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Chapitre CXLV. — De Colombo et de l'Amérique

C'est à ces découvertes des Portugais dans l'ancien monde4 que nous devons le nouveau, si pourtant c'est une obligation que cette conquête de l'Amérique, si fu-

(1) Ginguené a fait observer qu'ici Voltaire se trompe. Les Italiens appellent seicento le siècle pendant lequel on compte six cents après mille, c'est-à-dire le dix-septième siècle. Le siècle auquel appartiennent les années du règne de Léon X est appelé par les Italiens cinqnecento (de 1501 à 1600) et non seicento. (Note de M. Beuchot.)

(2) V. plus haut, p 516.

(3) Allusion à Jean-Jacques Rousseau et à son Discours sur les sciences et les arts.

(4) Voltaire les a exposées dans le chapitre cxli ; dans le chapitre précédent, il vient de parler des voyages des Portugais en' Ethiopie,

ESSAI sl'ft LË.s MOEURS 679

neste pour ses habitants, el quelquefois pour les conque* ran I s même.

C'est ici le plus grand événement sans doute de notre globe, dont une moitié avait toujours été ignorée de l'autre. Tout ce qui a paru grand jusqu'ici semble disparaître devant celle espece.de création nouvelle. Nous prononçons encore avec une admiration respectueuse les noms des Argonautes, qui firent cent fois moins que les matelots de Gaina1 et d'Albuquerque. Que d'autels on eût érigés dans L'antiquité à un Grec qui eût découvert l'Amérique ! Christophe Colombo et Barthelemi son frère ne lurent pas traités ainsi.

Colombo2, frappé des entreprises des Portugais, conçut qu'on pouvait faire quelque chose de plus grand, et par la seule inspection d'une carte de notre univers, jugea qu'il devait y en avoir un autre, et qu'on le trouverait en voguant toujours vers l'Occident. Son courage fut égal à la force de son esprit, et d'autant plus grand qu'il eut à combattre les préjugés de tous ses contemporains et à soutenir les refus de tous les princes. Gènes, sa patrie, qui le traita de visionnaire, perdit la seule occasion de s'agrandir qui pouvait s'offrir pour elle. Henri \ II, roi d'Angleterre, plus avide d'argent que capable d'en hasarder dans une si noble entreprise, n'écouta pas le frère de Colombo : lui-même fut refusé en Portugal par Jean II, dont les vues étaient entièrement tournées du côté de l'Afrique. Il ne pouvait s'adresser à la France, où la marine était toujours négligée, et les affaires autant que jamais en confusion sous la minorité de Charles VIII. L'empereur Maximilien n'avait ni ports pour une flotte, ni argent pour l'équiper, ni grandeur de courage pour un tel projet. Venise eût pu s'en charger; mais, soit que l'aversion des Génois pour les

(1) Vasco de Gama, célèbre navigateur portugais, qui doubla le cap île Bonne-Espérance en 1497. — Albuqobrqdb, v. plus haut, p. 664 noie l.

(2) Christophe Colomb naquit à Gènes ou aux environs de cette ville, %'■■ i 136. Il avait beaucoup étudié la géométrie, la géographie, l'astronomie, la cosmographie et beaucoup voyagé. Il avait près de cinquantesix ans quand il découvrit l'Amérique.

(ISO VOLTAIRE

Vénitiens ne permît pas à Colombo de .s'adresser à la rivale de sa patrie, soit que Venise ne conçût de grandeur que dans son commerce d'Alexandrie et du Levant, Colombo n'espéra qu'en la cour d'Espagne.

Ferdinand, roi d'Aragon 1, et Isabelle, reine de Castille, réunissaient par leur mariage toute l'Espagne, si vous en exceptez le royaume de Crenade, que les mahométans conservaient encore, mais que Ferdinand leur enleva bientôt après. L'union d'Isabelle et de Ferdinand prépara la grandeur de l'Espagne; Colombo la commença; mais ce ne fut qu'après huit ans de sollicitations que la cour d'Isabelle consentit au bien que le citoyen de Gènes voulait lui faire. Ce qui fait échouer les plus grands projets, c'est presque toujours le défaut d'argent. La cour d' Espagne était pauvre. 11 fallut que le prieur Pérez, et deux négociants, nommés Pinzone, avançassent dix-sept mille ducats2 pour les frais de l'armement (1492, 23 aoùli. Colombo eut de la cour une patente3, et partit enfin du port de Palos en Andalousie avec trois petits vaisseaux, et un vain titre d'amiral.

Des îles Canaries, où il mouilla, il ne mit que trentetrois jours pour découvrir la première île de l'Amérique; et pendant ce court trajet il eut à soutenir plus de murmures de son équipage qu'il n'avait essuyé de refus des princes de l'Europe. Cette île, située environ à mille lieues des Canaries, fut nommée San Salvador. Aussitôt' après il découvrit les autres îles L'ucayes, Cuba, et Hispaniola, nommée aujourd'hui Saint-Domingue. Ferdinand et Isabelle furent dans une singulière surprise de le voir revenir au bout de sept mois fl493, 15 mars) avec des Américains d'Hispaniola, des raretés du pays, et surtout de

(1) Ferdinand le Catholioce. né en 1452, était fils de Jean II, roi d'Aragon et de Sicile. Il épousa Isabelle, héritière de Castille, en 14(59, et régna sous son nom en Castille avant de régner en Aragon. Bientôt, en 1479, il hérita de son père l'Aragon et la Sicile. En 1492. il chassa de ses Etats les Maures. En 1504, il s'empara du royaume de Naples. Colomb lui donna un empire dans le nouveau monde. 1 1 Ducats. V. Lex.

(3) Patente. Y Lex.

i'or qu'il leur présenta. Le roi et la-reine le firent asseoir et couvrir comme un grand d'Espagne, le nommèrent grand amiral et vice-roi du nouveau monde. Il était regardé partout comme un homme unique envoyé du ciel. C'était alors à qui s'intéresserait dans ses entreprises, à qui s'embarquerait sous ses ordres. 11 repart avec une Hotte de dix-sept vaisseaux (1493). Il trouve encore de nouvelles îles, les Antilles et la Jamaïque. Le doute s'était changé en admiration pour lui à son premier voyage; mais l'admiration se tourna en envie au second. 11 était amiral, vice-roi, et pouvait ajouter à ces titres celui de bienfaiteur de Ferdinand et d'Isabelle. Cependant des juges, envoyés sur ses vaisseaux mêmes pour veiller sur x sa conduite, le ramenèrent en Espagne. Le peuple, qui entendit que Colombo arrivait, courut au-devant de lui, comme du génie tutélaire de l'Espagne. On tira Colombo du vaisseau ; il parut, mais avec les fers aux pieds et aux mains 2.

Ce traitement lui avait été fait par l'ordre de Fonseca, évèque de Burgos, intendant des armements3. L'ingratitude était aussi grande que ies services. Isabelle en fut honteuse : elle répara cet affront autant qu'elle le put; mais on retint Colombo quatre années, soit qu'on craignit qu'il ne prit pour lui ce qu'il avait découvert, soit qu'on voulût seulement avoir le temps de s'informer de sa conduite. Enfin on le renvoya encore dans son4 nouveau monde (1498). Ce fut à ce troisième voyage qu'il aperçut le continent à dix degrés de l'équateur, et qu'il vit la côte où l'on a bâti Cartilage ne.

Lorsque Colombo avait promis un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne pouvait exister; et quand il l'eut découvert, on prétendit qu'il avait été connu depuis Longtemps. .le ne parle pas ici d'un

(1) Veiller s,n-. V. Lcx.

2) on remarquera l'art avec lequel est ménagée cette phrase, qui évoque un tableau dramatique.

(3) Fonseca (1452-1530), membre du Conseil de la reine, fit en eflfel

ce qu'il put pour entraver les etforts de Colomb. 4) L'adjectif possessif prend ici une force particulière.

Martin Behem de Nuremberg1, qui, dil-on, alla de Nurein berg au détroit de Magellan en 1460, avec une patente d'une duchesse de Bourgogne, qui, ne régnant pas alors, ne pouvait donner de patentes. Je ne parle pas des prétendues cartes qu'on montre de ce Martin Behem, et des contradictions qui décréditent celte fable : mais enfin ce Martin Behem n'avait pas peuplé l'Amérique. On en faisait honneur aux Carthaginois, et on citait un livre d'Aristote, qu'il n'a pas composé. Quelques-uns ont cru trouver de la conformité entre des paroles caraïbes2 et des mots hébreux, et n'ont pas manqué de suivre une si belle ouverture. D'autres ont su que les enfants de rfoé, s'étant établis en Sibérie, passèrent delà en Canada sur la glace, et qu'ensuite leurs enfants nés au Canada allèrent peupler le Pérou. Les Chinois et les Japonais, selon d'autres, envoyèrent des colonies en Amérique, et y firent passer des jaguars pour leur divertissement, quoique ni le Japon ni la Chine n'aient de jaguars. C'est ainsi que souvent les savants ont raisonné sur ce que les hommes de génie ont inventé. On demande qui a mis des hommes en Amérique : ne pourrait-on pas répondre que c'est celui qui y fait croître des arbres et de l'herbe?

La réponse de Colombo à ces envieux est célèbre. Ils disaient que rien n'était plus facile que ses découvertes. Il leur proposa de faire tenir un œuf debout; et aucun n'ayant pu le faire, il cassa le bout de l'œuf, et le fit tenir. « Cela était bien aisé, dirent les assistants. — Que ne vous en avisiez-vous donc? » répondit Colombo. Ce conte est rapporté de Brunelleschi 3, grand artiste, qui réforma l'architecture à Florence longtemps avant que Colombo existât. La plupart des bons mots sont des redites.

(1) Il s'agit de Marin Beiiaim, de Nuremberg (1436-1500), qui se mi au service du Portugal et effectua, en 1484 et 1485. un voyage de découvertes autour de l'Afrique. A son retour, il lit un globe terrestre qui indiquait l'état des connaissances de son temps. C'est à tort qu'on a prétendu qu'il avait connu le nouveau monde avant Colomb.

(2) Le^ Caraïbes sont les indigènes des Antilles.

(3) Biicjnëixeschi, architecte florentin (1377-1444), a construit l'admirable coupole de Sainte-Marie-des-Fleura, à Florence.

ESSAI SUR LES MŒl US ' 683

La cendre de Colombo ne s'intéresse plus à la gloire qu'il eut pendant sa vie d'avoir doublé pour nous les œuvres de la création; mais les hommes aiment à rendre justice aux morts, soit qu'ils se flattent de l'espérance vaine qu'on la rendra mieux aux vivants, soit qu'ils aiment naturellement la vérité. A.merico Vespucci1, que nous nommons Axnéric Vespuce, négociant florentin, jouit de la gloire de donner son nom à la nouvelle moitié du globe, dans laquelle il ne possédait pas un pouce de terre : il prétendit avoir le premier découvert le continent. Quand il serait vrai qu'il eût fait cette découverte, la gloire n'eu serait pas à lui; elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage d'entreprendre le premier voyage. La gloire, comme dit Newton dans sa dispute avec Leibnitz, n'est due qu'à l'inventeur : ceux qui viennent après ne sont que des disciples.

(1) Amerigo Vespucci (vers 1436-1512), navigateur florentin, fit un voyage de découvertes sur les côtes nord de l'Amérique du Sud en 1499. La relation qu'il en a écrite fut si populaire que son nom fut donné au coutiuent découvert par Colomb.

Oïl-dc-lampe lire dus Œuvres, édition de 1740.

En-tête tiré de l'Enfant prodigue, 1738.

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