REPLIQUE DE 3.-3. ROUSSEAU
dit Saint-Lambert; qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et s'apaise? — Mlle Quinàult : Mais parlez donc, marquis ; est-ce que vous seriez athée ? — A sa réponse, Rousseau se fâcha et murmura entre ses dents ; on l'en plaisanta. — Rousseau : Si c'est une lâcheté que de souftrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu. »
Rousseau prit donc la défense de la Providence dans une longue et éloquente lettre, datée du 18 août 1756 '.
Nous en citerons quelques fragments'
Après avoir remercié Voltaire de lui avoir adressé ses deux derniers poèmes- et, après quelques compliments d'ordre général, Rousseau oppose les deux poèmes l'un à l'autre. Le poème sur la Loi naturelle « l'enchante », mais il prend parti contre l'autre.
Tous mes griefs soht donc contre votre poème sur le Désastre de Lisbonne, parce que j'en attendais des eil'els pins dignes de l'humanité qui paraît, voua l'avoir inspiré. \ ous reprochez à Pope et à Leibnitz d'insulter à nos maux en soutenant que tout est bien et \ons chargez tellement le tableau de nos misères, que vous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j'espérais, vous ne laites que m'affiiger ; on dirait que vous craignez (pie je ne voie pas eombienje suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup eu me prouvant que tout est mal. Me vous trompez pas, monsieur ; il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le. poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m'excite aux murmures et, m'ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et que j'éprouve,
(1) Cette Lettre ne fut publiée qu'on 17(34.
(2) Rousseau affectait de croire que c'était Voltaire qui lui avait envoyé ces deux poèmes; en réalité, il savait bien qu'il les avait reçus du pasteur Roustan, qui lui avait demandé une protestation contre le Discours sur le Désastre de Lisbonne. Chose piquante, Rousseau avait fait tâter le terrain auprès de Voltaire par Tronchin. (V. Maugras, Querelles de philosophes : Voltaire et .1 -J ■ Rousseau, pp. 47 et 49.)
calmez la perplexité qui m'agite et dites-moi qui s'abuse du sentiment ou de la raison.
« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibnitz ; « les maux sont un efTet nécessaire de la nature et de la « constitution de cet univers. L'Etre éternel et bienfaisant
qui le gouverne eùl voulu t'en garantir : de toutes les « économies possibles il a choisi celle qui réunissait le « moins de mal et le plus de bien ; ou, pour dire la « même chose encore plus crûment, s'il le faut, s'il n'a (( pas mieux fait, c'est qu'il ne pouvait mieux faire. »
« Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à (i jamais, malheureux. S'il est un Dieu qui t'ait créé, <( sans doute il est tout-puissant, il pouvait prévenir tous « tes maux : n'espère donc jamais qu'ils finissent ; car « on ne saurait voir pourquoi lu e\isle>, si ce n'est pour « souffrir cl pour mourir. » Je ne sais ce qu'une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l'optimisme et que la fatalité même ; pour moi, j'avoue 'qu'elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme '. Si l'embarras de l'origine du mal vous forçait d'altérer quelqu'une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir jusjifier sa puissance aux dépens de sa bonté? S'il faut choisir enlre deux erreurs, j'aime encore mieux la première.
«... Je rie vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l'homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et quant aux maux physiques... la plupart sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n'avait point rassemblé là vingl mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de celle grande ville eussenUété dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eùl été beaucoup moindre et peut-être nul-. Tout eût fui au premier ébranlement,,. et on les
(1) Système d'après lequel il existe deux Dieux : le Dieu du bien et le Dieu du mal, toujours en lutte entre eux. L'inventeur du système, — d'ailleurs emprunté à la vieille religion des Perses, — est Manès, né vers 840 après Jésus-Christ. »»
(2) Il y a du vrai. Mais comme chacun ramène toute chose à son idée
REPLIQl E DE J.-J. ROUSSEAU 6i)3
eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que s'il n'élait rien arrivé. Mais il faut rester, s'opiniàlror autour des masures, s'exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre l'un ses habits, l'autre ses papiers, l'autre son argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même et que ce là'esl presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste.
« Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d'un désert plutôt qu'à Lisbonne. Peut-on douter qu'il ne s'en forme aussi dans les déserts ? Mais nous n'en parlons point, parce .qu'ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils eu font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces lieux retirés et qui ne craignent ni la chute des toits, ni l'embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ? Serait-ce donc à dire que l'ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois et que, pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y bâtir une ville ?
«... Vous pensez, avec Erasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut, qui en rabattrait beaucoup s'il avait quelque espoir de conclure marché. D'ailleurs qui dois-je croire que vous avez consulté pour cela ? Des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables, toujours ennuyés de la vie et toujours tremblants de la perdre; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes le plus sédentaire, le pins malsain, le plus réfléchissant et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition ou, du moins, com-
dominante ! Un tremblement de terre détruit une ville : Voltaire s'en prend à Dieu et Rousseau à la société.
munément [plus sincères, et qui, formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela èlre écoutés par préférence ; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projets el sans ambition ; un bon artisan qui vit communément de son métier; un paysan même, non de France, où l'on prétend qu'il faut les faire mourir de misère afin qu'ils nous fassent vivre, mais du pays par exemple où vous êtes l, •et généralement de tout pays libre. J'ose poser en fait qu'il n'y a peut-être pas dans le haut Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate el qui n'acceptât volontiers, au lieu même dû paradis qu'il attend et qui lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c'est souvent l'abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge ; el j'ai bien moins bonne opinion de ceux qui sont fâchés d'avoir vécu que de celui qui peut dire avec Cal on : « Nec me vixisse pœnitet, quoniam ita vixi ut frusiro me rtatum non existimëm*. » Cela n'empêche pas que ie sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l'ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux (pie soit semée la vie humaine, elle n'est pas. à tout prendre, un mauvais présent ; et si ce n'est pas toujours un mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre. »
Nous ne saurions suivre Rousseau dans toute sa discussion qui est longue (nous n'en donnons pas le quart) et assez épineuse. Nous croyons cependant devoir encore citer les lignes suivantes, tout à fait caractéristiques.
« ... Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu'elles se rapportent loutes à
(1) La Suisse.
(2) « Je ne me repens pas d'avoir vécu, parce que j'ai vécu de telle sorte que je ne crois pas être né en vain. » (Cickdon, de Seiiectule, xxiii, 84.)
REPLIQUE DE .l.-.T. ROUSSEAU 695
"celles de L'exÎ9tence de Dieu. Si Dieu existe, il <■>( parfait; s'il est parfait, il esl sage, puissanl cl juste ; s'il est sage et puissanl. monâme-ésl immortelle, trente ans de vie ne soni rien pour moi cl sont peut-être nécessaires au maintien de l'univers. Si l'on m'accorde la première proposition, jamais on n'ébranlera les suivantes ; si on la nie. il ne faul pas discuter sur ses conséquences, Nous ne sommes ni l'un ni l'autre dans ce dernier cas.
« ... Quant à moi, je VOUS avouerai naïvement que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les seules lumières de la raison et que, si le théiste»1 ne fonde son sentiment que sur des probabilité-, l'athée, moins précis encore, ne me paraît fonder le sien que sur les possibilités contraires. De plus, les objections de part et d'autre sont toujours insolubles, parce qu'elles roulenl sur des choses dont les hommes n'ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, et pourtant je crois en Dieu tout aussi fermement que je crois une autre vérité, parce que croire et ne pas croire sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi ; que l'état de doute est un état trop violent pour mon âme : que quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens et se détermine /ans elle ; qu'enfin mille sujets de préférence m'attirent du côté le plus consolant et joignent le poids de l'espérance à l'équilibre de la raison.
«... Non. j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir ; et ce sera de toutes les disputes ([ne j'aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne -eu pas oublié. Je suis avec respect, monsieur, » etc.
M Théiste ou déiste, celui qui croit à l'existence de Dieu, en dehors de toute religion positive.
fi9f> VOLTAIRE
Voltaire ne prit ni le temps ni la peine de fournir à Rousseau la réponse que celui-ci attendait. 11 s'excusa sur la mauvaise santé d'une de ses nièces. « Vous me pardonnerez, lui écrivit-il. de laisser là ces discussions philosophiques, qui ne sont que des amusements. Votre lettre est très belle, mais j'ai chez moi une de mes nièces qui. depuis trois semaines, est dans un assez grand danger, je suis garde-malade et très malade moi-même. J'attendrai que je me porte mieux et que ma nièce soit guérie pour penser avec vous. » 112 septembre 1756).
La véritable réponse de Vollaire à Rousseau sur la question de la Providence, ce fut Candide '.
(1) C'est Rousseau lui-même qui l'a dit : « Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise, mais qu'il ne m'a pas envoyée. Elle n'est autre que le roman de Candide, dont je ne puis parier, parce que je ne l'ai pas lu. .. (Confessions, partie II, livre IX.)
Ailleurs il écrivait : « Je voulais philosopher avec lui; en.réponse, il m'a persiflé. » Lettre au duc de Wurtemberg, 11 mars 1764 (V. Malgras, Querelles de philosophes : Voltaire et J.-J. liousseait , p. 55.)
Œuvres, 1741.
En-tète tiré de la Henriade, édition de 172*.
Les rapports de Voltaire et de J.-J. Rousseau.
On a lu. dans le chapitre précédent, des fragments de la Lettre de J.-J. Rousseau sur la Providence. Cette réponse du philosophe genevois à Voltaire n'est qu'un épisode de la rivalité qui mit aux prises ces deux écrivains.
Il n'est pas sans intérêt de nous arrêter un instant sur les principaux événements de cette histoire.
En 1754, Rousseau avait caressé le projet de revenir s'établir dans son pays. Le séjour de Paris lui était insupportable et comme il avait acquis déjà une certaine réputation, sa famille et sa \ille elle-même ne pouvaient qu'être flattées de son retour. Il fut en effet fort bien accueilli '.
Pour recouvrer ses droits de citoyen, il crut devoir abjurer le catholicisme qu'il avait embrassé dans sa jeunesse, et il revint à !.i profession du calvinisme *.
(1) Saint-Marc Girardin dit à ce propos que Rousseau est moins un prolétaire de génie qu'un bourgeois déclassé. « ?>'il y a du démagogue dans ses ouvrages, cela ne tient pas à son origine, qui n'a rien de bas ni d'obscur, cela tient aux accidents de sa vie et aux erreurs de sa conduite » (h, p. 146).
(2) Rousseau s'en explique dans les Confessions (livre VIII) : ■ Honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de prendre ouvertement ce dernier. » Il ajoute : <• Je pensais que l'Evangile, étant le même pour
11 quitta Genève, comptant bien y revenir L'année suivante.
La même année (1754), Voltaire arrivait en Suisse et, en fé\rier 1755, il acquérait, aux portes de Genève, la propriété qu il appela ses Délices. Pourquoi Rousseau ne revint-il pas à Genève en 1755, comme il s'y était décidé? Il en a donné plus tard deux explications. Il a prétendu qu'il était blessé du froid accueil que le Magnifique Conseil avait fait à la Dédicace île son Discours sur l'Inégalité. Mais il a dit aussi que c'était la présence de Voltaire aux portes de Genève qui l'avait détourné. Sentait-il qu'il n'y avait pas de place pour lui dans une ville où Voltaire régnait, ou que Genève avec Voltaire n'était plus la Genève qu'il avait rêvée? « Je compris, écrit-il dans les Confessions ', que cet homme y ferait révolution, que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient «le Paris, qu'il me faudrait batailler sans cesse et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que d'être un pédant insupportable ou un lâche et mauvais citoyen. »
Les rapports de Rousseau avec Voltaire, en 1755, ne comportent cependant aucune hostilité, comme on va le voir, Rousseau, qui avait débuté vis-à-vis du maître par l'admiration et qui se considérait, sinon comme un disciple, du inoins comme un débutant plein de déférence, lui avait fait hommage de son Discours sur l'inéç/alilé. La réponse de Voltaire gardait dans son charmant persiflage un ton légèrement protecteur, celui d'un homme d*cxpérience et d'infiniment d'esprit s'adressant à un jeune écrivain estimable, mais encore très étourdi, très téméraire et très naïf. Voici cette lettre fameuse :
A M. Jean-Jacques Rousseau, a Paiiis.
30 août 1755.
J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les
tous les chrétiens, et le fond du dogme n'étant différent qu'en ce qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et le dogme intelligible et qu'il était, par conséquent, du devoir du citoyen d'admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. » C'est la théorie de la religion civile, que Rousseau exposera bientôt dans le Contrat social. C'est la négation de la liberté de conscience et, bien loin d'être une innovation, c'est un retour aux pratiques de l'antiquité. (1) Livre VIII.
horreurs do la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cotte allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada ; premièrement, parce que les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe1, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris ; secondement, parce que la guerre est portée dans ce pays-là 2 et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous.. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être.
Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs ; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se reliai 1er. Dès que vos amis eurent commencé le Dictionnaire Encyclopédique3, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées et même de jansénistes.
Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous fe-*~ rais voir des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d' Œdipe ; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi ; un prêtre ex-jé"
■;i)Tronchin (1709-1781).
(2) Bien que la Guerre de Sept ans ne fût pas commencée, une question de frontières sur l'Ohio mettait aux prises les colons français du Canada et de la Louisiane avec les colons anglais de la côte de l'Atlan» tique.
(3) Les deux premiers volumes parurent en 1751.
suite *, que j'avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu ; un homme2, plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes dans lesquelles la plus crasse, ignorance vomit les plus infâmes impostures; un autre, qui vend à un libraire quelques chapitres d'une prétendue Histoire Universelle 3, sous mon nom; le libraire assez avide pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m'imputer la publication de cette rapsodie. Je vous ferais voir la société infectée de ce genre d'hommes inconnu à toute l'antiquité,- qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soif de manœuvre, soit de laquais, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de littérature, vivent de nos ouvrages, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre que des fragments d'une plaisanterie4, faite il y a près de trente ans, courent aujourd'hui le monde par l'infidélité et l'avarice de ces malheureux qui ont mêlé leurs grossièretés à ce badinage, qui en ont rempli les vides avec autant de sottise que de malice, et qui, enfin, au bout de trente ans, vendent partout en manuscrit ce qui n'appartient qu'à eux et qui n'est digne que d'eux. J'ajouterais qu'en dernier lieu on a volé5 une partie des matériaux que j'avais rassemblés dans les archives publiques pour servir à VHistoire de la Guerre de /74ri, lorsque j'étais hisloriographe de France; qu'on a vendu à un libraire de Paris ce fruit de mon travail; qu'on se saisit à l'envi de mon bien, comme si j'étais déjà mort, et qu'on le dénature pour le mettre à l'encan. Je vous peindrais l'ingratitude, l'imposture et la rapine, ne poursui-
(1) L'abbé Desfontaines. V. p. 288, note 3.
(2) La Beaumelle. V. p. 499 et note 1.
(3) L'éditeur Néaulme. V. plus haut, p. 635.
(A) La PuceHe. Voltaire ne manque pas une occasion de la désavouer. (5| Ce manuscrit, volé par le marquis de Ximénès, venait de paraître, en 1755. à Paris.
Portrait de J.-J. Rousseau dans sa vieillesse, d'après l'estampe de Pierre-Gabriel Langlois (1754-1810).
vaut depuis quarante ans jusqu'au pied des Alpes, jusqu'au bord de mon tombeau. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations? Que je ne doi* pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle1, le Gamoens 2 et cent autres, ont essuyé les mômes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits.
Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malbeurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles ? Les gens de lettres l'ont grand bruit de toutes ces petites querelles, le reste du monde ou les ignore ou en ril.
De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez 3 que ni Cicéron, ni Vairon, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant, le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la sociélé des gens de lettres.
Avouez que Pétrarque et Boccace ne-firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélémy et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée, de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des
(1) Pour ces auteurs, voir plus haut. — Pope (p. 239, n. 4). — Déscartes (p. 225). — Bayle (p. 568, n. 1).
(2) Célèbre poète portugais (1517 1579), V. p. 323, note 7.
i3)On remarquera le tour particulièrement oratoire de cette lottre, marqué plus haut par le mouvement : Si j'osais... Je vous ferais voir... Je vous ferais voir. . Je pourrais me plaindre... J'ajouterais. . Je von* prendrais, et ici par gs mot avouez trois fois répété.
\ni.TUHE ET RoussEYU 703
hommes, depuis Thamas Koulikan 1, qui ne savait pas lire jusqu'à un commis de la douane, qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent2; elles vous servent, monsieur, dans le temps que vous écrive/ contre elles : vous êtes comme Achille qui s'emporte contre la gloire, et comme le P. Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination.
Si quelqu'un doit se plaindre des lettres, c'est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter; mais il faut les aimer, malgré Fabus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs ; comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie; comme il faut aimer et servir l'Etre suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.
M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes.
.le suis très philosophiquement et avec la plus tendre estime, etc.
La réponse de Jean-Jacques Rousseau ne témoigne pas qu'il se soit offusqué des ternies de Voltaire.
Paris, le 10 septembre 1755.
Ces! à mol, monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai
(1) Thamasp Kouli-Khan (Nadir Chah) (1688-1747), aventurier qui s empara du pouvoir en Perse et réalisa des conquêtes sur les Turcs et sur le Urand-Mogol.
(2) Y a-t-il là une réminiscence de la phrase célèbre de Cicéron ? IJaec étudia adulesce ntiam aluni, senectutem obîeetanf, secundas res ornant, adversis perfugium ac solalium praebent, délectant dotni, non impediunt forts, pernoctant nobiscum, peregrinantxr. rusticantur. Ces études sont la nourriture de la jeunesse, la distraction de la vieillesse, la parure de la prospérité, le refuge et la consolation du malheur. Elles nous charment au dedans, sans nous encombrer au dehors. KUes nous tiennent compagnie la nuit, dans nos voyages, à la campagne, n [Pro Archiq, Vil. 16).
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point cru vous faire un présent digne de vous, mais fn'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible, d'ailleurs, à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore, lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner1. Embellissez l'asile que vous avez choisi; éclairez un peuple digne de vos leçons; et vous, qui savez si bien peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire.
Vous voyez que je n'aspire pas à nous rétablir dans notre bêtise, quoique je regrette beaucoup pour ma part, le peu que j'en ai perdu. A votre égard, monsieur, ce retour serait un miracle si grand à la fois et si nuisible, qu'il n'appartiendrait qu'à Dieu de le faire, et qu'au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à quatre pattes; personne au inonde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres...
Après ce marivaudage un peu lourd, J.-.T. Rousseau revenait à sa thèse et développait son paradoxe : L'homme qui pense est un animal dégénéré.
Il terminait en conseillant à Voltaire de mépriser les injures de ses ennemis. <( C'est l'empressement du public pour tous vos écrits qui produit les vols dont vous vous plaignez. » Il ajoutait même : « Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire admirer. Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées ; et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n'aurez point faits, tant que vous n'en ferez que d'inimitables ? »
Ces dernières paroles semblent envelopper un sous-entendu. Rousseau ne laisse-t-il pas à penser qu'il n'est pas dupe de toutes les dénégations de Voltaire ? Quoi qu'il en soit, cette lettre, sous une forme un peu cérémonieuse et guindée, montre qu'à cette date, les rapports des deux philosophes étaient encore bons : ils allaient bientôt se gâter.
(1) Rousseau, en paefent ainsi, étaittil sincère? (V. le reste du chapitre.) Faudrait-il admettre qu'en septembre 17!>>. il nourrît encore de li complètes illusipns '
Aussitôt installé aux Délices, Voltaire prenait ses aises. Il ne pouvait se passer de la vie de société et en particulier du plaisir de la scène. Les Genevois n'avaient pas de théâtre et le Consistoire veillait à ce que même les particuliers ne donnassent entre eux des représentations.
Mais l'auteur de Zaïre avait joué la comédie à Berlin comme à Cirey : il fallait qu'il la jouât aux portes de Genève, comme partout.
En mars 17Ô5, l'acteur Lekain étant passé à Lyon, Voltaire s'était empressé de l'inviter aux Délices et de lui faire jouer précisément Zaïre devant « presque tout le Conseil de Genève». « La plupart de ces messieurs étaient venus à mes Délices... Je n'ai jamais m \erserplus de larmes ; jamais les Calvinistes n'ont été si tendres '. » (Lettre du 2 avril.) Ravi de ce succès, il voulut, après le départ de Lekain, continuer les représentations avec le concours de plusieurs particuliers de Genève. Mais les, pasteurs s'émurent, le Consistoire fit agir le grand Conseil, qui s'opposa catégoriquement à cette innovatioix.
Le châtelain des Délices dut s incliner, mais la rage au cœur, et bien décidé à se \enger. « Genève aura la comédie malgré Calvin. » (Lettre du 18 juillet.
L'année suivante, l'Encyclopédie lui fournit l'occasion cherchée. Depuis quelque temps, Voltaire s'était rallié à cette grosse entreprise. Il y travaillait non seulement avec ardeur, mais avec docilité. « Garçon encyclopédiste », il envoyait conseils et articles. « Ajoutez, retranchez, disait-il, je vous donne mes cailloux pour fourrer dans quelque coin du mur. » On ne peut pousser plus loin le désintéressement ni la modestie.
Jusqu'à cette époque ses relations avec d'Alembert avaient été courtoises, mais sans intimité. Dès lors, la correspondance entre eux devint journalière. D'Alembert s'étant chargé de l'article Geilèoe, qui devait paraître dans le tome VII" en préparation, voulut se documenter sur place. Il se rendit à Genève, où on lui fit fête '. Ne s'agissait-il pas de lui donner la meilleure opinion de celte cité, dont il allait faire les honneurs aupubliedans le fameux Dictionnaire '? Naturellement, d'Alembcrl fut reçu par Voltaire, qui compléta ou corrigea les impressions du voyageu par ses propres observations. L'article de d'Alembert se ressentit de ces diverses influences. Les autorités de Genève avaient tout fait pour que leur .ville fût représentée comme une république modèle, une Patente eu plein dix-huitième siècle. Voltaire, d'autre part, n'avait pas manqué de mettre son ami au courant de ses déceptions et de ses rancunes et de machiner avec lui un coup de sa façon.
(1) D'Alembert arriva à (lenève au mois d'août. C'est à cette époque que Rousseau écrivait la Lettre sur la Providence, que l'on a lue dans le chapitre précédent. P- 691. Elle est datée du 18 août.
Voltaire 23
L'article parut (fin novembre 1757) : il contenait deux parties distinctes : d'abord un éloge enthousiaste de cette ville si florissante, qui juge tous les souverains sans les flatter, sans les craindre, dont le gouvernement a tous les avantages de la démocratie sans en connaître aucun inconvénient, et dont le peuple est beaucoup plus instruit qu'aucun autre. Mais il y avait une ombre au tableau. Pourquoi Genève se refuse-t-elle à tolérer le théâtre'? Il lui appartiendrait, en se montrant plus large sur ce point, de relever l'art dramatique et la dignité des comédiens. Cettedeuxième partie, assez inattendue en elle-même, tient dan s l'article une place disproportionnée. Cependant ce ne fut ni cette critique, ni les développements flatteurs du début qui attirèrent d'abord l'attention. D'Alembert avait cru devoir terminer son article par un éloge des pasteurs de Genève, qu'il donnait en modèle à tous les prêtres du monde, maniant leur esprit éclairé et leur tolérance et leur faisant un mérite de ne croire ni à l'éternité des peines, ni à la divinité du Christ. Cette manière de louer des ministres de l'Evangile en les présentant comme de purs sociniens ', ne fut pas du tout du goût de ceux-ci et provoqua à Genève une énorme émotion. Us se plaignirent d'abord à l'auteur de l'article, mais n'ayant pu obtenir de lui ni rétractation, ni correction, ils rédigèrent une profession de foi en guise de protestation s.
D'autre part, d'Alembert, rebuté par les attaques dont V Encyclopédie était l'objet, renonçait à continuer son œuvre (février 1758). C'est à ce moment même que parut la fameuse Lettre de Rousseau sur les spectacles. Voici quel était le titre de la première édition :