Chapitre XXV. — Des Normands vers le neuvième siècle
Tout étant divisé3, tout était malheureux et faible. Cette
confusion ouvrit un passage aux peuples de la Scandinavie et aux habitants des bords de la mer Baltique. Ces sau- Irop nombreux, n'ayant à cultiver que des terres ingrates, manquant de manufactures, et privés des arts, ne cherchaient qu'à se répandre loin de leur patrie. Le brigandage et la piraterie leur étaient nécessaires, comme- le carnage aux bêtes féroces. En Allemagne on les appelait Normands, hommes duNord, sans distinction, comme nous disons encore en général les corsaires de Barbarie. Dès le quatrième siècle ils se mêlèrent aux flots des autres barbares, qui portèrent la désolation jusqu'à Rome et en
(1) Bossuet, quarnl il parie en philosophe chrétien et en théologien. s'attache à montrer comment Dieu a dirigé le peuple juif et comment ii a substitué au judaïsme le christianisme; mais quand il parle en historien, il étudie les causes humaines des événements, ces autres i "uses auxquelles Voltaire fait ici allusion.
(2) Voltaire continue en insistant sur la barbarie des Gaulois, des Germains, des Espagnols, des Bretons, des Sarmates. Il annonce, en finissant, l'intention d'étudier le globe « de la même manière qu'il parait avoir été civilisé, c'est-à-dire depuis; les pays orientaux jusqu'aux nôtres ».
(3) L'historien vient de montrer dans le chapitre précédent l'endettement de l'Empire de Charlemagne sous les successeurs de ce prince.
Voltaire 21
<;i2 VOLTAIRE
Afrique. On a vu que, resserrés sous Charlemagne, ils craignirent l'esclavage. Dès le temps de Louis le Débonnaire, ils commencèrent^ leurs courses. Les forêts, dont ces pays étaient hérissés, leur fournissaient assez de bois pour construire leurs barques à deux voiles et à rames. Environ cent hommes tenaient dans ces bàlimenls, avec leurs provisions de bière, de biscuit de mer, de fromage, et de viande fumée1. Ils côtoyaient les terres, descendaient où ils ne trouvaient point df résistance, et retournaient chez eux avec leur butin, qu'ils partageaient ensuite selon les lois du brigandage, ainsi qu'il se pratique en Barbarie. Dès l'an 843 2, ils entrèrent en France par l'embouchure de la rivière de Seine, et mirent la ville de Rouen au pillage. Une autre flotte entra par la Loire, et dévasta tout jusqu'en Tourainc. Ils emmenaient les hommes en esclavage, prenant jusqu'aux enfants pour les élever dans leur métier de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout était emporté. Ils vendaient quelquefois sur une côte ce qu'ils avaient pillé sur une autre. Leurs premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigents. Les habitants des côtes. germaniques et gauloises se joignirent à eux, ainsi que tant de renégats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux d'Alger.
En 844, ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presque à la fois en Angleterre, en France, et en Espagne. 11 faut que le gouvernement des Français et des Anglais fût moins bon que celui des mahométans 3 qui régnaient en Espagne; car il n'y eut nulle mesure prise par les Français ni par les Anglais pour empêcher ces irruptions; mais en Espagne les Arabes gardèrent leurs côtes et repoussèrent enfin les pirates.
En 845, les Normands pillèrent Hambourg, et pénétrè-
(t) On remarquera avec quel souci dm la précision l'historien s'intéresse au détail réaliste de la vie de ces barbares.
{2) Plus exactement dès 841.
(3) Voltaire n'est pas fâché de noter cette infériorité des Chrétiens par rapport aux Musulmans. Mais n'est-il pas vraisemblable que l'Espagne, plus éloignée du point de départ des Normands, fut attaquée moins directement que les pays situés plus au nord
rent avant dans l'Allemagne. Ce n'était plus alors un rainas do corsaires sans ordre : c'était une flotte de six cents bateaux, qui portait une armée formidable. Un roi de Danemark, nomme Éric, était à leur tète. Il gagna deux batailles avant de se rembarquer. Ce roi des pirates, après être retourné cbez lui avec les dépouilles allemandes, envoie en France un des chefs de corsaires, à qui les histoires donnent le nom de Régnier. Il remonte la Seine avec cent vingt voiles. Il n'y a point d'apparence que ces cent vingt voiles portassent dix mille hommes. Cependant, avec un nombre probablement inférieur, il pille Koucn une seconde fois et vient jusqu'à Paris. Dans de pareilles invasions, quand la faiblesse du gouvernement n'a pourvu a rien, la terreur du peuple augmente le péril, et le plus grand nombre fuit devant le plus petit. Les Parisiens L, qui se défendirent dans d'autres temps avec tant de courage, abandonnèrent alors leur ville ; et les Normands n'y trouvèrent que des maisons de bois qu'ils brûlèrent. Le malheureux roi Charles le Chauve2, retranché à Saint-Denis, avec peu de troupes, au lieu de s'opposer à ces barbares, acheta de quatorze mille marcs d'argent la retraite qu'ils daignèrent faire...
Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner à ces pirates de nouveaux moyens de faire la guerre et s'ôter celui de la soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiéger Bordeaux, qu'ils pillèrent. Pour comble d'humiliation et d'horreur, un descendant de Charlemagne, Pépin3, roi d'Aquitaine, n'ayant pu leur résister, s'unit avec eux; et alors la France, vers l'an 858, fut entièrement ravagée. Les Normands forlifiés de tout ce qui se joignait à eux, désolèrent longtemps
(1) Les Normands attaquèrent Paris quatre fois en quarante ans (845, 856, 861, 885).
(2) Charles le Chauve, fils de Louis le Débonnaire, régna de 840 à S77. On sait qu'il lit avec ses frères, Lothaire et Louis le Germanique, le partage de l'Empire, connu sous le nom de Traité de Verdun (843). Le germent de Louis le Germanique en langue romane est le plus ancien texte de notre langue.
(3)11 s'agit de Pépin II, petit-fils de Louis le Débonnaire.
l'Allemagne, la Flandre, l'Angleterre. Nous avons vu, depuis peu, des armées de cent mille hommes pouvoir à peine prendre deux villes après des victoires signalées : tant l'art de fortifier les places et de préparer les ressources a été perfectionné. Mais alors des. barbares, combattant d'autres barbares désunis, ne trouvaient, après le premier succès presque rien qui arrêtât leurs courses. Vaincus quelquefois, ils reparaissaient avec de nouvelles forces.
Godefroy, prince de Danemark, à qui Charles le Gros ' céda enfin une partie de la Hollande, en 882, pénètre delà Hollande en Flandre; ses Normands passent de la Somme à l'Oise sans résistance, prennent et brûlent Pontoise. el arrivent par eau et par terre devant Paris.
(885). Les Parisiens, qui s'attendaient alors à l'irruption des Barbares, n'abandonnèrent point la ville, comme autrefois. Le comte de Paris, Odon ou Eudes, que sa valeur éleva depuis sur le trône de France, mit dans la ville un ordre qui anima les courages, et qui leur tint lieu de tours et de remparts.
Sigefroy, chef des Normands, pressa le siège avec une fureur opiniâtre'2, mais non destituée d'art. Les Normands se servirent du bélier pour battre les murs. Cette invention est presque aussi ancienne que celle des murailles; car les hommes sont aussi industrieux pour détruire que pour édifier. Je ne m'écarterai ici qu'un moment de mon sujet pour observer que le cheval de Troie n'était précisément que la même machine, laquelle on armait dune tète de cheval de métal, comme on y mit depuis une tète de bélier; et c'est ce que Pausanias nous apprend dans sa description de la Grèce. Ils firent brèche et donnèrent trois assauts. Les Parisiens les soutinrent avec un courage inébranlable. Ils avaient à leur tète non seulement le
(1) Charles le Gros (832-888), troisième fils de Louis le Germanique, empereur en 881, régent de France pendant la minorité de Charles le Simple, se déshonora par sa faiblesse en face des Normands et fut déposé en 887.
(2) Les Normands étaient au nombre de trente mille, montés sur sept cents barques. Paris se réduisait alors à I i le de la Cité.
ESSAI Sltt LES MOEURS ■ 643
comte Eudes, mais encore leur évêque Goslin , qui chaque jour, après avoir donné la bénédiction à son peuple, se mettait sur la brèche, le casque en tête, un carquois sur le dos et une hache à sa ceinture, et ayant planté la croix sur le rempart, combattait à sa vue. Il parait que cet évêque avait dans la ville autant d'autorité, pour le moins, que le comte Eudes, puisque ce fut à lui que Sigefroy s'était d'abord adressé pour entrer par sa permission dans Paris. (Je prélat mourut de ses fatigues au milieu du siège, laissant une mémoire respectable et chère; car s'il arma des mains que la religion réservait seulement au ministère de l'autel, il les arma pour cet autel même et pour ses citoyens, dans la cause la plus juste et pour la défense la plus nécessaire, première loi naturelle, qui est toujours au-dessus des lois de convention...
Les Normands tinrent la ville assiégée une année et demie ; les Parisiens éprouvèrent toutes les horreurs qu'entraînent dans un long siège la famine et la contagion qui en sont les suites, et ne furent point ébranlés. Au bout de ce temps, l'empereur Charles le Gros, roi de France, parut enfin à leur secours, sur le mont de Mars, qu'on appelle aujourd'hui Montmartre1; mais il n'osa pas attaquer les Normands : il ne vint que pour acheter encore une trêve honteuse. Ces barbares quittèrent Paris pour aller assiéger Sens et piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Mayence 2 assembler ce parlement qui lui ôta un trône dont il était si indigne.
Les Normands continuèrent leurs dévastations; mais, quoique ennemis du nom chrétien, il ne leur vint jamais en pensée3 de forcer personne à renoncer au christianisme, ils étaient à peu près tels que les Francs, les Goths, les AJains, les Huns, les Hernies, qui, en cherchant au cinquième siècle de nouvelles terres, loin d'imposer une re-
(1) L'étymologie de Mont des martyrs (en souvenir de saint Denis et do ses compagnons qui y lurent décapités) paraît plus fondée.
(2) Il fut déposé à la diète de Tribur, sur la Schwarzach, près de la rive droite du Rhin.
(3) En pensée. V Notes gramra., p. 989, VIII, 6.
ligion aux Romains, s'accommodèrent aisément de la leur : ainsi les Turcs, en pillant l'empire des califes, se sont soumis à la religion mahométane l.
Enfin Rollon ou Raoul, le plus illustre de ces brigands du Nord, après avoir été chassé du Danemark, ayant rassemblé en Scandinavie tous ceux qui voulurent s'attacher à sa fortune, tenta de nouvelles aventures, et fonda l'espérance de sa grandeur sur la faiblesse de l'Europe. 11 aborda 2 l'Angleterre, où ses compatriotes étaient déjà établis ; mais, après deux victoires inutiles, il tourna du côté de la France, que d'autres Normands savaient ruiner, mais qu'ils ne savaient pas asservir.
Rollon fut le seul de ces barbares qui cessa d'en mériter le nom, eu cherchant un établissement fixe. Maître de Rouen sans peine, au lieu de la détruire, il en fit relever les murailles et les tours. Rouen devint sa place d'armes; de là il volait tantôt en Angleterre, tantôt en France, faisant la guerre avec politique comme avec fureur. La Fiance était expirante sous le règne de Charles le Simple, roi de nom, et dont la monarchie était encore plus démembrée par les ducs, par les comtes, et par les barons, ses sujets, que par les Normands. Charles le Gros n'avait donné que de l'or aux barbares : Charles le Simple offrit à Rollon sa fille et ses provinces 3.
(912) Rollon demanda d'abord la Normandie; et on fut trop heureux de la lui céder. 11 demanda ensuite la Bretagne : on disputa; mais il fallut la céder encore avec des clauses que le plus fort explique toujours à son avantage. Ainsi la Bretagne, qui était tout à l'heure un royaume, devient un fief de la Neustrie, et la Neustrie, qu'on s'accoutuma bientôt à nommer Normandie, du nom de ses usurpateurs, fut un État séparé, dont Tes ducs rendaient un vain hommage à la couronne de France.
(1) Mais depuis, vis-à-vis des chrétiens, ils se montrèrent très fanatiques.
(2) Aborda. V. Lex.
(3) Ce fut le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), qui mit iin aux invasions normandes. Charles le Simple, fils de Louis le Bègue et petit-fils de Charles le Chauve, ne fut qu'un fantôme de roi. Né en 879, il fut
L'archevêque de Rouen sut persuader à Rollon de se faire chrétien. Ce prince embrassa volontiers une religion qui affermissait sa puissance.
Les véritables conquérants sont ceux qui savent faire des lois. Leur puissance est stable; les autres sont des torrents qui passent. Rollon, paisible, fut le seul législateur de sou temps dans le continent chrétien. On sait avec quelle inflexibilité il rendit la justice. Il abolit le vol chez les Danois, qui n'avaient jusque-là vécu que de rapine. Longtemps après lui, son nom prononcé était un ordre aux officiers de justice d'accourir pour réprimer la violence ; et de là est venu cet usage de la clameur de haro 1, si connue en Normandie. Le sang des Danois et des Francs mêlés ensemble produisit ensuite dans ce pays ces héros qu'on verra conquérir l'Angleterre, Naples et la Sicile.
Chapitre LVIII. — De saint Louis. Son gouvernement, sa croisade, nombre de ses vaisseaux, ses dépenses, sa vertu, son imprudence, ses malheurs.
Louis IX paraissait un prince destiné à réformer l'Europe, si elle avait pu l'être; à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. 11 sut accorder une politique profonde avec une justice exacte; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange : prudent et ferme dans le conseil, Intrépide dans les combats sans être emporté, compatisplusieurs, fois évincé du trône en faveur de Charles le Gros, puis d Eudes, comte de Paris ; enfin, d'Hugues le Grand, père d'Hugues Capet. Il termina ses jours dans une prison, au château de Péronne (929).
il Klymologie contestable. « Cette opinion était, au commencement du quatorzième siècle, celle de G. Guiart, qui, il est vrai, l'interprétait autrement et y voyait un cri d'effroi. Diez la condamne et dit que ha n'est pas l'exclamation qui devrait se trouver ici. Il propose l'ancien haut allemand liera ou hara, ancien saxon lierod, qui signifie ici, de sorte que le sens de haro serait : viens ici, viens à mon secours; enfin herod permet d'expliquer l'ancien verbe hareder^ harauder, pousser d»3 cris. ., « (F.1TTKK.)
saut comme s'il n'avait jamais été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu.
Il avait, conjointement avec la régente, sa mère, qui savait régner, réprimé l'abus de la juridiction trop étendue des ecclésiastiques. Ils voulaient1 que les officiels de justice saisissent les biens de quiconque étail excommunié, sans examiner si l'excommunication était juste ou injuste. Le roi, distinguant très sagement les lois eivilesauxquelles tout doit être soumis, et les lois de l'Église dont l'empire ne doit s'étendre que sur les consciences, ne laissa pas plier les lois du royaume sous cet abus des excommunications. Ayant, dès le commencement de son administration, contenu les prétentions des évoques et des laïques dans leurs bornes, il avait réprimé les factions de la Bretagne; il avait gardé une neutralité prudente entre les emportements de Grégoire IX 3 et les vengeances de l'empereur Frédéric 11.
Son domaine, déjà fort grand, s'était accru de plusieurs terres qu'il avait achetées. Les rois de France avaient alors pour revenus le.urs biens propres, et non ceux des peuples. Leur grandeur dépendait d'une économie bien entendue, comme celle d'un seigneur particulier.
Celte administration l'avait mis en état de lever de fortes armées contre le roi d'Angleterre Henri lll4, et contre des vassaux de France unis avec l'Angleterre.
(1) Les ecclésiastiques voulaient...
(2) « 11 se produisit pendant la régence de Blanche de Castille des conflits entre la couronne et les prélats les plus puissants, les archevêques île Rouen et de Reims, l'évêque de Beauvais, etc. Pour des questions d'intérêt secondaire, les prélats lançaient l'interdit sur les domaines royaux situés dans leurs diocèses. Le conseil du roi répondait par la saisie de leur temporel en tout ou en partie. Manche de Castille ne pouvait permettre que les évêques restassent, pour la partie temporelle de leur gouvernement, indépendants du pouvoir royal, ni qu'ils défendissent leurs prétentions avec des armes spirituelles, elle assembla ses barons à Saint-Denis (septembre 1235) et, après avoir pris leur avis, elle se plaignit au pape. » {H. de F. de Dareste, II, p. 206.)
(3) Grégoire IX, pape de 1227 à 1241, excommunia deux fois l'empereur Frédéric II, prince très remarquable, intelligent et très cultive, mais impie et débauché, qui commit toutes sortes de violences.
(4) Henri III (1216-1272), fils de Jean sans Terre, n'avait que neuf ans quand il succéda à son père. 11 voulut reconquérir les provinces de
Henri 111, moins riche, moins obéi de ses Anglais, n'eut ni d'aussi bonnes troupes, ni d'aussitôt prêtes. Louis le battit deux fois, et surtout à la journée de Taillebourg, en Poitou. Le roi anglais s'enfuit devant lui. Cette guerre fut suivie d'une paix utile (1241). Le roi n'oublia pas même d'obliger l'Anglais à payer cinq mille livres sterling poulies frais de la campagne.
Quand on songe qu'il n'avait pas vingt-quatre ans lorsqu'il se conduisit ainsi, et que son caractère était fort audessus de sa fortune, on voit ce qu'il eût fait s'il fût demeuré dans sa patrie ; et on gémit que la France ait été si malheureuse par ses vertus mêmes, qui devaient faire le bonheur du monde.
L'an 1244, Louis, attaqué d'une maladie violente, crut, dit-on, dans une léthargie, entendre une voix qui lui ordonnait de prendre la croix contre les infidèles. A peine pul-il parler, qu'il fit vœu de se croiser. La reine sa mère, la reine sa femme, son conseil, tout ce qui l'approchait, sentit le danger de ce vœu funeste *. L'évèque de Paris même lui en représenta les dangereuses conséquences; mais Louis regardait ce vœu comme un lien sacré qu'il n'était pas permis aux hommes de dénouer. Il prépara pendant quatre années cette expédition (1248). Enfin laissant à sa mère le gouvernement du royaume, il part avec sa femme et ses trois frères, que suivent aussi leurs épouses : presque toute la chevalerie de France raccompagne. Il y eut dans l'armée près de trois mille chevaliers bannerets 2. Une partie de la flotte immense qui portait tant de princes et de soldats, part de Marseille, l'autre d'Aigues-Mortes, qui n'est plus un port aujourd'hui.
La plupart des gros vaisseaux ronds qui transportèrent les troupes furent construits dans les ports de France. Ils
France que Philippe-Auyuste avait conlisquées en 1203 (Normandie) Maine, Touraine, Anjou, Poitou).
(1) Dans ce chapitre, qui marque chez l'auteur un remarquable effort d'impartialité. Voltaire s'incline devant la vertu de saint Louis, mais, en revanche, il incrimine avec vivacité les Croisades.
(2) I.e chevalier banneret était celui qui était accompagné dp se^
i\ réunis sous sa bannière.
étaient au nombre de dix-huit cents. Un roi de France ne pourrait aujourd'hui faire un pareil armement, parce que les bois sont incomparablement plus rares, tous les frais plus grands à proportion, et que l'artillerie nécessaire rend la dépense plus forte, et l'armement beaucoup plus difficile.
On voit, par les comptes de saint Louis, combien ces croisades appauvrissaient la France. 11 donnait au seigneur de Valéry huit mille livres pour trente chevaliers, ce qui revenait à près de cent quarante-six mille livres numéraires de nos jours1. Le connétable avait pour quinze chevaliers trois mille livres. L'archevêque de Reims et l'évèque de Langres recevaient chacun quatre mille livres pour quinze chevaliers que chacun d'eux conduisait. Cent soixante et deux chevaliers mangeaient aux tables du roi. Ces dépenses et les préparatifs étaient immenses.
Si la fureur des croisades et la religion des serments avaient permis à la vertu de Louis d'écouter la raison, non seulement il eût vu le mal qu'il faisait à son pays, mais l'injustice extrême de cet armement qui lui paraissait si juste.
Le projet n'eùt-il été que d'aller mettre les Français en possession du misérable terrain de Jérusalem, ils n'y avaient aucun droit2. Mais on marchait contre le vieux et sage Mélecsala3, Soudan d'Egypte, qui certainement n'avait rien à démêler avec le roî de France. Mélecsala était musulman; c'était là le seul prétexte de lui faire la guerre. Mais il n'y avait pas plus de raison à ravager F Egypte parce qu'elle suivait les dogmes de Mahomet, qu'il
(1) Ou 169.000 livres, si l'on entend la livre numéraire d'or.
(2) Tant que les Arabes avaient possédé Jérusalem, les chrétiens n'avaient point songé à faire la guerre pour leur disputer les Lieux saints, parce que les Arabes s'étaient toujours montrés tolérants et n'avaient jamais mis obstacle aux pèlerinages. Les choses avaient changé depuis que Jérusalem était tombée entre les mains des Soldjoucides (1078). « Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime. Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans tout l'Orient un grand et terrible événement... Les Mongols s'étaient ébranlés du Nord et peu ù peu descendaient par toute l'Asie. » (Michelet, //. de F., ni, p. 128.)
(3) Mélecsala, plus exactement Malek Salfh (1240-1249).
n'y en aurait aujourd'hui à porter la guerre à la Chine parce que la Chine est attachée à la morale de Confucius l.
Louis mouilla dans l'île de Chypre : le roi de cette île se joint à lui; on aborde en Egypte. Le Soudan d'Egypte ne possédait point Jérusalem. La Palestine alors était ravagée par les Corasmins3 : le sultan de Syrie leur abandonnait ce malheureux pays, et le calife de Bagdad, toujours reconnu et toujours sans pouvoir, ne se mêlait plus de ces guerres. Il restait encore aux chrétiens Ptolémaïs, Tyr, Antioche, Tripoli. Leurs divisions les exposaient continuellement à être écrasés par les sultans turcs et par les Corasmins.
Dans ces circonstances, il est difficile de voir pourquoi le roi de France choisissait l'Egypte pour le théâtre de la guerre4. Le vieux Mélecsala, malade, demanda la paix; on la refusa. Louis, renforce par de nouveaux secours arrivés de France, était suivi de soixante mille combattants, obéi, aimé, ayant en. tète des ennemis déjà vaincus, un Soudan qui touchait à sa fin. Qui n'eût cru que l'Egypte et bientôt la Syrie seraient domptées ? Cependant la moitié
(1) On ne peut juger équitablement les Croisades en faisant complètement abstraction des sentiments qui les ont inspirées. Si saint Louis avait « écouté la raison », comme dit Voltaire, il aurait été peut-être plus sage et plus utile à son royaume d'une manièro immédiate, mais il n'aurait pas été le croyant, le héros, le saint, que son temps a admiré et que Voltaire respecte malgré lui. Même en nous plaçant au point de vue naturel, son héroïque « folie » a plus servi son royaume que n'eût fait une politique prudente.
(2) Saladin, soudan d'Kgypte. avait pris Jérusalem en 1187. Depuis cette époque jusqu'au seizième siècle, la Palestine reBta, d'une manière générale, sous la domination égyptienne.
(3) Ou Ghorasmiens, peuples qui habitaient le pays situé au sud de la mer d'Aral. Une principauté s'y était formée sous un chef turr. au dixième siècle. « La catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad \2h<,\ une autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens, précurseur» des Mongols, avaient envahi la Terré sainte; ils avaient remporté à Gaza, malgré l'union des Chrétiens et des Musulmans, une sanglante victoire. » (Michei.et, m, p. 134.)
(4) « Ce n'était pas une simple guerre, une expédition que saint Louis projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Egypte. On pensait alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la Terre sainte, il fallait avoir l'Egypte pour point d'appui. » (Michelet, III, p. 137.)
de cette année florissante périt de maladie; l'autre moitié est vaincue près de la Massoure1. Saint Louis voit tuer son frère Robert d'Artois (1"250); il est pris avec ses deux autres frères, le comte d'Anjou et le comte de Poitiers. Ce n'était, plus alors Mélecsala qui régnait en Egypte, c'était son fils Almoadan2. Ce nouveau Soudan avait certainement de la grandeur d'ànie ; car le roi Louis lui ayant offert pour sa rançon et pour celle des prisonniers un millier de besants 3 d'or, Almoadan lui en remit la cinquième partie.
Ce Soudan fut massacré par les Mameluks, dont son père avait établi la milice. Le gouvernement, partagé alors, semblait devoir être funeste aux chrétiens. Cependant le conseil égyptien continua de traiter avec le roi. Le sire de Joinville rapporte que les émirs même proposèrent, dans une de leurs assemblées, de choisir Louis pour leur soudan.
Joinville était prisonnier avec le roi. Ce que raconte un homme de son caractère a du poids sans doute; mais ♦ qu'on fasse réflexion combien dans un camp, dans une maison, on est mal informé des faits particuliers qui se passent dans un camp voisin, dans une maison prochaine; combien il est hors de vraisemblance que des musulmans songent à se donner pour roi u\i chrétien ennemi, qui ne connaît ni leur langue, ni leurs mœurs, qui déteste leur religion et qui ne peut être regardé par eux que comme un chef de brigands étrangers, on verra que Joinville n'a rapporté qu'un discours populaire. Dire fidèlement ce qu'on a entendu dire, c'est souvent rapporter de bonne foi des choses au moins suspectes.
Saint Louis, délivré de captivité, se relire en Palestine et y demeure près de quatre ans avec les débris de ses vaisseaux et de son armée. 11 va visiter Nazareth au lieu de retourner en France, et enfin ne revient dans sa patrie
(1 i Mansourah, ville située à 59 kilomètres au sud-ouest de Damiette sur la branche orientale du Nil.
(2) Malek-el-Moadham.
(3) liesanl. Y. Lex.
ESSAI SUIt LES MOEURS 653
qu'après la mort de la reine Blanche, sa mère; mais il \ rentre pour former une croisade nouvelle.
Son séjour à Paris lui procurait continuellement dr> avantages et de la gloire. Il reçut un honneur qu'on ne peut rendre qu'à un roi vertueux. Le roi d'Angleterre Henri III et ses barons le choisirent pour arbitre de leurs querelles. Il prononça l'arrêt. en souverain; et si cet arrêt, qui favorisait Henri III, ne pul apaiser le^ troubles de l'Angleterre, il fit voir au moins à l'Europe quel respect les hommes ont malgré eux: pour la vertu. Son frère, le comte d'Anjou, dut à la réputation de Louis et au bon ordre de son royaume l'honneur d'être choisi par le pape pour roi de Sicile l, honneur qu'il ne méritait pas par luimême. ■<
Louis cependant augmentait ses domaines de l'acquisisilion de Namur, de Péronne, d'Avranches, de Mortagne, du Perche; il pouvait ôier aux rois d'Angleterre tout ce qu'ils possédaient en France. Les querelles de Henri III et de ses barons lui facilitaient les moyens; mais il préféra la justice à l'usurpation. Il les laissa jouir de la Guyenne, du Périgord, du Limousin; mais il les fil renoncer pour jamais à la Touraine, au Poitou, à la Normandie, réunis à la couronne par Philippe-Auguste : ainsi la paix fut affermie avec sa réputation.
Il établit le premier la justice du ressort; et les sujets opprimés par les sentences arbitraires des juges commencèrent à pouvoir porter leurs plaintes à quatre grands bailliages royaux, créés pour les écouter. Sous lui, des lettrés commencèrent à être admis aux séances de ces parlements dans lesquels des chevaliers, qui rarement savaient lire, décidaient de la fortune des citoyens. 11 joignit à la piété d'un religieux la fermeté éclairée d'un roi, en réprimant les entreprises do la cour de Home par cette fameuse pragmatique 9 qui conserve les anciens droits de
il) En 1260.
(21 Ordonnance royale attribuée à saint Louis, dans laquelle ce prince, précisant les relations de la France avec Rome, aurait limité les droits du Saint-Siège et affirmé les libertés dites gallicanes. On
l'Église, nommés libertés de l'Eglise gallicane, s'il est vrai que cette pragmatique soit de lui.
Enfin treize ans de sa présence réparaient en France tout ce que son absence avait ruiné; mais sa passion pour les croisades l'entraînait. Les papes l'encourageaient *. Clément IV lui accordait une décime2 sur le clergé pour trois ans. Il part enfin une seconde fois, et à peu près avec les mêmes forces. Son frère, Charles d'Anjou, que le pape avait fait roi de Sicile, doit le suivre. Mais ce n'est plus ni du côté de la Palestine, ni du côté de l'Egypte, qu'il tourne sa dévo tion et ses armes. Il fait cingler sa flotte vers Tunis.
Les chrétiens de Syrie n'étaient plus la race de ces premiers Francs établis dans Àntioçhe et dans Tyr; c'était une génération mêlée de Syriens, d'Arméniens, d'Européans8. On les appelait Poulains, et ces restes sans vigueur étaient pour la plupart soumis aux Egyptiens. Les chrétiens n'avaient plus de villes fortes que Tyr et Plolémaïs.
Les religieux templiers et hospitaliers, qu'on peut en quelque sens comparer à la milice des Mameluks, se faisaient entre eux, dans ces villes mêmes, une guerre si cruelle, que dans un combat de ces moines militaires il ne resta aucun templier en vie.
Quel rapport y avait-il entre cette situation de quelques métis sur les côtes de Syrie et le voyage de saint Louis à
admet aujourd'hui que cette pièce, mentionnée pour la première fois au quinzième siècle, estl'ceuvre d'un jurisconsulte de celte époque.
(1) « La Syrie nageait dans le sang... Il y eut je ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi; plusieurs furent ècorchés vifs. Dans la seule Antioçhe, dix-sept mille furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage. A ces terribles nouvelles, il y eut en Europe tristesse et douleur, mais aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie au c<eur. 11 ne dit rien, mais écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV, qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade «de notre point de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge. son vrai fils, son dernier enfant, abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses pères, les héros des Croisades, qu'il laissât au vent les os des martyrs sans entreprendre de les inhumer .. » (Miciielet, m, p. 166.)
(i) Décime. V. Lex.
(3) Européans V. Lex
Tunis ? Sou frère, Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, ambitieux, cruel, intéressé, faisait servir la simplicité héroïque de Louis à ses desseins. 11 prétendait que le roi de Tunis lui devait quelques années de tribut, il vous lait se rendre maître de ces pays ; et saint Louis espérait, disent tous les historiens (je ne sais sur quel fondement ), convertir le roi de Tunis. Étrange manière de gagner ce luabomélau au christianisme ! On fait une descente à main armée dans ses États, vers les ruines de Carthage.
Mais bientôt le roi est assiégé lui-même dans son camp par les Maures réunis; les mêmes maladies que l'intempérance de ses sujets transplantés et le changement de climat avaient attirées dans son camp eu Egypte, désolèrent son camp de Cartbage. Un de ses fds, né à Damiette pendant la captivité, mourut de cette espèce de contagion devant Tunis. Enfin le roi en fut attaqué; il se fit étendre sur la cendre (1270),' et expira à l'âge de cinquante-cinq ans, avec la piété d'un religieux et le courage d'un grand homme. Ce n'est pas un des moindres exemples des jeux de la fortune, que les ruines de Carthage aient vu mourir un roi chrétien, qui venait combattre des Musulmans dans un pays où Didon * avait apporté les dieux des Syriens. A peine est-il mort que son frère, le roi de Sicile, arrive. On fait la paix avec les Maures, et les débris des chrétiens sont ramenés en Europe.
On ne peut guère compter moins de cent mille personnes sacrifiées2 dans les deux expéditions desaint Louis. Joignez les cent cinquante mille qui suivirent Frédéric Barberousse, les trois cent mille delà croisade de Philippe- Auguste et de Richard, deux cent mille au moins au temps de Jeau de Brienne ; comptez les cent soixante mille 3
(1) Pour être classique, ce souvenir de Didon est assez inattendu.
(2) Kvidemment, ces grandes expéditions coûtèrent beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, mais il y a bien d'autres guerres qui ont englouti de même un grand nombre d'existences humaines. Ce n'est pas • e seul point qu'il faudrait considérer, mais aussi les sentiments qui les provoquèrent, les dévouements, les sacrifices, les souvenirs dont s'enrichit le trésor moral de l'humanité. Voltaire, qui a écrit Zaïre, aurait dû ne pas l'oublier.
1^3) Tous «^es chiffres sont très hypothétiques. En additionnant ceux
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croises qui avaient déjà passe eu Asie et n'oubliez pas ce qui périt dans l'expédition de Constantinople, et dans les guerres qui suivirent cette révolution, sans parler de la croisade du Nord et de celle contre les Albigeois, on trouvera que l'Orient fut le tombeau de plus de deux millions d'Européans.
Plusieurs pays en furent dépeuplés et appauvris.
Le sire de Joinville dit expressément qu'il- ne voulut pas accompagner Louis à sa seconde croisade, parce qu'il ne le pouvait, et que la première avait ruiné toute sa seigneurie l.
La rançon de salai Louis avait coûté huit cent mille besants; c'était environ neuf millions de la monnaie qui court actuellement (en 1778). Si des deux millions d'hommes qui moururent dans le Levant, chacun emporta seulement cent francs, c'est-à-dire un petr plus de cent sous du temps, c'est encore deux cents millions de livres qu'il en coûta. Les Génois, les Pisans et surtout les Vénitiens s'y enrichirent; mais la France, l'Angleterre, l'Allemagne furent épuisées.
On dit que les rois de France gagnèrent à ces croisades parce que saint Louis augmenta ses domaines en achetant quelques terres des seigneurs ruinés. Mais il ne les accrut que pendant ses treize années de séjour, par son économie.
Le seul bien*2 que ces entreprises procurèrent, ce fut la liberté que plusieurs bourgades achetèrent de leurs seigneurs. Le gouvernement municipal s'accrut un peu des ruines des possesseurs des fiefs. Peu à peu ces communautés, pouvant travailler et commercer pour leur
qui sont énoncés expressément ici, on n'arrive pas à un total d'un million. L'Orient n'est pas le tombeau de ceux qui ont péri dans la croisade du Nord, ni dans celle des Albigeois
(1) Sans doute, mais l'appauvrissement des seigneurs profita au pouvoir royal, à leurs vassaux, aux communes qui, comme Voltaire le dit plus loin, trouvèrent des conditions meilleures pour acheter Jcurliberté.
(2) Voltaire vient de noter cependant que les marins de Gênes, do Pïse, de Venise — il aurait pu dire ceux de Marseille — s'enrichirent. Il ne dit rien des relations qui s'établirent entre l'Orient et l'Occident, m des résultats qui s'ensuivirent pour le progrés du luxe et des ar's
propre avantage, exercèrent les arts et le commerce que l'esclavage éteignait.
Cependant ce peu de chrétiens métis, cantonnés sur les côtes de Syriej fut bientôt exterminé ou réduit en servitude. Ptolémaïs l, leur principal asile et qui n'était en effet qu'une retraite de bandits, fameux par leurs crimes, ne put résister aux forces du Soudan d'Egypte Mélecseraph 2. Il la prit en 1291 : Tyr et Sidon se rendirent à lui. Enfin, vers la fin du treizième siècle, il n'y avait plus dans l'Asie aucune trace apparente de ces émigrations des chrétiens3.
Chapitre LXXXÎ. — Moeurs, usages, commerce, richesses, vers les treizième et quatorzième siècles.
Je voudrais découvrir quelle était alors la société des hommes, comment on vivait dans l'intérieur des familles, quels arts étaient cultivés, plutôt que de répéter tant de malheurs et tant de combats, funestes objets de l'histoire, et lieux communs de la méchanceté humaine.
Vers la fin du treizième siècle et dans le commencement du quatorzième, il me semble qu'on commençait en Italie, malgré tant de dissensions, à sortir de cette grossièreté dont la rouille avait couvert l'Europe depuis la chute de l'empire romain. Les arts nécessaires n'avaient point péri. Les artisans et les marchands, que leur obscurité dérobe à la fureur ambitieuse des grands, sont des fourmis qui se creusent des habitations en silence, taudis que les aigles et les vautours se déchirent.
On trouva même dans ces siècles grossiers des inventions utiles, fruits de ce génie de mécanique que la nature donne à certains hommes, très indépendamment de la philosophie. Le secret, par exemple, de secourir la vue affaiblie des vieillards par des lunettes qu'on nomme be-
(1) Ptolémaïs, nom antique de Saint-Jean-d'Acre en Syrie.
(2) Kylil-Ascraf (1290-1293).
(3) Voltaire aurait <tù dire que les Français acquirent dans ces expéditions un prestige qui dure encore et qui est l'origine de notre influence séculaire eu Orient.
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sicles est. de la fin du treizième siècle. Ge beau secret fut trouvé par Alexandre Spina l. Lus machines qui agissent par le secours du vent, sont oonuues eu Italie dans le même temps. La Flamma2, qui vivait au quatorzième siècle, en parle, et avant- lui on n'en parle point. Mais c'est un art connu longtemps auparavant chez les Grecs et chez les Arabes : il en est parlé dans des poètes arabes, du septième siècle. La faïence, qu'on faisait principalement à Faenza3, tenait lieu de porcelaine. On connaissait depuis longtemps l'usage des vitres, mais il était fort rare : c'était un luxe de s'en servir. Get art, porté en Angleterre par les Français vers l'an 1480, y fut regardé comme une grande magnificence.
Les Vénitiens eurent seuls, au treizième siècle, le secret des miroirs de cristal. Il y avait en Italie quelques luitloges à roues : celle de Bologne était fameuse. La merveille plus utile de. la boussole était due au seul hasard 4, et les vues 5 des hommes n'étaient poiid encore assez étendues pour qu'on fît usage de cette découverte. L'invention du papier fait avec du linge pilé et bouilli, est du commencement du quatorzième siècle. Gortusius, historien de Padoue, parle d'un certain Pax qui en établit à Padoue la première manufacture, plus d'un siècle avant l'invention de l'imprimerie. C'est ainsi que les arts utiles se sont peu à peu établis, et la plupart par des inventeurs ignorés.
11 «'en fallait beaucoup que le reste de l'Europe eût des villes telles que Venise, Gènes, Bologne, Sienne, Pise, Florence. Presque toutes les maisons dans les villes de France, d'Allemagne, d'Angleterre, étaient couvertes de
(1) Alex, délia Spina, né à Pise au treizième siècle, mort en 1313. D'autres attribuent cette invention au florentin Salvino degli Arniati, mort en 1317.
(^) Oalvaneo Flamma, né à Milan en 1283, mort vers 1372, historien italien, entra dans l'ordre des Dominicains, a composé plusieurs ouvrages, entre autres : Manipulas florum, sice historia mediolanensis ab origine urbis ad amiiiui 1336.
(3) Faenza, v. d'Italie, à 2~ kilomètres au sud-ouest de Ravcnne.
(4) La boussole, inventée par les Chinois, parvint entre les mains des marins de la Méditerranée par l'intermédiaire des Arabes.
(5) Vues. V. Lex.
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chaume. Il en était même ainsi en Italie dans les villes moins riches, comme Alexandrie de la paille, Nice de la paille, etc.
Quoique les forêts eussent couvert tant de terrains demeurés longtemps sans culture, cependant on ne savait pas encore se garantir du froid à l'aide de ces -cheminées qui sont aujourd'hui dans tous nos appartements un secours et un ornement. Une famille entière s'assemblait au milieu d'une salle commune enfumée, autour d'un large foyer rond dont le tuyau allait percer le plafond.
LaFlamma1 se plaint au quatorzième siècle, selon l'usage des auteurs peu judicieux, que la frugale simplicité a fait place au luxe: il regrette le temps de Frédéric Barberousse et de Frédéric II, lorsque dans Milan, capitale de la Lombardie, on ne mangeait de la viande que trois fois par semaine. Le vin alors était rare, la bougie était inconnue et la chandelle un luxe. On se servait, dit-il, chez les meilleurs citoyens, de morceaux de bois sec allumés pour s'éclairer : on ne mangeait de la viande chaude que trois fois par semaine; les chemises étaient de serge et non de linge ; la dol des bourgeoises les plus considérables était de cent livres tout au plus. Les choses ont bien changé, ajoute-t-il : on porte à présent du linge, les femmes se couvrent d'étoffes de soie et même il y entre quelquefois de l'or et de l'argent ;. elles ont jusqu'à deux mille livres de dot et ornent même leurs oreilles de pendants d'or. Cependant ce luxe dont il se plaint était encore loin à quelques égards de ce qui est aujourd'hui le nécessaire des peuples riches et industrieux.
Le linge de table était très rare en Angleterre. Le vin ne s'y vendait que chez les apothicaires comme un cordial. Toutes les maisons de particuliers étaienl d'un bois grossier, recouvert d'une espèce de mortier qu'on appelle torchis, les portes basses et étroites, les fenêtres petites et presque sans jour. Se faire traîner en charrette dan< le^ rues de Paris, à peine pavées et couvertes de fange, était
11) V. p. 658, note 2.
un luxe; et ce luxe fut défendu par Philippe le Bel aux bourgeoises. On connaît ce règlement fait sous Charles VI, nemo audeat dure prœler duo fercula cum potagio. « Que personne n'ose donner plus de deux plats avec le potage. »
Un seul trait suffira pour faire connaître la disette d'argent en Ecosse et même en Angleterre, aussi bien que la rusticité de ces temps-là, appelée simplicité. On lit dans les actes publics que quand les rois d'Ecosse venaient à Londres, la cour d'Angleterre leur assignait trente shellings par jour, douze pains, douze gâteaux et trente bouteilles de vin.
Cependant il y eut toujours chez les seigneurs de fiefs et chez les principaux prélats, toute la magnificence que le temps permettait. Elle devait nécessairement s'introduire chez les possesseurs des grandes terres. Dès longtemps auparavant les évèques ne marchaient qu'avec un nombre prodigieux de domestiques et de chevaux. Un concile de Latran, tenu en 1179, sous Alexandre 111, leur reproche que souvent on était obligé de vendre les vases, d'or et d'argent dans les églises des mona'stères pour les recevoir et pour les défrayer dans leurs visites. Le cortège des archevêques fut réduit, par les canons de ces conciles, à cinquante chevaux, celui des évèques à trente, celui des cardinaux à vingt-cinq : car un cardinal qui n'avait pas d'évèché, et qui par conséquent n'avait point de terres, ne pouvait pas avoir le luxe d'un évoque. Cette magnificence des prélats était plus odieuse alors qu'aujourd'hui, parce qu'il n'y avait point d'état mitoyen entre les grands et les petits, entre les riches et les pauvres. Le commerce et l'industrie n'ont pu former qu'avec le temps cet état mitoyen qui fait la richesse d'une nation. La vaisselle d'argent était presque inconnue dans la plupart des villes. Mussus, écrivain lombard du quatorzième siècle, regarde comme un grand luxe les fourchettes, les cuillers et les tasses d'argent.
Un père. de famille, dit-il, qui a neuf à dix personnes à nourrir, avec deux chevaux, est obligé de dépenser par an
jusqu'à trois cents florins d'or. C'était tout au plus deux mille livres de la monnaie'de France courante de nos juins.
L'argent était donc très rare en beaucoup d'endroits d'Italie, et bien plus en France, aux septième, huitième et neuvième siècles. Les Florentins, les Lombards S qui taisaient seuls le commerce en France et en Angleterre, les Juifs, les courtiers, étaient en possession de tirer des Français et des Anglais 20 p. 100 par an pour l'intérêt ordinaire du prêt. Le baut intérêt de l'argent est la marque infaillible de la pauvreté publique.
Le roi Charles V amassa quelques trésors par sou économie, par la sage administration de ses domaines (alors le plus grand revenu des rois;, et par des impôts inventés sous Philippe de A alois, qui, quoique faibles, firent beaucoup murmurer un peuple' pauvre. Son ministre, le cardinal de La Grange, ne s'était que trop enrichi. Mais tous ces trésors furent dissipés2 dans d'autres pays. Le cardinal porta les siens dans Avignon; le duc d'Anjou, frère de Charles V, alla perdre ceux du roi dans sa malheureuse expédition d'Italie. La France resta dans la misère jusqu'aux derniers temps de Charles VII.
Il n'en était pas ainsi dans les belles villes commerçantes de 1 Italie, on y vivait avec commodité, avec opulence; ce n'était que dans leur sein qu'on jouissait des douceurs de la vie. Les richesses et la liberté y excitèrent enfin le génie, comme elles élevèrent le courage.