville, l'article de d'Alembort sur Genève, dans l'Encyclopédie, la Lettre de Rousseau sur les spectacles, etc. Ici, l'on trouvera en particulier, avec quelques lettres à Thiériot, celles que Voltaire adressa à son héros, le duc de Richelieu, quand celui-ci accomplit l'exploit de la prise de Port-Mahon.

Bientôt une initiative généreuse s'offre à Voltaire. Il s'agitd'intervenir en faveur de l'amiral anglais Byng, dont la défaite dans les eaux de Minorquc est attribuée à la trahison par le ministère anglais. Voltaire obtient de Richelieu une lettre qui rend hommage à l'amiral malheureux; mais cette démarche honore son auteur sans profiter à l'accusé ; peut-être même ce témoignage d'un Français paraît-il suspect à des esprits prévenus. Voltaire sera plus tard plus heureux.

Puis, c'est la lettre à Frédéric en réponse à YEpître d'Erfurt. Voltaire, qui s'est réconcilié avec son royal hôte, combat les projets de suicide que le roi de Prusse avait annoncés. Si effectivement il a contribué à rendre courage au futur vainqueur de Mosbach, peut-il revendiquer quelque part dans cette victoire remportée sur les Français ? La situation du Suisse Voltaire enlre

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sa patrie ut l'Allemagne, ses relations d'amitié avec Frédéric et sou admiration pour ce prince, le mécontentement assez naturel qu'il ressentait à l'égard de la cour de France, bien des raisons contribuaient à influencer le poète philosophe dans ses jugements sur la guerre de Sept ans, conduite souvent d'une manière si folle et si malheureuse. Il entre beaucoup de dépit et de sarcasme dans ses appréciations d'alors, comme dans certaines descriptions de Candide, qui est du même temps. Ayant des amis — et des ennemis — dans les deux camps, il ne sait trop pour qui former des vœux. Il maudit cette guerre et toutes les guerres, il en rit pour ne pas en pleurer, et, si son patriotisme- de Français semble parfois se ^iler, ses sentiments de philosophe sVii affirment davantage et avec une àpreté toute nouvelle.

Les lettres importantes adressées dans le même temps à Mme du Deffand, ajoutent quelques traits caractéristiques à la figure du philosophe. Il donne à la marquise des conseils sur ses lectures et par les jugements nouveaux qu'il porte sur les livres, il marque l'évolution qui s'est faite en lui-même.

EXTRAITS Conseils à uue daine pour ses lectures.

A Mme du Deffaîsd *.

A Colmar, le 19 mai 1754.

Savez-vous le latin, madame ? Non ; voilà pourquoi vous me demandez si j'aime mieux Pope que Virgile. Ah ! madame, toutes nos langues modernes sont sèches, pauvres, et sans harmonie, en comparaison de celles qu'ont pariées nos premiers maîtres, les Grecs et les Romains. Nous ne sommes que des violons de village. Gomment voulez-vous d'ailleurs que je compare des épîtres à un poème épique, aux amours de Didon, à l'embrasement de Troie, à la descente d'Énée aux enfers ?

(l)Née Marie de Vichy-Chamrond, la marquise <lu Deffand f 1697-17S0) est une des femmes les plus spirituelles du dix-huitième siècle. Son salon était le rendez-vous de tout ce que la société comptait de plus brillant. Les gens de lettres et les philosophes y étaient particulièrement bien reçuS. Mme du Deffand entretenait avec Horace 'Walpole, avec le président Hénault, d'Alembert, Voltaire, etc., une correspondance des plus remarquables. Voltaire l'avait connue à la cour de la duchesse du Maine, à Sceaux Elle était aveugle depuis 1751 (V. son portrait p. 615 )

Je crois VEssai sur Vhonime, de Pope1, le premier des poèmes didactiques, des poèmes philosophiques; mais ne mettons rien à côté de Virgile. Vous le connaissez par les traductions ; mais les poètes ne se traduisent point. Peut-on traduire de la musique? Je vous plains, madame, avec le goût et la sensibilité éclairée que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. Je vous plaindrais bien davantage si vous lisiez des Annales-, quelque courtes qu'elles soient. L'Allemagne en miniature n'est pas faite pour plaire à une imagination française telle que la vôtre.

Si vous avez encore M. de Formont 3, je vous prie, madame-, de le l'aire souvenir de moi; et, s'il est parti, je vous prie de ne me point oublier en lui écrivant. Je vais aux eaux de Plombières, non que j'espère y trouver la sauté, à laquelle je renonce, "mais parce que mes amis y vont. J'ai resté4 six mois entiers à Colmar, sans sortir de ma chambre, et je crois que j'en ferai autant à Paris, si vous n'y êtes pas.

Je me suis aperçu, à la longue, que tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait ne vaut pas la peine de sortir de chez soi. La maladie ne laisse pas d'avoir de grands avantages; elle délivre de la société. Pour vous, madame, ce n'est pas de même; la société vous est nécessaire comme un violon à (mignon5, parce qu'il est le roi du violon.

Je vous écris rarement, madame, quoique, après le plaisir de lire vos lettres, celui d'y répondre soit le plus grand pour moi; mais je suis enfoncé dans des travaux pénibles qui partagent mon temps avec la colique. Je n'ai point de temps à moi, car je souffre et je travaille sans cesse. Cela fait u\w vie pleine, pas tout à fait heureuse;

(i) Voir plus haut p. 239, noie 4.

(2) Allusion discrète aux Annales de l'Empire, que Voltaire lui-même venait d'écrire;

(3) Conseiller au Parlement de Rouen, comme Gideville, dont il était l'ami. Voltaire avait eu à se louer de l'un et de l':iutre au moment de la publication de Charles XII (V. plus haut, p. 100, n. 3).

(4) J'ai resté. V. Notes grarnm., p. 9S5, V, n.

(5) .l.-P. Guignon oceupaiten effet à la Cour l'office de roi des violons Il s'en démit on 1773, un an avant sa mort.

DE MKRLis A ikum;v 587

mais où est le bonheur? Je n'en sais rien, madame : c'est un beau problème à résoudre.

Sur la propriété des Délices.

A M. TlIlÉHIOT.

Aux Délices ', le 24 mars 1755.

Je ne vous ai pas écrit, mon ancien2 ami, depuis longtemps ; je me suis fait maçon, charpentier, jardinier ; toute ma maison est renversée; et, malgré tous mes efforts, je n'aurai pas de quoi loger tous mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour le mois de mai; il faudra absolument que nous passions deux mois à Prangins 3 avec Mme de Fontaine4, avant qu'on puisse habiter mes Délices. Ces Délices sont à présent mon tourment. Nous sommes occupés, Mme Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes; nous plantons des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes; nous manquons de tout; il faut fonder Carthage. Mon territoire n'est guère plus grand que celui de ce cuir de bœuf qu'on donna à la fugitive Didon. Mais je ne l'agrandirai pas de même. Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui de France. Il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout à fait en Suisse 5: elle est aussi un peu bâtie à la suisse. Je l'arrange en même temps que mes Délices ; ce sera mon palais d'hiver, el la cabane où je suis à présent sera mon palais d'été.

(1) Voltaire venait d'acheter, par l'intermédiaire du conseiller Tronchin, pour le prix de 87.000 livres, cette propriété dénommée Sur-Sai>it- Jean et qu'il appela les Délices. De cette propriété, on jouissait d'une vue admirable : le lac d'un côté, la ville de l'autre, tout un ensemble de maisons de campagne et de jardins baignés par le Rhône et l'Arve et, dans le fond, le panorama des Alpes.

(2) Ancien. V. Lex.

(3) Château situé aux portes de Genève. Le propriétaire, M. Giguer, avait autorisé Voltaire, son ami, à venir s'y installer provisoirement.

(4) Soeur de Mme Denis.

(5) Monrion, près de Lausanne.

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Prangins est un véritable palais; mais l'architecte de Prangins a oublié d'y faire un jardin, et l'architecte des Délices a oublié d'y faire une maison. Ce n'est point un Anglais qui a habité mes Délices, c'est le prince de Saxe- Gotha. Vous me demandez comment ce prince a' pu s'accommoder de ce bouge; c'est que ce prince était alors un écolier, et que, d'ailleurs, les princes n'ont guère à donner des chambres d'amis.

Je n'ai trouvé ici que de petits salons, des galeries et des greniers; pas une garde-robe. 11 est aussi difficile de faire quelque chose de cette maison que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous donne aujourd'hui.

J'espère cependant que, à force desoins, je me ferai un tombeau assez joli. Je voudrais vous engraisser dans ce tombeau, et que vous y fussiez mon vampire *.

Je conçois que la rage de bâtir ruine les princes aussi bien que les particuliers. Il est triste que le duc de Deux- Ponts ôte à son agent littéraire 2 ce qu'il donne à ses maçons. Je vous conseillerais, pour vous remplsmer, de passer un an sur notre lac; vous y seriez alimenté, désaltéré, rasé, porté3 de Prangins aux Délices, des Délices à Genève, à Morges, qui ressemble à la situation de Conslautinople, à Monrion, qui est ma maison près de Lausanne ; vous y trouveriez partout bon vin et bon visage d'hôte; et, si je meurs dans l'année, vous ferez mou épitaphe. Je tiens toujours qu'il faudrait que M. de Prangins vous amenât avec Mme de Fontaine, à la fin de mai. Je viendrais vous joindre à Prangins dès que vous y seriez, et je me chargerais de votre personne pourje temps que vous voudriez philosopher avec nous. Ne repoussez donc pas

(1) Être fabuleux qui, au dire des gens superstitieux, sortait des tombeaux et suçait le sang des vivants.

(2) Le duc de Deux-Ponts avait pour agent littéraire Thiériot, qu'il ne payait pas. La ville de Deux-Ponts fait partie du Palatinat bavarois, au nord de la Lorraine.

(3) Souvenir d'un vers de Reunard, le Joueur (III-4) :

... Pour l'avoir, sans relâche, un an, sur sa parole, Habillé, voiture, coiffé, chaussé, ganté, Alimenté, rasé, désaltéré, porté. »

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Vue des Délices, dessinée par Signy, gravée par Qucverdo.

l'inspiration qui vous est venue de revoir votre ancien ami.

J'attends Lckain1 ces jours-ci; nous le coucherons dans une galerie, et il déclamera des vers aux enfants de Calvin. Leurs mœurs se sont fort adoucies; ils ne brûleraient pas aujourd'hui Servet2et ils n'exigent point, de billets de confession3.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et prends beaucoup plus d'intérêt à vous qu'à toutes les sottises de Paris qui occupent si sérieusement la moitié du monde.

Peu avant la prise de Port-Mahon.

A M. LE MARÉCHAL, "DUC DE ltlCIIELlEU.

Aux Délices, près de Genève, avril 1756]

Prenez Port-Mahon 4, mon héros; c'est mon affaire. Vous savez qu'un fou d'Anglais parie vingt contre un, à bureau ouvert dans Londres, qu'on vous mènera prisonnier en Angleterre avant quatre mois. J'envoie commission à Londres de déposer vingt guinées5 contre cet extravagant et j'espère bien gagner quatre cents livres sterling, avec quoi je donnerai un beau feu de joie le jour que j'apprendrai que vous avez fait la garnison de Saint-Philippe prisonnière de guerre. Je ne suis pas le seul qui parie pour vous. Vous vengerez la France, et vous enrichirez plus d'un Français. Je me flatte que, malgré la

(i) Célèbre acteur (1728-1778), qui avait joué Mahomet et qui allait jouer l'Orphelin de la Chine- (V. son portrait p. 625.)

(2) On sait que Calvin condamna au bûcher Michel Servet comme hérétique (1555).

(3) L'archevêque de Paris avait décidé qu'on refuserait les derniers sacrements à qui ne pourrait présenter un billet de confession signe par un prêtre autorisé, c'est-à-dire soumis à la Bulle Unigenitus, publiée en 1713, et qui condamnait le jansénisme.

(4) La guerre de Sept ans venait d'éclater. La France, alliée cette fois ù l'Autriche, avait pour ennemis la Prusse et 1 Angleteire. L'île de Minorque avait été prise par les Anglais aux Espagnols en 1708. Richelieu s'empara en effet de Port-Mahon, le 20 avril. Le fort Saint-Philippe tomba, le 28 juin.

(5) La guinée, ancienne monnaie d'or anglaise, valait 21 schelhnga 27 fr. 57). La livre sterling vaut 25 ir. 20.

DE BERI, fV A M-RNEV 591

fatigue et les chaleurs, la gloire vous donne de la saute à vous cl à M. le duc de Fronsac *. Vous avez auprès de% vous toute votre famille 2. Permettez-moi de souhaiter que vous buviez tous à la glace dans ce maudit fort de Saint- Philippe, couronnés de lauriers, comme des Romains triomphant des Carthaginois. '

Je n'ose pas vous supplier d'ordonner à un de vos secrétaires dé rh'envoyer les bulletins; mais, si vous pouvez me faire cette faveur, vous ne pouvez assurément en honorer personne plus intéressé à vos succès.

Permettez que les deux Suisses vous présentent Leur tendre respect.

La lecture des bons ouvrages.

A Mademoiselle ***.

Aux. Délices, près de Genève, 20 juin 1756.

Je ne suis, mademoiselle, qu'un vieux malade, et il faut que mon état soit, bien douloureux, puisque je n'ai pu répondre plus toi à la lettre dont vous m'honorez, et que je ne vous envoie que de la prose pour vos jolis vers. Vous ine demandez des conseils, il ne vous en faut point d'autre que votre goût. L'étude que vous avez faite de la langue italienne doit encore fortifier ce goût avec lequel vous êtes née, et que personne ne peut donner. Le Tasse, et l'Arioste 3 vous rendront plus de services que moi, et la lecture de nos meilleurs poètes vaut mieux que toutes les Leçons; mais, puisque vous daignez de si loin me consulter, je vous invite à ne lire que les ouvrages qui sont depuis longtemps en possession des suffrages du public,

(1) Le fils du duc de Richelieu.

(2) Son fils et son gendre, le comte d'Egmont.

(3) Le Tasse (1544-1595), auteur de la, Jérusalem délivrée. L'Arioste (1474-1533), né à Modène, vécut à la cour des ducs de Ferrure. Son poème du Roland furieux e^t particulièrement remarquable par le mc'-lange des tons. On le voit avec une aisance souveraine

a Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. »

ÔÎI2 VOLTAIRE

et dont la réputation n'est point équivoque. 11 y en a peu, .mais on profite bien davantage en les lisant, qu'avec tous les mauvais petits livres dont nous sommes inondés. Les bons auteurs n'ont de l'esprit qu'autant qu'il en faut, ne le recherchent jamais, pensent avec bon sens, et s'expriment avec clarté. Il semble qu'on n'écrive plus qu'en énigmes. Rien n'est simple, tout est affecté; on s'éloigne en tout de la nature, on a le malheur de vouloir mieux l'aire que nos maîtres.

Tenez-vous-en, mademoiselle, à tout ce qui plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré, après le Tasse et l'Arioste, que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit; et les Français sont dans le même cas. Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné et d'autres dames écrivent ; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans; je vous cite les héroïnes de votre sexe, parce que vous me paraissez faite pour leur ressembler. 11 y a des pièces de Mme Deshoulières 4 qu'aucun auteur de nos jours ne pourrait égaler. Si vous voulez que je vous cite des hommes, voyez avec quelle clarté, quelle simplicité notre Racine s'exprime toujours. Chacun croit, en le lisant, qu'il dirait en prose tout ce que Racine a dit en vers. Croyez que tout ce qui ne sera pas aussi clair, aussi simple, aussi élégant, ne vaudra rien du tout.

Vos réflexions, mademoiselle, vous en apprendront cent fois plus que je ne pourrais vous en dire. Vous verrez que nos bons écrivains, Fénelôn, Bossuet, Racine, Despréaux, employaient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler, en lisant souvent ceux qui ont bien écrit; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude ; il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon, et de ne lire que cela; on n'a de maître que son plaisir et son goût.

Pardonnez, mademoiselle, à ces longues réflexions; ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres. J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

(1) Mme Deshoulières (1633-1694), connue surtout par ses pastorales.

Intervention dans un procès historique.

\ l'amiral Byng l.

. Janvier, 1757.

Monsieur, quoique je vous sois presque inconnu, je pense qu'il est de mon devoir de vous envoyer une copie de la lettre que je viens de recevoir de M. le maiéchal de Richelieu; l'honneur, l'humanité, l'équité m'ordonnent de ia faire passer entre vos mains. Ce témoignage si noble et si inattendu de l'un des plus sincères et des plus généreux de mes compatriotes me fait présumer que vos juges vous rendront la même justice. Je suis avec respect, etc.

Appréciations opposées de la lettre du maréchal.

A M. LE MARÉCHAL, DUC DR RlCHELlEU.

A Monrion, 13 février 1757.

Le fragment de votre lettre sur l'amiral Byng, Monseigneur, fut rendu à cet infortuné par le secrétaire d'Etat, afin qu'elle pût servir à sa justification. Le conseil de guerre l'a déclaré brave et fidèle. Mais en même temps par une de ces contradictions qui entrent dans tous les événements, il l'a condamné à mort, en vertu de je ne sais quelle loi, en le recommandant au pouvoir de pardonner, qui est dans la main du souverain. Le parti acharné contre Byng crie à présent que c'est un traître, qui a fait valoir votre lettre comme celle d'un homme par qui il avait été gagné. Voilà comme raisonne la haine; mais les clameurs des dogues n'empêchent pas les honnêtes gens de regarder cette lettre comme celle d'un vainqueur

(1) Amiral anglais (1704-1757). Ayant été battu le 20 mai 1756, devant P<>rt-Mahon, par l'amiral de La Galissonnière, il fut accusé de trahison, traduit devaat «ne cour martiale, condamné et exécuté. L'intervention de Voltaire en sa faveur est la première initiative qu'il prit en ce genre. Il devait être plus heureux, dans la suite, en faveur de Calas, de Sirven, etc.

généreux et juste, qui n'écoute que la magnanimité de son cœur.

Je crois que vous avez été un peu occupé, depuis un mois de la foule des événements ou horribles ou embarrassants ou désagréables1, qui se sont succédé si rapidement.

Lc*s gens qui vivent philosophiquement dans la retraite ne sont pas les plus à plaindre. Je crains d'abuser de vos moments et de vos bontés par une plus longue lettre : il faut un peu de laconisme avec un premier gentilhomme de la chambre, qui a le roi et le Dauphin2 à servir, et avec celui qui est fait pour être dans les conseils et à la tète des armées.

Mme Denis vous idolâtre toujours, et il n'y a point de Suisse qui vous soit attaché avec un plus tendre respect que le Suisse Voltaire.

Les occupations de Voltaire à Monrion et aux Délices.

A M. DE MoNCRJF ''.

A Monrion, 17 mars 1757.

Mon cher confrère, j'ai été enchanté de votre souvenir et affligé de la bienséance qui empêche le maître du château * d'écrire un petit mol; mais je conçois qu'il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n'a que choses vagues à répondre, il

(1) Attentat de Damiens contre le voi (5 janvier), et auparavant, difficultés intérieures, opposition des Parlements aux évëques au sujet de l'application de la Bulle Unigenitus, puis commencement de disgrâce île Mme de Pompadour, et, bientôt après, retour de faveur, marqué par l'exil de Machnult et de d'Argenson.

(2) Allusion au rôle plus important que le Dauphin parut un instant devoir jouer, après l'attentat de Damiens. Si les philosophes faisaient des vœux pour Mme de Pompadour, le Dauphin avait derrière lui tout le parti opposé, celui des dévots.

(3) Poète et musicien (1687-1770). Il était lecteur de la reine et membre de l'Académie.

(4) M. de Moncrif était alors aux Ormes, en Touraine, l'hôte du comte d'Argenson, exilé dans ses terres.

DE BERLIN A. FERVEY .V.I5

est toujours bon qu'il sache qu'il y a deux espèces de Suisses qui l'aiment de tout leur cœur. Tavernier1, qui avait acheté la terre d'Auboune, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV, pourquoi il avait choisi • une terre en Suisse, répondit comme vous savez : Sire, fai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût qu'à moi*. Je n'ai pas tant voyagéquc Tavernier, mais je finis comme lui. Vous ave/ donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près? Voici le temps d'être à soi, et d'achever tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité ! Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j'ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre, Alzire, V Enfant prodigue3, et même des pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j'ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan, un parterre très bien choisi; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin jouent comme Mme Denis. Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très bonnes maisons dans une très vilaine ville. Nous n'avons de suisse que la cordialité; c'est l'âge d'or avec tes agréments du siècle de fer.

Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard ; je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect? avez-vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l'histoire; on se mouue des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesure la terre,

te voyageur (1605-1Ô86). On a de lui trois volumes de Voyage* en Turquie, en Perse et aux Indes, remplis de détails curieux.

(2) V. plus haut, p. 546, n. 4.

(3) L'Enfant prodigtie, comédie de Voltaire, donnée le 10 octobre

et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit . qu'on fait des anguilles avec de la pâte aigre * .

On plaint ce pauvre genre humain, qui s'égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l'air depuis le mfilin jusqu'au soir. Mes vergers, et mes vignes, et moi, nous ne devons rien à personne. C'est encore là ce que je voulais, mais je » voudrais aussi être moins éloigné de vous; c'est dommage que le pays de Yaud ne touche pas à la Tourakie.

Je vous embrasse tendrement. Le Suisse Voltaire.

Entre deux victoires du maréchal.

A M. LE MARÉCHAL, DUC DE RlCHELlEU,

6 avril 1757.

Vous savez, il y a du temps2, mon héros, la glorieuse victoire que l'ancien ministère anglais a remportée sur l'amiral Byng à Portsmoulh, mais vous ne savez peut-être pac avec quelle hauteur la plus saine partie de la nation joint les cris de l'indignation et de la pitié à ceux de toute l'Europe. On cite votre témoignage comme la preuve la plus authentique de l'innocence de Byng ; et vous avez la gloire d'avoir vaincu les Anglais et de les faire rougir. Je m'attendais que vous ne vous en tiendriez pas là, et, quoique l'exercice d'année 3 de premier gentilhomme de la chambre soit une très belle chose, j'espérais que les bords de l'Elbe pourraient être aussi glorieux pour vous que la Méditerranée 4. Le roi de Prusse paraît toujours fort^ gai; il disait que les Français lui envoyaient vingt-quatre

(1) Allusion à la découverte de Needham, physicien anglais, qui venait de se livrer à des observations microscopiques sur les phénomènes de la fermentation.

(2) Il y a du temps. V. Notes gramm., p. 987, VI, 7*.

(3) Qhacun des quatre gentilshommes de la chambre était d'exerctee pendant une année.

(4) En effet, quelques mois plus tard, Richelieu devaii faire capituler a Closterseven, dans la vallée de l'Elbe, l'armée anglaise commandée par le duc de Cumberland (septembre 1757).

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Le Maréchal de Richelieu, portrait peint par Vauloo,

grave par Millier.

mille perruquiers : il se trouve qu'on lui en dépèche cent mille. Il y a là de quoi se peigner, à ce que disent les polissons. Pour moi je ne me mêle que des héros de théâtre. Nous avons fait à Lausanne une troupe excellente et je vous souhaite d'aussi bons acteurs. M. d'Argental prétend toujours que la comédie est un des premiers devoirs d'un honnête homme. Le maréchal de Villars aima les spectacles jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans : faites-en autant, monseigneur; et que l'héroïsme que vous voyez à Versailles de quelque côté que vous tourniez les yeux, ne vous fasse pas négliger les grands hommes de l'antiquité. Les deux Suisses, plus suisses que jamais, vous renouvellent leurs hommages. Vous connaissez le Lvès tendre respect du Suisse V.

Demande de documents pour 1' .<< Histoire de Pierre le Grand ».

A M. LE COMTE DE ScilOU VALOW, «

Chambellan l de V Impératrice de Russie, à Moscou. Aux Délices, 24 juin 1767.

Monsieur, j'ai reçu les caries que Votre Excellence a eu la bonté de m'envoyer. Vous prévenez mes désirs en me facilitant les moyens d'écrire une histoire de Pierre ie Grand et de faire connaître l'Empire russe. La lettre dont vous m'honorez redouble mon zèle. La manière dont vous parlez notre langue me fait croire que je travaillerai pommes compatriotes, en travaillant pour vous et pour votre cour. Je ne doute pas que Sa Majesté l'Impératrice n'agrée

tl) L'impératrice do Russie était Elisabeth, fille de Pierre le Grand, qui avait été portée sur le trône par une révolution de Palais, en 1741. Elle régna jusqu'à sa mort, en 1762- Le comte Pierre de Schouvalow avait pris une part importante à l'élévation d'Elisabeth et jouit auprès d'elle d'une grande faveur. Son fils, Ivan de Schouvalow, auquel écrit ici Voltaire, était né en 1727 et mourut en 179S. Il fournissait à Voltaire des matériaux pour écrire l'Histoire de Pierre le Grand, dont le tome 1* parut en 17G0 et le second en 1703.

et n'encourage le dessein que vous avez formé pour la gloire de son père.

Je vois avec satisfaction, monsieur, que vous jugez comme moi que ce n'est pas assez d'écrire les actions et les entreprises en tout genre de Pierre le Grand, lesquelles pour la plupart sont connues : l'esprit éclairé qui règne aujourd'hui dans les principales nations de l'Europe demande qu'on approfondisse ce que les historiens effleuraient autrefois à peine.

On veut savoir de combien une nation s'est accrue ; quelle était sa population avant l'époque dont on parle ; quel est, depuis cette époque, le nombre des troupes régulières qu'elle entretenait et celui qu'elle entretient; quel a été son commerce, et comment il s'est étendu ; quels arts sont nés dans le pays; quels arts y ont été appelés! d'ailleurs, et s'y sont perfectionnés ; quel était à peu près le revenu ordinaire de l'Etat et à quoi il monte aujourd'hui; quelle a étd 1 la naissance et le progrès de la marine; quelle est la proportion du nombre des nobles avec celui des ecclésiastiques et des moines, et quelle est celle de ceux-ci avec les cultivateurs, etc.

On a des notions assez exactes de toutes ces parties qui composent l'Etat en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne; mais un tel tableau de la Russie serait bien plus intéressant, parce qu'il serait plus nouveau, parce qu'il ferait connaître une monarchie dont les autres nations n'ont pas des idées bien justes, parce qu'enfin ces détails pourraient servir à rendre Pierre le Grand, l'irnpép rat rice sa fille et votre nation, et votre gouvernement, plus respectables. La réputation a toujours été comptée parmi les forces véritables des royaumes. Je suis bien loin de me flatter d'ajouter à cette réputation : ce sera vous, monsieur, qui ferez tout en m'envoyant les mémoires que vous voulez bien me faire espérer, et je ne serai crue l'instrument dont vous vous servirez pour travailler à la gloire d'un grand homme et d'ungrand empire.

(l) Quelle a été V. Noirs gramm., p-, "JST. V, iv.

600 VOLTURF,

Je vous avoue, monsieur, que les médailles sont de trop. Je suis confus de votre générosité et je ne sais comment m'y prendre pour vous en témoigner ma reconnaissance. Je sens tout le prix de votre présent, mais un présent non moins cher sera celui des mémoires qui me mettront nécessairement en état de travailler à un ouvrage qui sera le vôtre.

Intérêt de Voltaire pour un enfant pauvre.

A M. TllONCHlN l, DE LVO.N.

Aux Délices, 29 juillet 1757.

J'ai une grâce à vous demander; c'est pour les Pichons, Ces Pichons sont une race de femmes de chambre et de domestiques, transplantée à Paris par Mme Denis et consorts. Un Pichon vient de mourir à Paris et laisse de petits Pichons. J'ai dit qu'on m'envoyât un Pichon de dix ans pour l'élever ; aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pai/vre petit arrive je ne sais comment; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par la charrette. Comment le savoir ? où le trouver ? J'apprends par un Pichon des Délices que ce petit/est au panier2 de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer; envoyez-le nous de panier en panier; vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que servir un roi, fût-ce le roi des Vandales 3.

Vous savez la prise de Gabel et du beau régiment le vieux Wurtemberg à parements noirs; plus, cinq cents housards prisonniers. SI on prend Gôrlitz, qui est au delà de Gabel, on est en Silésie. Cependant l'ennemi 4

(1) Banquier à Lyon, frère du conseiller d'Etat de Genève et paient du célèbre médecin.

(2) Il s'agit d'une caisse d'osier, attachée devant ou derrière le coche et où l'on mettait des colis, quelquefois même des voyageurs.

(3) C'est-à-dire le roi de Prusse.

(4) « L'ennemi » désigne Frédéric, momentanément battu par les Autrichiens et leurs alliés français et russes.

DE BERLIN A FERNEY tîOl

est toujours eu Bohême. On se livre dans Vienne à une joie folle; on chante les chansons du Pont-Neuf1 sur le roi de Prusse.

Réflexions sur la brièveté de la vie.

A M. Palissot 2.

Au Chêne, à Lausanne, 29 octobre 1757.

La mort de ce pauvre petit Patu me touche bien sensiblement, monsieur. Son goût pour les arts et la candeur de ses mœurs me l'avaient rendu très cher. Je ne vois point mourir de jeune homme sans accuser la nature ; mais, jeune ou vieux, nous n'avons presque qu'un moment, et ce moment si court, à quoi est-il employé? J'ai perdu le temps de mon existence à composer un énorme fatras, dont la moitié n'aurait jamais dû voir le jour. Si dans l'autre moitié, il y a quelque chose qui vous amuse, c'est au moins une consolation pour moi. Mais croyezmoi, tout cela est bien vain, bien inutile pour le bonheur. Ma santé n'est pas trop bonne : vous vous en apercevrez à la tristesse de mes réflexions. Cependant je inoccupé avec Mme Denis à embellir mes retraites auprès de Genève et de Lausanne. Si jamais vous faites un nouveau voyage vers le Rhône, vous savez que sa source est sous mes fenêtres. Je serais charmé de vous voir encore et de philosopher avec vous. Conservez votre souvenir au Suisse V. /

(Il On appelait Chanson du Pont-Neuf ou simplement Pont-Neufi tuiite chanson populaire sur un air connu.

(8) Littérateur (1730 1814), célèbre surtout par sa comédie des Philosophes, qu'il donna en 1760 (V. p. 819). Il a aussi laissé un commentaire île Corneille, où il a pris le contrepied des remarques de Voltaire- (Y son portrait, p. 821).

Voltaire combat les projets de suicide de Frédéric II.

À Frédéric TI, roi de Prusse '.

Octobre 1757.

Sire, voire Épilre d'Erfurt2 est pleine de morceaux admirables et touchants. 11 y aura toujours de très belles choses dans ce que vous ferez et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à Son Altesse Royale votre digne sœur 3, que cette Épîlre fera verser des larmes, si vous n'y parlez pas des vôtres. Mais il ne s'agit pas ici de discuter avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d'une grande âme et d'un grand génie; il s'agit de vous et de l'intérêt de toute la saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire et à votre conservation 4.

Vous voulez mourir ; je ne vous parle pas ici de l'horreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guvre voir quelle est l'opinion des hommes, quel est l'esprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas ; comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands

(1) Voltaire s'était, depuis le mois de lévrier 1756, réconcilié avec Frédéric. Il avait même essayé de négocier la paix entre le roi de Prusse et la France, en se servant en particulier de son crédit auprès du duc de Richelieu. Voilà pourquoi il se comparait à Ginéas, prêchant la paix à Pyrrhus. On connaît l'anecdote de Pyrrhus et de Ginéas. racontée par Plutarque et traduite par Boileau [Y. lettre suivante).

(2) Battu par les Autrichiens à Kollin, abandonné par les Anglais (capitulation de Glosterseven), menacé par la France, l'Autriche, la Russie, la Saxe, Frédéric put se croire perdu. Il écrivit d'Erfurt en Saxe (23 septembre) au marquis d'Argens, son ami, une Kpitre, où il se représentait comme résolu au suicide.

Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.

(3) Wilhelmine, margrave de Bayreuth.

(4) Mot caractéristique : Si Frédéric disparaissait, que deviendrait la philosophie ?

DE ISERMN A FERNEY 603

hommes de l'antiquité i. Vous aimez la gloire, vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée, depuis la chute de l'empire romain. Mais, hélas! Sire, en aimant tant la gloire, comment pouvez-vous vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis, et les insultes d'un certain genre d'hommes, qui mettra lâchement son devoir à flétrir une action généreuse 2.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice; vous savez dans combien de cours on s'opiniâtre à regarder votre rentrée en Saxe comme une infraction du droit des gens3. Que dira-t-on dans ces cours ? que vous avez vengé sur vous-même cette invasion ; que vous n'avez pu résister au chagrin de ne pas donner la loi. On vous accusera d'un désespoir prématuré, quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurt, quand vous étiez encore maître de la Silésie et de la Saxe. On commentera votre Épître d'Erfurt, on en fera une critique injurieuse; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s'en dit davantage dans le fond de son cœur.

Il sent qu'en effet, s'il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu'il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels; il entre donc dans ce triste parti de l'amourpropre, du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre

(1) On lit dans VÉpitre d'Erfurt :

« Vous, de la liberté héros que je révère, O mânes de Caton, ô mânes de Brutus, Votre illustre exejnple m'éclaire... ■

(2) Les chrétiens réprouvent le suicide, tant admiré des païens.

(3) Frédéric s'était jeté sur la Saxe avant la déclaration de guerre (septembre 1756). Prenant ainsi au dépourvu l'armée saxonne, il en avait grossi la sienne

raison supérieure; elle vous dit que vous n'êtes point humilié et que vous ne pouvez l'être; elle vous dit qu'étant homme comme un autre, il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux : biens, dignités, amis. Un homme qui n'est que roi peut se croire très infortuné quand il perd des États; mais un philosophe peut se passer d'Etats. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne peux croire qu'il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine Christine, le roi Casimir1 et tant d'autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu'eux tous et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin, tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre 2. Serait-ce la peine d'être philosophe, si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain, vous ne saviez pas supporter l'adversité ?

Je n'ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année, je suis né infirme ; je n'ai qu'un moment à vivre; j'ai été bien malheureux, vous le savez; mais je mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrit.

(1) On sait que Charles-Quint, à l'âge de cinquante-six ans, abdiqua et se retira au monastère de Saint-Just ^1556), deux ans avant sa mort. Christine de Suède renonça au trône en 1654, à l'âge de 28 ans, et alla se fixer à Rome, ou elle mourut en 1689. Jean Casimir, roi de Pologne de 11)48 à 1667, passa ses dernières années en France, à l'abbaye de Saint-<Jermain-des-Prés. Il mourut en 1672.

(2) Frédéric prit le parti le plus énergique, celui de vaincre ses ennemis. Il battit les Français à Rosbach (5 novembre 1757) et les Autrichiens à Lissa (5 décembre). Voltaire — et il ne fut pas le seul en France — applaudit à la victoire du roi de Prusse à Rosbach.

Pyrrhus et Ciuéas. — Description du panorama <le Monrion.

A M. Darget '.

A Lausanne, 8 janvier 175S.

Vous me demandez, mon cher et ancien compagnon de Potsdam, comment Cinéas s'est raccommodé avec Pyrrhus 8. C'est premièrement que Pyrrhus fit un opéra de ma tragédie de Mérope et me l'envoya; c'est qu'ensuite il eut la bonté de m' offrir sa clef3, qui n'est pas celle du Paradis, et toutes ses faveurs qui ne conviennent plus à mon âge; c'est qu'une de ses sœurs4, qui m'a toujours conservé ses bontés, a été le lien de ce petit commerce cpii se renouvelle quelquefois entre le héros-poète-philosopheguerrier-malin-singulier-brillant-fier-modeste, etc., et le Suisse Cinéas retiré du monde. Vous devriez bien venir faire quelque tour dans nos retraites, soit de Lausanne, soit des Délices; nos conversations pourraient être amusantes. Il n'y a point de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous quinze croisées de face en cintre, un canal de douze grandes lieues de long que l'œil enfile d'un côté, et un autre de quatre ou cinq lieues, une terrasse qui domine sur cent jardins, ce même lac qui présente un vaste miroir au bout de ces jardins, lèVcampagnes de la Savoie au delà du lac, couronnées des Alpes qui s'élèvent jusqu'au ciel en amphithéâtre ; enfin, une maison où je ne suis incommodé que des mouches au milieu des plus rigoureux hivers.

Mme Denis l'a ornée avec le goût d'une Parisienne. feus y faisons beaucoup meilleure chère que Pyrrhus; mais il faudrait un estomac : c'est un point sans lequel il

(1) Secrétaire de M. de Valori auprès du roi de Prusse, puis lecteur et secrétaire du roi de Prusse jusqu'en 1752, époque où il avait quitté Berlin au grand regret de Voltaire, qui i'appréciait beaucoup. Il était alors sous-directeur de l'École militaire.

(2) V. p. 002, note 1.

(3)11 rendit à Voltaire sa clef de chambellan en février 1756. (4) La margrave de Bayreuth.

GO(i VOLT V IKK

est difficile aux Pyrrhus et aux Cinéas d'être heureux. Nous répétâmes hier une tragédie; si vous voulez un rôle, vous n'avez qu'à venir. C'est ainsi que nous oublions les querelles des rois, et celles des gens de lettres, les unes affreuses, les autres ridicules.

On nous a donné la nouvelle prématurée d'une bataille entre M. le maréchal de Richelieu et M. le prince de Brunswick *-, 11 est vrai que j'ai gagné aux échecs une cinquantaine de pisloles à ce prince ; mais on peut perdre aux échecs et gagner à un jeu où l'on a pour seconds trente mille baïonnettes. Je conviens avec vous que le roi de Prusse a la vue basse et la tête vive ; mais il a le premier des talents au jeu qu'il joue, la célérité. Le fonds de son armée a été discipliné pendant plus de quarante ans. Songez comment doivent combattre des machines régulières, vigoureuses, aguerries, qui voient leur roi tous les jours, qui sont connues de lui, et qu'il exhorte, chapeau bas, à faire leur devoir. Souvenez-vous comme ces drôleslà font le pas de côté et le pas redoublé; comme ils escamotent les cartouches en chargeant, comme ils tirent six à sept coups par minute. Enfin, leur maître croyait tout perdu, il y a trois mois; il voulait mourir2, il me faisait ses adieux en vers et en prose; et le voilà qui, par sa célérité et par la discipline de ses soldats, gagne deux grandes batailles3 en un mois, court aux Français, vole aux Autrichiens, reprend Breslau, a plus de quarante milte prisonniers, et fait des épigrammes. Nous verrons comment finira cette sanglante tragédie, si vive et si compliquée. Heureux qui regarde d'un œil tranquille tous ces grands événements du meilleur des mondes possibles ! Je vous embrasse bien tendrement, et j'ai une terrible envie de vous voir. Le Suisse V.

(1) Ferdinand de Brunswick (1721-1792), habile général au service de Frédéric. Il commandait l'armée hanovrienne; quant à Richelieu, il venait d'être rappelé en France.

(2) Voir la lettre précédente.

(3) Rosbach et Lissa.

DE BERLIN A FËRNEY 607

Sur l'esclavage des auteurs.

A Mme de Graffigny *.

Aux Délices, lf» mai 1758.

Je suis bien sensible, madame, à la marque de confiance que vous me donnez. Nous pouvons nous dire l'un à l'autre ce que nous pensons du public, de cette mer orageuse que tous les vents agitent, et qui tantôt vous conduit, au port, tantôt vous brise contre un écucil; de cette multitude qui juge de tout au hasard, qui élève une statue pour lui casser le nez, qui fait tout à tort et à travers ; de ces voix discordantes qui crient hosanna le matin, et crucifiée le soir; de ces hommes qui font du bien et du mal sans savoir ce qu'ils font.

Les hommes ne méritent certainement pas qu'on se livre à leur jugement, et qu'on fassedépendre son bonheur de leur manière de penser. J'ai tàté de cet abominable c-vlavage et j'ai heureusement fini par fuir tous les esclavages possibles.

Quand j'ai quelques rogatons tragiques ou comiques dans mon portefeuille, je me garde de les envoyer à votre parterre2. C'est mon vin du cru; je le bois avec mes amis. J'histrionne 3 pour mon plaisir, sans avoir ni cabale à craindre, ni caprice à essuyer. 11 faut vivre un peu pour soi, pour sa société; alors on est en paix. Qui se donne au monde est en guerre; et pour faire la guerre, il faut qu'il y ail prodigieusement à gagner, sans quoi on la fait en dupe : ce qui est arrivé quelquefois à quelques puissances de ce monde.

Comptez, madame, sur la tendre et respectueuse amitié du Suisse V.

(1 i Mme de Graffigny (1IJ95-175S), une des amies de Mme du Cljâtelet, auteur des Lettres péruviennes (1747), n'était pas contente du public, qui avait mal accueilli une de ses pièces : la Fille d'Aristide.

(2) Ce n'est pas absolument vrai. Tanrrède (1760) allait bientôt suivre l'Orphelin de la Chine (1755).

(3) Histrionner. V. I.ex.

Sur les difficultés de l'histoire de Pierre le Grand.

A M. LE COMTK DE SciIOUVALOW *.

A Schwelzingen, maison de plaisance de Monseigneur l'Électeur palatin2, 17 juillet 1758.

Monsieur, j'ai reçu en passant à Strasbourg, le paquet dont vous m'avez honoré par le courrier de Vienne. J'aiiu toutes vos remarques et toutes vos instructions. Je suis confirmé dans l'opinion que vous étiez plus capable que personne au monde 3 d'écrire l'histoire de Pierre le Grand. Je ne serai que votre secrétaire, et c'est ce que je voulais être.

La plus grande difficulté de ce travail consistera à le rendre intéressant pour toutes les nations; c'est là le grand point. Pourquoi tout le monde lit-il l'histoire d'Alexandre, et pourquoi celle de Gengis-kan4, qui fut un plus grand conquérant, trouve-t-elle si peu de lecte u rs ?

J'ai toujours pensé que l'histoire demande le môme art que la tragédie : une exposition, un nœud, un dénouement, et qu'il est nécessaire de présenter tellement toutes les figures du tableau, qu'elles fassent valoir le principal personnage, sans affecter jamais l'envie de le faire valoir. C'est dans ce principe que j'écrirai et que vous dicterez.

Si ma mauvaise sauté et les circonstances présentes le permettaient, j'entreprendrais le voyage de Pélersbourg'', je travaillerais sous vos yeux, et j'avancerais plus en trois mois que je ne ferai en une année, loin de vous; mais les

(1) Voir la lettre citée plus haut, p. 598.

(2) Voltaire avait quitté momentanément la Suisse pour retourner auprès de l'Électeur palatin, qui l'avait si bien accueilli en 1753.

(3) Voltaire ménage l'amour-propre de celui qui doit le documenter.

(4) Prince des Mongols, mort en 1227, soumit les Tartares et fonda un empire qui s'étendait de la mer Noire à la mer de Chine. C'est tin des héros de l'Orphelin de la Chine. (V; p. 622 et suiv).

(5) Voltaire était sollicité de se rendre à Pètersbom-g, où l'Impératrice cherchait à l'attirer. On voit qu'en protestant de ses bonnes intentions, il se dégage habilement.

DF KF.RMN A I-I'RM V 609

peines que vous voulez bien prendre suppléeront à ce

voyage.

Ce que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Excellence n'est qu'une première et légère esquisse du grand tableau dont vous nie fournissez l'ordonnance.

Je vois, par vos Mémoires, que le baron (Je Slralemheim, qui nous a donné de meilleures notions de la Russie qu'aucun étranger, s'est pourtant trompé dans plusieurs endroits. Je vois que vous relevez aussi quelques méprises dans lesquelles est tombé M. le général Le Fort ' luimême, dont la famille m'a communiqué les Mémoires manuscrits. Vous contredites surtout un manuscrit très précieux, que j'ai depuis plusieurs années, de la main d'un ministre public qui résida longtemps à la cour de Pierre le Grand. 11 dit bien des choses que je dois omettre, parce qu'elles ne sont pas à la gloire de ce monarque, et qu'heureusement elles sont inutiles pour le gxand objet que nous nous proposons.

Cet objet est de peindre la création des arts, des mœurs. i\es lois, de la discipline militaire, du commerce, de la marine, de la police, etc., et non de divulguer ou des faiblesses ou des duretés qui ne sont que trop vraies. 11 ne faut pas avoir la lâcheté de lo^ désavouer, mais la prudence de n'en point parler, parce que je dois, ce me semble, imiter Tite-Live, qui traite les grands objets, et non Suétone, qui ne raconte que la vie privée.

.l'ajouterai qu'il y a des opinions publiques qu'il est bien difficile de combattre. Par exemple, Charles \lf avait en effet une valeur personnelle dont aucun prince n'approche. Celte valeur, qui aurait été admiraUe dans un grenadier, était peut-être un défaut dans un roi.

M. le maréchal de Sclnverin2, et d'autres généraux qui servirent sous lui, m'ont dit que, quand il avait arrangé

li Ne i Genève, en 1656, François Lefort servit d'abord en France. I! [>;issa en Russie et contribua à faire proclamer Pierre le Grand. Il aida efficacement ce prince dans son œuvre d'organisation de la Russie. 11 mourut en 1699. (V. page 108, note i),

(2) Le comte de Schwerin 1 15S4-1757), général né en Poméranie, servit sous Frédéric.

le plan général d'un combat, il leur laissait tous les détails; qu'il leur disait : « Faites donc vite: toutes ces minuties dureront-elles encore longtemps? » et il partait le premier, à la tête de ses drabans ', se faisait un plaisir de frapper et de tuer, et paraissait ensuite, après la bataille, d'un aussi grand sang-froid que s'il lût sorti de table.

Voilà, monsieur, ce que les hommes de tous les temps et de tous les pays appellent un héros; mais c'est le vulgaire de tous les temps et de tous les pays qui donne ce nom à la soif du carnage. Un roi-soldat est appelé uu héros; un monarque dont la valeur est plus réglée et moins éblouissante, un monarque législateur, fondateur et guerrier, est le véritable grand homme, et le grand homme est au-dessus du héros. Je crois donc que vous serez content quand je ferai cette distinction.

Quant au mot tsar, je désirerais savoir dans quelle année fut écrite la Bible slavone, où il est question du tsar David et du tsar Salomon. J'ai plus de penchant à croire que tsar ou thsar vient de sha que de César. Mais cela n'est d'aucune conséquence.

Le grand objet est de donner une idée précise et imposante de tous les établissements faits par Pierre Ier, el des obstacles qu'il a surmontés; car il n'y a jamais eu de grandes choses sans de grandes difficulté-.

J'avoue que je ne vois, dans sa guerre contre Charles XII, d'autre cause que celle de sa contenance, et je ne conçois pas pourquoi il voulait attaquer la Suède vers la mer Baltique, dans le temps que son premier dessein était de s'établi^sur la mer Noire. 11 y a souvent dans l'histoire des problèmes bien difficiles à résoudre.

J'attendrai, monsieur, les nouvelles instructions dont

vous voudrez bien m'honorer, sur les campagnes tle

Pierre le Grand, sur la paix avec la Suède, sur le procès

de son fils, sur sa mort, sur la manière dont on a soutenu

' les grands établissements qu'il a commencés, et sur tout

(1) Draban. V. J.e*

DE BERLIN A FERNE1 611

ce qui peut contribuer à la gloire de Votre empire. Le gouvernement de l'impératrice régnante est ce qui me paraît le plus glorieux, puisque c'est de tous les gouvernements le plus humain 1.

Les quatre pieds de Voltaire.

Le château de Ferney.

À M. Thikriot.

Aux Délices, 21 décembre 1758.

Vous vous trompez, mon ancien ami, j'ai quatre pattes au lieu de deux: un pied à Lausanne, dans une très belle maison pour l'hiver2; un pied aux Délices, près de Genève, où la bonne compagnie vient me voir : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney3 et dans le comté de Tourney, que j'ai acheté4, par bail eraph\ léolique ■', du président de Brosses.

M. Crommelin G se trompe beaucoup davantage sur tous les points. La terre de Ferney est aussi bonne qu'elle aélé négligée; j'y bâtis un assez beau château; j'ai chez moi la terre et le bois ; le marbre me vient par le lac de Genève. Je me suis fait, dans le plus joli pays de la terre, trois domaines qui se touchent. J'ai arrondi tout d'un coup 7 la terre de Ferney par des acquisitions utiles. Le tout monte à la valeur de plus de dix mille livres de rente, et m'en épargne plus de vingt, puisque ces trois terres défrayent

[i) L'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, régna de 1741 «r 1762. Elle voulait que, sous son règne, aucun de ses sujets ne fût puni de mort.

(2) Voltaire avait échangé sa maison de Monrion pour une autre maison, rue du Chêne, à l'extrémité de Lausanne.

(3) Voltaire acheta la terre de Ferney au commencement de novembre 1758.

(4) Acquisition toute récente, datant du 11 décembre 175S. Le comté ■ le Tourney est, comme Ferney, dans le pays de Gcx. Le président de Brosses (1709-1777), propriétaire du comté de Tourney, est surtout connu par ses Lettres sw l'Italie.

(5) Emphytéotique. V, Lex.

(6) Résident de France à Genève.

(7) Du même coup.

presque une maison où j'ai plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir.

<( Nave ferar magna an parva, ferar unus et idem '. »

Je vivrais très bien connue vous, mon ancien ami, avec cent écus par mois; mais Mme Denis, l'héroïne de l'amitié, et la victime de Francfort, mérite des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu. Vous laites très sagement d'appuyer votre philosophie de deux cents écus de renie de plus.

« Tractari mollius vins

« Imbccilla volet2... »

Et il vous faut :

« Mundus v ictus, non déficiente emmena3. »

Nous serons plus heureux, vous et moi, dans notre sphère que des ministres exilés, peut-être même que deministres en place. Jouissez de votre doux loisir; mais je jouirai de mes très douces occupations, de mes charrues à semoir, de mes taureaux, de mes vaches.

« Hanc vitam in terris Saturnus agebal1. »

Je me prépare à mettre en ordre les matériaux qu'on m'envoie de Hussic pour bâtir le monument de Pierre le Créateur, et j'aime encore mieux bâtir mon château. Tu us V.

Le rat des champs écrit au rat de ville.

A M. Thikriot.

Aux Délices, 17 septembre 1759.

11 y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, mon

(1) « Porté sur un grand ou sur un petit vaisseau, je serai toujours le même passager. » (Horace, lib. II, ép, u, v. 200.)

(2) « L'âge débile réclamera un traitement plus doux. »

(Horace, lib. II, sat. n, v. 85.)

(3) « Une existence élégante assurée par une fortune bonnète. »

(Horace, lib. I, ép. iv, v. 2.)

(4) « C'est la vie que menait Saturne sur la terre ».

(Virgile, Géorg., II, v. b'.'.s.j

DE HERIIN V FERXEÏ 613

cher el ancien ami ; je suis le rat des champs, et vous le rat de ville.

Rustieus urbanum murem mus pauper ferlur Accepisse cavo, veterem vêtus hospes amicum -.

Vous n'en avez pas tant fait; vous avez laissé là voire rat des champs. Ce n'est pourtant pas comme rat piqué de votre négligence qu'il n'a point écrit; c'est qu'il a été fort occupé dans tous ses trous-; car tandis que votre destinée vous a fait faire le long voyage de la rue Saint- Honoré à l'Arsenal3, et que vous avez ainsi couru d'un pôle à l'autre, j'ai bâti, labouré, planté et semé.

Rident vicfhi glebas et sa\a moveutem *.

Vous êtes retiré dans Paris, monsieur le paresseux; vous philosophez à votre aise chez M. de Paulmy; mais moi ii faut que je visite mes métairies, que je guérisse mes paysans et mes bœufs quand ils sont malades, que je marie des filles, que je mette en valeur des terres abandonnées depuis le déluge. Je vois autour de moi la plus effroyable misère dans le pays le plus riant; je me donne les airs de remédier un peu à tout le mal qu'on a fait pendant des siècles. Quand on se trouve en état de faire du bien à une demi-lieue de pays, cela est fort honnête5.

J'entends parler de gens qui vous ravagent, qui vous appauvrissent des deux et trois cents lieues, ou avec leurs plumes ou avec des canons '*'; ces gens-là sont des héros,

(i) « Un rat des champs invita, dit-on. un rat citadin dans son pauvre trou. C'était un vieil hôte recevant son vieil ami. »

(Horace, lib, II, sat. vi. v. 80)

(2) Dans toutes ses maisons de campagne.

(3j Rue Saint-Honoré, demeurait le comte de Montmorency, ancien protecteur de Thiériot; à l'Arsenal, habitait M. de Paulmy, nouveau Mécène du paresseux épicurien.

(4) .< Je tais rire mes voisins qui me voient retourner les mottes de terre et les pierres. » (Horace, lib. I, ep. xiv, v. 39.)

(5) Voltaire entreprend de jouer un rôle social! Cette réaction du grand propriétaire sur l'écrivain et le philosophé est des plus salutaires.

(6) Allusion aux maux de la guerre de Sept ans. Dans son roman de Candide, Voltaire s'appesantira sur ce point. Les plumes qui font tant d<? mal sont sans doute î < ■ i celles des diplomates.

des demi-dieux à pendre, mais je les respecte beaucoup.

On dit qu'à Paris vous n'avez ni argent, ni sens commun ; on dit que vous êtes malmenés sur mer et sur terre l; on dit que vous allez perdre le Canada ; on dit que vos rentes, vos effets publics2, courent grand risque. Quand je dis vous, j'entends nous, car je vogue dan» le même vaisseau; mais, en qualité de pauvre ermite habitant de frontière, je parle respcclueusemenl devant un habitant de la capitale.

Comme il faut lire quelquefois après avoir conduit sa charrue ou son semoir, dites-moi, je vous en prie, ce que c'est qu'une Histoire des Jésuites, ou de la morale des Jésuites,- ou des dogmes des Jésuites prouvés par les faits, en trois ou quatre volumes 3; en un mot, c'est une compilation de tout ce qu'ils ont fait de mémorable, depuis frère Cuignard jusqu'à frère Malagrida4. J'ai demandé ce livre à Paris, mais je n'en sais pas le litre.

Quid novi ? Comment vous portez-vous? N'êtes- vous pas gras à lard et assez honnêtement heureux? Si ita est, congratulor. Farewell, my dear 5,

Choix de lectures pour une libre penseuse.

A Mme la marquise du Deffand.

Aux Délices, 13 octobre 17ô'.t.

Vous me demandez ce que vous devez lire, comme les malades demandent ce qu'ils doivent manger; mais il

(1) Sur terre, à Milicien; sur mer. prés de Gibraltar. Lally Toilendai était sur le point de perdre l'Inde, Montcalm venait d'être battu et tué à Québec, dont la capitulation consacrait la perte du Canada.

(2) Effets publics. V. Lex.

(3) On ne sait au juste de quel ouvrage il est ici question, mais toute une campagne se poursuivait contre les Jésuites. Elle devait aboutir à la suppression de cet ordre, en 1762, par Ghoiseul.

(4) Le Père Guignard, impliqué dans le procès de Chàtel, fut exécuté un 1595; le père Malagrida était accusé d'avoir pris part à une conspiration contre le roi de Portugal et, quoiqu'on n'ait rien pu prouver contre lui, il devait être mis à mort en 1761.

(5) « S'il en est ainsi, je vous félicite» Adieu, mon cher. » (ô) Sur Madame du Deffsnd, V. p. 5<S5, n. 1.

DE biaii.ix A II: UN IV

ni:

faut avoir de l'appétit,' et vous avez peu d'appétit avec beaucoup de goût. Heureux qui a assez faim pour dévorer {'.Ancien Testament! Ne vous eu moquez point ; ce livre fait, cent fois mieux connaître qu'Homère les mœurs de l'ancienne Asie; c'est, de tous les monuments antiques, le

Madame Du Deffand, aveugle, dans son galon. D'après son portrait par Carmontelle (1717-1806), gravé par Forshel.

pins précieux. Mais vous, qui ne vous souciez pas de l'histoire de votre pays, quel plaisir prendrez-vous à celle des Juifs, de l'Kgyple et de Babylone ? J'aime les mœurs des patriarches, parce qu'ils cultivaient la terre comme moi. Laissez-moi lire l'Écriture sainte 1 et n'en parlons plus.

M. lis vous, madame, prétendez-vous lire comme on fait la conversation? prendre un livre comme on demande des nouvelles? le lire et le laisser là? en prendre un autre qui n'a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième? lui ce cas vous n'avez pas grand plaisir.

Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion: il faut

(1 ) Tl la lisait on etfet, mais dans une pensée de polémiste.

un grand objet qui intéresse, une envie de s'instruire déterminée qui occupe l'âme continuellement; cela est difficile à trouver, et ne se donne point. Vous êtes dégoûtée ; vous voulez seulement vous amuser, je le vois bien ; et les amusements sont encore assez rares.

Si vous étiez assez heureuse pour savoir l'italien, vous seriez sûre d'un bon mois de plaisir avec l'Arioste, vous vous pâmeriez de joie ; vous verriez la poésie la plus élégante et la plus facile, qui orne, sans effort, la plus féconde imagination dont la nature ait jamais fait présent à aucun homme. Tout roman devient insipide auprès de l'Arioste; tout est plat devant lui, et surtout la traduction de notre Mirabaud1.

Si vous aimez un tableau très fidèle de ce vilain monde, vous en trouverez un quelque jour. dans VHistoire générale des sottises du genre humain 2 (que j'ai achevée très impartialement). J'avais donné, par dépit, l'esquisse de cette histoire, parce qu'on en avait imprimé déjà quelques fragments ; mais je suis devenu plus hardi que je n'étais; j'ai peint les hommes comme ils sont.

La demi-liberté avec laquelle on commence à écrire en France n'est encore qu'une chaîne honteuse. Toutes vos grandes Histoires de France* sont diaboliques, non seulement parce que le fond en est horriblement sec et petit, mais parce que les Daniel sont plus petits encore. C'est un bien plat préjugé de prétendre que la France ait été quelque chose dans le monde depuis Raoul et Eudes jusqu'à la personne de Henri IV et au grand siècle de* Louis XIV4. Nous avons été de sots barbares en comparaison des Italiens, dans la carrière de tous les arts.

Nous n avons même que depuis trente ans appris un

(1) Mirabaud (1675-1760) a laissé une traduction Je la Jérusalem délivrée du Tasse et du Roland furieux d'Arioste.

(2) L'Essai sur les Mœurs. La première édition est de 1756.

(3) Le P. Daniel avait publié, en 1713, une grande Histoire de France (3 vol. in-l'°)* dont il donna plus tard un abrégé; cette histoire n'est guère qu'un long récit de batailles et d'opérations militaires.

(4) Inutile d'insister sur la légèreté et l'injustice de cette condam- • nation de toute notre histoire au moyen âge et au seizième siècle.

DE BEIll.tN A FERNEY 617

peu de bonne philosophie des Anglais l. fl n'y a aucune invention qui vienne de nous. Les Espagnols ont conquis un nouveau monde; les Portugais ont trouvé le chemin des Indes par les mers d'Afrique; les Arabes et les Turcs ont fondé les plus puissants empires ; mon ami2 le czar Pierre a créé, eu vingt ans, un empire de deux mille lieues; les Scythes démon impératrice Elisabeth viennent de battre mon roi de Prusse, tandis que nos armées sont chassées par les paysans de Zell et de Wolfenbuttell 3.

Nous avons eu l'esprit de nous établir en Canada, sur des neiges, entre des ours et des castors, après que les Anglais ont peuplé de leurs florissantes colonies quatre cents lieues du plus beau pays de la terre ; et on nous chasse encore de notre Canada.

Nous bâtissons encore de temps en temps quelques vaisseaux pour les Anglais, mais nous les bâtissons mal; et, quand ils daignent les prendre, ils se plaignent que nous leur donnons de mauvais voiliers.

Jugez, après cela, si l'histoire de France est un beau morceau à traiter amplement, et à lire 4 !

Ce qui fait le grand mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité, c'est un petit nombre de génies sublimes ou aimables, qui font qu'on parle aujourd'hui français à Vienne, Stockholm et Moscou. Vos ministres, vos intendants et vos premiers commis n'ont aucune part à cette gloire.

Que lirez-vous donc, madame ? Le duc d'Orléans régent daigna un jour causer avec moi au bal de l'Opéra; il me fit un grand éloge de Rabelais, et je le pris pour un prince de mauvaise compagnie, qui avait le goût gâté. J'avais

(1) Allusion à la publication des Lettres philosophiques et à ses études sur la philosophie de Newton.

(2) Il appelle le czar Pierre son ami, parce qu'il entre dans l'intimité de ce prince, dont il écrit l'histoire.

(3) Zell, ville du Hanovre; Wolfenbultel, ville du Brunswick. Allusion a m ère à la défaite infligée aux généraux français à Minden par les troupe.- liano\ riennes sous le commandement de Ferdinand de Brunswick.

(4) Quand Voltaire écrivait le .Sii-rle de Louis XIV, il n'était pas si exclusif, mais c'était avant la guerre de Sept ans.

alors un souverain mépris pour Rabelais. Je l'ai repris depuis, et, comme j'ai plus approfondi toutes les choses dont il se moque, j'avoue qu'aux bassesses près, dont il est trop rempli, une bonne partie de son livre m'a fait un plaisir extrême. Si vous eu voulez faire une élude sérieuse, il ne tiendra qu'à vous; mais j'ai peur que vous ne soyez pas assez savante et que vous ne soyez trop délicate.

Voltaire regrette qu'on n'ait pas « élaglié en français » les Œuvres philosophiques de Milord Bolingbroke, « c'est un prolixe personnage et sans aucune méthode; mais on en pourrait faire un ouvrage bien terrible pour les préjugés ». — « 11 y a un autre Anglais qui vaut mieux que lui : c'est Hume, dont on a traduit quelque chose avec trop de réserve- »

Plût à Dieu, madame, pour le bien que je vous veux, qu'on eût pu au moins copier fidèlement le conte du Tonneau, du doyen Swift! C'est un trésor de plaisanterie dont il n'y a point d'idée ailleurs. Pascal n'amuse qu'aux dépens des Jésuites; Swift divertit et instruit aux dépens du genre humain. Que j'aime la hardiesse anglaise ! Que j'aime les gens qui disent ce qu'ils pensent ! C'est ne vivre qu'à demi que de n'oser penser qu'à demi.

Voltaire conseille ensuite à Mme Du Deffaud la lecture de Lucrèce

Indépendamment des tableaux admirables qui se trouvent dans Lucrèce, et qui feront passer^son livre à la dernière postérité, il y a un troisième chant dont les raisonnements n'ont jamais été éclaircis par les traducteurs, et qui méritent bien d'être mis dans leur jour. Nous n'eu avons qu'une mauvaise traduction par un baron des Coutures. Je mettrai, si je vis 1, ce troisième chant en vers, ou je ne pourrai.

(1) Voltaire n'a pas mis ce projet à exécution.

Voici du monis comment il traduisait, au début du deuxième livre, le fumeux passage : Suave mari magno, etc.

« On voit avec plaisir dans le sein du repos, * Des mortels malheureux lutter contre les flots: On aime à voir de loin deux terribles armées Dans les champs de la mort au combat animées;

...Vous me demandez ce que je pense, madame ; je pense que nous sommes bien méprisables, et qu'il n'y a qu'un petit nombre d'hommes répandus sur la terre qui osent avoir le sens commun; je pense que vous êtes de ce petit nombre. Mais à quoi cela sert-il? A rien du tout. Lisez la parabole du Bramin 1, que j'ai eu l'honneur de vous envoyer; et je vous exhorte à jouir, autant que vous le pourrez, de la vie, qui est peu de chose, sans craindre la mort, qui n'est rien.

Ma lettre est devenue un livre, et un mauvais livre ; jetez-la au feu, et vivez heureuse, autant que la pauvre machine humaine le comporte.

Du plaisir de la lecture et d'un plaisir encore préférable.

A Mme la marquise du Deffamj.

Aux Délices, 12 avril 1760.

Je ne vous ai envoyé, madame, aucune, de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser un moment. J'ai rompu avec le genre humain pendant plus de six semaines; je me suis enterré dans mon imagination ; ensuite sont venus les ouvrages delà campagne, et puis la fièvre. Moyennant tout ce beau régime, vous n'avez rien eu et probablement \ous n'aurez rien de quelque temps.

Il faudra seulement me faire écrire : « Madame veut s'amuser, elle se porte bien, elle est en train, elle est de

Non que le mal d'autrui soit un plaisir si doux. Mais son danger nous plait, quand il est loin de nous. Heureux qui, retiré dans le temple des sages, Volt en paix sous ses pieds se former les orages, Qui contemple de loin les mortels insensés, De leur joug volontaire esclaves empressés. Inquiets, incertains du chemin qu'il faut suivre, Sans penser, sans agir, ignorant l'art de vivre, Dans l'agitation consumant leurs beaux jours, Poursuivant la fortune et rampant dans les cours ! O vanité de l'homme ! ô faiblesse ! ô misère!... »

(1) Histoire d'un bon Bramin.

bonne humeur, elle ordonne qu'on lui envoie quelques rogatons1 ; » et alors on l'era partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou historiques, ou poétiques, selon l'espèce d'amusement que voudra madame, à condition qu'elle les jettera au feu dès qu'elle se les sera fait lire 2.

Madame était si enthousiaste de Cl/triste3, que je l'ai lue, pour me délasser de mes travaux, pendant ma fièvre ; cette lecture m'allumait le sang. 11 est cruel pour un homme aussi vif que je le suis de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que Mlle Clarisse aime un débauché, nommé M. de Lovelacc. Je disais : « Quand tous ces gens-là seraient ines parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. » Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. Il n'y a de bon, ce me semble, que ce qu'on peut relire sans dégoût.

Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l'imagination et qui flattent l'oreille par l'harmonie. 11 faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques, entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace, Virgile, Ovide plairont toujours, excepté dans les traductions qui les gâtent.

J'ai relu, après Clarisse, quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures, et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace ; mais

(1) Rogatons. Y. Lex.

(2) Recommandation qui en dit long.

(3) Clarisse, héroïne de Richardson, romancier anglais 11(589-1701), dont les ouvrages ont eu le plus grand succès au dix-huitième siècle : Paméla (1741), Clarisse Ifarloioe (1748), Charles Grandison (1753).

DE BETU.TN \ FERXEY

si Horace est le premier des faiseurs de bonnes épîtres, Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons. Il ne faut pas qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation; mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui.

Il y a un plaisir bien préférable à tout cela; c'est celui de voir verdir de vastes prairies, et croître de belles moissons : c'est la véritable vie de l'homme, tout le reste est illusion '.

.le vous demande pardon, madame, de vous parler d'un plaisir qu'on goûte avec ses deux yeux *' : vous ne connaissez plus que ceux de l'âme. Je vous trouve admirable de soutenir si bien voire état : vous jouissez au moins de toutes les douceurs de la société. 11 est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour ; et il me semble qu'à la longue cela est bien- insipide. 11 n'y a que les goûts el les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous mettez à la place de ces passions la philosophie, qui ne les vaut pas et moi, madame, j'y mets le tendre et respectueux attachement que j'aurai toujours pour vous...

(1) Voltaire est à peu près conquis par la terre.

(2) Mme du Deti'and était devenue aveugle en 1751, à l'âge de cinquante-quatre ans.

Cul-de-lampe tiré dis Eléments de la philosophie du Newton., 1738.

En-tète lire des Œuvres, édition de 1741.

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